L’enfant de Dieu

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C’est le prêtre qui a enterré le mari mort trop jeune, un homme simple et droit qui ne lui avouait que des fautes d’enfant. C’est lui qui a baptisé sa progéniture et lui qui l’a uni cette trop belle femme. Cette famille lui appartient, comme ses serfs scrupuleux. Il songe qu’il en est responsable. Il songe que voilà bien longtemps qu’il n’a plus écouté la veuve à confesse, alors qu’il sent que l’heure approche où il entendra forcément un de ces gros paysans balourds pleurnicher dans son confessionnal un coït forcé, un adultère consommé, un égarement tout ce qu’il y a de plus mâle. Et l’idée lui en devient insupportable. Non pas qu’il veuille protéger qui que ce soit d’un crime inéluctable. Non pas qu’il sente combien, ce serait inadmissible et triste et malheureux. Non. Il se sent simplement responsable, cette famille au fond c’est un peu la sienne. Depuis sa création jusqu’à sa fin, elle est le fruit de ses propres bénédictions. Elle lui appartient.

C’est un matin d’automne. Le prêtre enfourche sa bicyclette et comme un poignard sombre s’enfonce dans la brume de la plaine. Il pédale d’abord sans peine. Il a décidé de faire visite, ce genre d’intrusion ordinaire qui relève de son droit séculier. Il tient à jour le livre de paroisse, il suit le parcours de ses brebis. Il doit s’enquérir du bien faire, du bien-être, du bien penser de la veuve. Quoi de plus chrétien, de plus fraternel? La légère courbe d’une colline caillouteuse le fait descendre de son engin et le voilà marchant et pensant. Il se rappelle le mort, le cercueil dans l’allée de son église et le visage pâle et impassible de la femme, absorbée par le vacillement des flammes parmi les fleurs. Il se rappelle comment elle avait quelque temps semblé perdue et comment ensuite elle avait réussi à dépasser son deuil pour continuer. De quoi rester admiratif, de quoi se sentir humble face au courage qui habitait ce qui n’était au fond qu’une simple femme et qui ne pouvait que le mettre mal à l’aise, lui dont les mains ne servaient qu’à tracer de petites croix rachitiques sur le front des enfants et à ponctuer son sermon du dimanche quand il évoquait des idées routinières, jamais remises en questions, le grand service du prêt à penser sacerdotal.

Il marche et bientôt le voilà au sommet. La maison de la veuve surgit dans son coton de brumes, quelques fleurs encore, comme des piqûres de couleurs aux fenêtres. Et une lueur dans la chambre de devant. Il ne s’inquiète pas de ce qu’il veut ou va dire. Sa seule présence noire suffit à mettre en branle les femmes pour du thé, du vin, des biscuits, pour un repas entier parfois selon l’heure. Il pense que le café sera le bienvenu. Ses cheveux sont humides, ses doigts glacés. Le chien aboie.

Dans la cuisine, il s’assied en coin de table. Elle a mis la cafetière sur le potager, sorti un bol avec du sucre et pris dans une grande boite de fer blanc des bonbons de farine et d’anis qui croquent bien sous la dent. Le regard du prêtre la gêne, elle ne sait pas pourquoi. Comme si en la touchant, ça lui froissait quelque chose. L’âme peut-être. Elle ne peut pas penser que c’est cet œil tout vissé, tout tordu de parasites qui est mauvais, que c’est ce regard qui est mauvais pour elle, mauvais sur elle. Elle pense qu’elle a mal fait, qu’elle a certainement mal fait, même si elle ne sait pas quoi. Elle reste silencieuse. Elle attend. Il a sûrement quelque chose à dire. Que veut-il? Et alors que depuis quelque temps, elle ne pense plus trop à son défunt mari, elle se dit soudain qu’il lui manque.

