Rencontre (2)

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C’est une urgence avait-il dit au téléphone…

Il me donne rendez-vous dans un café d’ici, quelques chaises et tables plastique sur le trottoir, près d’une rivière, comme la première fois. Sauf qu’ici une avenue nous sépare de l’eau. En plein centre ville, le passage est incessant. Le silence inaudible. Incessamment couvert par le bruit des moteurs. Face à nous la tour Bitexco, elle ressemble à un gigantesque doigt d’honneur qui se dresse en plein centre ville. Je me suis toujours demandé à qui ce grand majeur vitré s’adressait ? À la table à côté, un enfant nous regarde, il tend l’oreille, fasciné de nous entendre parler une autre langue. Je soupçonne qu’il nous comprend.

S. parle sur un ton très familier aujourd’hui, il est également plus distrait. Je reste en retrait et sur mes gardes. Malgré ce soudain revirement d’attitude, je l’écoute parler. Sa parole n’est plus celle de la confidence. Il ne parle plus comme s’il était seul, ne jette plus ses mots dans le vide. Il me prend par endroit à partie, plaisante même. Silencieux, je l’écoute jouer grossièrement son propre personnage. Ses propos m’ennuient. Je doute de leur honnêteté. Tout sonne faux. Je n’entends plus aucun mot qui signifie, juste ceux d’un discours qu’il masturbe devant moi, son spectateur — spectateur qu’il paye pour venir assister à son piteux spectacle.

Ce soir, il me prend pour quelqu’un. Je désire pourtant demeurer personne. C’est une nécessité pour être capable de l’écouter. N’écoutant plus ce qu’il dit depuis une vingtaine de minutes, je l’interromps subitement, parce qu’il m’est impossible d’être attentif ce soir, dans un tel lieu, à côté d’une parole aussi insipide. Je lui demande : «— pourquoi, si c’était une urgence, choisir de parler dans un lieu aussi bruyant ? Si c’était pour parler ainsi, vous auriez dû appeler quelqu’un d’autre, un proche, ceux que vous appelez vos amis. Je ne suis pas votre ami. N’oubliez pas que vous me payez pour vous écouter. C’est l’unique raison qui me fait venir »

Son visage se ferme. Il tend l’argent. Je lui rends la moitié.
«— Pourquoi ? dit-il troublé. Sur un ton calme, le calme d’une colère contenue, je lui réponds : — C’est ce que vaut notre rencontre aujourd’hui. Pas grand-chose. »

L’argent qu’il garde en poche soudain le gène. Ça lui coute quelque-chose de le garder.

Long silence. L’enfant de la table à côté nous regarde nous taire. Puis je me lève pour partir… «— À la semaine prochaine ?» dit S. embarrassé.

Je marche vers un taxi, sans lui répondre. Sur le trajet du retour, je garde en bouche un goût amer, celui d’une vexation que je ne comprends pas. Et lui, désormais seul au café, devant le majeur de la ville dressé devant lui comme si elle l’insultait, à quoi pense-t-il ? Quel sentiment l’habite dans l’après coup de la rencontre ? Ne ressent-il rien, sa pensée est-elle déjà passée à autre-chose ?

Finalement, je suis peut-être plus impliqué que lui dans nos rendez-vous. Je ne me souviens déjà plus comment ça a commencé. Est-ce lui qui m’a demandé de l’écouter… ou moi qui lui ai proposé de me parler ?

 

Texte/Photo : Anh Mat

Sur Un Plateau

ab

à Ko Un

I

calme du poème
en lui rien d’inerte

petites coupures
odorantes des herbes

descendre le sentier
peu visible

chercher l’appui de la brise
bras en balanciers

prendre au plus court
écartant les clôtures

aucune carte
que la pure déclivité du terrain

la pente
assèche tout

l’alternance obscure
des fougères

des ronces
l’ardent regard

où franchir la haie
sous la mutité des barbelés

davantage d’obscurité
pour recouvrer la trouée

campagne mutilée
de trop de clarté

« j’ai vu en descendant
cette fleur
que je n’avais pas vu en montant »

II

 
brûlures
piqûres
déchirures
foulures

« Et si je me vantais de ma grande Illumination
après mon retour ? »

