Dieu carnivore (1)

Le bric-à-brac du foutoir baignait dans la lumière des écrans qui ornaient la table viking de Simon Fletcher. Comme toutes les semaines, la descente de Maureen était arrachée au désordre que son esprit avait transposé de ses hauteurs à chaque recoin de la cave familiale. Simon était littéralement encerclé de l’univers chaotique de sa mère. Des porcelaines aux licornes peluches, baskets, t-shirt et miroirs, entre de vieux classeurs qui contournaient quelques statues africaines pleine grandeur ainsi qu’une table de ping-pong sur laquelle trônait un téléviseur, une lampe à l’huile et une pluie de circulaires qui, ensemble, pourraient former l’almanach du consommateur de Terrebonne 2015.

– Tu sais quel jour c’est ?
– La Sainte-Paix
– Si tu ne viens pas à l’église, rends- toi utile et débarrasse la cave de la nourriture qui traîne. Ça sent la mort.
– Tu vois pas que je travaille ?
– Tu peux encercler la Terre de zéro-un, elle va rester ronde quand même.
Va jouer dehors au lieu de pourrir ta vie avec des choses qui n’existent pas.

Ainsi se jouaient les dimanches sur l’échiquier Nouvel Age-Satano-Gothique de Maureen et Simon. Son sermon donné, Maureen tenta une digne remontée en filant entre un vieux grille-pain et une collection de nains de jardin. À 17 ans, Simon ne demandait qu’à se défaire de l’emprise de sa mère. Il entendait poursuivre le rêve fou de son père, programmeur, qui comptait sur l’illusion pour intervenir sur la réalité. Ses amis n’étaient pas en reste. Une mode, disait sa mère. Il s’agissait d’apprendre à voir en noir, prendre le mythe judéo-chrétien à l’envers et exalter la grandeur de l’homme. Faire cul sec et y trouver son compte.

L’église était pleine à craquer. Quoi de mieux pour fuir l’enfer et sa canicule que les hauts plafonds de l’art chrétien. La peinture éloigne l’esprit de ses visions terrestres. La clé de dieu est de savoir s’accaparer l’espoir, s’éloigner de la peur de la mort, des plafonds plats et des planchers désaxés. Pour la communauté de Terrebonne, les affaires humaines penchaient résolument du mauvais côté. Le vice avait dorénavant un visage. La chaleur de l’enfer se lisait sur les fronts et les épaules, et le verdict qui brillait dans les prunelles se voulait accablant.

Des copies photo du pédophile avaient été collées à des coins bien en vue de l’avenue principale et une atmosphère de soupçon pesait dorénavant sur toute la ville. Lorsque Père Jérôme avait trouvé une photographie du criminel sur la porte, il savait que l’église n’y échapperait pas. On retournerait la braise de bien mauvais souvenirs. L’affaire des frères Dupuis n’était toujours pas oubliée. Personne ne connaissait l’étendue des crimes que Léo Théberge avait pu commettre ni par quel tribunal il avait été condamné, l’essentiel était que l’association entre le mot et le visage soit faite aux yeux de tous. Ces crimes étaient contrenature. Au final, l’homme n’était peut-être qu’un produit fini au passé parasité par la qualité de la copie.

Les traits de Léo étaient grossiers, peut-être était-ce là un des indicateurs de la qualité de l’imprimante. L’encre et le passé paraissent indélébiles et cet homme aux yeux rapprochés était résolument criminel. « Léo Théberge, pédophile », le titre démesuré était lisible de loin. En se rapprochant, on voyait Léo porter un sac de sport devant l’école primaire. Il devait s’être arrêté devant le feu rouge qui menait à la buanderie, lieu d’où il pourrait tranquillement mater les êtres innocents qui sortaient des portes, vers quatre heures, lorsque l’un des enfants du photographe se retrouverait sans doute noyé dans la marée humaine dont on espérait un jour le voir se démarquer.

« Attention à vos enfants. »
L’avertissement était lancé. Les préoccupations des aînés de Terrebonne pour la jeunesse s’exprimaient dans ce cri du cœur. C’est dans l’objectif de préserver la pureté que les fidèles s’étaient réunis, plus nombreux qu’à l’habitude. Dieu s’exprimait à travers le Père Jérôme, sa voix paverait celle de la droiture. Dans l’église, personne n’osait regarder son prochain en bas des épaules. Le pervers qui oserait serait instantanément frappé d’excommunication. On comptait sur Jérôme pour ranger son avis du côté des indignés qui percevaient dans les traits de leur prochain la justification d’actes criminels. Une telle avait les oreilles décollées, une vraie folle qui écoutait aux portes et singeait une démarche innocente. On aurait tôt fait de savoir ce qui se cachait là-dessous. Elle devait un jour avoir volé, c’est sûr. Il n’y a que les fous pour prétendre oublier leurs péchés.