Comment s’y est-il pris? Comment a-t-il fait ce jour-là ou un autre pour soumettre la veuve aux lois des hommes-Dieu? Quels arguments, quelles craintes, quelle violence, il a laissé naitre entre eux pour qu’ils en viennent aux mains, aux pieds, aux corps qui se démontent, se cambrent, se disloquent, s’épuisent, se remplissent. Comment était-ce? Une chambre, un sol froid de cuisine, un lit? Etait-ce un soir, un matin, ce matin-là? A-t-elle résisté, a-t-elle écouté? Quel mot, quel souffle, quelle inspiration a fait du prêtre, en quelques gestes un homme nu, tout rendu d’animalité, dépouillé de cette sainteté en taffetas noir, de ce col cassé romain qui lui serre la pomme d’Adam quand il déglutit. Comment a-t-il fait exploser l’écorce dure dans laquelle murissaient des stases pleines et clapotantes de fils, de filles de Dieu, comme des têtards, indéfinis, grouillants dans ses testicules monstrueux? On imagine tout. On peut tout imaginer, c’est le droit qu’on a, puisque dans notre sang coule la mare des spermes de cet instant. On peut imaginer qu’il hésite ou le contraire, qu’il abuse; on peut imaginer qu’ils ont parlé encore et encore et que la fin de la journée tombant, ils tombent eux aussi, de solitude en solitude. On peut imaginer que c’est rapide, que c’est honteux, que c’est impérieux, les deux dans leurs robes empêtrés. On peut imaginer qu’elle se débat, qu’elle refuse, qu’elle le gifle, qu’elle le mord et que ça l’excite encore plus et que ça le rend plus fort encore, plus puissant encore. On peut imaginer qu’il se met à genoux, qu’il la prie, qu’il la supplie et qu’elle se laisse aller à sa bonté humide, à ces émotions qui n’ont jamais encore trouvé de nom en elle mais auxquelles il est parfois si bon de céder. On peut imaginer qu’il revient le jour suivant et le suivant encore ou alors qu’il fuit, qu’il se cache, qu’il part en ville se livrer dans le confessionnal d’un autre, un veilleur bienveillant qui lui dit qu’il est un homme après tout et que Dieu est d’accord, que Dieu pardonne, que Dieu ne veut qu’une chose c’est que ça reste secret, que jamais jamais personne ne sache. On peut imaginer que ceci fait, que ceci goûté, il en veuille encore. On peut imaginer que la veuve refuse ou alors accepte. On peut penser que c’est du viol ou que c’est de l’amour. Mais nous ne rentrerons pas dans cette partie de l’histoire, puisque personne ne peut déterrer ni le mensonge ni la vérité. Et qu’il ne reste donc que l’image d’un prêtre, d’une femme et d’un ventre qui se remplit. Le ventre scandaleux d’une veuve.

Texte : Anna Jouy

Procès-verbal

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Procès-verbal

Punir les mots dits verbaliser la malédiction parodier la parole chanter faux psalmodier des rengaines dégainer plus vite que… avoir peur de son ombre… peur de vivre dans l’ombre craindre la lumière éteindre les lumières mourir faire de l’ombre tenter de vivre se libérer délibérer tergiverser retourner sa veste tirer les ficelles partir sans se retourner tourner le dos à soi-même marcher à reculons défense d’entrer chasse gardée coeur blessé chien méchant un homme averti… votre attention s’il-vous-plaît !… gardez vos distances apprenez à… décompter les addictions engranger les profits compter les moutons dégager les pertes se dégager se désengager s’abstraire sortir du réel entrer dans la fiction jouer avec les mots verser l’encre des larmes jeter l’ancre faire une pause créer du silence recréer le monde inventer l’innocence se prêter au jeu simuler faire semblant laver plus blanc que blanc lessiver tant et tant repasser recommencer pousser le rocher ne plus se révolter s’agiter gesticuler se ridiculiser jeter l’éponge se coucher dormir rêver se relever se livrer se délivrer ouvrir le monde écrire des livres vivre-li(b)re

 

Texte et photo : Françoise Gérard

Riz sésame et cèpes d’automne

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Un parfum d’encens là-bas le froid du monde au loin

De l’autel ici chante en sourdine un carillon en pierre!