III

 
les cassures bistres
des nodules de silex
piègent la lumière la plus verticale

 
l’insecte
qui connaît un passage
de menthes et de fenouils
se pose
sur le dos
de ta main

 
calmement
parle-lui
il ne peut plus voler
raconte-lui le vent
à présent
qu’une autre nuit

 
ensemble
remontons le poème
le lent cheminement des pluies

« Une mouche avec une aile perdue
péniblement rampe

un jour encore s’en va »

 

Texte/Illustration :  Arnaud Bourven

(Les passages entre guillemets sont des extraits de poèmes de Ko Un)

Sur l’auteur

 

Né en Bretagne en 1972, Arnaud Bourven a publié plusieurs plaquettes et recueils de poèmes :

  • « Phréatiques« , éditions DLC – 2007
  • « Grande surface », éditions DLC – 2008
  • « Marnage suivi de Forêt traversée« , éditions RAZ – 2016
  • « Brest- Trajet« , livre d’artiste du peintre André Jolivet aux éditions Voltije – 2016
  • « La haie / La cerca« , éditions RAZ, collection bilingue franco/mexicaine RAZ/MEX. Traduction d’Elise Person – 2017
  • « Forêt d’un seul arbre« , éditions RAZ, collection POV – 2018

Publications en anthologie :

  • « Poème ultime recours« , une anthologie de la poésie francophone contemporaine des profondeurs, éditions Recours au Poème – 2015
  • « Duos » 118 jeunes poètes de langue française né.e.s à partir du 1970, anthologie dirigée par Lydia Padellec. Bacchanales n°59 – 2018

Expositions :

  • « Réunir les rivièresPoèmes in situ » en duo avec l’artiste Elodie Lemerle.
    • « L’art dans les jardins » Château-Gontier (53) – 2017
    • « In situ », sur les berges de l’Erve à Saint-Pierre-sur-Erve (53) – 2017

Quelques poèmes, textes ou notes de lecture parus en revues, notamment dans Terre à ciel, Recours au Poème, Traction-Brabant, Microbe, Dissonances…

 

 

El Chapo


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Il a entendu. C’est comme dans les films. Tout pareil. Devant le public, il a entendu la sentence. Il regarde autour de lui. Ce sont ses derniers moments avec la foule. D’elle, il sait qu’il ne connaîtra plus jamais les regards, les odeurs et le bruissement des lèvres. Il est debout. On a dit que c’était pour la vie. Que c’était pour la mort plutôt. La mort lente. Alors il a regardé tout autour. Les murs, l’air immense de la salle de ce tribunal. Là où il a crû vraiment longtemps que jamais il n’entrerait, puisque jamais il ne serait pris. Quand il festoyait dans les richesses et dans le luxe… Il a pensé qu’il avait tout pour gagner, toujours, et que ça durerait vraiment, vraiment. Il avale ce monde autour de lui, ces hommes, ces femmes venus savourer sa condamnation, sa défaite. Il avale les figures, les parfums, les respirations, les couleurs de tous ceux-là, parce que c’est sûr, c’est dit, -ils l’ont affirmé- il en a pris pour le reste de sa vie.

Il a bien fait avant, de tout essayer, même la bonté, les cadeaux, les appuis ! Il a tout essayé avant. Le luxe affolant, les boissons, les ivresses, les plats les plus chers et aussi les petites galettes de maïs dans la rue, le soir. Il a goûté à mille femmes, jamais la même, sauf Maria qu’il n’a jamais eue. Sauf Maria, elle doit bien rire cette garce ! Il a testé le jour, la nuit : chaque heure de sa vie, il a flambé, de l’enfance à cet instant où il sait que c’est la nudité absolue qu’il va essayer, pour la première fois.

Le monde, il l’a si bien connu, les besoins des hommes, des femmes, la misère des siens, des travailleurs, la maladie, les maisons en loques, le désespoir des peones. Leurs fêtes excessives, leur ivrognerie, leur joie à bout de fusils, ces moments où ils se sont senti exister, quand lui, il les menait, quand lui les commandait, sous la terreur certes, mais aussi avec des poignées de dollars. Il a avalé la vie d’un seul trait.

