La Nuit Semblait Venue (11)


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(Une Heure Sur Terre)

Lina me disait souvent que je construisais des phrases dans lesquelles il manquait des pans entiers. Ceux-là, je les gardais pour moi. Et sans la remarque de Lina, je ne m’apercevais pas qu’ils étaient restés en moi. L’ampleur de la pensée me faisait bugger je crois. Les informations se bousculaient et je finissais par disjoncter. J’étais vraiment devenu un de ces foutus appareils numériques. Il ne manquait plus que je surchauffe.

Ce que les années de la grande transition nous avaient aussi appris, c’est que la vie extra-terrestre était une réalité. Nous n’étions pas les seuls dépositaires de ce miracle biologique. Et il semblait même certain que la terre fût ensemencée par cette vie cosmique. Nous voilà peut-être réduits à de simples figurants. De pâles copies si ça se trouve. Malgré tout, je continuais de penser que l’univers était surtout vide et dangereux. Mais j’étais sûrement déjà dépassé. Un modèle ancien, qui parvenait à grands coups de mises à jour logiciel à se tenir à peu près à niveau. Sur certains sujets je ne parvenais plus à suivre. Cela devenait trop vertigineux.

La vie extra-terrestre faisait partie de ces sujets totalement dingues, qui soulevait des vagues de folies out of control. Depuis que la NASA avait dévoilé l’inimaginable, il régnait comme une ambiance d’asile psychiatrique. Et cela avait perduré jusqu’à aujourd’hui. Il aurait fallu, pour que l’on puisse gérer la nouvelle collectivement, que nous soyons tous titulaires d’un double doctorat en biologie et en astrophysique. Ce qui semblait évidemment impossible. Surtout depuis que des générations et des générations d’individus s’étaient crétinisés devant les écrans. Le doctorat était devenu une sorte de saint graal, un précieux que seule une élite était capable de découvrir.

D’ailleurs cette élite-là était celle qui allait se prendre dans le cul des mégatonnes d’énergie pure pour décoller de la Terre et atterrir sur la Lune. Finalement, les lapins crétins avaient peut-être eu raison de se méfier de leur cerveau.

Comment leur expliquer, de toute façon, que la matière noire était une sorte de tissus dont les fils reliaient toutes les galaxies et réseautaient ce truc en expansion que l’on s’apprêtait à explorer pour de bon ?

On avait crée une société entièrement dédiée au divertissement, et l’on demandait maintenant à la population de se projeter dans le cerveau de Stephen Hawking, comme s’il s’agissait du présentateur d’un de ses jeux débiles qui, pour notre malheur, avait perduré jusqu’à aujourd’hui.

L’expression « être scotché » prenait ainsi toute sa dimension. Scotché sur Terre. Scotché par Internet. Cette chose que la cosmologie venait définitivement de rendre à sa simple expression. Un truc reptilien. Viscéralement archaïque et finalement terriblement rudimentaire.

Lina m’exposa que Shackleton serait construite en brique de régolithe lunaire. Et que l’un des premiers métiers disponibles consisterait à collecter cette poussière, puis à la traiter de manière à la rendre exploitable. En l’état, elle était fortement chargée par le rayonnement solaire, elle pénétrait profondément les voies aériennes, provoquait des allergies et des cancers, des destructions de neurones et des atteintes respiratoires.
Décidément, l’industrie retrouvait ses bons vieux réflexes.

La Compagnie assurait dans sa documentation que Shackleton serait pourtant une ville secure.

L’heure du repas approchait, et l’inévitable question de savoir ce que nous allions bien pouvoir manger se posa. Nous avions le choix : une viande synthétique fabriquée par l’imprimante 3D ou un vrai steak cuit à l’ancienne sur notre antique plaque à induction. Un steak authentique que l’on payait très cher, pour se rappeler le goût du sang.

Lina m’informa que sa demande était verrouillée. Elle rêvait d’intégrer cette école, dans laquelle elle disposerait de moyens considérables, et d’enfants forcément attentifs. Moon Express y veillerait. L’entreprise prévoyait l’organisation d’un concours sur le modèle du Google Lunar X Prize, qui avait, à l’époque, lamentablement échoué. Il s’agirait de permettre aux meilleurs élèves de créer un engin capable d’atterrir sur La Lune.

Les drones étaient has been manifestement. Désormais, le dernier jouet à la mode était une mini fusée, capable d’être programmée par un enfant. Nous évoluons ainsi en permanence entre la crétinerie la plus abjecte et ce genre de fulgurance.

La fracture était terrible et remontait à ces temps où l’on comprit que l’espace serait trop cher pour la puissance étatique. Le problème bien sûr, était que l’on avait très largement sous-estimé le potentiel spatial.

