Au Moonshiner #3

Tu sais que j’ai rêvé de toi la nuit dernière ? me dit-elle soudain, on voyageait en Inde, on visitait les grottes d’Ellorâ, et on s’aimait encore. Elle vide son verre sans doute un peu trop vite. Frissonnant de voir son index frôler rapidement sa lèvre inférieure, je prends une longue bouffée de nicotine pour me donner un peu de contenance. Dans le bar bleu de fumée, on est maintenant deux fantômes. Le mélange alcool-nicotine m’apporte une lucidité inédite ; les souvenirs lumineux remontent en foule. Je revois avec une netteté absolue son visage absorbé par les formes mouvantes et troublantes du long-métrage, la pureté de son profil, l’amande parfaite des yeux, le modelé des pommettes, le cou si fin tendu vers le grand écran de la Villette. On projetait Lost Highway cette nuit-là. Je ne suivais rien au film, passant mon temps à la mater en scred, et ce soir, tandis que j’observe son visage surgi du passé à travers le brouillard des cigarettes fumées, tout me revient en vrac : les soirs d’hiver à se tenir chaud dans le froid du studio, les maudits soirs d’hiver comme elle me disait, les frissons ressentis quand elle se blottissait contre moi, cette extraordinaire sensation d’être sauvé simplement parce que je sentais son corps serré contre le mien, la dilatation de ses narines quand elle s’amusait à me raconter des cracks, même dilatation que quand elle prenait du plaisir, le discret tatouage d’oiseau à la nuque découvert le premier matin tandis qu’elle dormait encore (un roitelet, m’avait-elle dit plus tard, t’aimes la fable toi aussi ?), ses veines s’entrecroisant à son poignet reposant sur le drap froissé, merveilleuses veines outremer sous la peau diaphane que j’examinais fasciné, le grain de la peau satinée que j’effleurais du bout des doigts, ah la soif que j’avais de sa peau les premiers jours. Il y avait aussi la façon qu’elle avait de vaciller le matin au réveil, ou encore de faire retomber lourdement son avant-bras quand soudain elle se sentait lasse, et puis bien sûr nos fous rires, nos mots de passe, les mondes qu’on s’inventait, le lointain dont on rêvait…

Extrait de l’âge d’or : je suis sur une aire d’autoroute du côté de Chartres. On est début août. Je rentre de chez mes parents après avoir été séparé d’elle durant une semaine qui m’a paru interminable. Les trois drapeaux d’un Mac Do flottent de l’autre côté des voies. Je l’imagine chantonner longuement dans la salle de bain de trois mètres carrés du studio de la rue Myrha. Dans la splendeur de midi, la file de voitures sur l’autoroute est un collier de diamants. Je calcule : plus qu’une heure et demi de trajet, le temps de trouver une place dans le quartier, dans moins de deux heures je la serrerai contre moi. Cent vingt minutes maximum. Sept mille deux cents secondes. Je me sens si léger, corps en polystyrène. Je regarde une photo d’elle sur l’écran du portable, j’embrasse son visage et m’esclaffe aussitôt après de mon geste d’amoureux transi. Délivrance dans la poitrine, le cœur bat à grands coups d’une émotion nouvelle. Le mot joie est trop étroit pour exprimer ce que je suis en train de ressentir, le mot félicité un poil trop religieusement connoté, qu’importe, ce temps d’autoroute est pour moi une véritable bénédiction. J’allume une clope. Le soleil m’éblouit. Un 3,5T étincelant, qui arbore un mystérieux drapeau noir au-dessus de la cabine du chauffeur déboule au loin, je me surprends à avoir les larmes aux yeux.

