Il y a quelqu’un ? ⎮ 3

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Il faut à tout prix que je rentre. C’est de ma santé dont il est question. De quelle porte suis-je sorti ? De quelle couleur était-elle ? Possédait-elle un signe qui me permettrait de la distinguer des autres ? Un signe de quelle forme ? Le cercle d’un oeil de boeuf ? Une croix ? Un tag ? Ça ne me revient pas. Je devrais me concentrer sur les noms… Oui, lire les noms sur les boîtes aux lettres. Le mien me reviendra peut-être…

Be… na… li… el…
Benaliel… pourquoi pas ? J’aurais quand même eu une sacrée veine de tomber sur mon nom à la première étiquette. Je ne me sens pas être une personne particulièrement chanceuse. La serrure me confirme cette intuition : ma clé n’y rentre pas. Essayons donc celui-là : N… gu… yen…
Monsieur Nguyen… serais-je vietnamien ? Ça se verrait si j’l’étais ! Encore que j’ignore ce que le nom de Nguyen donne sur ma gueule ne sachant même pas à quoi je ressemble et qu’il n’y a rien par ici qui pourrait faire office de miroir. Et puis il suffirait que je sois métis pour ne même pas pouvoir déceler avec certitude les origines de mon faciès. De toute façon la serrure donne son verdict : ce n’est pas ici !

Et c’est après une centaine de noms, une centaine de serrures pénétrées en vain que je me rends compte que le parc a disparu. Il n’est plus derrière moi. Combien d’heures ai-je cherché ma porte ? Où mes pas m’ont-ils bien mené ? Emporté par la marée de mon angoisse, ai-je dérivé si loin ? J’ai donc échoué là, sur un boulevard. Les quelques bus et voitures qui passent tracent de leurs phares des traînées rouges et jaunes disparaissant plus loin, dans une autre rue, telles des étoiles filantes dans le noir. Drôle de ciel que celui du bitume. J’entends quelques voix qui veillent encore à cette heure-ci, à croire qu’elles se sont toutes données rendez-vous là, devant moi, juste pour m’emmerder. Le vent emporte les voix échappées de leurs paroles pour les faire tourbillonner, bourdonner dans l’oreille de ma solitude fiévreuse. Le silence qui jusque-là régnait sur moi est comme violé par le bruit des autres. De mon côté du trottoir, dans la pénombre, à la fois curieux et apeuré, je ne peux m’empêcher de les observer, ces autres, qui malgré tous mes efforts pour incarner au mieux l’indifférence, ne me laissent pas si indifférents. Je regarde attentivement leurs bouches bouger, de loin je suis captivé par leurs lèvres en action qui dans le flot d’une discussion que je n’entends pas d’ici, s’ouvrent et se referment à n’en plus finir, d’un mouvement aussi grossier que gracieux. Je tente de lire ce qu’ils se racontent, mais je ne discerne aucun mot. Parlent-ils une langue dont j’ai tout oublié ou suis-je tout simplement d’un autre pays, d’un autre camp, d’une autre race ? Voilà que je vacille à nouveau, les yeux me piquent, mes jambes tremblent, ma peau transpire, frissonne. Somme toute la fatigue et le doute commencent à prendre le dessus à force. C’est épuisant de brasser du vent. C’est terrifiant aussi. Il me faut prendre le temps de m’asseoir un peu et de fermer les yeux si je veux éviter de m’évanouir en pleine rue. Assis sur le trottoir, ma fièvre me relance et c’est les deux paupières posées sur le pouce et l’index de ma main droite que je tente de retrouver mes esprits. À ce instant-là, le sourire de la lune est si fin qu’il en devient presque imperceptible.