Les groupes spatiaux s’étaient constitués à l’abri de l’aveuglement et de l’impuissance des Etats. Ces derniers vivaient encore dans l’illusion de leur gloire passée. Dans cette idée absurde de « la fin de l’histoire », l’un des trucs les plus idiots que l’on ait jamais pu écrire. Le temps long avait fini par les rattraper et les dévorer. La Compagnie était le premier trou noir économique. Tout ce qui passait à sa proximité était inexorablement broyé dans ses mâchoires invisibles.

L’odeur délicieuse d’une viande authentique, puisqu’il fallait faire désormais la différence, s’échappait de la cuisine. Nous avions décidé, presque inconsciemment, de faire fonctionner la plaque à induction. Sûrement pour retrouver un semblant de normalité. Sur nos terminaux d’informations le Space Mining battait son plein. Plus la matinée s’écoulait, plus La Compagnie entrait dans le vif du sujet. Sa nature minière ne faisait plus aucun doute.

La Lune serait grignotée par ses robots titanesques et ses travailleurs d’élite, mais elle servirait également de base pour le lancement de l’exploitation d’astéroïdes.

Une évidence me traversait, alors que la cuisson de la viande approchait de sa fin. Une évidence qui explosait dans toute sa clarté ce matin. Nous avions totalement négligé notre origine spatiale. La Terre elle-même avait été une protoplanète, née de la collision entre différents corps qui s’étaient attirés en raison de la gravité, ou qui étaient tombés l’un sur l’autre.

Même si la réalité du phénomène semblait hors de portée de l’imagination, les choses s’étaient passées ainsi. Nous étions déjà, et dès le début, des extra-terrestres. Nous avions le cul posé sur un foutu engin spatial.

La Compagnie avait eu cette vision très tôt. Elle avait perçu ce que la plupart d’entre nous ne voyait pas encore. La technologie avait permis, dans un premier temps, d’imaginer et de concevoir l’invisible. Dans un deuxième temps, de voir précisément ce nouvel environnement. Maintenant, elle permettait de se jeter dessus, et de l’exploiter.

On venait d’allumer la lumière tout autour de nous. Nous découvrions des astéroïdes, comme si l’on regardait les Alpes. Ces géocroiseurs nous fourniraient de l’énergie et des métaux rares pour des millions d’années. Le premier qui serait visé depuis le sol lunaire s’appelait (16)Psyché. Blindé de fer et de nickel, il serait dédié à la construction de réservoirs, à la propulsion, à la fabrication de boucliers anti-radiations et à d’autres infrastructures spatiales.

Je regardais Lina. Envahi à nouveau par une peine immense. Mon amour, que deviendra la limpidité de ton regard, habitué aux paysages terriens, dans l’indiscrétion éclatante de l’espace ?

 

Texte/Photo : Yan Kouton

L’histoire de Pierre (8)


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Elle, pas du tout gênée : je me souviens très bien, j’en ai même gardé quelques-unes, tu veux que je t’en lise une ?

Lui, intrigué (il ne savait pas que cette rumeur qui faisait rêver tous les garçons de la classe était vraie) : si tu veux.

Elle (elle se penche vers une malle que nous n’avions pas eu l’occasion de décrire. Noire, en noyer du Lot, foncée à la cire, criblée de trous de capricorne. Remplie de souvenirs disparates, entassés au fil du temps. Beaucoup de lettres, dont celles de jean, des papiers officiels, plusieurs passeports dont un diplomatique. Un parchemin ancien avec une représentation d’Isis ; une photo, elle montre une jeune femme très belle, assise à l’ombre d’un marronnier dans un parc fleuri. La femme lit un livre de Colette, elle sourit, surprise par le photographe dans sa lecture érotique des aventures de Minne. Elle saisit de deux doigts diaphanes, une mince feuille de papier quadrillé.) : écoute.

Elle : Madame, je vous ai aperçue, la nuit dernière dans la maison de Claude, vous étiez affairée avec lui dans une position inconfortable mais délicieuse à observer. Vous teniez dans votre main droite le sexe érigé de votre hôte et, d’un lent mouvement de poignet, le portiez à incandescence, le liquide laiteux qui jaillissait se déposait sur vos seins généreux livrés à la vue d’une matrone qui se faisait sodomiser par un esclave noir. Ce tableau, qui fut pour moi une d’une félicité redoutable m’a hanté une partie de la nuit. J’ai rêvé que Claude me pourchassait et m’attachait sur un divan, vous arriviez avec un esclave qui se couchait sur moi en vous présentant un phallus énorme que vous enfourchiez allègrement. Vous vous transformiez alors en Gorgone d’épouvante pour nous figer pour l’éternité.

