Avant que la nuit coule

Dans cette imitation de la vie, tout se passe comme si rien n’arrive. Employé à plein temps payé à produire du vide tout le jour, écrasé par l’ennui, tu es entouré de voix qui osent à peine parler.

À déambuler comme fantôme à moi-même dans le grand décor gris clair, sous la lumière blanche des leds, j’ai vite pris l’habitude de ne pas être. La nuit, je revois les fantômes du jour se déplacer sans bruit sur la moquette beige de l’open space. Les lumières sont tamisées et légèrement bleutées, les bureaux presque déserts. Je suis avec eux dans l’open space, pourtant j’ai l’étrange impression de les observer de loin. Parfois, l’un de mes collègues somnambules se tourne vers moi et m’adresse la parole, mais sa voix est si étouffée que je ne comprends pas un mot de ce qu’il me dit.

Et dans ma tête au réveil, toujours les mêmes questions qui reviennent : comment ne plus participer à tout ce cirque ? Comment sortir de ce mensonge tant que ça saigne encore un peu ? Et que reste-t-il à sauver ?

Le soir, pour rentrer chez moi, je remonte à pieds le boulevard Barbès et le boulevard Ornano jusqu’à la Porte de Clignancourt. Même par mauvais temps, plutôt que de prendre le bus ou le métro, je préfère marcher contre le vent et la pluie pour me décrasser l’âme. Tu étouffes, me dit la voix vagabonde, t’en peux plus de cette existence absurde où chacune de tes actions ne fait que t’enfoncer un peu plus dans le rien. La réalité économique recouvre tout. Elle a figé le hasard, solidifié tes rêves. Tu ne vas tout de même pas te comporter en esclave toute ta vie. Faut pas rester ici, Léo, tu dois jouer ton propre jeu si tu ne veux pas doucement mourir dans cette vie par échéances, basée sur le renoncement. T’as tellement besoin de temps et d’espace. Ne cherche pas à te protéger, mon ami, le fantasme de tout laisser en plan pour aller vivre à l’autre bout de la planète ne t’a jamais quitté.

Je dois me rendre moins prévisible, m’éloigner de tout ce qui rassure. Improviser, brouiller les pistes, faire diversion pour tenter de sortir des mailles du filet. Essayer quelque chose de neuf, n’importe quoi, avant que ma carcasse ne soit définitivement kaput. Passé quarante ans, l’étau se resserre dangereusement. Je ne demande pas grand-chose, je veux simplement me sentir exister.

Retrouver mes pieds. Écouter les pas réguliers, le souffle de la marche. Courir aussi, courir dans le vent, courir comme un jeune chien fou le long d’une plage du Mozambique, retrouver le bonheur musculaire de courir à n’en plus finir dans le grand air vibrant. Crier vers l’horizon, me sentir vivant, sur la brèche, en état d’alerte. Suivre la rivière à l’affût de nouvelles éclaircies. Regarder la lune se lever, le lointain à portée de main. Je voudrais à nouveau être l’autre, le double fugitif, celui qui me pousse sans cesse à remettre en jeu ma petite vie bien réglée.

Avant que la nuit coule
Avant que la nuit bâche
Tous ceux
Qui soûlent du travail bu dans des verres en carton
Soûlent des heures qui s’effacent en passant
Comme les rues se lessivent
Tous ceux qui
Suspendus
Tous les autres
Sans plus de corps pour tomber
Ni matin à revendre
Se serrent comme on se troque
Avant
J’irai te chercher

Revivre ailleurs. Prendre l’air ailleurs. Chaque déplacement comme un nouveau dépassement. Cette ardeur d’enfance qu’on passe sa vie à vouloir ressentir de nouveau rien qu’une fois.

traquer la beauté
la beauté en pure perte
tout près de la source
dans l’instant présent
l’effroi que ça serait !

