La nuit semblait venue (2)

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La nuit 2

(Une Heure sur Terre)

Sur les écrans s’afficha une notification. Un message de mon frère. Il m’informait qu’il souhaitait postuler. Il avait obtenu un diplôme d’ingénieur informatique. Il travaillait actuellement dans une multinationale, dont le siège pour l’Europe était situé à la Défense. Il s’y plaisait et gagnait très bien sa vie. Comme la plupart de ceux qui avaient embrassé les nouvelles technologies. Mais le secteur donnait de plus en plus souvent des signes d’essoufflement. L’effondrement énergétique était tel que le réseau global lui-même était irrémédiablement menacé.

Le grand réseau, et ses étoiles économiques, vivaient leurs toutes dernières années. Chacun le savait intuitivement. La révolution numérique, comme la révolution industrielle avant elle, se mourait sous nos yeux. Tout ce qui l’avait alimenté, tout ce qu’elle avait modifié en profondeur, s’effondrait inexorablement. La Terre était en train de se digérer elle-même.

Mon frère voulait plonger dans le nouveau monde. L’espace venait de remplacer le miracle internet. Désormais, ça lui paraissait évident, les entreprises à très forte croissance seraient celles qui se consacreraient à l’exploitation spatiale.

La Compagnie, m’écrivait-il, avait pris un avantage inouï, sur les autres sociétés qui tentaient, en vain, depuis des années d’amorcer une véritable économie dans l’espace. Elle avait surmonté l’obstacle des coûts énormes que ce projet impliquait. Des coûts impossibles à soutenir pour de simples startups. Même les plus dynamiques et les plus avancées dans le secteur ne parvenaient plus à progresser. La Compagnie les racheta une à une. Discrètement. Des sommes colossales furent ainsi injectées dans ce milieu soigneusement tenu à l’abri de la médiatisation. La conquête spatiale n’était plus une affaire d’Etat depuis longtemps, et je l’ignorais.

Mais comment mon frère le savait lui ? Il suivait, me dit-il par Skype, des groupes de discussions, parfois via le dark web. Il s’était abonné à des groupes d’informations. Il savait que son entreprise préparait des campagnes massives de licenciements. L’annonce de la Compagnie ne le surprenait pas. Il s’était préparé à basculer. Il postulait pour un emploi d’ingénieur « développement systèmes embarqués ». Son profil était très recherché, parce que la clef de la réussite pour la Compagnie était la fiabilité. Loin de la Terre, l’ensemble des process impliqués devra être d’une efficacité sans faille. Cela représentait des millions de contrôles et de mises au point permanentes. Mon frère faisait ça tous les jours pour des systèmes et logiciels dont la finalité et l’utilité ne lui semblaient même plus évidente. Pour la maintenance informatique d’ordinateurs spatiaux et de machines lunaires, sa motivation était sans limite me dit-il.

Mon frère s’élevait. Au sens propre. Et j’avais le sentiment étrange et triste d’un départ définitif. J’avais de la peine. Alors qu’il aurait fallu que je m’enthousiasme avec lui. La Compagnie venait de percuter mon existence de plein fouet. Je mimais seulement la joie, et ne lui parlait pas de ma tristesse. Ni même de ma peur. Elle l’effleurait à peine.

D’ailleurs, le mouvement était fulgurant. Personne ne semblait avoir peur. Les esprits étaient sans doute préparés. Et puis, les années que nous venions de vivre furent si difficiles. Je pouvais comprendre que l’époque veuille s’échapper. Au sens propre. Qu’elle veuille fuir cette angoisse affreuse qui s’était insinuée partout. Les gens finalement n’étaient pas prêts à mourir. Cette opportunité miraculeuse était une échappée. Un authentique miracle, à présent servi sur un plateau médiatique par la Compagnie. Son impact était d’autant plus incroyable qu’il rejaillissait dans le réel d’une manière spectaculaire. A l’heure qu’il était, dans chaque famille, dans chaque entreprise, dans les écoles, les universités…Partout…On ne parlait que de cela. La nouvelle saturait les esprits et commençait son travail de sape et de reconstruction mêlées.

Je voyais dans les yeux de tous ces gens qui s’exprimaient sur les réseaux des étoiles et des constellations. D’un coup la Terre, que nous connaissions finalement si mal, semblait réduite au passé. Peut-être fallait-il en passer par là pour que nous puissions la voir réellement. Il fallait pouvoir la regretter. La quitter pour la comprendre. Je voyais nos forêts, nos mers, nos villes, nos animaux et tout le reste. Le soleil d’hier aussi. Je me disais que nous sortions brutalement de son emprise. Et probablement de l’emprise des croyances religieuses également.