Par contraste, il y a ce dimanche soir de septembre, un an après l’air d’autoroute dans le grand soleil d’été. Je me dirige avec Béatrice vers le canal Saint-Martin, à cette heure du jour où l’on sent la tristesse nous envahir. Le ciel est menaçant, le temps est à l’orage. Beau temps pour une séparation, me chuchote la minable petite voix intérieure. On s’est disputés une fois de plus ce matin, et une fois de plus c’est parti d’une broutille. Au moins se passe-t-il quelque chose dans ta vie devenue si terne, me disait la méchante petite voix tandis que je perdais le contrôle et que je lui crachais mon venin au visage, aujourd’hui au moins vous ne vous ennuierez pas. Peut-être même que tu la pousses à bout pour avoir ensuite le plaisir de la consoler. Béatrice, elle, ne faisait pas semblant, et immanquablement j’ai fini par la faire craquer. Une fois la sale colère retombée, je suis revenu vers elle, piteusement, la gorge encore irritée d’avoir tant gueulé. J’ai essuyé ses larmes, cherché mes mots, bafouillé des excuses comme dans un mauvais film français. Lorsque j’ai pris ses doigts humides entre mes mains, elle a levé la tête et la dureté de son regard m’a fait aussitôt taire. On longe maintenant côte à côte le canal Saint-Martin, en silence. Je n’ai plus de mots. J’observe de loin un jeune couple qui s’agace amoureusement au bord de l’eau. La jeune femme mordille le cou de son aimé, il lui pince un peu le bras en guise de représailles, elle pousse un cri bref puis éclate de rire. Son rire m’apporte un peu de réconfort. À leur tour d’en profiter, me dis-je, je suis content pour eux. Un peu plus loin, Béatrice se décide enfin à m’adresser la parole. Elle me fait remarquer que la famille de gitans qui s’était installée sur le quai de Valmy au début de l’été vient d’être expulsée. La Ville de Paris réalise à cet endroit un aménagement végétalisé, est-il écrit sur une pancarte. Béatrice trébuche contre un pavé mal équarri, je la retiens in extremis par la main. Comme dans la Recherche, son vacillement fait resurgir certains fragiles souvenirs. L’hiver dernier sous la couette son corps endormi tendre et chaud comme pain sortant du four, et les murs nus autour de nous qui gardent l’appartement tiède, et le monde froid et gris du devoir qui nous attend dehors, et son corps engourdi se redressant péniblement au bord du canapé-lit, puis se dirigeant en demi-équilibre vers l’eau courante de la salle de bains, son corps délicat titubant comme s’il boitâssait selon l’expression du coin qui l’a vu naître, comme si le sol se dérobait sous ses pieds et que la belle endormie était obligé d’accélérer le pas pour ne pas perdre l’équilibre. Sa démarche légèrement syncopée lui donne une touche de vulnérabilité émouvante. Une fille de cirque, une acrobate marchant sur le fil du rasoir vers ses premières ablutions. Bouffonne et bouleversante tout à la fois. Devant son bol de café elle ne cause pas tellement, mon amante indolente, et j’aime ses longs silences. Son corps tourne au ralenti jusqu’au shoot de caféine qui ébranle le cervelet. Alors surgit l’épiphanie de son sourire matinal. Avec ses cheveux en bataille coupés à la garçonne, je l’appelle Riquet à la houppe. Sa chemise de nuit dont l’échancrure baille autant qu’elle lui fait les seins de traviole. En kit qu’elle est, ma Béatrice du petit matin.

Texte/Vidéo : Gwen Denieul

Faibles Maîtres

pour les cosaques - faibles maîtres

Sont de grands forts vents,
mistral ou autres,
ouragans parfois,
ou bien cyclones,
mais surtout le vent du temps.
Ils nous malmènent, pauvrets,
et nous emportent
éperdus ou inconscients.
Souffle sombre ou lumineux
le vent dit de l’histoire,
et sans le savoir,
nous et nos maîtres,
nous sommes sujets
asservis aux intérêts,
pris dans les haines
et les luttes sans pitié,
nous tremblants de ces désirs
qui nous sont souvent dictés,
nous troupeau fouetté
dirigé par l’opinion.
Sont de grands forts vents
qui soufflent sur les espoirs
de ceux qui n’ont rien
et qui croient en un ailleurs,
ou qui n’y croient pas
mais vivre c’est essayer.
Sont de grands forts vents
qui creusent la mer
et ses brutales vallées,
gourmandes gueules,
entraînent et aspirent
les inconscients audacieux
dans le silence.
Depuis le jadis
nous avons appris
à maîtriser le monde,
ou nous l’avons cru.
mais sa beauté entamée,
souffrante, souillée,
persiste, et se venge
avec la douceur ferme
avec la rage
d’une mère qu’a offensé
le minuscule peuple
qui vit par elle.