Je ne vais pas m’entêter dans cette existence. Si je reste à croupir ici plus longtemps, un jour prochain j’aurai à en payer le prix. Sans risque, la vie est absente. Je dois retrouver l’idiot en moi pour faire voler en éclats cette farce. Il est temps de mettre fin aux répétitions suffocantes et de brûler à nouveau. Oui, l’aventure est encore possible. Mon tour n’est pas tout à fait passé. Sans cesse je rêve de m’évader. Mon désir de voyage au long cours est resté intact tandis que les années passaient. Je dois maintenant trouver la formule qui rompra l’envoûtement, prononcer à voix basse les mots qui dilatent le cœur.

Du fond du souffle
Du fil rompu de tes nuits
Je te reconnais
Encore à marcher sur les pointes pour ne pas faire craquer la terre
Et à servir l’eau à table
Comme on se tait
Encore debout dans l’horizon déserté par les bêtes
Et les yeux âpres des rivages
De bord à bord
Je te sais

Après le noir, le rouge du matin. Je rêve d’une vie à l’écart, clandestine, dans la poussière des pistes. En rêve, je suis rivière, cascade, refuge de montagne dans les grandes nuits d’été. Désormais, c’est décidé, je ne sacrifierai ni ma force, ni mon instinct. Je ne jouerai plus d’autres jeux que le mien, n’aurai plus de compte à rendre à personne.

Vivre libre. Composer avec d’autres horizons. Retrouver l’étendue, le courage physique de s’élancer. Cheminer en cercle. Dériver n’importe où. S’expatrier là où la joie et l’agir coïncident. Sur les routes défoncées, les chemins de pierres, les sentiers qui bifurquent, les pistes de latérite, loin des cris et du chaos. Jouer dans les ruines comme chien fouillant les poubelles, seul survivant d’un autre monde. Galoper vers la pleine lumière et les prolongements inattendus, visage tendu vers le bleu, paupières mi-closes. Se sentir à nouveau vulnérable à la faim, à la soif. Dormir dehors comme les pierres, flanc contre terre. Avaler la lumière.

Tu recommenceras les chemins de fontaine en fontaine
Réinitialisé par tes pas
Ni dieu ni chien ni mort tu flotteras

Viens
Les frontières s’ouvriront
À tes hanches
Les jours
À tes hanches
La terre s’élargira
L’été au creux de chaque saison
Et la réverbération de nos joies en bouche

Retour au nomadisme. Il me faut essayer d’autres vies. D’abord quelques bonnes nuits pour me réinitialiser le cerveau, puis prendre le large, les yeux lavés du tristement ordinaire. Ce sera un départ matinal. Mon réveil devancera l’aurore. Je partirai léger. Dans une ville-transit, je dormirai dans le premier hôtel venu. Me lèverai à la pointe du jour et repartirai. Ouvert aux fulgurances du jour, la marche me portera. Je me remettrai en route chaque matin. Me déplacerai sans arrêt pour fausser compagnie à la pesanteur. Je suivrai le hasard, improviserai l’itinéraire comme j’invente mes phrases. J’irai vers le vers, vers ces terres de fractures où je serai ébloui et vite oublié, vers chez les vivants où les rencontres véritables sont encore possibles.

Viens
Les frontières s’ouvriront
À tes hanches
Les jours
À tes hanches
La terre s’élargira

Viens
Comme on mange et se lave
Avec des gestes plus vieux que soi
Viens comme on fait corps
Souple et battant
De passage
Comme le trèfle se répand
En rage sans rugir
Comme on ne revient pas

 

Texte et vidéo : Marine Riguet & Gwen Denieul

Le Chien

Suite à son post facebook intitulé « L’accident de Camus », l’auteur et éditeur Philémon Le Guyader a proposé à Yan Kouton et à Anne-Marie Gentric, d’imaginer le devenir du chien des Gallimard, qui se trouvait à l’arrière de la voiture (une Facel Vega) lors du drame. Un chien qui ne fut jamais retrouvé. Les trois auteurs ont ainsi proposé un texte court, rapidement imaginé à la manière  de l’écriture automatique. En voici la teneur :

L’accident de Camus

De Philémon Le Guyader

Le simple fait d’avoir renoué avec Céline Fournier ces derniers temps m’a fait rappeler l’accident d’Albert Camus, étrange.