Lui : assez, c’est nul !

Elle : je te rappelle que nous avions dix-sept ans, les cours de latin avec monsieur Ridungue étaient nos cours favoris, il nous faisait lire Catulle, tu te souviens de ses invectives de César ?

Lui : non !

Elle : (elle déclame) Timentque Galliae hunc, timent Britanniae.
Quid hunc malum fouetis ? aut quid hic potest,
Nisi uncta deuorare patrimonia ?

Lui : je vois, vous étiez une bande d’obsédés sexuels, nous, ce sont les résultats des matchs de rugby qui nous passionnaient.

Elle : bon ça ne sert à rien de nous disputer, nous ferions mieux d’étudier ce dossier, c’est pour ça que nous sommes là, ce n’est pas pour nous raconter nos histoires de lycée !

Lui : d’accord. (Il sort alors une sacoche de cuir qui était restée masquée par la chaise et en retire un dossier bleu, il contient un feuillet relié de dix pages blanches. Il semble lire une écriture invisible pour nous.) Le procès a eu lieu en décembre, Jean a été condamné à passer l’éternité à Trieste dans le neuvième cercle, nous devons considérer l’ensemble des accusations et des preuves en notre possession pour préparer sa défense s’il décide de faire appel de la sentence. Je te rappelle les faits.

Elle : je les connais !

Lui : je sais mais il est préférable de nous situer dans le cadre des débats et de procéder selon la règle.

Elle : d’accord.

Lui : je reprends. (Il énonce alors des faits terribles que nous ne saurions détailler. Pour la compréhension du lecteur il faut savoir que Jean a été condamné à mort par un tribunal du Texas pour un crime odieux et qu’il a été exécuté par injection létale sans qu’il soit possible à ses avocats de faire quoi que ce soit. Là nous sommes obligés de dévoiler ce que vous aviez peut-être déjà compris. Nous sommes dans un état intermédiaire des enfers, le corps de Jean n’a pas encore été consumé, il se débat dans les eaux boueuses du Styx dans le cinquième cercle, son âme reste en sursis. Les deux victimes de Jean, qu’Elle et Lui représentent ont quelques heures pour reprendre le dossier avant que la sentence définitive ne soit prononcée.)

Lui : (plus tard) Vous n’êtes pas obligé de m’aimer. Je vous demande juste de me respecter. Pour moi, pour l’être humain que je suis, pour votre mère. C’est quelqu’un de bien, qu’il est naturel d’aimer. Je vous souhaite de rencontrer quelqu’un comme elle dans votre vie, à toi aussi Emmanuelle, je te souhaite de rencontrer quelqu’un comme elle. C’est comme si elle avait toujours été là au fond de moi, ce n’est pas donné à tout le monde de rencontrer cette autre qui a toujours été en vous. C’est très précieux, je n’y renoncerai pas.

Elle : Tu radotes, comme d’habitude, il n’est pas question de céder quoi que ce soit sur le principe, nous instruisons notre propre affaire. Je te rappelle que nous sommes les victimes. Ce salaud de Jean n’avait rien à faire dans le quartier, il n’y avait aucune raison qu’il nous surprenne. Cette affaire n’aurait jamais dû arriver.

Lui : Je sais, les règles étaient claires. Pas d’interférence dans nos vies familiales.

Elle : Il n’y avait aucune issue, nous le savions tous les deux, notre amour était désespéré, même si nous passions de très bons moments ensemble il n’était pas question de changer notre mode de vie.

Texte/Photo : Jean-Claude Bourdet

Rencontre (2)

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C’est une urgence avait-il dit au téléphone…

Il me donne rendez-vous dans un café d’ici, quelques chaises et tables plastique sur le trottoir, près d’une rivière, comme la première fois. Sauf qu’ici une avenue nous sépare de l’eau. En plein centre ville, le passage est incessant. Le silence inaudible. Incessamment couvert par le bruit des moteurs. Face à nous la tour Bitexco, elle ressemble à un gigantesque doigt d’honneur qui se dresse en plein centre ville. Je me suis toujours demandé à qui ce grand majeur vitré s’adressait ? À la table à côté, un enfant nous regarde, il tend l’oreille, fasciné de nous entendre parler une autre langue. Je soupçonne qu’il nous comprend.