La sueur ruisselait sur les joues de Père Jérôme. À trente-cinq ans, il les avait tendres. La barbe aurait inspiré l’espoir d’un ciel orageux, affichant son combat pour la justice d’un monde qu’on savait abandonné au jugement du siècle prochain, muri pétri d’inégalités, sujet aux dérèglements climatiques et à une verticalité défaillante qui refusait d’endosser la culpabilité de ses dirigeants face à un horizon crevé. Les joues imberbes du Père Jérôme surchauffaient sous l’apparente richesse des plafonds, bien à l’abri du sourire cristallin d’un ciel à l’ironie endimanchée. Le présent devrait bientôt rentrer ses robes de jeune fille. L’heure du sermon arrivait. Il faudrait refaire les planchers de l’avenir débarrassés du poids du vice.

Vide, l’église devient une œuvre d’art, la charpente de l’idée de Dieu confronté au silence.
Jérôme écarta les bras à la hauteur des épaules, prêt à sommer son Père de noircir le ciel pour un combat à la hauteur du crime. La pression était si forte qu’il pensa plagier le dernier discours du pape. Pourtant, il ne trouvait pas la force d’endosser la parole de l’Église vis-à-vis de la pédophilie. La honte lui liait la langue. Encore une fois, il resterait muet. Il n’avait pas osé parler de ces soupçons envers Pierre Dupuis lorsque l’occasion s’était présentée, non parce qu’il souhaitait protéger les coupables, mais parce qu’il avait fui. Il avait préféré laisser la police faire son travail et partir en campagne près de Val-Alain. La communauté y avait une retraite privée.

« Sales pédophiles ! » Un homme venait peut-être de sauver la mise. Jérôme n’aurait pas à parler. Bientôt le malaise chasserait le plus volontaire des croyants, la sécurité n’aurait même pas à intervenir. Jérôme se retourna et fit signe aux servants de messe de ranger l’autel.
– « Mais il faut faire quelque chose. »

Jérôme laissa retomber ses bras. Il n’irait pas plus loin.
Maureen devança ses voisins et s’élança vers la sortie. Chaque dimanche, le parvis de l’église servait de support à son entreprise commerciale. Elle profitait du rythme de croisière des gens du troisième âge pour se mettre en action entre les escaliers et le stationnement, ce qui lui laissait suffisamment de temps pour énumérer les ingrédients d’une de ses tourtes au bœuf végane. À chaque semaine sa saveur unique, le bœuf n’était pas simple à réussir. Qu’importe, il fallait créer pour savoir imiter. Depuis trois ans, Maureen tentait tant bien que mal de refourguer une de ses recettes pour la publication annuelle du cercle des fermières, mais chaque recette transcrite dans le compendium familial était systématiquement refusée. La viande était payante pour chaque maillon du drame et la famille construit ses traditions sur des valeurs sûres, Dieu était résolument carnivore. Malgré ses maigres résultats, Maureen refusait de troquer le parvis pour la devanture d’un commerce. Elle tenait à vendre du péché.

Père Jérôme se retira dans la sacristie. Le peu qu’il avait dit l’avait considérablement épuisé. Ses vêtements du week-end l’attendaient proprement pliés sur une des tables qui avaient servi à la vente de garage annuelle de la paroisse Saint-Louis-de-France pour les démunis. Il rejoint sa voiture accoutré d’un T-shirt des Doors, des bermudas kaki, des bottes noires en caoutchouc et un chapeau de matelot. Mais la tension présente dans l’église avait été transférée au capot de sa Tercel grise, qu’il trouva peinturlurée d’une couche de merde d’un demi-pouce. Jérôme paraissait aussi surpris qu’un paresseux devant sa prétendante. Sa posture courbée d’adolescent menaçait de le voir contrarier sa foi en le clouant au sol, mais Jérôme tint bon et s’échoua sur le siège du conducteur comme un béluga sur une plage. Le contraste de la peinture et de la matière n’était pas trop frappant, le soleil se chargerait de la fixer sur place.