Au regard de son nom de famille à Céline, Fournier, Céline Fournier, j’aurais pu penser à Henri-Alban Fournier alias Alain-Fournier, mais non, c’est à Camus que j’ai pensé, et plus encore, à son fatal accident, étrange et con, tout ça.

Je me demande si de façon plus ou moins consciente, ma relation avec Céline ne m’avait pas fait l’effet d’une embardée finissant contre un platane.

Je m’imaginais assis sur le siège passager avant de la berline, avec Céline, mon fils et mon chien assis à l’arrière, cauchemardesque, je n’avais pas de chien, n’en avais jamais voulu, c’était un rêve, c’est certain.

On ne meurt jamais soi-même dans les rêves, on se réveille toujours avant, je me réveillai donc au moment du choc fatal.

Je me retrouvai au milieu du champ, la berline enroulée un peu plus haut contre un platane, Céline, mon fils et mon chien avaient disparu, et j’étais heureux.

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Le Chien de L’angoisse

De Yan Kouton

J’étais le chien de la famille Gallimard. Je m’appelais Floc. Et j’ai survécu à cet accident mythique. Un genre de fureur de vivre, mais en plus lent. En plus bourgeois. Je dormais paisiblement à l’arrière d’un bolide français. Sur les genoux de ma maîtresse. On a percuté un arbre. Puis un autre, un platane. J’ai bien senti la Facel Vega flotter. Dériver dangereusement. Mais bon. 355 chevaux ça aurait dû suffire à éviter le pire. Sauf que non. Ils n’ont servi qu’à précipiter le monstre encore plus vite vers le drame.

J’aimais bien Albert Camus. C’était un chic type avec moi. Il a écrit des trucs sur les chiens. Pas très flatteurs pour les hommes. Quand j’ai compris qu’il était le seul à être resté prisonnier de l’épave déchiquetée contre un énorme tronc, ça m’a déchiré le cœur. On a dit que je m’étais volatilisé dans l’accident. Certes, le choc fut immense. J’ai fait le tour de l’habitacle transformé en tambour de machine à laver je ne sais pas combien de fois. J’ai percuté le plafond. Puis la vitre arrière. J’ai percuté des corps. Et connu le silence de mort qui accompagne ce genre d’aventure définitive.

J’ai fait un vol plané. Et me suis retrouvé au milieu d’un champ. Comme le premier des chiens tombé sur terre.

J’étais le chien de la famille Gallimard. Autant dire un chien privilégié, bien lové au cœur d’un confort inouï. D’un seul coup j’étais un chien livré à lui-même. Je dus apprendre à souffrir. A ne pas pouvoir me soigner. Je dus pleurer mes maîtres. Je les ai cherchés. Je les ai trouvés. L’un après l’autre. Un gémissement pour chacun, qui avait tout d’un au revoir.  Choqué et désemparé je n’ai pas pu ou voulu, je ne sais plus, resté auprès d’eux.

J’ai erré. La peur au ventre. En quelques heures j’étais déjà en mesure de me nourrir d’un rien. C’est un drôle de sentiment. J’ai un peu honte à le dire. Mais j’étais fier de moi. Pour la première fois de ma vie, je me suis senti autonome. Et libre. J’avais faim. Souvent. Mais à chaque fois que je parvenais, seul, à combler ce vide au fond de mon estomac, j’étais heureux. Cette nourriture-là était la mienne. J’ai boité longtemps. J’ai fini par ressembler à une bête sauvage. Décharnée et pleine de croûtes.