Un vin nouveau d’immortel aux 100 fleurs macérées

Riz sésame et champignons combien de fois encore?

 

Wang Chang Ling 王張齡 (698-756) ce proverbe des femmes en Asie s’adressant aux hommes bavards qui ne savent que rire boire jacasser dans l’attente du repas: 
« parler n’a jamais fait cuire la marmite de riz sur le feu ». 
Notre ami était un fin gourmet aimant cuisiner dont voici peut être sa recette retrouvée: 
1- Préparer le riz chaud parfumé cuit avec un reste de thé 
2- Faire sauter oignons nouveaux, persil et morceaux de cèpes dans l’huile d’arachide et quelques gouttes d’huile de sésame, saler et poivrer au poivre du Sichuan et rajouter une cuillère de sauce soja claire
3- Puis verser les champignons sur le riz bien chaud moelleux et rajouter par dessus graines de sésame et coriandre fraîche ciselée

 

Photo et transcription : l’apatride
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des paroles silencieuses conduisent la tempête

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la nuit multiplie le ciel – le mot divise le ciel – l’attente donne au ciel son unité – et autour la langue – et autour la nébuleuse du ciel – et autour – la danse du désordre – et autour – l’arbre couché – et autour – le vent dans l’arbre couché – et autour les cheveux soulevés par le vent – et autour – la lumière – et autour – la lumière encercle – un corps – un corps immobile – et autour – un autre corps immobile – et autour – vite – le temps – vite déverse vite un secret – entre le point à oui – le mot multiplie le ciel – le mot brise l’ attente du sens – et autour – une troupe déserte – immense immersion – avant autour autrui – et autour – scénario pour des morsures de sons – c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une c’est une – tornade – et autour – la musique violente du monde – et autour une suite de sons continus – légers presque – et autour le souffle presque – et autour un son continu – est – ce que – et autour – des paroles silencieuses conduisent la tempête

Texte : ana nb, nouvelle Cosaque

En terre étrange

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en lieu étrange
en terre d’artifices
sont en attente

hors de la clôture débarquent

loin de leur forêt
leur route les a conduit
regardent effarés

hors de la clôture débarquent

hésitent à l’abri
au seuil d’une liberté
qui ne veut pas d’eux

hors de la clôture débarquent

le père tient ferme
sa tête ses palmures
les yeux attentifs

hors de la clôture débarquent

le faon se raidit
droit et craintif contre lui
fier et protégé

hors de la clôture débarquent

la daine en retrait
regarde sacs et bottes
et veut s’ensauver

hors de cette boutique hostile

et nous qui passons, les regardons comme venus d’un autre univers, avions oublié que cette terre fut leur.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Peau

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peau

Soudain, la chevelure imperceptible semble grandir et pousser. On la sent se balancer, les racines blanches et leur neige neuve fondre lentement et cette vague humide embrasse les pensées les unes après les autres comme des vahinés nous couronnant de fleurs.

Soudain, dans la nuque interdite, le chenal sec et glacé, semble sourdre d’une foule de pétales et de rosée. Une levaison de source, comme une germination d’éponges.

Soudain, au cou, des petites gouttes. On les sent invisibles poindre maintenant leurs anémones. Éclore leurs épingles à la surface. Un œil dort dans chaque larme.

Soudain, dans les salières creuses, comme des petites marmites glacières, des conques sur les chemins des cascades, une eau discrète et frissonnante s’arrête et tourne un peu, une danse impromptue et puis une goutte une goutte une goutte.

Soudain, dans le ravin de la gorge, dans ce chenal fendu entre, se met à glisser d’une fonte lointaine, la fontaine, un transparent ruisseau qui rigole, et les seins tremblent et s’inquiètent. Le plus doux souffle les alerte et voilà que débuterait une autre saison?

Soudain le dos s’envague et s’étire, et les pliures du ventre s’emplissent, humides et vasières Une eau plus chaude envahissante, suinte sous la main, un duvet de suée, une buée de chair.

