Le blog des Cosaques sans frontières est en vacances d’été jusqu’au début de septembre.

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cosaque free time

Aujourd’hui, le vieux Cosaque se retire dans ses caves jusqu’à septembre 2017 . Bien qu’il soit en seconde retraite, d’autres choses à faire demandent sa concentration maximale dans les mois à venir.

C’est un bon moment pour regarder en arrière.

Ce blog coopératif, commencé  il y a quatre ans, a eu un succès inattendu. Quelque 30 écrivains ont contribué en y publiant presque 900 textes, dont la moitié était écrit par mes quatre auteurs de la première heure : 151 textes par Brigitte Celerier, 189 par Anna Jouy, 71 par Anh Mat et 66 par Christine Zottele.

Mes remerciements sincères à tous !

Pendant les prochains mois, il sera toujours possible de m’envoyer de nouveaux textes. Ils seront gardés en portefeuille pour publication après la rentrée littéraire.

Je vous souhaite de belles vacances.

Jan Doets, éditeur

Dessin : Anna Jouy
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le long du sentier

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Le long du sentier

 

le long du sentier suivre des yeux sur la mousse

les traces devant laissées par tes deux sandales

nuages blancs autour de ce lieu paisible

herbes folles partout devant ton portail

pluie fine sur la couleur foncée des pins

au sommet de la montagne la source

fleurs et reflets dans la clarté de l’eau

avec Chang on finit d’oublier les mots

 
Liu Chang ching 劉長卿 (709-786)

Liu Chang ching occupait des fonctions très importantes dans sa Cité. Il s’est toujours amusé des prétentions de vérité de la part des philosophies de l’instant. Son caractère droit franc et direct lui coûta deux exils. Il finit par se retirer pour vivre loin de la promptitude de certains suffisants avec le vrai.

Transcription et photo : l’apatride
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Simon par Léo

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Simon était mon frère, Simon était mon ami. Il n’y avait qu’avec lui que je n’avais pas besoin de mentir, parce que je sentais que lui non plus, il ne mentait pas. Dans les sales moments, et ils furent nombreux ces quinze dernières années, on s’est épaulés. On s’est donnés mutuellement du courage. L’amitié est une grande aventure. J’ai fait sa connaissance à la fac, et ce fut le début d’années lumineuses. J’ai très vite senti que j’avais trouvé en lui l’ami véritable. Le monde ressemblait un peu moins à un désert grâce à Simon. Je me souviens qu’au début je m’étonnais de notre si grande complicité. On était comme issus de la même matrice. Dès qu’on se retrouvait, on se rendait meilleurs l’un l’autre. On avait plus d’esprit. Les soirs d’hiver, dans la pénombre de ton studio, on savait mieux écouter, mieux rêver et mieux vivre.

Tu ne ris plus. Ton fantôme immobile dans un coin de la pièce, les traits fatigués de ton visage au bord de la nuit. Comment faire revenir l’euphorie du début ?

On avait vingt ans et le temps s’ouvrait pour nous. On partageait les mêmes illusions. La même colère aussi. On se doutait bien des gouffres à venir, mais en attendant, dans cette période de déliquescence avancée, le bordel de nos vies nous procurait une joie insolente. Pour nous, la marée était haute. On avait le même appétit. On voulait tout, on était curieux de tout. Le temps passait vite, fallait se dépêcher de vivre. Les choses avaient plus de prix que maintenant : les musiques, les ciels d’été, certains visages. On avait des envies de vertiges, alors on poussait la machine jusqu’à ses limites. On marchait dans la rue pendant des heures, c’était souvent la nuit. On préférait toujours sortir que rentrer. Affamés de découvertes, il nous fallait le dehors, le naissant. C’était une quête d’intensité pour accroître la vie. Dans les cafés, dans les bars et jusqu’aux rues fantômes des villes nouvelles, l’air était pour nous chargé d’électricité.

