Papillons

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Mathilde était triste.

Mathilde avait été grondée.

Mathilde n’avait pas compris.

La grand-mère avait dit qu’elle était méchante.

Mathilde s’était dit que oui elle devait être méchante, et elle en était triste.

La grand-mère avait dit qu’elle avait été méchante avec sa cousine.

Mathilde avait eu envie de crier.

Parce que ce n’était même pas vrai.

Parce que c’était toujours comme ça.

Parce que la cousine était là et lui faisait des grimaces derrière sa grand-mère.

Mais Mathilde n’avait rien dit.

Parce que la cousine n’avait pas de maman, et puis elle était pas jolie, et puis elle était un peu malade, une peste mais un peu malade.

Alors Mathilde était sortie en reniflant, juste un peu.

Mathilde était allée en traînant des pieds et en reniflant jusqu’au fond du jardin.

Derrière la haie, le pré était plein de soleil.

Mathilde avait fermé les yeux pour que le soleil brûle ses paupières pendant qu’elle pleurait.

Et quand elle les avait rouvert une bande de papillons s’était envolée.

Des papillons noirs.

Des papillons noirs qui dansaient au dessus des grandes herbes dorées.

Et c’était si joli que Mathilde avait souri.

Et puis elle s’est allongée dans le pré sous le soleil.

Elle s’est endormie en suçant une tige d’herbe dorée.

Texte : Brigitte Celerier
Dessin : Amélie Joos

Là où la vie patiente 7 : Du bruit et ces silences

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anna

De jour en jour, le monde se peuple; il rajoute des figurants à la pièce première. Des êtres surgissent, lâchent une réplique, entament un pas de deux avec elle et puis comme des toupies lancées sur le parquet du bal s’en vont, emportés disparus. De jour en jour, des gens se lèvent, lui parlent un instant et puis se taisent définitivement, comme les formules qui envahissent le tableau noir et puis d’un coup de frottoir s’effacent et dont il faudra pourtant se souvenir, si elle veut sortir riche et pleine et comblée de chaque jour qui passe. Alors elle observe, elle amasse. Alors elle ingurgite. De jour en jour, le monde l’engrosse.

Le temps lui fait le grand service, le menu à quatre étages. Elle dévore. De la cour sans bruit de l’éveil, à cette place houleuse des écoliers de midi, la vie engraisse. Elle multiplie ses cellules, accroit ses tissus, muscle ses appâts: devient forge, atelier, poste, magasin. Elle s’étoffe de facettes, de variations, de rencontres. La vie, de pouces à ventre, à dos, à jambes, à chair entière de fillette, taloche ces particules de différences, ces touches nouvelles, comme un sculpteur rajoute à la masse, des torchées de glaise, des surplus de matière, pour modeler son personnage. L’enfant grandit. Les gens laissent des traces, ils déposent, ils imprègnent, ils «reliquent». Elle croise, entrevoit, devine; un regard, une façon d’être, un mot, un rire, un simple habit parfois.

Celui-là et cette allure. Ses yeux noirs et ses sourcils épais et droits. L’expression plate de son visage. Sa maigreur longue et puis légèrement voûtée. Il a l’air timide, ne parle presque jamais. Est-il renfrogné ou peut-être idiot? Que reste-t-il de lui? Une simple casquette, qui est carrée au lieu d’être ronde, qu’il porte comme une marque de fabrique, protection vissée à jamais sur son crâne sans résonnance. Un casque de feutre noir avec deux oreillettes nouées au sommet comme elle en a vu une fois sur un œuf de Pâques. Et celui-là qui a été blessé dans un accident de vélo. Et qui a des veines roses qui gigotent comme des vers sous son nez. Celui-là encore, qui bégaie beaucoup, tellement qu’on est toujours en train de combler les trous de la parole, comme on le fait des nids de poule de la route avec des tacons de bitume et qui porte un prénom étrange à dire lui aussi, Arsène. Et puis ces deux compagnons de classe, trainant dans leur cartable plat, le dégoût du savoir parce que leurs parents pensent tout cela inutile et qu’ils passent le temps, en attendant de vieillir.