Soudain dans l’aine, s’infiltrent des filets de tulles, l’eau nuageuse, et glisse à peine l’ouate moite d’une étrange barque.

Soudain alors, comme allumé, comme enflammé au fond du ventre caverneux, un lac entier et plein et fort et pur attend et s’affole ;  que la chair retient, entre des lianes tressées de silences et de secrets. Et monte et bout et tourne et se lève. On ne sait exactement de quels lieux, il provient et s’assemble, comment il s’entasse et s’empile et s’enforge. On ne sait comment il en appelle à toutes les vapeurs, les délicates humeurs du corps, de là-haut jusqu’à celles qui scellent les pas, comment il tire à lui toute l’eau et l’assemble et l’unit. Comment il en vient à grandir et enfler comment il attend puissant et imprévisible que le corps défaille et le libère. Comment et dans quelle sombre poche, monte la nappe phréatique de ses ondes. Comment celle-ci vient, attirée, aspirée quand les poumons appellent le plus d’air et que le cœur pompe le rythme à la détraque. Comment soudain alors que tout jusque-là obéissait et suivait le flux ordinaire du sang et des vaisseaux, comment tout soudain désobéit et désarme, comment le corps, une cité entière se laisse noyer, laver et déporter, se déversant, lavant les mains des hommes et l’âme femme.

 

Texte : Anna Jouy

Enlacing

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Un seul cri pour
que s’éloignent
les autres bruits
métalliques – ceux
dont on ne réchappe
pas – un seul cri comme
prière d’espoir quand
les souillures – ce genre
de chose que l’on porte –
cette part affligée
affligeante qui nous
écrase – un seul
cri pour un enlacement
à l’abri de tout – ce
temps imparti qui
s’éteint de si belle
manière – en fragments
projetés sur nos –
on entend des ailes
battre contre des
feuilles – et le chant
de la fragilité –
qui se pose sur
ta poitrine haletante –
l’initiative d’un
mouvement si –

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Texte et photos : Yan Kouton
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Brienne 4 – Les conversations silencieuses (1/2)

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Les conversations saintes de Bellini, et particulièrement le retable de San Zaccaria, ne laissent pas de me frapper parce que j’y trouve transfigurée une expérience récurrente de mon enfance, un éprouvé quotidien, sensible, difficilement identifiable sans le recours d’une image tierce qui puisse en fixer, au moins momentanément, et malgré sa nature récalcitrante au souvenir, une représentation suffisamment précise pour permettre son entendement, sinon son explication.

Ces peintures présentent des personnes toutes entières impliquées dans une situation éminemment paradoxale puisqu’elles parlent en silence. Les saints et les saintes semblent abîmés dans un échange dont les termes restent indicibles, propres en cela à résonner avec justesse dans l’espace sacré du d/ieu, où toute manifestation ne saurait se réduire à un seul sens, ne saurait même se déployer dans un nombre quantifiable de significations, ne saurait qu’épouser le silence infiniment, seule matrice à la fois vierge et porteuse de toute mesure signifiante. Cet exercice contradictoire, que l’on pourrait imaginer éprouvant, suscite pourtant, si l’on observe la profondeur béante et surnaturelle des sentiments qui émanent des visages figurés par le peintre vénitien, un transport qui se présente à nous comme enviable, et dès lors tendrement douloureux, car la distance qui nous sépare d’un tel enchantement n’est pas de nature à être franchie.