Je n’ai pas voulu redevenir le chien que j’avais été. J’ai appris à supporter la solitude. J’ai appris à ne plus me plaindre des chaînes. J’ai oublié mon nom. Floc. J’étais juste le chien. Le chien d’aucune famille.

Longtemps je n’ai pu me battre, ou seulement me défendre. Trop faible pour ça. L’esquive et la terreur ont dominé mon existence quelques mois. Avant d’apprendre. A peu près tout. A avoir chaud, à voler, à faire face à un attaquant, à surmonter un danger. A ne pas céder.

J’ai commencé à écrire une vie errante. Des fragments de journées et de nuits. Des fragments arrachés à la survie. A la peine aussi. Puis rapidement à la violence. Chaque pas était comme une victoire. Peu à peu les croûtes sont devenues des cicatrices effrayantes. Des muscles saillants ont parcouru mon corps. Floc n’existait plus. Floc était mort. Mes errances et mon nouveau savoir ont façonné quelque chose de sauvage. J’étais craint dans ce territoire inconnu. Quelque part entre Sens et Paris. Ce territoire que j’ai sillonné des années sans contrainte. Le ciel était, selon les jours, une bouche menaçante ou une blessure. Cette pauvreté d’animal ne me gênait pas. Autour de moi, je ne voyais plus que des bêtes réduites, comme moi, à cette liberté précaire.

Tout ce que je faisais me semblait vivant. Même si je n’en retirais ni gratification, ni tendresse. J’apprivoisais la simplicité et la pauvreté. Cette nature instable, tantôt inquiète, tantôt accueillante. Cette nature qui refusait le péché, mais acceptait la grâce. Tout le contraire de ma vie d’avant.

J’avais vécu mes premières années de chien dans un milieu où le péché était si souvent toléré…Derrière les apparences de la domestication. Un monde si peu gracieux par ailleurs.

Là où j’avais littéralement atterri, rien n’était dissimulé. Ni le bien, ni surtout le mal. J’ai su tout de suite que je ne vivrai pas vieux. Mais j’ai appris également qu’ici, je veux dire dans les champs, les bois, les cours de fermes que je visitais quotidiennement comme un voleur, avant de replonger dans les profondeurs hostiles, je mourrai dignement.

J’avais gardé dans ma chair animale un éclat d’acier. A chaque fois que la tentation de rejoindre un foyer me taraudait, cette douleur trop humaine me ramenait à la raison. Je m’enfuyais, comme le stray dog que j’étais devenu. Impossible à présent de me laisser approcher, bien trop indépendant pour cela.

Mes cheminements, guidés par l’instinct que j’avais retrouvé, étaient comme des phrases inscrites dans des paysages toujours renouvelés. Des paysages pleins de morsures mais qui ne se laissaient pas dominer.

Je m’appelais Floc, le chien des Gallimard. Je suis mort, mi-affamé mi-surpuissant, en chien errant librement. Je suis mort en hiver, de la tuberculose, quelque part entre Sens et Paris.

Je suis mort porteur de ce bacille, signature de la misère et de la grâce.

 

 

Le Chien 

De Philémon Le Guyader

Je suis le chien, le bon toutou gentil de Céline et Philémon, j’ai ma place dans la famille, entre le fils et mes parents.

Mon père est un banal mix entre un éditeur reconnu et un romancier philosophe en vogue.

J’ai toujours aimé mon père, lui au moins, jamais n’oubliait de me donner mes coquettes, alors que ma mère…

J’aime voyager en berline, la grosse berline de mon père, mon père cette mixture d’éditeur et romancier philosophe.

Sur la banquette arrière, je pose mes pattes entre les cuisses de ma mère, ouaf ouaf.

Nous nous sommes arrêtés ce midi au restaurant, j’ai eu les os et le reste du gigot, c’est beau la vie avec mes parents.