Texte : Anh Mat
Dessin : Anna Jouy

Il y a quelqu’un ? ⎮ 2

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lire le monde

Lire le monde

Je me relève fébrile, m’en vais jeter un œil à la fenêtre : pas grand-chose à voir, si ce n’est le square d’en bas, arbres immobiles et silhouettes qui marchent, jouent au badminton sur le trottoir. Leurs ombres s’évaporent du bitume, avec les dernières lueurs du jour. Je regarde les nuages, les merveilleux nuages empourprés de lave, recouvrant le soleil comme pour le border avant qu’il cauchemarde. Je ne suis pas le seul témoin de ce spectacle. Un chien du coin qui jusque-là flairait son dîner aux abords des poubelles s’est lui aussi arrêté. Il est assis sous un vieux frênes et fixe le soleil avec appréhension. À mon tour, je fixe l’astre de feu afin de deviner ce qui semble obséder à ce point la bête, je le regarde avec attention, longuement, sans réponse, jusqu’à ce qu’il s’éteigne, tout doucement, comme une braise dans le noir. La lune est déjà là, le croissant d’un sourire aux lèvres, éclatante d’ironie. Serait-elle en train de se moquer de moi ?

Il fait désormais si noir qu’il ne reste du square que le bruit du vent dans les feuillages. Quelques pets viennent interrompre ce moment de calme. Ils détonnent d’abord discrètement pour petit à petit se répéter avec un certain entrain. À mon grand désarroi, je m’aperçois qu’il n’y a pas de papier toilette, rien, pas un vieux cahier ni même un livre à déchirer. L’envie se fait de plus en plus pressante. Un peu de monnaie suffirait pour acheter quelques rouleaux, mais j’ai beau chercher au fond des poches des pantalons qui traînent, je ne trouve rien, pas même une petite pièce. Il faut me rendre à l’évidence, je dois être un type fauché. Encore faut-il que ce soit chez moi ici ce dont je ne suis pas certain. C’est en tout cas le chez soi d’un type fauché qui n’a même pas de quoi se payer du papier-cul. Une seule solution s’offre à moi pour ainsi avoir le loisir de faire ça proprement : aller chier ailleurs, et vite ! Mon colon commence sérieusement à s’impatienter.

Je n’ai qu’à traverser la rue pour me retrouver dans le parc. Tourniquets, toboggans, balançoires, cages à singe et autres tape-culs sont déserts à cette heure-ci. J’y dessine les silhouettes des enfants absents qui courent. J’entends leur chahut, cherche à comprendre les règles d’un jeu auquel je ne suis pas invité. De toute façon je ne sais pas jouer. Et même si j’avais su, je n’aurais de toute façon pas eu le temps de me joindre à eux. L’urgence du moment est de chercher un coin tranquille où couler un bronze. Je reconnais le frêne sous lequel le chien s’était assis pour regarder le coucher de soleil. L’idée d’aller chier au pied du vieil arbre me séduit. Ce journal froissé fera bien l’affaire, c’est le Monde si je peux me fier à ce qui est écrit. J’ai le Monde en main, c’est une sacré responsabilité de s’autoproclamer le Monde. Un nom c’est déjà si lourd à porter, alors le monde entier… il faut avoir les épaules ! moi je suis plutôt frêle, je ne porte de monde que moi-même…

Contrairement aux diarrhées qui ne se font pas prier pour gicler une fois les fesses écartées, celle-ci joue la timide, se fait désirer. Ça va être plus dur que je ne le pensais. Il va falloir pour la faire sortir de son trou user de tous les stratagèmes, y compris celui de recourir à la force. Au commencement du travail est la première poussée. Elle est vouée à l’échec puisque malgré tout l’effort entrepris, pas un morceau ne sort. La seconde nécessite une volonté de lutter avec ce qui s’accroche à l’estomac comme un sentiment. Beaucoup de souffle à retenir pour pousser puissamment et démontrer par là à l’intéressée une vraie conviction d’en finir. Déjà plus proche, plus réceptive à mes appels, elle vient, lentement mais sûrement. Je la sens définitivement plus fébrile qu’elle ne voulait bien le laisser paraître jusque-là. Elle est prête à présent. Et c’est le journal à la main et l’air décontracté qu’elle pointe le bout de son nez pour finalement entièrement émerger sans même avoir recours à une autre poussée. Elle tombe dans l’herbe sans bruit, bien moulée. Je reste là, le cul à l’air, le front encore chaud, profitant de l’occasion pour lire ce que le journal me propose. Mais il fait bien trop noir pour lire les articles. Ils sont imprimés dans une police minuscule. Ils réduisent leur lectorat à écrire si petit. Il doit bien y en avoir d’autres qui lisent ce journal en chiant dans le noir d’un parc la nuit, ils devraient y penser…. Je ne peux donc lire que les titres : page 28 Chiens détecteurs de cadavre, page 22 La fin de l’Histoire, page 15 L’impossible arrive, page 6 Le pays saisi par la fièvre… Lui aussi donc ! Je dois tout de même rester méfiant devant cette information, mais il est bien probable qu’une épidémie de fièvre incurable se soit abattue sur le pays. Serait-ce la cause de mon amnésie ? Je ne suis probablement pas seul à être touché. Nous sommes-nous tous malades ? Certains sont peut-être même même déjà morts ! Est-ce la raison pour laquelle ils dressent des chiens bons à flairer les restes humains ? Afin de retrouver la trace de toutes les victimes ? C’est peu probable, mais après tout, c’est écrit, l’impossible arrive.