« Trop d’étoiles s’enfuient quand je dis mes prières » …Trop d’images naïves m’envahissaient. Les reportages défilaient, il se dessinait peu à peu les contours d’un empire industriel vertigineux. Quelque chose d’inconnu jusqu’alors. Une méta-entreprise dont la dimension et les ambitions étaient sans commune mesure avec les multinationales du passé. Un passé récent que la Compagnie faisait désormais danser autour de la Terre.

Sonnait la mort d’un monde. L’agonie fut longue. Forcément douloureuse. La recomposition s’annonçait brutale. Les visages des nouveaux maîtres économiques s’affichaient. La Compagnie était dirigée par un trio. Deux étaient connus pour avoir amassé des fortunes considérables grâce à Internet. Le troisième était un décideur de l’économie émergente, celle qui avait déjà mis au tapis des pans entiers de l’ancien monde industriel. Ils apparaissaient sur tous les supports, au même moment, s’exprimant tels des chefs d’Etat. L’un donnait une conférence de presse pour l’Amérique du Nord, l’Europe occidentale et le Japon. L’autre s’exprimait pour l’Amérique du Sud, l’Australie et l’Afrique. Enfin le troisième parlait à la Chine, à la Russie, et à toutes les autres zones planétaires. Ce qui me frappa d’emblée c’est qu’ils ne respectaient pas les fuseaux horaires. Le jour et la nuit n’existaient plus.

Ensuite la Terre était divisée en zones. Même plus en continents. De fait, vue de l’espace, que pouvait encore signifier cette géographie ? Le recrutement était planétaire. Les meilleurs, les plus courageux de tous les pays seraient propulsés là-haut, et constitueraient les premiers colons lunaires. Ouvrant la voie à une nouvelle civilisation.

L’immense splendeur de l’espace me laissait perplexe. Fasciné. Terrifié. L’homme semblait tellement excité à l’idée de quitter la Terre, loin de ses trésors. Loin de ses beautés absolues. Son désir de savoir, sa curiosité infinie…Je savais tout ça. Mais là, il s’apprêtait à franchir le seuil. Comme un enfant laissant ses parents, son foyer.

Mon épouse m’envoya un message. Elle ne parvenait plus à faire classe. Les enfants étaient dans un état indescriptible. Cette journée représentait sans doute l’acmé d’une situation dégradée depuis plusieurs décades. La bulle venait de crever, et tout ce qui maintenait encore un semblant de stabilité s’effondrait pour de bon.

« Cet ordre est la forme qui fait de l’univers une image de Dieu »…Elle sautait en éclats cette image, et le désordre planétaire largement accéléré par l’économie numérique accouchait sous mes yeux d’un avenir immédiat prodigieux.

Je fus tenté d’éteindre tous mes objets connectés, à commencer par ceux directement connectés à mon corps.  J’aurais dû le faire depuis longtemps. Mais toutes les recommandations médicales sur le sujet étaient restées lettre morte. Les incitations n’avaient servi à rien. Le monde était devenu de plus en plus dépendant, et clairement de plus en plus médiocre.

« La forme reste sourde aux propos de l’artiste ». Ce n’est pas par hasard que les chiffres avaient supplanté le langage. Il le fallait. C’était une nécessité absolue. « C’est eux qui font monter le feu jusqu’à la Lune ».

Les mots, eux, naviguent seulement sur « l’océan de l’être ».