Mais voilà encore cette grande fille et son tablier à bavette, tenant un panier de bois tressé, qui part avec elle dans les prés pour étêter des fleurs, des quantités de fleurs, toutes les fleurs du pré. Pour la fête du Dieu. Le curé en soutane, a vertement rappelé à la mère qu’elle doit porter un chapeau et qu’il est temps que la petite serve un peu le Seigneur. Il s’est penché sur l’enfant et d’une voix grave il a dit. «Cette année, tu seras un ange pour la Fête-Dieu, mais gare à toi, si tu ouvres les yeux, tu ne reverras plus personne, tu monteras directement au ciel». On lui a flanqué sa paire d’ailes, on l’a mise à genoux parmi les boutons de fleurs. Les anges sont donc aveugles, se dit-elle, ils sont dans un univers fait de bruits, de prières, de chorale qui ânonne, de sensations de vent, de chaud, de couleurs sous les paupières, des couleurs qui tournent et s’agitent, menaçant à chaque envie de mieux les percevoir, de frapper son corps de mort subite et d’irrémédiable. D’ailleurs, c’est quoi la mort? Et elle, tentée tout de même, cille un peu, pour constater finalement que la désobéissance ne la déleste pas illico du poids de vivre à genoux. Déjà elle pense qu’Il n’est pas là-haut ni dans les robes noires des hommes qui trient les humains en bons et mauvais, qui punit les mères d’avoir des cheveux et les enfants parfois en les postant au milieu de la nef de l’église pour le désigner aux ragots de la populace. Déjà, elle pense qu’Il mérite un peu plus de désir et de mystère. Déjà, elle se demande ce qui pousse le prêtre à faire pirouetter, comme une grande roue de fête foraine, ce tableau noir sur lequel il a dessiné une hostie blanche des deux côtés en prétendant que l’une serait du pain et l’autre de la chair humaine, par le miracle d’un quelconque «tournez manège!» Il a beau jeu le tableau qui pivote.

Sa mère la punira. Dieu ne se discute pas. Malgré tout, c’est le ciel encore qui laisse le plus de traces, des sillons blancs, des stries comme des fermetures éclair laissées par les avions et derrière lesquelles on housse Dieu et son paradis.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le sixième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy

Portraits de famille 2 : Claudine

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Portrait2familleClaudine

A quarante-trois ans, pas un cheveu blanc n’altère sa chevelure châtain qu’elle relève en chignon. Une mèche s’échappe tandis que Claudine fixe de ses yeux noisette le tissu qu’elle coud à la machine, une Singer offerte par son mari il y a quelques années. Le vêtement est destiné à son dernier fils, Marcel, qui vient d’avoir deux ans. La large bande de dentelle au col et sur les manches réclame toute son attention. Claudine a passé ces dernières années à tailler, assembler et coudre pour habiller sa clientèle, mettant en œuvre toutes les ressources de sa créativité. Elle aime la fantaisie et si ses tenues sont sobres, elles en témoignent toujours par une lavallière au corsage, un galon au bas d’une jupe ou une broderie discrète. En cette année 1915, le travail vient à manquer, les femmes ne se préoccupent plus de toilettes, les hommes sont partis à la guerre, les grands enfants aussi tel son fils aîné, Joseph, enrôlé pour ses vingt ans tout dernièrement. Claudine l’a vu partir avec crainte, même si elle n’en a rien manifesté. C’est une femme solide, peu affectueuse, mais bienveillante et aimable.