Texte/Photo : Brigitte Celerier

Chronique du su et de l’insu |6 Cézanne à leur insu

 

Une heure en ville, pas plus. C’était le maximum de temps que je passerais à Aix, ce matin-là, je l’avais décidé et décrété bien fort en mon for intérieur. Cependant, je n’avais pas tenu compte du temps pour trouver une place de parking un samedi matin – jour de marché – et de ma propension à rester plus que de raison dans les librairies. La chance m’attendait au seul parking gratuit de la ville – celui entre la piscine et le cimetière saint-Pierre. Après avoir acheté les super-écouteurs de la super-marque pour le cadeau de D., je me hâtai vers l’une des dernières librairies de la ville lorsque mon attention fut attirée par le cercle silencieux d’une cinquantaine de personnes debout. Deux d’entre elles tenaient une pancarte annonçant la couleur du silence : Notre silence est un cri. Fraternité aussi avec les étrangers (1). Un excentré tendait aux passants des flyers plus bavards et je me saisis de l’un d’entre eux. J’y jetai un œil et me plaçai dans le Cercle de silence. L’homme m’avait rassurée en me disant que l’on pouvait rester autant de temps que l’on voulait. Je m’interdis de regarder l’heure. Le cercle pouvait être aisément traversé en une vingtaine de pas mais personne ne le traversa. Stratégie du contournement pour tous les passants.

Incommodée par la vigueur de ce jeune soleil d’été, je changeai de place pour me mettre à l’ombre du platane à côté d’une porteuse de pancarte et de sourire. Je crus reconnaître quelqu’une dans le cercle à qui j’adressai un sourire. Mais l’heure n’était pas aux sourires. Un long temps passa où j’eus du mal à me concentrer sur la signification de ce geste, trop dans l’euphorie et l’excitation. Tous dans le cercle unis contre ceux qui sont dans le refus de l’autre. C’est sans un cri que tomba le premier d’entre nous. Ses voisins traînèrent son corps à l’ombre et le recouvrirent d’un tissu blanc. Un deuxième corps s’écroula à son tour, dans le silence absolu, qui rejoignit le premier, mais celui-ci fut recouvert d’une écharpe à fleurs rouges. Avant que mes imaginations délirantes ne prennent le dessus sur ma raison raisonnante – et qu’un troisième corps ne tombe –, je sortis du cercle pour me hâter vers l’une des dernières librairies de la ville.

Je trouvai rapidement Les Furtifs de Damasio pour peaufiner mon mensonge à C. – j’avais juré l’avoir déjà en ma possession pour le lire cet été — et le lui prêter derechef – ppfff, soupira mon narrateur intérieur qui m’avait foutu une paix royale jusque là… Je musardai encore un moment dans la dernière librairie de la ville – les deux autres venaient de rendre les armes le temps de cette digression avant de me rappeler le vaste programme de corrections qui m’attendait à la maison.

En passant devant le cimetière, il me prit l’impulsion d’y entrer pour chercher la tombe de Cézanne. Dans l’allée centrale, un enfant et un père en vélo arrivant en face de moi s’arrêtèrent à mon niveau. Le père me demanda si je connaissais l’emplacement de la tombe de Cézanne. Je lui répondis rapidement que j’avais eu la même idée que lui mais que non, désolée, depuis les quelque trente ans que j’habitais ici, jamais je n’avais eu l’idée de chercher la tombe de Cézanne. Chacun repartit sous le soleil de midi. Je croisai une jeune femme qui, Sorry, I don’t speak french et qui cherchait elle aussi la tombe de Cézanne. Mais ce jour-là, Cézanne avait décidé de reposer en paix à notre insu. Je furetai encore un peu dans le cimetière et tombai sur une tombe Volante – ce qui me fit sourire – le caveau de la famille Volante se trouvant juste en face d’un trou avec de la terre fraîche et rouge. Pendant ce temps-là la dernière librairie de la ville venait de s’éteindre.