Texte et photo : Yan Kouton

Vincent était marin – 2

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Vincent était marin 2

Blanche, un peu perdue dans les premiers temps – satisfaite, disait-elle, d’avoir ainsi le temps de se consacrer complètement à ses petits-enfants, – se reconstitua, en quelques mois, grâce à ses anciens amis, un petit cercle, ce qui lui permit d’admettre, à la satisfaction muette des enfants, peut-être de leur père, et sans doute d’Alexia, la femme qui depuis des années régnait avec la collaboration de leur mère sur la vie de la maison, que son rôle pouvait se limiter à une présence proche et accueillante, un recours, à la supervision des devoirs du dernier, à des sorties cinéma ou théâtre, au prêt de livres et au déjeuner du dimanche. Vincent l’accompagnait aux concerts, aux quelques diners où ils étaient invités, guère ou pas du tout dans ses visites, passait, comme dans leur ancien appartement, la plus grande partie de ses journées dans une partie de la grande pièce où elle lui avait créé un domaine, tapissant deux murs en retour de rayonnages encadrant sa table bureau, et lorsque la certitude de son âge, de son exil loin de la mer se faisait trop pressant, il sortait sur la petite terrasse jetée vers la rue avec un élan arrondi comme une passerelle qui l’avait séduite dès sa première visite, lors de ses recherches d’un point de chute dans cette ville, et il restait là, sa pipe s’éteignant, ses yeux tentant de gommer les toits, la masse des platanes, me rempart qui lui masquait le fleuve proche. Et si le temps le permettait, était assez clément, ensoleillé, pour qu’il ne s’attire pas de reproches inquiets, il prenait sa canne et s’en allait à pas lents, suivait leur petite rue, franchissait la porte, traversait un pont – s’arrêtant au milieu, les deux mains fermement posées sur la rambarde, avec l’écartement précis qui lui semblait idéal pour se sentir posséder l’eau, ce courant vert et bleu qui s’en allait sous lui vers son monde – et s’en allait au long des routes, puis des chemins de la grande île qui s’étalait dans le lit du fleuve, face à la ville, allongeant son pas à travers cette campagne si proche et presque ignorée des citadins, suivant des murs de propriétés, le grillage d’une pépinière, des champs, souriant à une herbe rousse, à une petite anse qui se découvrait brusquement entre des buissons, s’arrêtant auprès d’étangs qui étaient restes d’anciens bras du fleuve, jusqu’à rejoindre un barrage, et il restait là, assis sur l’herbe pauvre, méditant. Et puis s’en revenait serein.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Vincent était marin – 1

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Vincent était marin - 1

Vincent était marin, depuis toujours pensait-il parfois, mais Vincent n’avait plus de bateau, parce qu’il était trop vieux pour cela disait la loi, ne trouvait plus d’embarquement, s’était persuadé qu’était venu pour lui le temps délicieux de partager dorénavant, durablement, infiniment, la vie de sa femme, la belle Blanche, et autant qu’elles le voudraient et permettraient la vie de ses filles. Il avait creusé sa place, Blanche lui avait installé un bureau dans la chambre de la plus jeune des filles, Marie, qu’il avait, quelques années plus tôt, accompagnée dans une église pleine de fleurs et de chapeaux vers un grand suédois et qui s’en était allée… Il faisait de longues promenades le long du littoral, il retrouvait des camarades qu’il jugeait terriblement chenus, il tentait de petites incursions dans les musiques et les livres qui étaient du goût de Blanche et de sa bande, il s’attardait près des barques au bout du port, il rêvait de pêches méditatives et allait se décider à s’offrir une barcasse, un pointu – ravi en outre d’assister s’il le pouvait à sa construction, comme chez un ami de son père autrefois – tant pis si sa femme préférait les sorties amicales sur le voilier de l’un ou l’autre de leurs amis. Mais un soir très doux la quiétude de leur tête à tête fut fracassée par un coup de téléphone, l’annonce de la mort de leur aînée dans un accident de voiture. Et de l’ami qui les prévenait, en réponse aux questions pratiques, presque immédiatement pratiques, que posait Blanche à voix étranglée, pendant qu’il pleurait doucement, en retrait, en attente, ils apprirent que Félix leur gendre était en congrès à Buenos Aires – pourquoi à Buenos Aires, il ne savait pas, ça n’avait pas d’importance, d’ailleurs il rentrait bien entendu, il avait trouvé une place sur un vol, il serait à Paris le lendemain matin, on l’attendait, oui Alexia était là, elle s’occupait des enfants, oui il l’appelait – Blanche a reniflé et puis – oh Alexia quelle chance que vous soyez encore là, pouvez-vous faire dîner les enfants, nous partons, dans une heure ou un peu moins, nous devrions être là dans – le regardant – dans un peu plus de trois heures, pouvez-vous… ah oui merci repassez moi Monsieur Isnard, tiens je vous embrasse Alexia… oui votre femme vous rejoint, vous nous attendez, merci, vous… et elle s’est mise à pleurer, il lui a pris l’appareil, il a remercié, raccroché.