Le gilet dont elle vérifie maintenant les coutures, Marcel le portera pour la séance de photographie prévue dans quelques jours avec le photographe de la ville voisine. C’est Joseph qui a insisté avant de partir au front pour que ses parents la commandent. Ils la lui enverront afin qu’il garde contre son cœur l’image de sa famille  durant le temps de la guerre. Car la guerre s’éternise, et si en 1914, on pensait qu’elle durerait quelques mois, voilà déjà plus d’un an qu’elle sévit. Ce jour-là, autour de Claudine et Louis, on réunira leurs six autres enfants, trois filles et trois garçons, tous un peu timides, voire revêches. Les deux aînés, Claude-Marie et Claudine, dix-huit et seize ans, travaillent dans des fermes voisines comme domestiques depuis plusieurs années, ils ont le regard franc mais triste ou inquiet. Pierre qui vient d’avoir quatorze ans a embauché tout juste après son certificat d’études. Il précède Jeanne, neuf ans, Antoinette qui vient d’avoir cinq ans, et enfin, le petit Marcel, farouche bonhomme de deux ans. La famille réduite vit à Comblette, dans une ferme héritée des parents de Louis. Comblette… le lieu-dit signifie « culbute, roulade » en patois charolais. Les prés alentours en dévers expliquent cette origine, sans doute. A Pâques, après avoir teinté les œufs durs dans des bains de pelures d’oignon, de betteraves ou de feuilles d’épinard, on les faisait rouler et gagnait celui dont l’œuf arrivait intact au bas de la pente !

En ce moment précis, Claudine pense qu’elle s’abîme les yeux dans la pièce sombre et sort dans la cour pour apprécier le travail qu’elle vient de terminer. Difficile de savoir si elle est satisfaite. Son visage exprime si peu… Peut-être les pattes d’oie au coin des yeux se plissent-elles… Quand elle esquisse un sourire, il relève à peine la commissure des lèvres et souligne ses pommettes hautes. Observant les maisons voisines, elle se prend à rêver de quitter cet endroit pour un logement plus confortable. Plus tard, elle vivra au Rogabodot, près de Paray-le-Monial, une grande ferme entourée de terres sur lesquelles son mari pourra faire pâturer vaches et chèvres. Alors son souhait le plus cher sera réalisé… De ses grandes mains aux poignets forts, elle confectionnera encore les habits de la famille, assistera la vache qui vêle, participera comme ici aux travaux de la ferme au moment des moissons… quand tout le monde y va de sa fourche, gens de la maisonnée et voisins, tous réunis et partageant le repas.

En cette fin d’après-midi, elle regarde avancer Louis vers elle qu’elle domine de sa haute taille. Cet homme de deux ans son aîné, épousé il y a vingt-trois ans aujourd’hui, en 1892, quand elle avait vingt ans. Aînée d’une fratrie de cinq filles, Claudine était orpheline de père alors, un père très âgé, de trente-cinq ans plus vieux que sa mère. Mais sa mère venait de se remarier avec… le père de Louis… Les deux femmes ajoutèrent ainsi un an plus tard le lien de belle-mère/belle-fille à celui de mère et fille… Claudine s’avisa un jour avoir épousé son… demi-frère ! De nature sage, ceci la fit sourire. « Ce qu’il en est des alliances ! », répétait-elle. L’histoire ne dit pas si elle a choisi cet homme qui s’avance vers elle, ni si elle l’a aimé, mais Claudine a construit sa vie sur la famille, la sienne, celle de son mari, elle a élevé ses enfants dans le don d’elle-même, sans sourciller. Elle tient à bout de bras le gilet de Paul dont elle ne montrera rien à Louis tandis que celui-ci s’approche d’elle et lui sourit.

Texte et photo : Marlen Sauvage
la photo peut être agrandie par cliquer

Un mot de l’éditeur

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jan doets

En retraite depuis les années 1990, je passais mes jours avec des belles occupations que je n’avais pas pu pratiquer régulièrement depuis mon enfance: écouter de la musique, lire des livres en plusieurs langues. Puis, en 2012, j’assumais à nouveau une forme de travail: je m’établissais sur le web. Au début avec mes trois blogs du Curator, puis, à partir d’août 2013, avec le blog Les Cosaques des frontières et à partir de juin 2015 avec les Éditions QazaQ.

Mais tout ceci est devenu très prenant, un certes très joli boulot, mais lourd et qui m’occupe du petit matin au soir.

J’ai décidé de prendre ma retraite pour la seconde fois de ma vie afin de revenir à mes passions bien trop négligées depuis 2012 : la lecture, la musique, l’écriture et les promenades.