On rêvait de littérature plus grande que la littérature. Les plus belles découvertes étaient faites par hasard. On butinait les livres qui nous tombaient sous la main. On lisait avec une grande attention les premières phrases, et si ça nous semblait vivant, si on sentait que l’auteur avait quelque chose dans le ventre, on plongeait dedans pour la nuit. Chaque livre était une expérience nouvelle. On aimait quand le texte dérapait, quand il inquiétait nos certitudes.

Et la musique ? Ah, la musique… On l’écoutait fort. Elle envahissait tout l’espace. On découvrait avec ferveur les albums de Dylan, du Velvet, de Nick Drake, de Cohen… C’était l’époque des rééditions CD. Ça semblait incroyable, tant de merveilles à découvrir d’un seul coup. Rien n’égale la joie des premières découvertes. Dans le train regarder distraitement le paysage qui défile, tous les destins possibles.

Avec le temps, la dérision est devenue notre spécialité, le sarcasme notre mode d’expression habituel. Vers la fin des études, on a découvert les livres de Thomas Bernhard : Le Naufragé, Des arbres à abattre, Maîtres anciens. Le ridicule de tout nous sautait aux yeux. Dans les soirées entre amis, les autres commençaient à se méfier de nous. On gardait notre sourire en coin en toutes circonstances. La morgue qu’on affichait masquait mal notre difficulté à se sentir simplement hommes parmi les hommes. On se voulait différents de ceux qui nous entouraient. On se persuadait que nous, contrairement aux autres, on pouvait s’en tirer, qu’en tout cas on n’allait rien lâcher. Les poings durs comme la pierre, les yeux grands ouverts. On avait la sensation d’avoir trouvé un feu que les autres n’avaient pas. On se rêvait féroces, indomptables, ce qui nous rendait souvent arrogants. Par le regard, on voulait transfigurer les choses et les lieux. Embarqués volontaires dans le tumulte de la ville, on n’avait pas le temps d’avoir des doutes, et trop souvent on oubliait de se moquer de nous-mêmes. On trouvait nos corps étonnamment rapides. Ils marchaient vite, mangeaient vite, dansaient frénétiquement sur les sons de l’époque, étaient sensibles à la moindre variation de lumière.

On ne ressentait pas le besoin d’aller au cinéma. Ensemble c’était la vie pleinement vécue. Suffit de s’y abandonner comme on s’abandonne à l’être aimé, tu disais. Quelle faim d’expériences on avait alors ! On était prêts à se lancer dans n’importe quelle aventure insolite, quitte à y laisser des plumes. Après une journée passée à longer les canaux, à explorer les marges de la ville, les friches, fallait encore qu’on s’appelle pour se raconter la dernière blague qui nous était passée par la tête dans le métro du retour. C’était une ivresse. On s’appelait à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. N’importe quelle excuse était bonne pour discuter ensemble encore. Nos longues conversations s’étiraient jusque tard dans la nuit. Le contact direct avec le monde nourrissait notre imaginaire. Nos souvenirs variaient selon le jour et l’heure. C’était des édifices bringuebalants construits pour l’occasion. A partir des situations vécues, on inventait des histoires délirantes. Tout était prétexte à rire. La langue, on la métamorphosait à l’envi. On aimait particulièrement détourner les concepts creux et les expressions toutes faites qui masquent si bien le réel. Pendant des heures, on parlait aussi des musiques et des lectures qui nous changeaient. On cherchait les mots justes, on tournait autour de la chose très simple impossible à nommer. Nos silences étaient emplis de tout le passé et de tout l’avenir. Sans s’en rendre compte, on s’éloignait du bord, et on naviguait comme ça, au large, jusqu’au lever du jour. À force de complicité, je crois qu’ensemble on a entr’aperçu une part d’invisible. Les lueurs infimes qui nous tenaient debout, les mots qu’on lançait dans la nuit. À force d’attendre les coïncidences, d’être à la recherche d’indices, de croire aux présages, d’étranges correspondances apparaissaient. Le moindre événement qui surgissait était interprété comme signe du destin. On aimait se fabriquer des rêves toujours nouveaux. Et pourquoi on serait pas chasseurs d’épaves, violonistes punks ou vidéastes d’avant-garde ? Nos mains peignaient, grattaient des cordes, tambourinaient. On faisait tout pour que les fantaisies du moment deviennent réalité. Le vieux monde figé allait s’écrouler bientôt, on en était persuadés, et l’on se sentait assez forts pour s’inventer nos propres mythes. Les mers à traverser, le large sillon du cargo derrière toi, l’aveuglante clarté du soleil d’Afrique, l’air brûlant dans les poumons. On ne doutait pas que nous aussi, à la suite de nos glorieux aînés, on allait accomplir de grandes choses.

