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l'élève (pour cosaques)

Vivien avait pesté d’avoir dû abandonner chemise et culotte de toile bise, gilet de gros drap, se vêtir «en cérémonie», fougnant (1), accentuant sa moue, bouche serrée, lèvres en arc malheureux, pour cacher le plaisir qu’il avait en se contemplant dans le miroir et les yeux de sa mère… et puis il avait haussé les épaules, en considérant que se déguiser en pantin sage pour aller, sur la terrasse de son oncle, au dessus de la rade, regarder parader lentement la flotte du roi, ou la partie qui se trouvait à Toulon en ce jour de fête, tout bien pesé, fouche verai (2), cela valait la peine, emai (3) il y avait, avant, des heures à rouler enfermé dans une calèche.Et c’est en caracolant qu’il avait dégringolé la première volée d’escalier, freinant avant le palier pour se faire contenance digne, réservée et sage avant de rejoindre son père dans le vestibule, restant pied levé, hésitant, sous le regard, froncé, noir, qui se levait vers lui.

– Venez ici brigand. Oui j’ai dit brigand, Monsieur le Curé vient de me raconter vos exploits avec votre bande de chenapans,

et le prenant, rituellement, par l’oreille : Ah tu étais content, hein ? Et bien n’y aura pas de navires, pas de Toulon, pas de cousines pour toi, et comme Monsieur Palardin se plaignait de ton travail je te confie à lui – le poussant vers le percepteur qui faisait grise mine, plus déçu sans doute que son élève.

Et donc ce serait Vivien, assis là, dans son habit de brocard, sa chemise fine, sa cravate de dentelle – Monsieur Palardin a refusé qu’il se change de peur de le voir s’échapper – ses bras sagement posés sur son pupitre, devant une feuille, son écritoire et une Enéide très éraflée, pendant que son maître tourne un peu en rond et puis s’installe devant la fenêtre avec un air mélancolique. Seulement ce seraient mains désemparées qui s’ agitent, attendant que le cerveau leur transmette consigne.

Parce qu’il y aurait un manque, un manque important. La tête, le cerveau, les yeux de Vivien ne seraient pas là.

S’en serait allée la tête, flottant un peu au dessus de la voiture de ses parents, humant la poussière et les odeurs des herbes, courant sur les arbres qu’elle dépasserait, et puis, en arrivant à la grille, n’y aurait pas tenu la tête, aurait laissé la route, parce qu’un rayon de soleil, parce que le bruit du ruisseau, parce que le dernier buisson de roses du jardin de sa mère, et s’en serait allée de corolle en fleur d’ail, comme un parapaioun (4) ou une guêpe, de plus en plus loin, jusqu’à entendre les voix du Jean, de Pierre, de la petite Marie, des amis, et elle rirait à grande bouche ouverte, la tête, en imaginant une belle vengeance envers ce sacré curé.

Texte : Brigitte Celerier
Petit lexique en cas de besoin :

  • fougner : du provençal fougna : bouder
  • fouche verai : bien vrai !
  • emai : même si
  • parapaioun : papillon