Je n’ai pas pris cette décision légèrement. Tous ces derniers mois, j’ai lutté contre cette idée, en balançant les pour et les contre, mais surtout en pensant à vous, mes amis qui m’avez soutenu généreusement avec tant d’intérêt et d’enthousiasme. J’ai pris ma décision.

1  J’ai déjà interrompu l’existence des trois blogs du Curator – en trois langues – tout en gardant leurs textes sur mon disque dur. Qui sait, un jour, je pourrai convertir les 50 épisodes de Moussia en un livre sur papier?

2  Dans quelques jours, je vais clore le site des Éditions QazaQ. C’était une belle aventure que s’est regrettablement échouée. Depuis un an, les ventes et téléchargements (qui étaient déjà minimes), se sont réduits à un ou deux par mois. Triste mais pas déçu. Comme un pêcheur au bord d’une rivière. Le temps, l’air du temps a fait que les poissons n’ont pas mordu et pêcher c’est aller à la rencontre de l’inconnu. Le pêcheur n’y peut rien. Il a fait ce qu’il devait, il a profité des heures au bord de l’eau . Il ne regrette pas son temps.

Ce blog très bien lu «Les Cosaques des frontières – refuge pour les dépaysés» continuera d’exister. Je ferai encore paraître des nouveaux textes. Mais je vais me retirer de Twitter et Facebook, comptant sur mes 190 abonnés solides pour faire suivre la distribution. En ce moment, le blog est lu régulièrement par quelque 350 lecteurs par mois, et par quelque 500 passants par mois d’extra.

 

Texte : Jan Doets
Photo: Giovanni Merloni, 2013

le mur

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pour les cosaques - le mur

Les bruits avaient cessé depuis longtemps, détonations, fracas de chutes s’étaient éloignés. Il était oublié.

Il sentait le froid du sol de pierres humides le pénétrer, ou était-ce le froid qui venait de la vie vacillante en lui. Il regardait le mur, conscience ravivée, regard affuté.

Il regardait le mur et ses tranches, le vieux ciment gris et ses vagues comme une pauvre terre retournée, le reste d’enduit troué mais à peine sali, il le fixait mais, maintenant que la fièvre de la douleur qui avait projeté sur cette surface des grandes taches mouvantes, des lettres indéchiffrables, des volutes rouge sombre, s’était éloignée, le mur restait muet, ne lui renvoyait qu’ennui, inquiétude, refus.

Il rivait ses yeux sur un petit coin de la surface rugueuse, dans le désir de s’y enfoncer, annihiler, n’arrivant qu’à ressentir ce désir, et pour ne pas penser, faute de mieux, il appela à son souvenir tous les murs contemplés, peuplés, de sa vie

  • le mur de pierres sèches bordant le verger du grand-père qui n’appelait, ne permettait aucune image, mais qui était tout un monde de différences où son regard, assis, en suçant une tige d’herbe ou en levant les yeux de son livre, circulait, s’amusait
  • le mur morne du pensionnat d’un vert sans ton, sans teint, sans vie ni accroc, où il installait une plage ou l’orée d’un bois, et de là inventait des histoires héroïques ou paresseuses
  • le mur de briques sombres sur lequel s’ouvrait, par delà une petite épaisseur d’air qui était une courette, la fenêtre de son bureau, et sur la contemplation vide duquel il appuyait sa réflexion
  • le mur bleu très pâle de sa chambre d’hôpital qui était le cadre de vies, de paysages innombrables, de scènes de films imaginaires, avalant l’écran noir de la télévision pendue dans un coin
  • le mur de verre d’une salle d’attente d’aéroport qui laissait voir le tranquille affairement préparant un départ
  • tant de murs avant ce dernier, que la douleur brouillait parfois, et qui ne portait qu’une question sans réponse, celle de sa présence ici, de sa raison

Il sentait, et c’était douceur, l’assoupissement venir.