Texte : Anh Mat
Dessin: Anna Jouy

Ballon libre

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aérostier

Se casser.

Casser le carton lisse, de pliures, avec une lame coupante.

Plier, rabattre les côtés de la boîte. Net partout. Monter ainsi le coffre. Assurer soigneusement la bonne tenue des pans d’une longueur de bande collante. Retrouver ainsi des dimensions perdues, celle d’un peu de hauteur, celle d’un peu de profondeur.

Glisser à l’intérieur un objet, un moi symbolique. Sera-ce un caillou tout strié de failles, une perle de toc, un papier torchonné dont on ne sait plus l’importance-quelqu’un l’a fait peut-être plus précieux que les autres-, une ficelle, un bonbon?

Boîte trop vaste, inadaptée à ce que je suis. Je flotte dedans en faisant un bruit de pluie qui roule sans attache.

Casser l’image immobile, l’image qui, planquée derrière sa verroterie HP truc machin, n’existe qu’à coups de clic et de déclic. Je ne suis pas comme la lampe, vivante sur interrupteur. M’accorder une troisième dimension?

Sur le pré ce matin, mon unique bagage, une nacelle bien fermée. Je suis dedans.

Reste le destinataire et là, ce vide brun qui m’absorbe comme un désert de sable, monte boire un nuage.

Dedans il fait si noir.

C’est de la nuit que j’attends le plus, comme si elle me devait quelque chose, même un rêve aussi léger serait-il.

J’attends qu’elle pose sa main sur mon bras, qu’elle déverse dans mes veines par flux silencieux, la certitude des couleurs, de la force. Le ciel.

J’attends que sa grâce me touche, qu’elle me dise toi et moi c’est pareil. Je te sais, tu me sais par cœur. Nous sommes de la même matière, je te reconnais.

J’attends que l’obscurité se fasse mon âme et mon âme l’obscur, que se décomposent mes contours, mes épaisseurs, ce corps en pattes, tout ce qui m’éloigne du noir, de l’informe noir.

Je m’élève dans ce monde qui n’a pas d’yeux, dans ce monde sans relief et sans attente, une goutte, une goutte d’eau avec des restes de lumières. Je me hisse dans la mer noire, dissoute, parfaitement elle, parfaitement moi. Je rejoins enfin quelque chose.

Je décolle, lettre et paquet, ballon libre.

Je mets quand même dans mon envoi une pincée de fables, comme on se met sous le coude sa réserve de munitions. A quoi cela sert-il que je m’envole, que je m’enroule sur des rotins bien durs, s’il me faut filtrer le vrai du feu?

Parfois,  je baise avec les génies de la flamme, des dresseurs de mamelles. Plus haut.

Parfois, j’exerce le pouvoir des étouffeurs de chandelle. Est-ce une idée ou l’ombre volante de mon pas?

Parfois, je revendique ma présence, au tocsin, le brame de solitude… « ohé…! » Cela monte, à me déchirer le plexus. Je repousse du cri l’horizon et le fond de l’univers. Je le crois, j’en suis convaincue: l’espace s’agrandit. Pourtant ce n’est que le monde qui a reculé d’un coup de vent.