Alors ils se sont regardés comme des rescapés dans des ruines, ils se sont cramponnés l’un à l’autre un court instant et puis ils ont fait leurs valises et il les a refaites posément, sont partis. Et ce furent des jours pleins de peines, d’affairement, d’allers et venues dans l’appartement au bord du fleuve, de corps qui se croisaient en évitant de se heurter, de regards muets qui se détournaient, de mondanités aussi, prises avec le détachement attentif que l’on a pour ce qui vous est étranger et insipide, et quand ce fut fini un petit colloque entre leurs trois coquilles vides, la décision de Blanche de s’installer dans un petit appartement pas trop loin – parce que Félix vous ne pouvez pas vous occuper seuls de vos cinq enfants – et l’acceptation – il a vérifié, vaguement surpris, qu’elle était sincère – de Félix, deux jours de recherches, la trouvaille de deux pièces – mais c’est charmant a dit Blanche – à un quart d’heures de marche, la location. Et il est reparti, avec toujours cette impression d’être dans un rêve, un rêve qui se faisait doux-amer maintenant qu’il avait quelque chose à faire, s’occuper de leur déménagement…

(à suivre)

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

 

Chroniques du su et de l’insu | 1 jour S

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lettre S

« Sortie sèche ». Frappée par l’allitération racinienne (ces serpents qui sifflent sur ces S), je notai mentalement l’expression. La radio grésillait et je ne parvenais plus à suivre le sujet sur le devenir des enfants placés en foyers ou dans des centres d’aide à l’enfance. La plupart se retrouvaient à la rue du jour (de leurs dix-huit ans) au lendemain (qui chante rarement).

Obstacle
Signalé
Soyez vigilants

Le haïku autoroutier m’en donna confirmation : c’était bien un jour « S », S comme Signalé, comme Soyez vigilants. Dès lors, il ne me restait plus qu’à guetter les signes pour tenter de les interpréter. Un jour Si peut-être bien, avec un peu de chance. Ce jour-là au collège, je commençai avec les 4e3 endormis. Je leur demandai de prêter attention à si,  ce petit mot si important et si l’air de rien cependant ; il pouvait renforcer l’intensité des adjectifs faiblards ou désigner les hypothèses les plus folles, les conditions à la réalisation de nos rêves les plus échevelés – C’est quoi, Madame, échevelé, ça veut dire quoi ? Ça ne veut rien dire, ça dit, c’est comme ça que sortent les rêves, en cheveux, comme disait ma grand-mère modiste, sans chapeaux, mais revenons au si – qui peut affirmer avec force ou caprice un oui dénié.  Les élèves bâillaient à qui mieux mieux : le si auquel ils devaient s’intéresser ce jour-là (et qui ne les intéressait que très modérément) était le subordonnant des interrogatives indirectes. Exemple : Après cette introduction beaucoup trop longue, le professeur demanda à Lilou : « As-tu compris ? » devient Après cette introduction beaucoup trop longue, le professeur demanda à Lilou si elle avait compris. Le hochement de sa jolie tête offrit à la classe un silence réparateur. Ils firent semblant de travailler à l’exercice n°3 p. 217 et je fis semblant de corriger des copies. En réalité je notai ceci : Si, Souci, salsifi, secret, sabordage, sensation… « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers/Picoté par les blés, fouler l’herbe menue… » (non noté, juste fredonné dans ma tête) … Soir, sentier, sens…

Depuis quelques temps, je ne trouvais plus de sens à mon métier, à ma vie, jusqu’à mes lectures. Seules quelques lettres de l’alphabet surnageaient. Initiales de mots à trouver, à déchiffrer, à lire pour pouvoir continuer et tenir jusqu’au bout de la journée. Et puis recommencer. Certaines lettres offraient un passage permettant de traverser les apparences. Le « U » en faisait partie. Ubac, Ubuesque, Une et Unique, ululer… Il y avait de beaux mots en U mais aussi de très vilains comme cet Uxorilocal, ale, aux – dernier mot des douze pages du petit Robert consacrées à la vingt et unième et cinquième voyelle de l’alphabet. Le « U » était une porte qui ne m’appartenait pas – mais une porte appartient-elle ? Et si oui, au dehors ou au dedans ? Ce « U » me ramenait sans cesse Dans le leurre du seuil de Bonnefoy et Bonnefoy à mon amie C.  et à sa cicatrice. Je ne l’avais pas vue (la cicatrice) mais elle (C.) m’en avait parlé. Le turban blanc noué lâchement autour de sa tête lui allait diablement bien. Quelques mèches de ses magnifiques cheveux s’en échappaient crânement et je l’écoutais me parler d’une autre lettre que l’on avait trouvée sur son téléphone, un début de texto commençant par « H ». J’avais bêtement interprété ce « H » comme un « Help ! » sans Beatles. « H » comme hôpital en tout cas pour elle. Quant au « U », j’avais dit « l’Unique » qu’elle n’avait ni rejeté, ni adopté.   Depuis, ce « U » m’obsédait, devinant qu’il avait à voir aussi avec moi – avant sa chute dans les couloirs du collège et la découverte de sa tumeur, C. ne trouvait plus de sens à ce qu’elle faisait, tout lui pesait, elle se noyait davantage encore que moi protégée par ma jeune folie – et l’adverbe Ultra-petita me fit soudain de l’œil. « Au-delà de ce qui a été demandé » : la définition me convenait également. J’ignorai superbement le Dr. pour droit, m’octroyant le droit d’employer le terme sans juge ni vice. La petite cicatrice porterait pour moi le nom d’Ultra-petita car C. avait traversé le seuil des apparences au-delà de ce qui avait été demandé. D’ailleurs, personne ne le lui avait demandé. Elle avait payé le prix fort et avait eu le courage d’en revenir.