Cette qualité paradoxale d’une conversation sans mots, telle que je la trouve représentée sur le retable, révèle, par analogie, et c’est cela qui me saisit si durablement, une dimension prégnante de mon enfance considérée dans les moments dits familiaux, à savoir les soirées, et plus précisément les repas. Sans que j’en eusse conscience, j’ai été, dès mon plus jeune âge, impliqué dans l’exercice répété de discussions silencieuses, lesquelles, pour autant, à la différence notable des conversations saintes, ne provoquaient pas cette satiété spirituelle dont témoignent les figures belliniennes. J’y ai fait, soir après soir, l’apprentissage excellent d’une lecture périlleuse dont l’objet ne se laisse saisir qu’à la faveur d’une intuition qui demande à être longuement aiguisée sur les arêtes de nombreuses faillites ; cet objet d’un difficile discernement, c’est l’ensemble des relations qui unissent les uns et les autres, les autres et les choses, les choses et les uns, auquel tient la teneur de la substance même dont nous sommes faits ; instances changeantes, fragiles et mystérieuses, d’une abyssale complexité, à la fois fondatrices du plus intime en nous-mêmes et fuyantes, déployées vers d’incontrôlables altérités, sans auteurs véritables ni possibilité de gouvernement définitif, sans cause ni fin précises, les relations trouvent à l’ordinaire une forme dans laquelle se mouler un tant soit peu et se présenter à notre raison avec l’apparence d’une relative compréhensibilité, et ce, par l’usage plus ou moins heureux de la langue ; mais dès lors que nulle parole ne circule pour en expliciter, même partiellement, la nature, elles se donnent à la personne, et plus encore si elle est un enfant, comme écheveau indiscernable d’enjeux et de consistances au sein duquel il s’avère impossible de déambuler sereinement si bien que, au lieu d’être effacées dans le silence qui, d’une certaine façon, les nie, les relations qui unissent les personnes envahissent le champ des consciences sous la forme d’une énigme oppressante. L’enfant jeté dans un tel environnement, dont le caractère hostile en lui-même demeure de plus indiscernable, car appréhendé depuis la naissance en tant que nature qu’aucun élément tiers ne relativise encore, se trouve contraint de développer un sens aigu des liens, de leurs raisons et de leurs couleurs affectives en fonction desquels s’agencent les gens et les objets autour de lui, un peu comme un amputé de la jambe, dans l’apprentissage du maniement d’une prothèse, développe une expertise au sujet des processus qui gouvernent l’acte de marcher là où, pour la plupart des gens, ce geste, acquis dans la primeur d’un âge qu’aucun souvenir ne porte à la conscience, reste comme allant de soi.

Le retable de San Zaccaria, par-delà les innombrables qualités qui le distinguent, m’intéresse pour cela qu’il présente un espace de relations dont les termes semblent être pleinement accordés. Les liens qui relient les personnes n’y sont plus soumis, comme nous le sommes si fréquemment, à l’obligation d’un devenir chaotique. Dans le territoire de la peinture, le réel de l’expérience humaine, par essence incontrôlable, paraît saisi, en totalité, sous l’autorité d’une raison dont la puissance est suffisante pour réaliser la concordance complexe des harmoniques inhérentes à chaque individualité, sans pour autant figer quoi que ce soit des libertés et des consciences – il n’est qu’à voir, pour s’en convaincre,  le visage soucieux de Saint Pierre ou l’application studieuse de Sainte Catherine. Autrement dit, la peinture de Bellini constitue une utopie d’un lien social à la source de laquelle je rassasie ma soif enfantine d’un monde enfin compréhensible et harmonieux. Ce qui ne signifie pas que j’y trouve un motif dont le mystère du sens de nos vies serait évacué, non, l’énigme y reste fondamentale en ce qu’elle est agencée dans une vision raisonnée, de sorte qu’elle n’envahit pas tout le champ de l’expérience et peut se livrer à notre entendement comme donnée insaisissable certes, mais aussi articulée avec les autres registres de notre existence.

Mon enfance a donc voulu que je sois cet adulte nécessairement voué à exercer une sensibilité propre à déterminer le jeu des relations selon lequel sont agencées, dans un environnement, les places de chacun des termes par rapport aux autres – nul doute que je peux discerner-là une cause de mon goût pour la langue dont la logique organisatrice est fondée sur un système d’opposition et de différenciation qui détermine le sens de chaque mot relativement aux autres – je pense pouvoir aussi y distinguer la nécessité qui m’a poussé à exercer le métier d’éducateur spécialisé, parce qu’il en va ainsi dans l’éducation d’un enfant qu’il construit une intelligence du monde par le repérage et la complexification des oppositions fondamentales entre vivant, inerte et mort, humain et non humain, masculin et féminin, adulte et enfant.