La mort aussi, qui a revêtu tous ses costumes pour lui. Celui de la faim, de la crevure oui, celui de l’âge extrême bien sûr. Mais aussi les habits sanglants de cette mort qu’il a distribuée à tour de bras, pistolet sur la tempe, couteau lacérant la gorge, dynamite, mitraille… Qu’importe ! Oui, il en vu des yeux s’égarer sur la frontière de l’au-delà, le cherchant, s’accrochant à lui, interdits, stupéfaits ou haineux. Et puis cette autre charogne cachée, qu’il a cultivée dans ses plantations secrètes de coca, celle qui valait tant d’or, celle qui l’a enfermé, lui, dans le box des accusés.

C’est son dernier regard, qu’ils en profitent aussi ces soi-disant justes, ces clameurs de vengeance, parce qu’eux non plus, ne pourront plus le scruter, le narguer de leur violence, ils ne pourront plus rien lui faire, plus rien pour l’atteindre.

Il sait bien où on va l’emmener. Ils ne savent pas faire mieux, ils ne peuvent pas faire mieux ! Ils auraient aimé lui administrer un lent poison qui l’aurait fait souffrir longtemps, baver d’effroi en se sentant partir vers l’autre monde. Mais ce ne sera pas ainsi : il va être jeté dans cette petite cellule étroite, toujours allumée, avec ces chiottes à terre et la couche dure. Et puis il restera là, avec parfois un œil surgissant dans un guichet pour s’assurer qu’il ne va pas crever avant d’y avoir passé une longue vie. La lumière comme un soleil des fous, le silence comme un boucan d’enfers, et lui comme le monde entier, toujours empli de vie et de souvenirs, toujours plus flous, toujours moins vrais et sa voix qui s’étouffera contre les murs lorsqu’il dira… C’est moi El Chapo…

Texte
: Anna Jouy
Photo : Official Website of the Department of Homeland Security

 

Bruissements


Aneta Lis-Marcinkiewicz

vous aurez la colère de vos mômes
sur vos paupières invalides
vous chuterez
par l’absence des regards

un homme s’est déguisé en homme

__________

il n’y a que du lourd
nos légers manques d’air
qui plombent notre poids

__________

ô les gens
dans le simplement vivre
cette rivière
à délaisser les rives
et préférer les courants
j’ai l’émotion de l’eau
cette chaleur liquide
qui rend les sucs et l’eau

redevenir poisson

__________

comprendre
ce n’est pas par le vocabulaire
c’est par l’image et la trace que laissent les mots
__________

dans la fatigue du lire
la chaleur diluée
et la sueur des mots

__________

sur une scène
presque perdue
derniers sourires d’enfants
ils vont veiller
sur mon été
pacifié
mélancolique aussi
j’attendrai l’automne avec
présence

sans être là

___________

l’aube
et toutes ces belles absences ébauchées
comme le silence des flammes

__________

à nos propres pièges
enchâssés
les fers mordant
les mots sincères
l’homme sans bouche
seules les lèvres
assiégées de mensonges

__________

qu’il n’y a que le temps
qui digère l’espace
le reste est superflu

__________

c’est ainsi qu’il peut geler
au début de l’été
dans un autre cœur comparse
mais ce n’est pas le froid
le révélé
le nécessaire instruit
la chaleur sous la glace

__________

Texte : Zakane
Photo : Aneta Lis-Marcinkiewicz

L’histoire de Pierre (7)


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Remise d’un prix littéraire.

Pierre venait d’assister à un miracle et à un désastre. Il était face au miroir tremblant de la culture, au purgatoire civil de l’espérance incarnée, incapable d’éprouver une joie, accroché à la parole, tendu aux lèvres déformées, saccadées, de l’orateur.

Le miel qui s’écoulait de la bouche spasmodique venait heurter les parois escarpées de son âme exaspérée.

Quelle tristesse, quelle beauté dans l’emphase de l’esprit malin qui présidait au sacrifice ritualisé de ses espoirs. L’autel noir de l’église déclamait une liturgie convenue dans un espace écholalique saturé de chaleur moite. La fuite fut son seul recours sous une pluie invisible de flèches acérées, sa cuirasse n’était pas ajustée pour affronter cette bataille perdue d’avance. La retraite salutaire dans l’écrit lui permettait, pour un temps, de restaurer les injures du temps.

So Long Marianne, de Léonard Cohen, le plongeait dans l’abîme des soirées d’adolescence.