Baby, baby don’t let me go. Jérôme roulait à tombeau ouvert en suivant le Canadian National. Il était entièrement concentré sur un récapitulatif de son premier cours de pêche à la mouche : fabriquer soi-même un appât. Il n’avait suivi qu’un cours. Après avoir raté sa première mouche, il décida de la suspendre au plafond en utilisant un fil de fer rouillé de clôture à vache. Son goût pour la sculpture était venu rapidement. En quelques heures, il avait fabriqué une collection de mouches qu’il avait reliées ensemble par des carrés de fil de fer. Jérôme explorait inconsciemment le motif de la forclusion et de l’enfermement. Il alternait entre barbelés et clôture à vache puisqu’il tenait à fabriquer une série de mobiles qu’il voulait plus apaisants. Après avoir travaillé la clôture pour former l’ossature du mobile, il l’entourait de couches généreuses de cellophane pour faire parler la structure. Il appréciait particulièrement les reflets du soleil que la pellicule renvoyait contre le plafond. Les mouches paraissaient se mouvoir dans un espace de science-fiction où des oiseaux kafkaïens auraient subi une métamorphose dans un monde noyé sous un continent de plastique. Jérôme faisait sans doute écho à un regroupement d’artistes en perdition qui produisaient des œuvres post-apocalyptiques à partir d’animaux mutants dans l’espoir qu’un peuple de lecteurs refaçonne son mode de vie pour assurer un avenir viable sur Terre aux prochaines générations.

Après s’être livré à une période de création artistique effervescente, Jérôme prit conscience de l’indifférence du public pour le microcosme. L’insecte régnait sur les voies du ciel, mais ne convainquait pas ici-bas. Les 36 mois qu’il avait mis à creuser le sujet l’avaient laissé amer et affaibli. Il ne travaillait plus que des toiles de fer qui prenait l’allure enchevêtrée des entrailles d’un globe terrestre dont les secrets n’étaient plus décelables par l’œil humain. L’étude du contemporain était vouée à produire des analyses à courte vue qui n’interpelaient que quelques excités prêts à périr en marge de l’Histoire. Ce n’est qu’après une retraite préventive de deux ans où il servit d’intendant dans un garage de campagne que Jérôme retrouva goût à la vie. La mécanique lui inspira une approche ciblée sur la fonctionnalité. Il réserva donc une part de sa production de mobiles aux initiés et reconvertit l’autre en lampe de chevet rustique. L’impuissance de Jérôme cédait progressivement le pas à l’espoir et l’artiste témoignait de ce passage à la lumière.

C’est après plus de trois heures d’exposition au soleil que Jérôme eu l’idée qui transformerait bientôt sa carrière. Depuis son plus jeune âge, la pêche avait contribué à sculpter la pensée de Jérôme Forget et la merde étampée sur le capot de sa Tercel avait attiré plus de deux douzaines de mouches à feu. Cette fois encore, l’attente ne le décevait pas. Il révolutionnerait l’art de Calder en délaissant l’artifice pour travailler à partir de la matière organique. Il devait à tout prix trouver un moyen de se procurer une bonne centaine de mouches à feu. L’insecte ne se laisserait pas capturer facilement. Il fila à la quincaillerie Francoeur pour se procurer une trentaine de rubans Catch Master avant de se rendre au garage trouver Louis Francoeur, cousin aîné de Steeve le quincailler. Dans les petits villages, les grands bâtisseurs étaient tissés serré.

 

L’histoire de Pierre (1)


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Voici une semaine que la pièce était terminée, j’avais travaillé sans relâche pendant trois mois pour l’achever dans les temps, le ciel chargé de nuages gris annonçait l’orage, je l’attendais serein, à l’abri, ce serait un succès, j’en était certain, la lune allait venir, éclairer comme tous les soirs la maison de bois, nous nous installerons sur la terrasse avec Muriel, en silence, elle caressera ma main, nous aimons ces soirées qui s’étirent dans la douceur de l’été, dans la forêt, pas très loin du lac, bientôt il faudrait aller à Paris, le texte partira par internet mais je veux en parler avec B., il va la monter dans le petit théâtre acheté dans le marais, le public a pris l’habitude de venir, on se retrouve entre amis, après la représentation, autour d’un verre de Bordeaux.

Comme prévu le public a été au rendez-vous. L’automne est passé, l’hiver a jeté son long silence ensommeillé sur la ville.