Outre l’écluse Saint Pierre, quatre passages permettent de traverser le Canal de Brienne : deux passerelles à l’usage des piétons et deux ponts que ceux-ci partagent avec la chienlit automobilistique. Le pont le plus proche de l’écluse, sans doute contemporain du creusement de la voie, porte l’assurance tranquille d’une vision du monde propre à la société d’Ancien Régime, quand les places de chacun semblaient encore irrémédiablement distribuées selon les décrets impénétrables d’un d/ieu que les écritures déclarées saintes par les autorités cléricales avaient qualifié d’amour et de miséricorde, poussant de la sorte le commun des mortels à se résigner à l’existence dans laquelle les contingences de sa naissance l’avait jeté puisque, à bien y réfléchir, il paraît pour le moins déraisonnable de remettre en question une décision portée par un d/ieu qui nous veut du bien même si, au premier regard, il n’est pas certain que le caractère parfois extrêmement pénible et misérable d’une vie humaine soit le fait d’un geste transcendentalement bienveillant.

Ce pont, constitué des briques rouges qui valent à Toulouse la dénomination de ville rose – briques dont parfois je me lasse jusqu’à l’écœurement tant les municipalités successives font montre d’une même lâcheté crasse quant à leur politique d’aménagement urbain, se contentant de pérenniser, année après année, des projets immobiliers particulièrement détestables qui voient de paresseuses architectures vaguement néo-classiques s’orner de fausses briques collées, lesquels, par conséquent, dénaturent et amoindrissent la force évocatrice des édifices anciens, là où, il me semble, on peut imaginer sans peine que des projets novateurs trouveraient à dialoguer  avec, et mettre ainsi en valeur, les briques historiques de la ville morose –, enjambe l’eau du canal en une seule et douce voussure dont le beige grisé des claveaux appuie le dessin par contraste avec les tons chauds de la terre cuite qui le ceignent. On dirait que l’eau du Canal, dont l’empan des humeurs reste particulièrement réduit, surtout s’il vient à être comparé avec celui du fleuve Garonne non loin, mais dont il convient toutefois de préciser qu’il comprend des variations manifestes et multiples des plus émouvantes dès lors qu’on y porte une attention soutenue, s’est projetée dans cette courbe faible pour porter à même la profondeur d’un espace en trois dimensions l’équanimité du plan miroitant de sa surface.

En contrebas de l’édifice, du côté de l’ancienne Manufacture des tabacs, le chemin de promenade file avec la courbe que dessine la berge pour retrouver, après le rétrécissement dû au pont, sa ligne de fuite ordinaire, et délaisse un espace dont l’étendue, surplombée par le mur de briques du pont, commence d’un côté à la première inclinaison de la pente qui forcit ensuite vers la chaussée quelques mètres au-dessus, et se perd de l’autre côté, aux abords des galets qui revêtent le sol sous la voûte, dans une zone incertaine, tour à tour boueuse et poussiéreuse selon la saison, où s’efface le délinéament du sentier ; cet espace, sans doute longtemps vierge de tout ameublement, est aujourd’hui équipé d’une poubelle, d’un banc et d’un distributeur de sachets destinés au ramassage citoyen des déjections canines dont les propriétaires sont censés s’acquitter sitôt faites.

Ce moindre lieu provoque, chaque fois que je m’y trouve, mon sentiment que survient un événement. Il semblerait que les devenir de l’eau, du vent, des arbres, des joggers, des chiens et de leurs maîtres, et unanimement de chaque consistance impliquée dans la contingence que l’on nomme Canal de Brienne, trouvent-là à se ramasser, comme par l’effet d’une métonymie générale, pour contracter une ligne de fuite saisissante, abstraite et esthétique, dont la matérialité et l’agencement d’une poubelle, d’un banc et d’un distributeur de sachets disposés devant un mur de briques seraient la manifestation inattendue.

(à suivre…)

 

Texte : Julien Boutonnier