Tu disais : Y a pas de hasard. Je te répondais : Chaque pièce du puzzle trouvera sa place. Et puis on s’est rendu compte que la vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas. Cette phrase de Muriel Brown dans « Les Deux Anglaises et le Continent » nous a tous les deux marqués. Hier, alors qu’on prenait un verre à la Taverne du Combat, le bar de notre jeunesse, tu m’as dit : Devine ce qui m’est arrivé la semaine dernière ? Je t’ai demandé quoi, et tu m’as répondu, avec ton sourire forcé que je connais trop bien, ce sourire qui te crispe le coin de la figure : Rien, bien sûr, il ne m’est rien arrivé, comme d’habitude… Ça résume assez bien les conversations qu’on a tous les deux à présent. On ne se parle plus que du bout des lèvres. On en est arrivés à une telle dose d’hypocrisie toi et moi. Pour éviter les trop longs silences, je t’ai détaillé notre prochain voyage avec Sarah à Zanzibar. Au moment de se quitter, tu m’as regardé avec les yeux d’assassin de l’ancien ami. Je sais ce que tu penses de mes vacances de cartes postales, de ma vie parfaitement lisse. Une pièce tragique où il ne se passe rien. L’horizon qui n’avance pas. Regards éteints et phrases usées. On rêve d’un temps pulvérisé. Demain, nous aurons quarante ans, et nous durons. T’as raison, vieux frère, depuis combien de temps ne nous est-il plus rien arrivé d’intéressant ? C’est comme si on avait dessaoulé de nos vingt ans. On croit vivre mais il n’y a plus l’ivresse. Ce qu’on n’arrive plus à nommer. Ce qui devait nous sauver, qu’on a quelquefois ressenti, et qui a été perdu en route. Les échos d’un morceau de nuit, les fragiles bonheurs partagés, nos paradis.

A partir de quand le lent éloignement a commencé ? Les liens qui semblaient remonter à très loin sont rompus à présent. Il n’y a pas eu d’éclats de voix entre nous. Notre amitié, la part la plus précieuse de nos vies, a agonisé en silence. Tu es devenu pour moi presqu’un étranger, Simon. Le masque que tu portes, le masque que je porte. Quel morceau de ciel pour nous redonner le souffle ? On tente de poursuivre qui on était alors, mais l’élan vital s’est éteint. Je songe à toutes les fois où l’on a ri ensemble, à toutes les fois où l’on était ivres sans avoir bu une goutte d’alcool. Le bonheur et la complicité passent comme une ombre. Par-dessus bord les instants, les étincelles. Par-dessus bord les élans comme des miracles ténus. T’as vu la poussière sur nos visages ? Et le désert dans nos têtes ? Nos héros fantômes sont tombés les uns après les autres. Maintenant on doute. On doute de tout, de nos mains qui ne savent plus créer, de nos jambes qui devaient nous porter si loin. Manger, dormir, travailler : on s’est fait robots nous aussi, comme ceux dont on se moquait autrefois. Notre pensée est devenue friable. On ne sait plus quoi dire. On a peur de souffrir. C’est la rage qui est partie. La gueule de bois au petit matin. Nos pas inachevés. Il est où le chemin qu’on empruntait ? On essaie de s’intéresser à cette vie, mais on n’y arrive plus vraiment. On finit par ressentir un léger écœurement à voir le spectacle se poursuivre dans toute sa splendeur, avec nous englués dedans. Comme avant, on aimerait jouer à côté de la scène, faire comme si. Comme si on avait encore du courage, comme si on pouvait changer le monde avec désinvolture, mais non, on n’y croit plus. Qu’est-ce qui s’est écroulé en nous ? Tout est devenu sec et vide à l’intérieur. On a perdu de vue les personnages qu’on s’inventait. Nos masques blafards, brûlez. Nos corps dociles, brûlez. Brûlez en secret, brûlez jusqu’à l’os. Nos visages sont de sortie ce soir.