Un crépitement dans le silence, dehors, et un mouvement brusque qui lui fit tourner la tête, au prix d’une grimace, vers une silhouette qui se ruait par l’effondrement du mur, à sa droite. Une silhouette jeune, une femme haletante se jetant brusquement à terre juste à côté de lui, heurtant sa cuisse au niveau du garrot. Il a crié, hurlé presque et elle a sursauté, semblé découvrir sa présence, posé sa main sur cette bouche béante sur la clameur, et à travers cette main il a senti les pulsations affolées de son coeur, en harmonie un peu décalée avec le sien.

Ils restent ainsi un long moment, et puis comme le silence à l’extérieur se prolonge, elle enlève sa main, elle le regarde, le tâte, semble chercher, effrayée, ce qu’elle peut faire, constater qu’elle ne peut rien… et elle parle, elle l’interroge et bien entendu il ne comprend rien. Il le lui dit, il veut la calmer. Elle ne comprend rien non plus mais elle se détend un peu. Et pendant un moment ils échangent ainsi de longues phrases incompréhensibles, se réchauffant chacun dans la voix de l’autre. Elle lui prend la main. Ils attendent.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 6 : Le facteur

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anna

L’homme a dit qu’il était d’accord. Il doit être gentil. Il a un sac empli de beaucoup de choses, de papiers et il tient aussi dans sa poche, une bourse de cuir avec une grosse ficelle. Il habite en face et chaque fois qu’il sort de chez lui le matin, qu’il se met en route et part ainsi pour la tournée, il emporte avec lui sa curiosité. C’est le facteur. Il a dit oui, mais pour le quartier seulement. Elle peut aller avec lui et le regarder faire, le regarder tirer son gousset de sa poche et distribuer des sous et des timbres et donner à chacun des mots. Il l’ouvre souvent. Elle est pleine d’argent. Un bruit lourd et cristallin en même temps. Il dit qu’il «fait» le village; sa femme marchera dans l’après-midi pour aller vers les fermes éloignées, remettre à chacun sa lettre, son journal ou prendre simplement des nouvelles.

Et le facteur est grand. Il marche vite. Il a une main immense. Il faut courir pour être avec lui, mais elle court. Et ce n’est pas de trop. Elle veut aller dans toutes ces maisons, voir les corridors, sentir ces odeurs qui trainent, ces fausses lueurs, ces endroits crasseux, ces cuisines mystérieuses où il entre en l’attirant avec lui, les mouches partout, les vapeurs des pommes de terre, les voix qui chuchotent. Elle veut retenir ces fichus, ces femmes en bigoudis, ces tabliers pleins de fruits qui remontent de la cave, ces dos pliés dans les jardins, ces enfants plus petits encore qu’elle qui se pendent aux manches de leur mère. Elle veut savoir ce que cachent les murs. Elle le suit jusqu’à la maison rouge. Il l’appelle ainsi. La maison rouge, qui a une tourelle comme dans les châteaux. Ici vivent des gens très bizarres qui ne sortent jamais même pour rencontrer le postier. Il arrive là et mystérieux, précautionneux, il s’approche de la porte. Elle s’attend à ce qu’il frappe ou sonne. Elle pense que lui, au moins lui, il sait… Mais non il tient dans ses mains le courrier et d’un geste un peu méprisant, un peu dépité, il balance les enveloppes dans le soupirail devant la porte.

–  Y a un tapis roulant qui amène le courrier directement chez le propriétaire, lui glisse-t-il.

Elle regarde médusée cette bouche fendue d’une grille. Ça semble glisser vers les enfers. Tandis qu’aux fenêtres garnies de dentelles crochetées, elle croit avoir vu quelque chose bouger. Il la tire encore avec lui jusqu’à cette petite maison, une masure de bois. Si petite qu’on dirait qu’elle dort sur elle-même. La porte s’ouvre. C’est une si vieille femme, à la peau jaune et toute plissée, fripée. Une femme au visage terrifiant, mais qui rit en la voyant et qui parle du bout de ses gencives, une langue de bave et de soupirs. Elle veut que son fils la voie. Il s’appelle Guillaume.

–  Crois-tu, lui dit-elle, mais lui seul dans tout le village sait réparer les radios!