C’est pour ça. Je me crois plus puissante mais j’arase à la faucille le blé de ma nacelle.

Je mets du rêve, du condiment sacré. C’est pour le vol. C’est pour écrire et que me passe le goût de la terre et de la tombe. Aérostier postal, comme tous les autres.

 

Texte et dessin : Anna Jouy

Il y a quelqu’un ? ⎮ 1

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am 1-2L’arbre de la connaissance

—Il y a quelqu’un ?

Personne. Ou bien je suis sourd. Qui sait ? Peut-être formuler la question autrement. Il y a quelqu’un ? Qui pourrait répondre à une question aussi vague… Sois plus familier, celui à qui je m’adresse est peut-être un intime…

—Tu es là ?

pas un bruit, pas une voix, juste un aboiement qui remonte à la fenêtre. Elle doit être mal fermée. J’entends la ville si distinctement. Bonne ou mauvaise nouvelle, je ne suis pas atteint de surdité. Je suis donc seul. Personne pour m’expliquer qui et où je suis. Tant mieux. Si quelqu’un répondait, il s’empresserait de m’apprendre mon nom et bien d’autres encombrements : une date de naissance, peut-être même une date de décès, une nationalité, des parents, une fratrie, une femme, un enfant, une foi, un travail, une maladie… Quoi d’autre encore ? Petitesses, vices, tares, tristesses, crimes, doutes, opinions, torts et raisons… longue liste de choses à incarner à chaque occasion de dire Je. Mieux vaut ne rien savoir, ne rien entendre à mon sujet. Et puis comment vérifier la véracité des informations divulguées ? Devrais-je croire sur parole le premier passant qui prétend me connaître? Dans mon état, je ne peux me permettre d’offrir à n’importe qui ma confiance. Je pourrais ne mal tomber et ne jamais m’en relever. Le premier venu pourrait s’avérer être le pire de mes ennemis. Lui ne se priverait pas de calomnier mon identité. Comment pourrais-je démasquer la supercherie, ignorant tout à mon sujet ? Mieux vaut rester prudent. La première personne à qui je vais m’adresser aura la responsabilité considérable de me mettre au monde…

Ça me tracasse cette histoire de rencontre. Il n’y a certes encore personne, mais je reste pourtant sur mes gardes. Je tente de me rendormir. Je glisse ma jambe gauche sous le drap, me cogne contre quelque-chose, un membre tiède, moite, velu, un corps sans nul doute bien vivant. Sans retirer le drap, je tâtonne la chose du pied gauche pour deviner ce que c’est. Il s’agit d’un orteil, d’un pied, d’un mollet, d’une cuisse, d’une jambe entière, figée, inerte, qui semble dormir. Stupeur ! Je n’étais donc pas seul. L’odeur de sueur m’est étrangère. Quelle présence se cache sournoisement depuis le début ? dans quel but ? pourquoi ne s’est-elle pas manifestée à mes appels ? fait-elle semblant de dormir ? est-elle fâchée ? me veut-elle du mal ? Comment désormais repousser l’échéance. Prends ton courage à deux mains, tire le drap et découvre le type tapi dans l’ombre prêt à bondir sur moi. Je suis prêt à présent, prêt à tirer le drap d’un coup sec comme on arrache un pansement, quoi qu’il arrive je vais le faire, je le fais ! Allez ! Vlan !

quel soulagement : Il s’agit juste de ma jambe droite. Ma jambe gauche a dû la heurter et dans la confusion et la crainte, j’ai cru à la jambe d’un autre. Excusez le ridicule de la situation : je traîne une lourde fièvre, mon corps engourdi se sépare peu à peu de mes sens. D’ailleurs ma fièvre est jusqu’ à présent ma seule certitude, l’unique preuve tangible de mon existence, sa chaleur circule dans le corps, elle bout derrière mes yeux embués, ma pensée avance à l’aveugle. Je me relève, m’essaie à quelques pas. Les jambes, bien trop faibles, ne me suivent plus. Je titube, peine à tenir en équilibre, entre désir de vertige et peur de tomber. Ça y est, je bascule. De quel côté du fil ? Je ne le sais pas encore, mais je bascule, et dans ma chute, j’ai désormais la certitude qu’il n’y a jamais eu rien ni personne pour me retenir…