S. parle sur un ton très familier aujourd’hui, il est également plus distrait. Je reste en retrait et sur mes gardes. Malgré ce soudain revirement d’attitude, je l’écoute parler. Sa parole n’est plus celle de la confidence. Il ne parle plus comme s’il était seul, ne jette plus ses mots dans le vide. Il me prend par endroit à partie, plaisante même. Silencieux, je l’écoute jouer grossièrement son propre personnage. Ses propos m’ennuient. Je doute de leur honnêteté. Tout sonne faux. Je n’entends plus aucun mot qui signifie, juste ceux d’un discours qu’il masturbe devant moi, son spectateur — spectateur qu’il paye pour venir assister à son piteux spectacle.

Ce soir, il me prend pour quelqu’un. Je désire pourtant demeurer personne. C’est une nécessité pour être capable de l’écouter. N’écoutant plus ce qu’il dit depuis une vingtaine de minutes, je l’interromps subitement, parce qu’il m’est impossible d’être attentif ce soir, dans un tel lieu, à côté d’une parole aussi insipide. Je lui demande : «— pourquoi, si c’était une urgence, choisir de parler dans un lieu aussi bruyant ? Si c’était pour parler ainsi, vous auriez dû appeler quelqu’un d’autre, un proche, ceux que vous appelez vos amis. Je ne suis pas votre ami. N’oubliez pas que vous me payez pour vous écouter. C’est l’unique raison qui me fait venir »

Son visage se ferme. Il tend l’argent. Je lui rends la moitié.
«— Pourquoi ? dit-il troublé. Sur un ton calme, le calme d’une colère contenue, je lui réponds : — C’est ce que vaut notre rencontre aujourd’hui. Pas grand-chose. »

L’argent qu’il garde en poche soudain le gène. Ça lui coute quelque-chose de le garder.

Long silence. L’enfant de la table à côté nous regarde nous taire. Puis je me lève pour partir… «— À la semaine prochaine ?» dit S. embarrassé.

Je marche vers un taxi, sans lui répondre. Sur le trajet du retour, je garde en bouche un goût amer, celui d’une vexation que je ne comprends pas. Et lui, désormais seul au café, devant le majeur de la ville dressé devant lui comme si elle l’insultait, à quoi pense-t-il ? Quel sentiment l’habite dans l’après coup de la rencontre ? Ne ressent-il rien, sa pensée est-elle déjà passée à autre-chose ?

Finalement, je suis peut-être plus impliqué que lui dans nos rendez-vous. Je ne me souviens déjà plus comment ça a commencé. Est-ce lui qui m’a demandé de l’écouter… ou moi qui lui ai proposé de me parler ?

 

Texte/Photo : Anh Mat

Sur Un Plateau

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à Ko Un

I

calme du poème
en lui rien d’inerte

petites coupures
odorantes des herbes

descendre le sentier
peu visible

chercher l’appui de la brise
bras en balanciers

prendre au plus court
écartant les clôtures

aucune carte
que la pure déclivité du terrain

la pente
assèche tout

l’alternance obscure
des fougères

des ronces
l’ardent regard

où franchir la haie
sous la mutité des barbelés

davantage d’obscurité
pour recouvrer la trouée

campagne mutilée
de trop de clarté

« j’ai vu en descendant
cette fleur
que je n’avais pas vu en montant »

II

 
brûlures
piqûres
déchirures
foulures

« Et si je me vantais de ma grande Illumination
après mon retour ? »

III

 
les cassures bistres
des nodules de silex
piègent la lumière la plus verticale

 
l’insecte
qui connaît un passage
de menthes et de fenouils
se pose
sur le dos
de ta main

 
calmement
parle-lui
il ne peut plus voler
raconte-lui le vent
à présent
qu’une autre nuit

 
ensemble
remontons le poème
le lent cheminement des pluies

« Une mouche avec une aile perdue
péniblement rampe

un jour encore s’en va »

 

Texte/Illustration :  Arnaud Bourven

(Les passages entre guillemets sont des extraits de poèmes de Ko Un)

Sur l’auteur

 

Né en Bretagne en 1972, Arnaud Bourven a publié plusieurs plaquettes et recueils de poèmes :

  • « Phréatiques« , éditions DLC – 2007
  • « Grande surface », éditions DLC – 2008
  • « Marnage suivi de Forêt traversée« , éditions RAZ – 2016
  • « Brest- Trajet« , livre d’artiste du peintre André Jolivet aux éditions Voltije – 2016
  • « La haie / La cerca« , éditions RAZ, collection bilingue franco/mexicaine RAZ/MEX. Traduction d’Elise Person – 2017
  • « Forêt d’un seul arbre« , éditions RAZ, collection POV – 2018

Publications en anthologie :