Mon père a embrassé ma mère, j’étais sous la table mais j’ai tout vu, ils s’aimaient, c’est certain.

Quel jour sommes-nous ? je ne sais pas, peu importe, nous allons.

Je suis monté avec mes parents dans la berline, la belle banquette arrière si confortable.

Philémon, mon père, ce mix banal de tout et de rien, a pris le volant.

Ce temps indéfini, la route, la liberté, les paysages qui défilent, les caresses de ma mère, de temps en temps.

Je me souviens parfaitement de ces derniers soubresauts de tendresse, avant le choc.

Le choc, il fut terrible, terrible et silencieux à la fois.

Comment dire ? comment décrire ?

J’ai senti la main de ma jolie maman me lâcher, ses jolis doigts, pour la dernière fois.

Je l’aimais cette maman, oui, vraiment, une femme exquise qui oubliait de me donner mes croquettes.

Le choc, le choc, le choc.

Dans les nuages je suis parti, envolé, d’un coup comme ça, mon père en bas, ma mère aussi, terrible.

Tellement je suis parti, comme ça d’un coup, si vite et si loin, que mon père, mon doux père en vogue, je n’ai pu m’y frotter, une dernière fois.

Je suis le chien, le chien maintenant disparu, mon père, ma mère, pour toujours, dans mes souvenirs, et le fils, oublié.

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Si c’est un chien

De Anne-Marie Gentric

il pleuvait ce jour-là – la route était glissante – on m’avait soigneusement essuyé les pattes avant de rentrer dans la voiture de luxe – il y a eu l’accident qui se respecte, décemment mortel –

j’étais le chien d’une famille – la famille gallimard – je suis devenu le chien d’une maîtresse : une tragédienne pour une tragédie –

les corps des hommes étaient inertes – j’étais le seul vivant-

elle m’a caché tout comme elle a caché sa relation avec albert c. son amant –

j’étais personna non grata – plutôt canem non grata –

maria c. m’a amené dans sa loge au théâtre –

je n’ai pas montré les dents et pourtant je ne l’ai pas aimée à ce moment –

elle était trop triste après la mort d’albert et de michel –

enfin moi je m’en foutais de gallimard pourvu que j’aie le ventre plein et pouvoir dormir –

maria c. agençait des coussins de soie pour ma couche –

j’ai suivi maria jusqu’au bout à avignon et ailleurs –

on prenait le train, jamais de voiture –

parfois les yeux brillants, elle posait ses lèvres sur ma truffe –

et j’aimais ça – j’ai fini par l’aimer maria – je suis devenu son homme –

j’étais grand et fort avec des dents saines comme celles de maria –

le théâtre, c’est pas pas de la soupe – pas liquide – plutôt de la chair et de l’os à ronger – comme la chair exposée de maria.

je ne vais pas me perdre dans des détails –

j’ai déjà été perdu une fois après l’accident –

maria c. m’a sauvé –

et adopté –

j’ai fini par l’adopter moi aussi –

je ne donne pas de leçons – si ce n’est éviter les voitures – les platanes et les gallimard et apprendre à vivre avec une femme –

cela n’est pas donné à tous les chiens ni à tous les hommes –

floc était mon nom – je suis devenu albert 2 – pas de monac…

une moitié d’homme –

j’ai résisté parfois joyeusement à ses câlins – maintenant je dois la nommer : merci MARIA CASARES

j’étais un chien pour enfant –

je suis devenu un homme pour une seule femme –

merci de visiter ma tombe au père-lachaise à côté de celle que j’ai aimée –

pour toutes les maria du monde – floc devenu le second albert –

 

Auteurs : Philémon Le Guyader, Yan Kouton, Anne-Marie Gentric

Corps Perdu

De mon corps, je n’ai pas de nouvelles. C’est une poste restante. La niche des lettres oubliées. Mon corps, sur le bord de la route avec sa gueule cadenassée, attendant que quelqu’un questionne et emprunte le chemin de la maison. Mon corps tend la main, mon corps s’assied, mon corps de fatigue s’allonge sur le banc. Mon corps qui se perd souvent entre mes mains, comme si je jetais mon esprit dans un masque de phalanges et d’ongles.