Texte : Anh Mat
Dessin : Anna Jouy

Il y a quelqu’un ? ∣ 0 Introduction

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am intro

« Ce texte a été écrit suite à une coïncidence étrange. Alors que je venais d’arriver au Vietnam pour m’y installer, j’ai assisté près de la maison d’hôte dans laquelle je logeais à la mort d’un chien, renversé violemment par une mobylette. Le motard en question s’est à peine arrêté pour regarder l’état de son véhicule. Il est ensuite reparti l’air énervé sans même jeter un regard sur la bête qui se vidait de son sang, les yeux ouverts…

« La scène m’a hanté l’esprit toute la journée. Le soir, une fois rentré, je reçus un e-mail m’annonçant le suicide d’une personne proche. Par la suite, l’entourage, devant l’incompréhension totale de cet ultime passage à l’acte (rien en effet dans l’attitude de cette personne ne laissait présager un suicide ) tentait au téléphone et par courrier, d’expliquer cette décision dans des discussions que je trouvais inutiles, parfois même obscènes…

« Je crois à travers ce texte, avoir tenté de faire parler une voix autre que la mienne, dénuée de tout sentiment, de tout élément biographique, de toute volonté de témoigner, de raconter, une voix sans identité, capable de poser des mots sur l’étrangeté, l’effroi nés de la coïncidence troublante des deux événements de ce jour noir. »

Voilà ce que j’écrivais il y a 5 ans pour introduire ce texte qui fut ma première publication publique… je me demande aujourd’hui pourquoi j’ai eu besoin d’inventer cette histoire :
Tenter d’articuler un propos là où il n’y en a pas. Par nécessité de mentir, oui, mentir pour feindre une gravité qui rendrait plus crédible, et donc plus justifiée, une prise de parole publique. Et peut-être aussi pour ajouter une couche supplémentaire de fiction et ainsi mieux voiler d’où ce texte est né : du néant. Le néant le plus nu qui soit, aussi nu que moi lorsque je l’ai écrit seul, d’une traite, en quelques jours, dans ma chambre, sur mon lit, petit laptop sur les cuisses. Phrase après phrase, clope sur clope, le texte s’est articulé de lui-même, solo soufflé dans le silence ( par le silence ? ) adressé à personne si ce n’est à ma propre solitude devenue quelqu’un d’autre. Ce texte date d’avant ma pratique numérique. Et aujourd’hui, alors que les lecteurs sur mon blog, ou sur ma chaine youtube, sont presque inexistants, il est une piqûre de rappel : j’écris pour moi seul, vers ma propre solitude. Si celle-ci devient assez étrangère et neutre pour être incarnée par quelqu’un d’autre, le lecteur est le bienvenu. Mais sa présence ne me regarde pas. Que le texte et lui se rencontrent sans moi.

« il y a quelqu’un » m’a toujours poursuivi. Parce que rien n’y est biographique. Il ne cherche à inventer aucune preuve. Il vient pourtant d’un lieu en moi profondément intime, j’y retrouve des traces de l’enfance, des couleurs vives de certains tableaux peints en maternelle, j’y ressens par endroit la douleur lancinante des plaies encore béantes, les premières blessures, les coups à l’orgueil porté par les mots des autres, les doutes identitaires face au crépuscule, le vertige face ciel étoilé, la soif des désirs inaltérables et indicibles qui m’habitent et m’habiteront jusqu’à la fin. Je relis ce texte comme on regarde un gribouillage d’enfant. Mais je reconnais le premier et le dernier trait. Oui je peux suivre du doigt le tracé du gribouillage qui malgré son apparente confusion, avait bien un début et une fin, un sens (probablement interdit), un chemin pulsionnel sur lequel ma mémoire va seule, anonyme, sans histoire, sans espèce certaine, bête inapprivoisée qui erre et flaire à mesure que la phrase digresse, les bouts d’une singularité retrouvée…

Cette série de 10 articles sera publiée deux fois par semaine, commençant dimanche 22 avril 2018

Texte     : Anh Mat
Dessins : Anna Jouy