Un jour, bientôt peut-être, on s’affranchira de ce qui nous emprisonne. Les chaînes qu’on s’est mises aux pieds, on les brisera d’un seul coup. Tu verras, ce sera comme un retour de flamme. On se saoulera, on dansera, on hurlera pour faire vaciller la mort. Un jour, bientôt peut-être, on retrouvera la combustion d’avant.

Pendant de  Léo par Simon , du 7 avril 2017

Texte : Gwen Denieul

Blast 4

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Nous voici intranquilles
Devenus des cibles
On dit ça
On a raison de le dire
On a raison de le craindre.

Nous voilà  de fer et de marbre.

Nous voilà espèce d’objets entrés dans une nuit vacillante. Illusion engouffrée dans nos défaites. Cet ordre solitaire où la conscience des autres se confond avec leur destruction. Et rien ne trouble cet élan.

Nous voici intranquilles, rattrapés à nouveau par la vague. Cette vague charriant de pauvres fragments ordinaires décomposés par les courants mauvais, infiniment noirs, refoulés dans l’incidence, pour composer cette étrange modernité pleine de lieux défunts, d’effacements impossible à restaurer.

Cette hébétude traversée par le cauchemar supposé du blasphème.

Mais ce monde ne peut devenir  une messe noire. Un simple dérèglement, cette visée dernière. Il faut le relever. Lui et toutes ses mémoires enfouies.

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Texte et photos : Yan Kouton

Au bord du fleuve

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au bord du fleuve

Ce serait aux premiers siècles de l’empire romain, une ville de la Narbonnaise, pas aussi importante qu’Arles ou Narbonne bien sûr, mais une petite capitale, sur la route qui allait vers le nord, par la Durance et le Rhône. Ce serait quand Auenion, la ville du fleuve ou du vent violent, l’emporion massaliote devient Avenio, quand le Rhône coulait sur ma rue et que les grandes arcades qui courent sous les maisons de la petite Fustrerie soutenaient le forum avant la dégringolade vers le fleuve, quand la cité des Cavares grandissait sous le rocher, que ses rues étaient pavées…

mais c’était

froide boue

et herbe sale

là où se tenait

la fille

tous ces jours

d’attente

au bord du fleuve

Venait avec son père

tenaient échoppe

pour équipages

Elle était souriante

et sage

serviable

parlant peu

à ceux des grands pontones

en long voyage

leur servait

viandes et brouets

pendant que

pour compléter leur charge

le père

leur vendait huile

goutteuse

du pays

dans des amphores

et pour la ville

leur achetait vin

de Lugdunum en tonneaux

Elle obéissait

mais se languissait

taiseuse elle guettait

parce que

devait revenir

la lintre

et son grand ami

qui était beau et gentil

qui venait livrer huile

acheter tonneaux de vin

et la marier.

Si longtemps qu’était prête

Ses parents l’embrasseraient

et elle partirait

au fil de la Durance

la sauvage Durance

vers le bord où attendait

un grand chariot

Avait peur un peu

c’était l’inconnu

Ils continueraient

vers Cabrières

Avait peur un peu

oui malgré l’ami

de ces gens

et surtout du vieux

du riche

du patron.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier
d’après un relief gaulois du Musée Lapidaire d’Avignon, reste, trouvé à Cabrières d’Aigues, d’un monument funéraire érigé à la mémoire d’un riche marchand de vin ou d’huile.