Bonjour ! Le matin vient caresser mon corps douloureux. Le drap n’a pas de marque à mes côtés. Pas de rêve non plus cette nuit. Ou bien était-ce un songe ?
Les oiseaux colorés de la citadelle de verre se sont envolés hier soir, ils s’étaient regroupés par milliers formant un bouquet éclatant des chants dévastés par la joie de la migration à venir. Ils laissent un vide de tendresse, le cœur serré je regarde les arbres décharnés. Quelques plumes volent dans le petit matin d’automne, la lumière les fait briller d’un éclat laiteux qui ricoche sur les couleurs sombres des feuilles de marronnier brûlées par le soleil d’août. Le vent s’est levé d’un coup, comme si une barrière invisible l’avait libéré d’un long repos. Les tourbillons de poussière emportent les chaleurs d’août laissant derrière eux des fragrances de tilleul.

Le bassin étale ses couleurs tristes sur la palette des pas nonchalants de l’espoir.

Les mouettes, encore elles, crient l’amertume des jours fastes.

Pierre, une nuit blanche dans sa manche, regarde le jour pointer son visage d’or dans la brume du petit matin. Il a décidé de fuir, encore et encore, sans remord, sans doute. Comme après un crime odieux, il laisse sa mémoire se noyer dans les vapeurs d’un alcool éventé. Le regard trompeur de la vie lui laisse un goût amer qu’il tente d’adoucir en plongeant dans la mélancolie des Fleurs du mal.

J’ai bien conscience que je n’écrirai pas comme Michel Leiris le fait dans L’âge d’homme.

Ma volonté vit sa propre déchéance. Une lettre d’amour volée au fond d’un grenier poussiéreux tombe en miette comme un parchemin égyptien mis à l’air libre d’un siècle dépassé. J’imagine Pierre s’en saisir, écrire une nouvelle pièce.

Deux personnages en un lieu unique. Le décor éclairé par une lucarne laisse passer un voile de nostalgie. Un parfum de jasmin rappelle le vase posé sur une table de bois blanc, une chaise de paille jaune expose un châle brun et vert. Un verre, une bouteille à moitié vide, un long couteau posé près d’elle effleure un bloc de papier blanc. Au fond, un regard aiguisé verrai la masse d’un canapé anglais recouvert d’un plaid écossai. Le temps semble s’être arrêté. Un parapluie attend l’ondée. Un porte-plume noirci gît sur le plancher qu’un tapis Persan cache en partie. Un bruit dérange l’oreille alanguie.

Une voix masculine :

« Tu es là ?

Une voix féminine répond :

« Je dormais. J’essaie d’écrire à Jean, je n’y arrive pas ; les mots sont trop longs, ils restent coincés dans ma tête.

(Nous nommerons Lui la voix masculine et Elle la voix féminine. Lui a une voix grave qui insiste sur les consonnes, une voix étrangère, slave ou germanique. Elle s’exprime avec douceur, le timbre est clair, une insistance sur la fin des phrases, comme une langueur, donne une impression de lassitude étudiée, un léger chuintement ajoute une grâce enfantine au portrait de la voix.)

Lui : attend, rien ne presse.

Elle : je sais mais je tiens à lui écrire, tu le sais bien !

Lui : il y a pourtant longtemps que tu ne le vois plus, tu as son adresse au moins ?

Elle : je sais comment l’avoir, je demanderai à Hortense.
Lui : Hortense ?

Elle : mon amie de lycée, elle a les coordonnées de tous les anciens de notre classe de terminale.

Lui : celle qui avait les cheveux noirs et qui dessinais des bites en les classant par ordre de longueur ?

Elle (avec un petit rire nerveux) : elle t’avait mis dans la moyenne de la classe, je me demande si elle vous avait tous vus pour être si précise, je lui demanderais !

Lui : c’est ça, fiche-toi de moi, c’est bien le moment !

(Comme vous l’avez compris, Lui et Elles sont d’anciens d’un lycée de banlieue, ils se sont retrouvés, en fac de lettre, après une semaine de cours ils sont devenus amants. Les études terminées, la vie les a séparées, on ne sait pas quand ni dans quelles circonstances ils se sont retrouvés.)

Lui, encore : je te rappelle que jean, que tu as adoré, vous envoyait des lettres pornographiques sur le modèle des orgies romaines de Caligula !

Texte-Photo : Jean-Claude Bourdet