[Venelles, le 11/06/2019, Christine Zottele]

Vidéo : Christine Zottele 

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Tissage

PENDULE-DIVINATOIRE

J’ai cru longtemps qu’en écrivant, j’étais une cueilleuse d’ombre. Que la vie était comme un oiseau en-dessus de moi, laissant sous mon pas une ombre étrange et que j’avais des doigts habiles à ramasser cette trace. J’étais entre la vie, celle des autres, et ces mouvements gris sur le sol, toujours à s’effacer, ni vivante ni morte. Je pensais que ne pouvant vivre, je pouvais tout de même endosser les marques des vivants, les mettre sur la page et refermer l’herbier. Je pensais être une archéologue et j’étais là pour raconter la vie qui a passé. Je le croyais d’autant plus que j’ai toujours eu conscience que le présent n’existe pas.

Mais non, ce n’est pas ainsi. Ce serait trop simple, trop facile et il n’y a rien à faire de ce genre de cueillette. L’histoire ainsi récoltée n’a pas de vie. Ce serait écrire comme on marche à reculons, avec cette frousse des embûches dans le dos. Avec la peur de vivre.  Pourtant si chaque mot qui sort de mes doigts est en retard de pensée, il est fait pour le futur. En fait, c’est la vie qui est l’ombre et l’écriture, l’oiseau. Les mots gravent au sol, mettent en forme l’existence.

Certaines histoires font sur terre des ombres si fortes que le monde entier les voit. Des œuvres prémonitoires, faites par des visionnaires. D’autres ont de moins imposantes destinées. Tout ce qu’on trame, tout ce qu’on tisse semble être à venir. L’écriture est projection, parfois juste quelques pas devant soi, parfois des métrées. L’existence s’invente, on n’arrête pas de tisser une trame, une énigme. Grand atelier, grand métier. Les termes du tisserand vont si bien à la vie, vont si bien à l’écriture. Et quand on touche le monde du côté des métaphores on finit par comprendre qu’en écrivant on tisse obstiné l’image de sa vie.

Je n’écris pas d’histoire d’amour, il y a juste parfois de l’amour au passant d’une histoire, comme un motif surprenant. Il se glisse comme un fil de couleur dans le tissu du dire. Une couleur vive qui fait qu’on la voit, qui s’impose un instant avant de disparaître du mauvais côté de l’étoffe pour y faire un nœud d’arrêt ou trois points de suture.

J’ai écrit trop de poèmes d’absence pour que cette vie soit emplie.

 

Texte : Anna Jouy

Se familiariser avec son pendule

(réf . illustration)

A Jan Doets

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C’est avec émotion que je prends la relève de Jan Doets. Comme auteur, je lui dois tout simplement beaucoup. En acceptant de publier romans, poèmes, nouvelles, il a permis à ces mots d’exister, de voyager et de rencontrer auteurs et lecteurs. Jan Doets, à ce titre, est un passeur, dans le sens le plus noble du terme. Un homme d’une extrême bienveillance et d’une grande exigence aussi. Cette exigence sans laquelle l’édition n’a pas d’intérêt.

Les Cosaques des Frontières sont devenus un refuge pour des écritures puissantes, sensibles. Des écrivains, des poètes réunis par la volonté de Jan Doets, au nom d’une vision. Celle d’une littérature libre et belle, explorant des territoires intimes, des pays, des villes, des lieux en exilés intérieurs.

Chaque auteur des Cosaques a été choisi par Jan Doets. Explorateur d’univers et de blogs littéraires, perçus comme des ateliers d’artistes.

Cette démarche, ce regard sont finalement très rares dans le monde de l’édition. Dans la pure tradition des découvreurs, mais en se penchant sur le nouveau support d’écriture et d’expérimentation que constitue internet.

Nous poursuivrons ainsi, en faisant des Cosaques ce lieu de rencontre et de diffusion d’expressions littéraires multiples, singulières, expérimentales, poétiques.

Un immense merci à Jan Doets, qui demeure l’âme des Cosaques, aujourd’hui, et pour demain.

(Crédit Photo : Carol Delage)