Je n’ai pas de nouvelles. Dans la plaine, près des bois cousus en contre-champ, mon corps est une embarcation promise à des vents et des marées sans ordre de mise en eaux. Je n’ai pas nouvelles. Je suis si sage. Une boîte de fers dressée au coin d’une clôture.

Tu as dit attends-moi. Je n’ai pas bougé. Il y a des saisons. On pourrait ici faire de moi ces montages d’images qui défilent de saisons en saisons et voir pourrir mon âme tout le long de mes chairs, s’effondrer doucement ma chevelure alors que les vents passent et m’usent. On verrait ma taille s’enfoncer dans mes grolles, et ces paupières résistantes qui fixent l’objectif toujours. Je n’ai pas dévié d’une ligne. Mon corps est un menhir dans lequel tu as enfoui tes coups de poings, tes morsures. Tu as tenté de me donner la vie.

Je te le dis maintenant, dedans mon corps a toujours gardé le son, l’onde parfaite de ton harmonie. Je suis un gnomon magnétique. Mon corps ne peut que faire courir son ombre sur le sol. Il attend encore de tes nouvelles, la lettre qui venait, une carte, un autre message, la flèche directionnelle qui me foutait aux étoiles.

Je sais, tu ne me crois pas. Tu n’as pas idée de ce que font les pensées pour agir, là où rien ne peut jamais bouger.

Texte : Anna Jouy

dans le silence qui a perdu la voix

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chaque jour, sur un banc, au comptoir, dans ton lit, parfois même aux toilettes, durant les heures creuses, heures si précieuses parce qu’ouvertes sur rien, sans lesquelles tu ne supporterais pas le jour jusqu’à la nuit tombée. L’écriture est l’espace qui s’ouvre, le piège que je me tends, stratagème qui force l’écriture comme une serrure. Parfois tu n’entends rien pendant des mois. Période riche de sècheresse, dans le silence qui a perdu la voix, tu vis des mois sans parole, sans musique, fenêtres closes, dans l’absence du chant des oiseaux, dans le bruit de la machine-homme, celle qui tourne, jour et nuit, celle enlisée dans la boue du chantier illimité. Combien de temps pour bâtir la ville de ce livre, combien d’années faudra t’il pour venir à bout d’un quartier ? l’horizon ressemble à une impasse. Sans conviction, tu cherches dans un vieux PC dont tu ne te sers plus des textes abandonnés. Tu tentes de les reconquérir. Mais leur lieu est poussiéreux, vide comme une maison dans laquelle on a habité un temps, avant de partir sur un coup de tête, sans rien laisser derrière, pas une trace : aucun meuble, aucune photo, ni sentiment, ni souvenir. Un jour, on revient par hasard, sans nostalgie aucune. Les arbres centenaires sont finalement tombés, les pièces ne sont plus les mêmes. Elles semblent plus petites. Les mots prononcés, les voix, de la famille, des amis invités, les tableaux peints, les vers raturés, les instants de solitude extrême, tout ça n’a jamais existé. On ne reconnait plus rien. On a oublié depuis longtemps celui qu’on était. Ce n’est plus chez nous. On a plus rien à faire ici. Alors on s’en va dériver, dans la ville à venir, on observe ses apparitions, elle débute toujours quelque-chose, elle est succession de commencements, quand je défile en elle, les yeux grands ouverts, sur la mob’, c’est découvrir à chaque trajet une succession d’incipits, de textes mort-nés, combien de phrases mortes avant d’avoir éclos ? Combien de mots abandonnés ? Peu importe la vue, la couleur des murs. Tu es en toi. Tout le temps. De toi jamais tu n’arrives à déménager. Tu aperçois ton reflet dans la vitre, sur fond de constellation de rues d’un ou deux lampadaires, Il y a le fleuve aussi. Ses lumières jaunes, vertes, rouges qui lentement voguent vers un destin que tu ignores. L’enfer est là, dans la moiteur de l’orage qui refuse d’éclater. Tu vas même jusqu’à lever les yeux au ciel pour quémander, d’un couinement humiliant, le répit et la pitié, dont chaque seconde est dénuée. Tu ne cherches plus à te mentir, bien au contraire : tu veux à tout prix t’attaquer à ton orgueil déjà bien mal en point. Regarde, il est à terre. L’ironie de certaines paroles, les sourires en coins, les regards furtifs, insultants, les amours déçues, tu croyais pouvoir les encaisser sans sourciller. Mais aujourd’hui, ton masque impavide se fissure. Tes joues rougissent. Tes poings se ferment, les yeux gorgés de vengeance. Ça va tomber sur quelqu’un, le premier venu, celui qui passera devant toi et qui aura le malheur de t’adresser la parole. Mais personne ne viendra vers toi. Personne ne t’adressera la parole. Tu n’as de toute façon plus la patience de côtoyer qui que ce soit. Seul un rêve peut te sortir de cet état : je cours la peur au ventre à la recherche d’un lieu sûr où me réfugier… ma voiture a disparu… je l’avais pourtant garé ici… mais j’ai beau revenir sur mes pas, ici n’est déjà plus là… je me souviens n’avoir jamais eu de voiture, tout change à mesure que je me déplace… tant pis, je finirai en courant… je continue à courir dans un village en pierre d’une autre époque… tout le monde me regarde… tout le monde remarque mon affolement… je cours… je cours… je cours… je ne sais combien de temps j’ai couru… je n’ai pas la notion du temps… c’est la nuit à présent… je n’ai même pas vu qu’elle était tombée… j’arrive sur une avenue… il n’y a personne… je reconnais à cent mètres de moi une cabine… je cours… je cours pour l’atteindre au plus vite… dans la hâte, je compose le premier numéro qui me vient en tête… 05 ** ** ** 05… mes mains tremblent… elles sont gorgées de terre et de sang…