Il porte un béret, des lunettes rondes et sous une lampe forte, en liquette, il la regarde, sans intérêt.

–  Maman…, se plaint-il.

Cette femme, ce grand lézard enroulé dans un châle serait donc une «maman»? Désormais, c’est comme une inquiétude qui n’en démordra plus.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le cinquième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance. Le livre peut être téléchargé  ici .

Photo : propriété d’Anna Jouy

Au bout du village 2

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Giacometti

Volets clos. M. longe les murs de pierres, éclairé à l’écran du téléphone comme à la torche dans une grotte. M. est une silhouette qui marche… ou seulement une ombre qui ne suit plus personne… ou l’homme de toute ombre disparue dans le noir, quand la mèche s’éteint.

Trois esprits de porcelaine

Au bout du couloir, trois esprits Phước Lọc Thọ interpellent M. : échappés d’un conte d’enfant ils dressent leurs corps de porcelaine devant lui. M. reçoit leur anathème tel un crachat en pleine face. De quelle hérésie le condamnent-ils ?

Trois livres

Trois livres sur une table retiennent son attention. Leurs couvertures sont blanches de nom, de titre. Vierges de lecture, ils n’attendent plus de lecteur. Dans leurs pages désertées de mots, règne l’écho des voix ensevelies aussitôt adressées au silence.

Prie-Dieu

Jusqu’ici M. croyait n’avoir jamais cru en Dieu. Aujourd’hui, il ne peut ignorer sa présence, son jugement. Le Christ à l’entrée du village lui revient à l’esprit. Cherchait-il à le prévenir ? Le prie-Dieu l’appelle à s’agenouiller, se soumettre et confesser un péché dont il ne se souvient pas. Comment se décharger de son poids, ignorant tout de la faute, du crime commis ?

Portrait sur chaise

Son air si neutre pourrait prendre les traits de n’importe qui, même ceux de M.. Il s’approche du portrait, cherche à déceler dans les yeux leur dernière vision. M ne voit rien… rien que de la peinture.

Texte et photos : Anh Mat
les photos peuvent être agrandies par cliquer

Underground 7 : Histoire de Marc

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underground 7.1

Chaque soir depuis dix ans, il rentre chez lui par la rue du bastion en passant devant cette maison. Il ne se souvient même plus l’avoir vue ouverte. Peut-être une fois, il y a très longtemps. Les volets très soignés à l’origine sont peu à peu tombés en ruine. Certains ont été arrachés par le vent, d’autres fracturés par des squatters peu scrupuleux. Heureusement, la marquise a résisté aux vents et au temps.

Il se demande combien de temps la maison va échapper à la démolition.  C’est dommage, elle est bien placée non loin du centre-ville, dans un quartier plutôt calme, orientée plein sud. Marc se dit que s’il avait eu une famille, il aurait volontiers acheté une maison de ce genre ; c’est une idée qui lui avait traversé l’esprit les premiers temps. Maintenant qu’elle est presque en ruines avec sa cour pleine de ronces, sa façade défraichie et ses volets dépareillés, elle ne l’attire plus vraiment ; surtout depuis qu’ils ont muré les fenêtres avec des grilles métalliques. Pire, depuis quelques semaines, les vandales se sont attaqués aux murs des pignons avec leurs bombes de peinture. Marc apprécie les tableaux de rue quand ils sont esthétiques, mais ces signatures monstrueusement agressives le dégoûtent. C’est probablement le signe que la fin est proche.

Malgré lui, cette perspective de démolition lui fait mal au cœur.

Ce soir, il rentre à pied et s’arrête devant la façade. Il en détaille chaque pierre puis sort son téléphone portable et la prend en photo, sans savoir pourquoi. Cela lui semble indispensable de garder le souvenir de cette maison avant sa disparition.

  • C’est idiot grommelle-t-il en glissant son portable dans sa poche avant de s’éloigner à grands pas.
  • Dans la vie, si on ne faisait que ce qui est intelligent, répond une voix de garçon derrière lui.