A la période des vœux, j’ai toujours lutté contre les conventions et là je me retrouve séduit par le souvenir des cartes reçues par mes grands-parents. Elles étaient écrites en lignes cursives dans un français impeccable, ils recevaient ainsi des nouvelles de parents éloignés qu’ils ne voyaient que rarement. L’écriture régulière, appliquée légèrement penchée à gauche était très touchante.

La ville est enveloppée d’un lourd manteau d’humidité qui pénètre les vêtements chauds. Elle bruisse et semble tenté tous les soirs de soulever ses habits encombrants pour en dévoiler quelque charme secret. Les rues, malgré le froid, sont toujours animées par une jeunesse joyeuse et insouciante.

Depuis longtemps j’étais partagé entre des sentiments contradictoires.

La relation avec Muriel m’avait laissé dans un désarroi terrible.

Je me souvenais de notre rencontre intimement liée à l’écriture et au divorce. Elle me laissait, depuis notre rupture, une cicatrice que le temps avait apaisée.

J’avais beaucoup écrit à cette période tourmentée, des poèmes, de la prose, des nouvelles qui étaient maintenant en attente. Aucun éditeur sérieux n’en avait voulu. Les compliments étaient pourtant agréables et aimables. Mais les lignes éditoriales ne croisaient pas mon style. Le contenu ne trouvait pas de voie pour s’écouler en dehors de quelques lectures chez des amis ou dans des soirées d’artistes.

Le vif de la rencontre était resté comme l’exploration d’un nouveau continent plein de sensualité et de saveurs sucré-salé. La sensibilité de sa langue était en soi une source de plaisir primitif. Langue dure incisive qui allait droit au cœur, flèche sidérante, impérieuse.

L’union des corps les laissait sans souffle, parfois sans jouissance, la vitalité du désir s’atténuait dans ce maelström de débordements, de mouvements, d’odeurs suaves.

En écrivant, je change souvent de mode de narration, comme pour mettre de la distance entre les différents moi qui me constituent.

Un autre moi s’empare alors du clavier et s’échappe, devient autonome, observateur d’un autre, il se nomme alors Pierre ou Je ? Qui sait de qui il s’agit alors ?

Le narrateur s’adresse au rédacteur qui devient un étranger. Il peut alors lui raconter ce qu’il a vécu il y a déjà quelques années.

« Il parlait parfois de sa frustration, mais par allusion, erreur certainement impardonnable pour la sensibilité exacerbée de la jeune femme. Ce matin, vide, après une nuit de solitude qu’il connaissait bien maintenant, elle lui avait écrit un mail très direct qui parlait d’eux, de lui, d’elle. L’affection des débuts semblait évanouie elle n’utilisait plus les formules habituelles qui jusqu’alors le remplissait de bonheur. Elle se détachait pensait-il, moment plus difficile ou évolution plus profonde, comment être sûr.

Les choses sont souvent très simples, évidentes mêmes. Il suffit de poser le regard sur l’instant où elles peuvent basculer, alors, un léger balancement d’épaule, un sourcil qui se lève, un coin de lèvre qui se plisse et la vie s’évanouit, là, en un instant.

Texte/Photo : Jean-Claude Bourdet

Sur l’auteur

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Jean-Claude Bourdet, né à Safi, colline de potiers, en 1955, est originaire du Lot. Ces terres de merveilles naturelles irriguent sa sensibilité et sa pensée. Il exerce son métier de psychiatre à Bordeaux, ville de fleuve qui le nourrit. Les passions, la souffrance humaine avec qui il est en contact permanent l’ont profondément marqué. L’écriture est constitutive de son être, elle lui tient lieu de refuge, d’exutoire et d’espace d’élaboration. Il explore l’écriture poétique depuis plusieurs années ; la prose, les essais l’accompagnent dans son cheminement personnel et intellectuel. Son regard, sans se détourner du monde qu’il aime parcourir à pied, investit l’intériorité sensible de son être. Infatigable sculpteur de mots, la quête de la tournure de phrase que nous croyions indicible, guide son travail.

C’est de toi qu’il s’agit

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Sous la lampe, éclate le temps, des mots aux élytres d’acier. Je mâche la limaille de mon rêve fini et mes dents crissent sous le menu de fers. Mon enfant c’est de toi qu’il s’agit…

La peur désormais est au lever des puits, la colère abat le songe comme un oiseau gibier. Je suis devenu mon propre ennemi, chaque jour, mon enfant l’idéal, aux rires éclatants, se cache et fuit tandis que je m’active à ma tâche et que je ploie sous le manque de cris. Mon enfant c’est de toi qu’il s’agit…

Je n’étais qu’une seule, corps et âme. Maintenant une part de moi me quitte, chaque aube qui vient, j’enfile la veste qui me dédouble. Je suis exsangue. Oui, c’est de toi qu’il s’agit …

Regarde mon corps travaille, mon corps sue et souffre. Regarde comme parfois il essaie le rire encore. Dedans l’âme détachée erre lamentable dépouillée de sa peau. Chacun comme moi laisse dans la penderie de la nuit, son enfant son idéal. Il va, ne garde en poche qu’un poing muet et un nœud de courage au mouchoir. Divisé dedans divisé partout, et l’on ne s’inquiète pas de ce mal étrange qui décolle nos chairs et nos pensées, nos pas et nos buts, nos paroles et nos actes. Quel mal décolle mon jour de mes nuits, mon repos de mon ouvrage ? Ces choses en moi que l’on a départies, qui pourra dire si elles pourront s’assembler à nouveau demain…Mon enfant mon idéal, c’est de toi qu’il s’agit…

Le plus dur, je le sais, ce n’est pas de changer, ce n’est pas d’être plus asservis encore, d’avoir à faire plus pour rien de meilleur. Le plus dur je le sais, c’est de vivre ainsi avec cette âme qui tremble comme une ombre vendue.

Je chemine dans des vêtements trop étroits, mon corps est d’enfants et d’enfants encore. Je sème ainsi des univers, comme des perles tombent crues dans la mer, je suis une femme collier que la vie secoue dans l’arbre mûr de ses nuages et j’aime infiniment l’idée de m’écrouler comme une pluie. Partout sur ma route, les fraises rouges des autres mondes, ils portent des prénoms délicieux dont la terre s’enivre. Et derrière moi le seul sang qui sèche est celui des baies sauvages parmi les ronces. Je suis un épi de racines, une amande de soleils, quelque chose me brise un jour et libère de moi les avenirs.

Texte : Anna Jouy
Photo : https://www.just-kiss.com/de/vlies-fototapete-1868-welt-tapete-weltall-planeten-schwarzes-loch-sterne-schwarz.html

Rencontre


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19 h 21

Nous avançons dans la nuit, au bord la rivière.

Sous la lumière discrète d’un lampadaire, un banc. On dirait qu’il nous attendait. Personne aux alentours. Pas un bruit, pas une voix pour nous sauver de la peur qui commence à monter.

Chaque pas vers le banc semble nous rapprocher d’un précipice. Je peux sentir le vertige de sa solitude s’apprêtant à parler. Sent-il mon vertige, tout aussi insurmontable, moi qui m’apprête à l’écouter, sans dire un mot ?

Nous nous asseyons. Côte à côte. Pas trop proche. Pas comme des amis. On ne paye pas un ami pour lui parler. On n’est pas non plus payé pour l’écouter attentivement, sans jamais l’interrompre. Tout juste lui faire écho, le paraphraser, et encore….

L’argent nous sépare. Nous garde à distance l’un de l’autre. Entre nous l’espace suffisant laissé à l’intime pour respirer. La confiance a un prix. Être payé coûte quelque chose aussi. Seul l’argent justifie notre présence ici.

Notre premier rendez-vous est-il né d’un malentendu, ou d’un mensonge qui me donne le droit de l’écouter parler ? Je fais semblant de ne plus me souvenir. J’entretiens le malentendu, sans rien promettre. Je devrais passer aux aveux. Ce n’est pas honnête. C’est même peut-être moi qui devrais payer pour qu’il m’écoute. Je n’ai pourtant pas beaucoup de choses à dire. Mais j’ai tant besoin de parler à quelqu’un. Quelqu’un qui ne saurait rien de moi, pas même mon nom. Quelqu’un qui saurait écouter, détaché de toute valeur, de toute morale. Quelqu’un dont l’écoute deviendrait un lieu à l’abri du monde. Oui c’est moi qui devrais parler. Je vais lui dire avant qu’il ne commence, il le faut. Mais comment briser le silence dans lequel nous sommes. La nuit est si noire. On entend le bruit de l’eau. Et le désir d’une parole qui cherche ses premiers mots. Je suis embarrassé, j’ai honte d’occuper la place de celui qui est payé. Mon écoute a t-elle un prix ? Pourquoi ce prix me semble si exorbitant…

— *******…

Sa voix n’est plus celle des premières rencontres au café. C’est une autre voix. Aussi étrangère qu’intime. Je ne dis plus mot. Il parle. J’écoute. Ne suis plus certain que c’est à moi qu’il parle. Sa parole m’absente dans l’écoute la plus nue qui soit. Mes doutes se sont tous envolées. J’écoute sa parole qui s’adresse au fleuve. Et c’est le fleuve que j’écoute. À mesure qu’il parle, je me vide de mon identité. L’écouter me vide comme si c’était moi qui vidait mon sac… de mots. Ce n’est pas ce qu’il dit, c’est le fait qu’il dise… Sur ce ton, de cette façon là, avec cette voix…. si intime qu’elle parle aussi de mon intimité. L’intimité universelle de chacun.

Jusque là, personne ne l’a entendu, aujourd’hui, pour la première fois, il est écouté.

Je n’ai plus de compte à lui rendre. Sa parole devient aussitôt matière. Ce n’est plus lui que j’écoute, j’écoute une parole. Des mots. Rien d’autre. Je les écoute et entends quelque chose qui semble lui échapper. Je brise par endroit mon silence. Souligne, coupe, paraphrase. Je mets dans ma bouche sa parole. Qu’il l’écoute à son tour. Ça crée des silences, des gestes, quelques larmes…

21 h 16

il a parlé presque deux heures. Puis j’ai dit : « — on en reste là… J’ai marqué un temps d’arrêt et n’ai pu m’empêcher d’ajouter : … pour ce soir.»

«— pour ce soir… » a-t-il répété. Puis après un silence interminable, il m’a tendu l’argent en disant : «—à la semaine prochaine » Je ne peux ponctuer la fin de sa phrase. Le ton sur lequel il l’a prononcé m’est resté incertain. Il m’a semblé entendre une question.

Je n’ai pas répondu. Après lui avoir serré la main, je suis parti sans me retourner.

Texte/Photo  : Anh Mat

Au Moonshiner #4

Et maintenant, comment reconstituer les pièces détachées de notre amour, te demandes-tu alors que tu viens d’attraper sa main pour l’empêcher de s’étaler sur les vieux pavés du quai de Valmy. Tu ne veux plus la lâcher, cette main si douce, si fine. Un rien suffirait peut-être pour que tout s’enflamme à nouveau, aimes-tu croire un instant, mais non Léo, on ne revient pas un an en arrière d’un claquement de doigts, on n’efface pas comme ça disputes et paroles blessantes. Il y a des mots qui ne s’oublient pas. Ne lâche pas sa main, ne lâche pas sa main, te répètes-tu machinalement le long du canal Saint-Martin. Vous êtes amarrés l’un à l’autre, pourtant jamais tu l’as sentie aussi loin de toi. Finie la tendresse, finie la fraîcheur et l’innocence des débuts. L’écart s’est tellement creusé au fil des mois passés ensemble qu’il semble maintenant impossible à combler. Comment pourrait-on encore se surprendre l’un l’autre ? Faudrait qu’on se crée un nouveau théâtre, qu’on apprenne à jouer d’autres rôles. Faudrait qu’elle s’échappe, faudrait qu’elle me hante… Tu t’accroches comme tu peux à ton automne, Léo, t’essaies de faire durer le spectacle alors que le décor s’est effondré depuis longtemps. Les racines sont mortes, il n’y a plus qu’à les arracher. Nous sommes des gueules béantes, Béatrice, simples bouffons essayant de jouer une tragédie qui nous dépasse. Qui de nous deux aura le courage de brûler nos masques élimés ? Plus tard, une partie de ping-pong au bord du canal vous évitera encore une fois de faire des choix.