— Allo?
— Oui, c’est moi, je dois vous parler… je vous appelle pour vous dire quelque chose d’important… Il s’est passé une chose terrible… il était encore vivant… Mon dieu, oui il bougeait encore… aidez-moi pitié, aidez-moi… venez me chercher… je crois qu’ils sont après moi… j’ai perdu ma voiture… j’ai peur… aidez-moi… je ne sais pas où aller… venez me chercher… vite… je crois que je deviens fou…

Texte/Photo : Anh Mat

 

En attendant la foudre

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À la fenêtre, la vue ne se cesse de se renouveler.
Toi tu restes devant, immobile, à l’oubli des jours qui se lèvent
et des nuits qui tombent.

Ombres et lumières passent sur ton visage inerte

Dans ces instants, tes regards sont plus que vides. Ce n’est ni de l’ennui, ni de la patience, pas même du repos. Ta conscience disparaît dans ton regard. Hors du temps, tu ne subis plus rien. Ta pensée anéantie, tu t’absentes de ton corps, oublies un instant que tu es. Ta présence est celle d’un bout de bois, d’une pierre, d’un objet quelconque.

Puis tu reviens à toi. Jettes un œil à ta montre. Tu n’en as pas. Tu regardes ton poignet nu comme celui de quelqu’un d’autre. Cette main t’appartient-elle ? Tu doutes un instant, ignores combien de temps vient de s’écouler.

L’orage gronde au loin. Le vent se lève. Tes lèvres tremblent. Les dents claquent comme un volet dans la tempête.Tu attends

Qu’attends-tu ?

— J’attends que la foudre s’abatte sur ma langue

 

Texte/Photo : Anh Mat