Il se retourne pour voir à qui appartient cette voix moqueuse, mais il n’y a personne. Il revient sur ses pas mais il n’y a personne au coin de la rue non plus. Il se tourne vers la maison comme pour la prendre à témoin. La nuit commence à tomber. Les réverbères s’éclairent, se reflétant sur les grillages des fenêtres. Un léger mouvement attire le regard de Marc vers la fenêtre du deuxième étage. Une ombre créée par le reflet des nuages, pense-t-il. Pour mieux la voir, il recule de deux pas jusqu’au bord du trottoir au moment où une camionnette bariolée passe à toute vitesse sur la chaussée. Le chauffard klaxonne impatiemment, tandis que quelqu’un crie « attention« . Marc sursaute, c’est la même voix dont il ne peut définir la provenance. Elle semble sortir de son propre crâne, comme si son instinct de survie lui parlait distinctement, comme s’il était habité. C’est une sensation très désagréable. Marc se demande s’il ne devient pas fou.

Il décide de rentrer et de se coucher. Il a besoin de repos. Il jette un dernier regard agacé à la maison avant de s’éloigner. Il la rend responsable de son humeur maussade comme si elle s’était moqué de lui.

  • Décidément j’ai perdu tout sens commun, pense-t-il en hochant la tête. Comment une maison pourrait-elle être responsable de quoi que ce soit. J’ai vraiment besoin de repos.
  • Certains lieux sont chargés de mémoire, et ne se laissent pas oublier, prononce la voix à l’intérieur de son crâne. Inutile de se boucher les oreilles. Les secrets finissent toujours par se dévoiler.

Marc se retourne et même s’il ne voit rien dans la rue sombre, il sort son téléphone et prend une dernière photo avant de rentrer chez lui en courant. Curieusement, il sent qu’il devait le faire et cela l’apaise. En rentrant, il se couche la tête vie et s’endort aussitôt, épuisé.

***

Le lendemain au réveil, sa première pensée le ramène aux évènements de la veille. Il sort son portable et fait défiler les photos qu’il a pris de la maison. La dernière est particulièrement sombre, sauf la fenêtre du second d’où il émane une sorte de halo. Marc tente d’agrandir l’image mais elle est si floue que cela n’apporte rien. Il modifie les réglages, augmente la luminosité et le contraste, réduit les ombres et focalise sur le vasistas qui l’intéresse.

Un visage apparaît dans une sorte de halo blanc, comme s’il était éclairé par la flamme d’une bougie située au-dessus de lui. C’est le visage émacié d’un enfant brun, au regard triste. Une ombre lui barre le front, une sorte de cicatrice ou d’hématome…

Il faut qu’il en ait le cœur net. Il prend sa veste, y glisse son portable et reprend la direction de la maison. La rue est barrée par un ballet d’engins de chantiers. Il se glisse parmi les badauds. Deux énormes pelles mécaniques ont été installées, bras mécaniques levés vers le ciel. Les ouvriers du chantier de démolition se mettent en place, déviant la circulation vers la rue voisine. Marc avance sur le trottoir d’en face, les piétons étant interdits sur le chantier. Il lève machinalement les yeux vers le vasistas. Il n’y a personne.

Il reporte son attention sur le chef de chantier qui donne des ordres à son équipe à grand renfort de gestes.

  • Cette fois, les dés sont jetés, dit la voix dans sa tête.

Marc sursaute. Avant même de le voir, il sait qu’il est là, il lève les yeux vers le vasistas où l’enfant triste lui fait un geste désabusé de la main. Marc hurle aux ouvriers de s’arrêter. Il traverse en courant et empoigne le bras du chef de chantier en lui montrant la fenêtre. L’autre le prend pour un fou, il suit la direction indiquée par Marc mais ne voit rien. Marc s’énerve, mais rien n’y fait. Après quelques minutes de dialogue de sourds, le chef de chantier finit par appeler la police. Ils sont là rapidement et interrogent Marc qui leur explique ses craintes en leur montrant la photo prise la veille. Il lui demande d’arrêter le chantier jusqu’à ce que l’enfant soit évacué de la maison et insiste tant que le policier finit par en référer à sa hiérarchie. Les ouvriers commencent à s’impatienter tandis que les badauds s’interrogent. Plusieurs minutes plus tard, le commissaire arrive, Marc soulagé par son attitude clame et attentive, lui explique toute l’histoire. Le commissaire l’écoute en silence, puis lève les yeux vers la fenêtre incriminée au moment où un nuage étend son ombre sur la maison.

underground 7.2

Il hoche la tête puis demande au chef de chantier de l’aider à fracturer la porte et à Marc de les accompagner. Celui-ci rougissant, les suit un peu tremblant, se demandant ce qui lui a pris de se mêler de cette histoire.

Ils pénètrent dans la maison. Une odeur de moisi imprègne les murs. Dans la pénombre, le silence emplit tout l’espace, aussi épais que la poussière qu’ils soulèvent de leurs pas. Ils suffoquent. L’atmosphère est si lourde que Marc ne peut s’empêcher de trembler. Il interroge du regard le commissaire. Le chef de chantier reste sur le pas de la porte, craintif. Le commissaire lui fait signe de le suivre et s’engage dans l’escalier de bois. Les marches craquent, ils montent précautionneusement, craignant qu’elles ne se brisent sous leurs poids. Tout en montant au second étage, il explique que la dernière fois qu’il est venu ici, il y a vingt ans, il enquêtait sur la disparition d’un jeune garçon qui était en pension dans cette famille, placé par la DASS. Ils n’avaient jamais retrouvé l’enfant et cette affaire n’avait jamais cessé de le hanter depuis. En prononçant ces paroles, il a les larmes aux yeux et Marc ne peut s’empêcher de poser sa main sur son bras en disant :

  • La vérité finit souvent par se montrer avec de la patience.

Il ne sait pourquoi il a dit cela, lorsque la voix lui répond :

  • Rien ne vaut la vérité, même si elle fait mal.

Le commissaire se retourne, interdit, cherchant l’origine de la voix. Marc soulagé, comprend qu’il n’est pas le seul à l’avoir perçue. Il hoche la tête et indique aux deux hommes une porte vermoulue d’où la voix semble être venue.

  • Il me semble qu’il faut entrer là.
  • Vous avez raison, entrons là, répond le commissaire.

La pièce est petite à l’image de la seule fenêtre que Marc reconnaît comme étant celle où il a vu le visage de l’enfant apparaître la veille au soir. Ils avancent sur le parquet qui craque comme les feuilles d’automne dans un sous-bois. Marc trébuche sur une latte qui dépasse et tente de se rattraper en faisant un pas en avant, mais tombe lourdement sur le sol en brisant trois lames de bois. Le commissaire se précipite pour l’aider à se relever mais le parquet craque sous son poids et il s’enfonce de plusieurs centimètres. Ils n’osent plus bouger de peur de passer à travers le plafond du premier.

Le chef de chantier resté prudemment sur seuil de la chambre, pousse un cri en montrant d’une main tremblante un manche de bois qui dépasse de la lame de parquet brisée. Le commissaire se relève, soulève les deux lattes qui l’ont fait tomber, découvrant une petite cavité creusée sous le plancher. Il fait signe à Marc de l’aider à dégager le parquet. Les deux hommes travaillent en silence, échangeant des regards inquiets. Quelques secondes suffisent à dégager l’endroit. Ils se redressent, les mains tremblantes, la gorge nouée.

Au fond de la cavité, git un petit squelette, les bras et les jambes repliées en position fœtale. Au milieu de ce qui formait l’abdomen de l’enfant, un nounours râpé est niché. Le crâne est fendu au niveau du front par une hache rouillée dont le manche dépasse de la cavité.

Les deux hommes se regardent en silence, laissant couler leurs larmes, lorsque la petite voix s’élève du coin de la pièce :

  • Finalement, c’est une très belle journée, dit-elle en partant d’un éclat de rire plus léger que le cristal. C’est ma plus belle journée, depuis bien longtemps.

Texte et Photo M. Christine Grimard
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