  • « Poème ultime recours« , une anthologie de la poésie francophone contemporaine des profondeurs, éditions Recours au Poème – 2015
  • « Duos » 118 jeunes poètes de langue française né.e.s à partir du 1970, anthologie dirigée par Lydia Padellec. Bacchanales n°59 – 2018

Expositions :

  • « Réunir les rivièresPoèmes in situ » en duo avec l’artiste Elodie Lemerle.
    • « L’art dans les jardins » Château-Gontier (53) – 2017
    • « In situ », sur les berges de l’Erve à Saint-Pierre-sur-Erve (53) – 2017

Quelques poèmes, textes ou notes de lecture parus en revues, notamment dans Terre à ciel, Recours au Poème, Traction-Brabant, Microbe, Dissonances…

 

 

El Chapo


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Il a entendu. C’est comme dans les films. Tout pareil. Devant le public, il a entendu la sentence. Il regarde autour de lui. Ce sont ses derniers moments avec la foule. D’elle, il sait qu’il ne connaîtra plus jamais les regards, les odeurs et le bruissement des lèvres. Il est debout. On a dit que c’était pour la vie. Que c’était pour la mort plutôt. La mort lente. Alors il a regardé tout autour. Les murs, l’air immense de la salle de ce tribunal. Là où il a crû vraiment longtemps que jamais il n’entrerait, puisque jamais il ne serait pris. Quand il festoyait dans les richesses et dans le luxe… Il a pensé qu’il avait tout pour gagner, toujours, et que ça durerait vraiment, vraiment. Il avale ce monde autour de lui, ces hommes, ces femmes venus savourer sa condamnation, sa défaite. Il avale les figures, les parfums, les respirations, les couleurs de tous ceux-là, parce que c’est sûr, c’est dit, -ils l’ont affirmé- il en a pris pour le reste de sa vie.

Il a bien fait avant, de tout essayer, même la bonté, les cadeaux, les appuis ! Il a tout essayé avant. Le luxe affolant, les boissons, les ivresses, les plats les plus chers et aussi les petites galettes de maïs dans la rue, le soir. Il a goûté à mille femmes, jamais la même, sauf Maria qu’il n’a jamais eue. Sauf Maria, elle doit bien rire cette garce ! Il a testé le jour, la nuit : chaque heure de sa vie, il a flambé, de l’enfance à cet instant où il sait que c’est la nudité absolue qu’il va essayer, pour la première fois.

Le monde, il l’a si bien connu, les besoins des hommes, des femmes, la misère des siens, des travailleurs, la maladie, les maisons en loques, le désespoir des peones. Leurs fêtes excessives, leur ivrognerie, leur joie à bout de fusils, ces moments où ils se sont senti exister, quand lui, il les menait, quand lui les commandait, sous la terreur certes, mais aussi avec des poignées de dollars. Il a avalé la vie d’un seul trait.

La mort aussi, qui a revêtu tous ses costumes pour lui. Celui de la faim, de la crevure oui, celui de l’âge extrême bien sûr. Mais aussi les habits sanglants de cette mort qu’il a distribuée à tour de bras, pistolet sur la tempe, couteau lacérant la gorge, dynamite, mitraille… Qu’importe ! Oui, il en vu des yeux s’égarer sur la frontière de l’au-delà, le cherchant, s’accrochant à lui, interdits, stupéfaits ou haineux. Et puis cette autre charogne cachée, qu’il a cultivée dans ses plantations secrètes de coca, celle qui valait tant d’or, celle qui l’a enfermé, lui, dans le box des accusés.

C’est son dernier regard, qu’ils en profitent aussi ces soi-disant justes, ces clameurs de vengeance, parce qu’eux non plus, ne pourront plus le scruter, le narguer de leur violence, ils ne pourront plus rien lui faire, plus rien pour l’atteindre.

Il sait bien où on va l’emmener. Ils ne savent pas faire mieux, ils ne peuvent pas faire mieux ! Ils auraient aimé lui administrer un lent poison qui l’aurait fait souffrir longtemps, baver d’effroi en se sentant partir vers l’autre monde. Mais ce ne sera pas ainsi : il va être jeté dans cette petite cellule étroite, toujours allumée, avec ces chiottes à terre et la couche dure. Et puis il restera là, avec parfois un œil surgissant dans un guichet pour s’assurer qu’il ne va pas crever avant d’y avoir passé une longue vie. La lumière comme un soleil des fous, le silence comme un boucan d’enfers, et lui comme le monde entier, toujours empli de vie et de souvenirs, toujours plus flous, toujours moins vrais et sa voix qui s’étouffera contre les murs lorsqu’il dira… C’est moi El Chapo…

Texte
: Anna Jouy
Photo : Official Website of the Department of Homeland Security