Retour à la pointe extrême du temps, dans la lumière tamisée du Moonshiner. À nouveau je me prends à imaginer qu’on pourrait revenir en arrière elle et moi. Je suis comme ces enfants anxieux qui, pour ne pas se retrouver seuls dans le noir, insistent pour que leur chère maman leur raconte encore une fois, une toute dernière fois, la même histoire. Longtemps j’ai gardé l’espoir que tout pouvait recommencer comme avant, mais ça fait un bail que tout est terminé. Notre histoire à nous s’est détachée de nos vies. Elle dérive maintenant au large, frêle esquif à l’horizon, et chaque jour elle s’éloigne encore un peu plus et bientôt ce sera vraiment fini. Béatrice se remet à me parler, elle parle vite et le cognac hors d’âge crée un léger décalage, je perds rapidement le fil de ce qu’elle me dit. Des lambeaux de phrases me parviennent de très loin. … un message sur mon portable… la meuf super sympa… ça m’a mis la puce à l’oreille… du bluff tout ça… un type butté… des théories toutes faites… pourquoi j’accepterai… bien obligée de montrer les dents, non ? Le reste des paroles a glissé sous la table. Mais tu sais, je suis heureuse à présent, heureuse comme un petit moineau ! conclut-elle sur un ton désinvolte. Elle siffle alors une courte mélodie et son sifflement joyeux me fait rire. Sa voix est haut perchée. Elle force sur la légèreté, me dis-je, je ne suis pas dupe de son masque de bonheur, ou bien n’est-ce pas plutôt que je cherche à ne pas en être dupe ? Evidemment j’aurais tellement aimé qu’elle reste inconsolable après notre rupture… Bref, il se trouve tout de même que l’amertume reste longtemps dans le corps et, les soirs de solitude, elle grandit en nous sans qu’on n’y puisse rien. Mais ce soir j’ai le ventre vide et mon cerveau alcoolisé ne parvient plus à fabriquer des relances convenables à cette conversation. Béatrice regarde discrètement l’heure sur l’écran de son portable. Elle se grattouille le bout du nez, signe manifeste d’impatience chez elle. J’anticipe : T’as raison, c’est l’heure d’y aller. On paye séparément l’addition puis on sort du Moonshiner dans la lumière tremblotante d’octobre. Ensemble on remonte le boulevard Beaumarchais. Comme à son habitude, elle marche vite, les mains enfoncées dans les poches de son imper, tandis que j’essaie de marcher droit. Nos deux ombres flottent au-dessus du bitume. J’ai le regard morcelé. Un chien au bout d’une laisse tire la langue. Une vieille dame élégante regarde passer les gens depuis son balcon. Un homme encore jeune cherche dans une poubelle de quoi manger. Des morceaux de verre sur le trottoir indiquent l’entrée d’une banque. Nos corps automatiques sont sortis du tourbillon des souvenirs. On longe maintenant le canal Saint-Martin, encore lui. Il reste suggéré, au second plan. Partout des boutiques de fringues. À croire que les gens changent de vêtements trois fois par jour. On ne trouve plus rien à se dire. Pourtant, j’aimerais tellement qu’elle me parle encore, de ses rêves de départs sans retour, des nuits bleues qu’ensemble on traversait, des passages qui s’ouvraient à mesure qu’on entrait dans l’inconnu. C’était comme dessiner dans le noir. Je voudrais m’approcher d’elle, frôler sa nuque, respirer l’odeur de sa peau. On arrive à hauteur du jardin Villemin où l’on aimait autrefois se prélasser les dimanches après-midis. C’est là que nos chemins se séparent. Bon, ben à bientôt, me dit-elle, hésitante. Comme je ne réagis pas, elle me tend sa joue. A peine le temps de l’embrasser que déjà elle tourne les talons, donnant l’impression de s’enfuir. Je la regarde s’éloigner. Je regarde son dos cambré, sa démarche à la fois vive et souple, sa tête qui ne se retourne pas. Elle s’éloigne dans sa propre lumière, me dis-je. Je respire profondément pour retenir les larmes qui me viennent. Elle doit sentir que je la regarde car enfin elle se retourne. On se salue de loin alors qu’elle s’engage sous le porche de la rue Rodhain. Je me vois un instant courir à toutes jambes pour la rattraper, mais non, je reste ici, convenablement immobile. On est quitte, dit-on en pareil cas, on n’a plus de dette l’un envers l’autre. Reste la déchirure. Maintenant je le sais, l’amour ne finit pas. On aime à jamais quelqu’un qu’on a vraiment aimé. J’écoute les bruits des passants. Je regarde le ciel. La nuit tombe. Les nuages qui s’effilochent au-dessus de ma tête me donnent un léger vertige. Combien de fois reverrais-je encore Béatrice ? Trois, cinq, dix fois tout au plus ? Même de nos rares et délicieux rendez-vous, on se lassera. La blessure sera bientôt presque guérie.

Texte/Vidéo : Gwen Denieul

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