L’effet Perrier

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aqua

Je devrais commencer. Il doit bien y avoir un début. En fait, ce n’est pas sûr. Je suppose que ça commence. Il faut faire un pas. Mais n’y suis-je pas déjà? Cette impression à chaque fois d’ouvrir les yeux sur quelque chose de neuf alors qu’il ne s’agit que de sortir des absences. On m’a dit. Moi j’ai perdu le fil. J’entre dans une vie. On me rappelle que c’est la mienne. Je n’en suis pas certain. Bien que parfois, je crois que oui, en effet.

Il n’y a que moi que je sache. C’est moi, de cela je ne doute pas. Pas encore. Le reste n’est pas certifié mais jamais encore je n’ai songé à m’assurer n’avoir pas changé de corps. Jusqu’à ce jour, je suis moi, habillé de la même chair et du même visage. Je me reconnais. Mais la vie, ma vie, c’est autre chose.

Ce n’est pas que ça a commencé, un jour. C’est sans doute pourtant ce qui est arrivé. Il y a eu un début. Un point de naissance. Comme la rivière a une source, un endroit d’où sortir. Elle naît mais d’où arrive-t-elle pour perler comme ça à la surface de la terre? Et bien sûr alors on pense à la pluie et à la mer et puis on remonte le courant et nous y revoilà. Alors on pense que non, rien ne naît. Tout semble exister. Et cet état aussi. Qui se rend visible par moments et puis se dissout et disparaît. Plus personne ne sait alors dans quelle mesure c’est nouveau ou simplement si cela a échappé quelque temps à notre perception avant de revenir clairement.

Ma tête se met à bourdonner. C’est lancinant, c’est de l’archet sur le nerf, mais rien de fort. Je n’y fais pas attention d’abord. Je poursuis avec ce fond presque inaudible qui semble ensuite monter. Alors j’entre dans les épaisseurs de chaque vision. Je pénètre des strates qui modulent le paysage, les visages et les sons. Je perds pied et lentement dans un inextricable mystère, je m’enivre. Et l’ivresse toute entière démonte les couleurs et les gens et arrache un à un les savoirs de ma tête. Je ne sais plus. Lentement je suis vide, et ce que je fais se défait, et ce je dis se tait, et ce que je songe, s’efface. Je vis quelques instants en apesanteur. En apesanteur humaine. Ce qui n’a rien à voir avec la gravité mais qui est une forme d’excavation de la conscience. Je file comme une nourriture, je change de consistance et d’état. Alors je commence une autre vie, une autre année, une autre heure. Je recommence tout.

Les premiers temps je revenais, vite. Tout était fugace, rapide. C’était presque pas.

Je prenais l’ascenseur et soudain, quelque chose libérait dans mes poumons une bulle d’air qui montait elle aussi et semblait éclater. Alors je sentais comme un craquement silencieux, comme si le corps une fraction de seconde avait une béance inattendue. Je songeais souvent alors à quelque chose de marin, une méduse ou un de ces vers ouvrant soudain la bouche sous l’eau laissant s’échapper une bulle. Quelque chose montait alors vers ma gorge, vite et toute ma cage thoracique s’ouvrait le temps d’un éclair pour la laisser passer. Ensuite j’étais noyé dans l’air, une sorte de flottaison microscopique. J’étais dans l’eau de l’air. Autant ça m’effrayait un peu, autant cette sensation de mollir et de tournis me charmait. Un instant j’étais sans poids, bulle moi-même, cosmonaute d’un misérable Otis élévateur. Étrangement c’était souvent dans des situations brusques, qui me conduisaient vers autre part ou mettaient fin à une activité monocorde et harassante, que ça arrivait. Je pensais je vais tomber et je m’en réjouissais. Je me sentais défaillir, je chancelais. Mais tout cela était intérieur. Le corps restait droit, le geste se finissait naturellement. Seul l’esprit s’effondrait un instant ou plutôt se soulevait, décollant de ma chair. Cette impression ensuite me quittait et je restais à la fois heureux d’être toujours debout et inquiet de ce bien-être inattendu qui me quittait si vite et radicalement.