Et dorénavant le « S » tentait de me dire quelque chose. Devais-je composer un mot aussi court fût-il ? Il était temps de corriger l’exercice de réécriture. Je notai encore : S+U= SU. Le su et l’insu. À mon insu, quelque chose se travaillait, me travaillait et qui émergerait d’une manière ou d’une autre. La foudre de la révélation s’abattrait-elle sur moi aussi violemment ? Pouvais-je me ménager une sortie sèche et indemne ? Le temps pressait avant le jour « J » mais peut-être n’avais-je pas tiré toutes les lettres du chapeau…

 

Texte :     Christine Zottele

Un visage dans le mien

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couple-1

C’est un visage, un homme, je crois. Il ne ressemble à rien. C’est le visage composite d’autres humains. Des yeux, une façon de bouger les lèvres ou les sourcils, un visage mosaïque qui ne ressemble à personne. Je le regarde. Il me dit quelque chose, il ne ressemble à rien et me dit tout, en même temps. C’est juste le visage qui prend part à ma nuit. Celui que j’ai construit de milles rêves, ou de quelques rencontres dont j’ai gardé les miettes, les petites traces qui causent.

La nuit, je casse le visage, l’urne qu’il est, une jarre contenant l’huile du temps, les graines de ces êtres qui, un instant, un jour entier peut-être, une fraction d’heure se sont assis dans ma mémoire et se sont rangés dans les images précieuses. Ce grain de peau, ce sourire qui dit chut, cet éclat de colère, cette vergogne, cet épi de cheveux. Ce sourcil qui bouge.

Je te dis j’ai rêvé, je ne sais pas qui c’était, un inconnu. En était-ce un, pour de vrai ? Ou alors, l’ai-je croisé, dans une rue, une salle, une gare ? Et il serait entré en moi ? Une part de lui aurait franchi mon regard pour dormir sous mes paupières ? Un feuillet détaché de cet homme et que j’ai plié dans le livre des rêves avec ce qu’il me semblait être, le fou, le furieux, le doux, le triste… L’émotion de son visage qui m’a pénétrée et que j’ai ajouté à ma collection d’invisibles.

Je casse le visage sans souvenir, il tombe entre mes mains, l’homme que j’ai construit, l’homme que j’ai gardé du temps qu’il s’est infiltré en moi. Il se brise. Mais parfois, je vois se recoller les figures des gens oubliés car certains reviennent.

Je me souviens de ce que j’ai cru voir. Un homme est seul sur le trottoir de la place. Il est vieux. Porte des habits d’hiver. Il tient ses mains dans ses poches. Il regarde dans le lointain. Il attend quelqu’un. Il frappe parfois ses mains l’une contre l’autre. Il est là. Déjà, il entre en moi, moi qui bois mon café dans le restaurant en face et qui le regarde. Il est étrange. Puis, je m’en vais faire un tour, je pars. Je l’oublie. Mais beaucoup plus tard je reviens à cet endroit et il est toujours là, fixant le bout de l’avenue, cherchant toujours son quelqu’un. Ses cheveux blancs, son visage vieux et angoissé. Il entre en moi. À nouveau. Je me dis. Je devrais lui parler, lui demander : vous m’avez attendue ?… Mais je ne fais rien, que le laisser pénétrer dans ma tête, dans la nuit de ma tête.

Alors quand je rêve de l’attente, quand je rêve de ceux qui espèrent, quand je songe à mon impuissance mesquine, mon esprit sort les débris de cet homme qui ne ressemble à rien et à tout à la fois. Il colle les mille pièces de ce visage et je comprends alors ce qu’il m’a donné, ce que je lui ai pris : la gêne honteuse de ne pas l’avoir rencontré.

 

 

Texte et dessin : Anna Jouy