Texte et dessin : Anna Jouy

Un coin de feuillage

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pour les cosaques - un coin de feuillage. jpg

Un jardin pour rêver,
enclos dans la ville
un lieu de passage
mais un peu à l’écart,
un désordre ordonné,
un coin de feuillage
écrin vert sombre pour
hautes hampes fleuries,
plantes civilisées,
plantes domestiques,
il suffit de s’assoir
blottie dans leur ombre
et de laisser flotter
son imagination
et pour cela l’impair

Un coin de jungle
la chaleur près du fleuve
la pourriture.
Des bruits qui rodent
pause dans la clairière
la saveur d’un fruit.
Un règne d’odeur
étourdissement fade
l’idée d’une peur.
Mais envoutement
les yeux et sens en éveil
toute la beauté
Le soleil filtré
par la coquille verte
en cette moiteur

mais bien entendu sais
que rien de cela n’est

juste un moment calme
une pause du jour.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 15 (fin) : Ligature du tendre

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anna

La porte de la chambre, dans ce début de nuit va s’ouvrir. Il y a vraiment des heures frappantes. Elle attend que la mère vienne et l’embrasse. Parce que c’est nécessaire, parce qu’elle a besoin de l’entendre lui dire «Dors, je t’attends, je serai là au réveil. Tu peux te reposer, je veille, je t’embrasse et tu le sens bien, que je serai là et que ça m’importe que tu ne t’en ailles pas dans la nuit sans le billet de retour». La mère ouvre la porte. Le sang a coulé, sa fille est désormais du camp des femmes et les femmes sont des êtres menaçants, mettant en danger la réputation des familles, par leur tenue, leur séduction. De leurs appâts. La mère n’aime pas être une femme; elle est, depuis toujours sans doute, dans la honte sale d’en être. Sans doute est-elle effrayée de devoir désormais garantir au monde que cette fille qui est la sienne ne gâchera rien dans le carré de pureté qui lui a été confié. Elle ouvre la porte. La fille tend les bras. Ce baiser si bon qu’elle désire encore plus ce soir, qui lui serait si utile à effacer la peur qu’elle vient de recevoir en héritage et qui coule entre ses cuisses. Ce baiser, qui chaque soir valide les jours et les range propres et heureux dans le tiroir de l’enfance, elle l’attend. La porte bâille, la mère regarde si la fille est couchée, bien ficelée dans sa tunique. Elle reste sur le seuil. «Bonne nuit, tu es trop grande pour un baiser maintenant». Et la porte claque. La mère vient de changer de camp. Elle reste de l’autre côté de la porte; elle n’entre pas, n’entrera jamais plus, par aucune porte. C’est la nuit qui l’embrasse, une nuit épaisse, celle qui réclamera des percées de lune, des soleils lointains, qui hurlera, chienne dans le rêve: l’enfance est finie.

Pendant des nuits encore sans comprendre avant qu’elle n’accepte. Comment faire autrement? Que dire si la porte est fermée, quand le cœur est loin dans des chambres inaccessibles qu’un peu de sang chargé d’obscène a cadenassées? Les nuits deviennent longues, l’œil ouvert, à suivre la trace lumineuse de quelques astres infiniment lointains. Les nuits sans sommeil incrustant en elle une fatigue triste et muette. Parfois elle entend derrière le mur de la pièce, le père qui pleure. Elle ne sait pourquoi, mais ce bruit instille en elle l’angoisse qu’il y a à vivre désormais.

FIN

Texte : Anna Jouy.
Ce texte est le final d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : 
L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy