Là où la vie patiente 11 : Rituel

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L’histoire, on la lui réclame. Ne pas s’endormir sans qu’elle raconte. Il faut parler le soir, quand vient l’heure de quitter ce monde clair pour cet autre, que personne ne peut apercevoir ou comprendre et où chacun s’en va solitaire et démuni. Il faut qu’elle raconte, qu’elle se raconte. Comme si l’histoire pouvait tresser un pont acceptable entre les fables de la lumière et celles de la nuit. Comme s’il fallait cet entre-deux de mots inventés et murmurés, entre les lucides devoirs du jour et les inquiétantes libertés du rêve, pour qu’on ose s’y abandonner. Dans le lit, ouvrir les yeux de l’intérieur, ceux qui percent le sombre de la chambre et y voir passer des gens, des êtres formidables, magnifiques, des paysages, de la vie qui blesse beaucoup et puis enfin de la vie qui rend heureux. De l’amour toujours… Bien sûr qu’ils sont pour elle, ces hommes, ces preux, ces héros qui surgissent du plafond. Bien sûr qu’ils l’attendent et qu’ils sont secrets et qu’ils ont besoin d’elle, que depuis longtemps ils la cherchent et que rien, ni personne n’ont réussi à les satisfaire, jusqu’à ce moment de l’histoire où elle apparait enfin. Elle, qu’on choisit, qui est mieux qu’un trésor, mieux que la beauté, meilleure puisque ce qu’elle cache est infiniment précieux et important. Et les derniers mots de l’histoire, les garder toujours entre ses dents, ne jamais les dire. Car ce qui doit advenir est inavouable et que s’il lui venait le malheur de le prononcer, il y aurait quelqu’un pour le saccager.

Nourrir ainsi la nuit de fables, de fiancés disparus, de chaumières tristes, d’animaux abandonnés ou malades. Nourrir ainsi la nuit d’attentes qui se lamentent, de l’espérance d’un temps qui passe vite. Détailler l’énigme en épisodes macabres ou pesants. Et puis, soudain déchirer le voile qui grise le pays et les cœurs. Révéler un secret, faire surgir un coup de chance, trancher dans le malheur et faire éclore la joie, le bonheur, le repos enfin. Le même qui a attendu d’être livré dans l’histoire avant qu’elle ne s’endorme et se laisse ravir.

Et les jours reviennent et les nuits. L’univers est fait de devoirs à faire et de contes à inventer sans fin. Elle le sait déjà, la vie est meilleure quand c’est elle qui la dit. Elle le sait déjà, jamais ce ne sera à bonne hauteur du songe. Et plus elle grandit, plus il faut le soir, fendre le noir du plafond pour supporter ce qui déçoit et rend les heures lourdes et ennuyeuses. Jamais donc elle ne saura demeurer dans les mondes autres, toujours il est convenu qu’elle revienne. La tristesse est infiniment croissante; les histoires ne gagnent jamais contre les assauts du vivre ordinaire.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le dixième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy

BLAST 1

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Blast-1

La vérité c’est que le rêve d’un monde carburant à la fête, aux galeries marchandes et au cosmopolitisme effréné est en train de s’effondrer. Ça n’a pas fonctionné. Et comme n’importe quelle utopie, elle disparaît dans un bain de sang. Et une profonde mélancolie.

Parce qu’au fond, qui osera le dire ? C’était quand même vachement bien, et de toutes les utopies à la con celle-ci avait au moins le mérite de faire vraiment marrer.

Les grands idéologues de ce monde amphétamine, banquiers, méga-entrepreneurs, startupers se sont bien éclatés. Et les miettes de leurs festins retombaient sur nous comme des drogues sur-puissantes. Manger n’avait même plus d’importance. Seuls comptaient les déplacements frénétiques, les achats compulsifs, la mode et les métropoles.

Je suis sûr que l’on regrettera amèrement tout ça. L’obscurité qui s’annonce, cet affreux repli qui s’opère résonnent comme une foutue punition. Une mise au sec, une cure de désintox générale. Et la rehab c’est pas drôle. On en ressort en bonne santé mais un peu mort. Plus ennuyeux, terne. Mais ce n’est pas le plus grave.

Le plus grave ce sont les raisons qui ont précipité la fin de ce rêve. Car ces raisons-là expliquent également ce qui semble vouloir remplacer la grande éclate planétaire. Et ce qui vient ressemble au souffle d’une explosion mondiale.

 

Texte et photo : Yan Kouton
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Brienne 4- Les conversations silencieuses (2/2)

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Banc, poubelle.

La poubelle, érigée à la naissance de l’escarpement, d’une couleur anthracite, est composée d’une curieuse matière ondulée dont je peine à identifier la substance sans aucun doute composite. Bien que je fréquente quotidiennement ce meuble, je reste encore circonspect quant à une éventuelle qualification de l’impression qu’il me procure. Certes il me rebute au premier regard – et la répétition quotidienne ne semble pouvoir épuiser cette émotion à quoi tient la nature singulière, précisément, de ce premier regard –, parce qu’il saute aux yeux à quel point son aspect de bibendum d’industrie ne s’harmonise pas avec la facture lente et artisanale du mur de briques mais, aussitôt, pour ce même motif qui m’a vu le rejeter, je commence d’apprécier la saveur quelque peu grotesque, pour autant qu’un goût puisse être tel, qu’il prête à mon usage du lieu, à la suite de quoi j’adhère sans délais à sa présence, me repais des différentes révélations que son incongruité provoque par contraste et affinité avec son environnement : le mur de briques rehaussé au rang de grand témoin du passé telle la fortification de Hadrien aux confins de l’Empire, le jonchement des feuilles mortes et les brulures des jeunes orties rendus à la rigueur picturale d’un pointillisme, à moins que ce ne soit d’un dripping, le banc robuste et fonctionnel donné comme manifestation d’un pragmatisme bienveillant et, enfin, le distributeur de sachets, ce grand échalas idéaliste, le complice, l’ami sur qui compter, avec qui faire la paire et briser la solitude – et je rends hommage à la hardiesse et au panache du personnel municipal en charge de l’ameublement des rives du Canal. Cependant, aussitôt, sous l’emprise d’un retour de ma première impression négative, il me semble que cette poubelle est simplement odieuse et que, par conséquent, elle ne mérite pas que je m’attarde à la considérer. Pour autant, par un phénomène propre à mon esprit incertain, lequel supporte et même implique dans ses mouvements les plus créatifs la coexistence des contraires, la poubelle n’en reste pas moins désirable en cela qu’elle demeure ce révélateur indispensable et précieux de l’environnement dans lequel elle est érigée. D’où ma difficulté à saisir mon sentiment écartelé dont la nature n’est pas d’être fixée sous un vocable, mais de vibrer sans cesse entre différentes significations.

Le banc, massif, sobre, différant en cela de ceux ouvragés, aux pieds graciles, qu’on peut observer dans certains jardins publics, m’émeut et, quant à lui, ne provoque pas du tout cette ambivalence de mon sentiment. Il est poignant, ce banc, en ce qu’il donne l’occasion de me réjouir par anticipation du désastre. Les trois planches dont il est fait me rappellent aux quatre autres entre lesquelles on me déposera pour me descendre à six pieds sous terre. D’une certaine façon, il manque ici une planche ; cette absence signifie qu’il n’est pas temps de trépasser. Je suis invité à m’asseoir et savourer les indices de ma présence là où, tôt ou tard, ceux qui restent allongeront ma dépouille, augmenteront le banc de la planche funeste. Dès lors, cette position assise, synonyme d’éveil, mais tout aussi bien la simple contemplation du banc, signifient une intensification dont bénéficie mon existence mise en rapport avec la mort prochaine : je ne suis pas simplement en vie : je suis encore en vie ; et, à bien y réfléchir, ne devrions-nous pas, à chaque fois, affirmer notre existence dans la perspective de ce bientôt plus ?

Le distributeur de sachets, fixé sur un poteau, est composé, de bas en haut, du dit distributeur flanqué d’une notice explicative rédigée à l’aide de quatre pictogrammes ; d’un panneau informatif reprenant les pictogrammes auxquels sont joints un slogan (″Ensemble, préservons nos espaces de vie″), un dessin de chien – très influencé par Roba –, un remerciement à l’attention de ceux qui ramassent, formulé par le chien en question dans une bulle de bande dessinée, le logo de Toulouse Métropole, le logo d’un certain défi propreté avec l’adresse du site dédié et, enfin, la fonction de l’objet, limpide, certaine : DISTRIBUTEUR DE SACHETS ; surplombant le tout, une œuvre curieuse, mi sculpture, mi logo, montre un chien blanc vu de profil, dessiné très simplement, dans l’esprit d’un pictogramme, inséré dans un ovale noir, lequel rappelle sans équivoque la forme d’un œil. Jusqu’à ce que j’en rédige la description, cet agencement de signes avait ma sympathie. J’y voyais, sa silhouette longiligne aidant, un Don Quichotte de la salubrité, parti en guerre contre les déjections canines sinistrement abandonnées sur la jonchée publique jouxtant le canal, un chevalier dérisoire obsédé par la littérature des brochures municipales concernant cette énigmatique quête nommée défi propreté ; je ne me privais pas d’envisager la poubelle râblée comme possible Sancho Panza et, pourquoi pas, le banc comme Rossinante, quoi qu’il fût un peu trop imposant pour ce rôle. Maintenant que mon regard se trouve transformé par l’exercice de l’écriture, je suis enclin à le considérer avec gravité et, disons-le tout net, à m’en inquiéter. J’y appréhende la présence diffuse, envahissante et normative d’un pouvoir qui, au prétexte de prendre soin de notre espace de vie, nous impose une conduite et requiert notre docilité jusque dans un registre particulièrement badin, ce qui, au demeurant, pourrait être, bien que désolant, relativement peu préjudiciable. Il en va autrement, il me semble, quand il s’agit de nous signifier que nous sommes chacun l’objet du regard d’un pouvoir panoptique. Cette intimidation, larvée dans un dispositif à l’esthétique enfantine désarmante, se manifeste évidemment dans la localité de cet œil en surplomb, sur la cornée duquel il est aisé de comprendre que se reflète le chien dont le maître soumis ramasse les crottes. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’être pourvu d’un esprit mal tourné pour discerner-là que les concepteurs de ce distributeur ont établi une méchante métonymie, selon laquelle l’animal et son maître sont confondus, de sorte que les promeneurs sont eux-mêmes considérés comme chiens serviles parqués dans l’œil totalisant du pouvoir. Il me semble discerner quelque chose de cette convivialité concentrationnaire que Pierre Legendre attribue à la société de ce temps. Ma réflexion paraît poussive peut-être, elle le serait sans aucun doute d’ailleurs s’il ne suffisait de lever la tête à n’importe quel coin de rue pour constater la pléthore des caméras qui nous filment sans discontinuer.

Ce ne sont pas cependant ces trois entités en tant que telles qui m’arrêtent ; bien qu’elles m’inspirent, comme j’ai essayé d’en faire état ci-dessus, elles ne sont pas en soi plus saisissantes que la mobylette gisant au fond du Canal sous le pont de l’avenue Paul Séjourné, que j’aperçois l’hiver quand les nuages diffusent la lumière penchée dans le froid, et amoindrissent ainsi les effets de miroir à la surface de l’eau, ou que les minuscules stalagmites qui, malgré les foulées innombrables des passants, se forment patiemment, mois après mois, année après année, à la surface du chemin sous le même pont.

Ce qui me saisit, c’est l’agencement harmonieux de ces trois meubles devant le mur de briques, dans lequel je ne peux jamais me restreindre de constater la même sorte d’équilibre à l’œuvre dans le retable de San Zaccaria de Giovanni Bellini. J’ai le sentiment de me trouver devant une abside, en présence d’une conversation silencieuse, dont les protagonistes seraient ces choses banales, bassement utilitaires, vouées au recueil des déchets, au ramassage des immondices, à l’accueil des rêveries redondantes que pelotonnent certains désœuvrés aux heures de bureau.

Ainsi, par une sorte d’inversion miraculeuse, ce n’est pas la peinture qui représente le réel, c’est, ici, un réel qui saisit la peinture et déporte en cet endroit l’épaisseur d’une signification irréductible à l’exercice de la langue. Par l’entremise de mon regard incertain, heureusement incertain, flottant si heureusement, le réel capture la mimesis bellinienne, déplace l’art silencieux du vieux maître vénitien pour le loger en contrebas du pont du boulevard Maréchal Leclerc. Chargé de cette densité d’une présence saturée d’un mystère venu de loin dans l’histoire et la géographie, ce lieu ramasse, emporte et concentre la réalité du Canal de Brienne, à la manière peut-être d’un trou noir absorbant les objets qui traversent son champ d’attraction, et la restitue sous la forme d’une cavité infiniment creusée, infiniment ouverte, non pas dans les termes usuels d’une profondeur spatiale, mais dans ceux, à proprement parlé, d’une vue de l’esprit.

Le Canal, dès lors transmutée dans l’ordre d’une esthétique visant à indexer, sinon à révéler, ce qui ne peut se dire, se trouve être, en ses composants nombreux, hétérogènes, familiers, la matière d’une révélation dont l’objet ne saurait en finir de venir au jour dans un clair-obscur scintillant.

Texte et photo : Julien Boutonnier
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Le guetteur

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pour les cosaques - le guetteur

Il y avait eu là, en des temps anciens, un fort en bois, puis en pierres, construit à l’instinct, repris avec début de science.

Et quand il était devenu parfait, il avait commencé à être déserté, n’étant plus vraiment utile, car la paix était venue se glisser peu à peu sur ce coin de terre, avec le goût d’une autre vie bonne que celle des grandes chevauchées et pillages.

Le seigneur, le comte, avait fait décorer son logis dans ce qui était maintenant nommé château, et l’avait rempli de mobilier, d’objets raffinés, et de bizarres merveilles venues de pays lointains.

Et puis s’était lassé des murs rudes malgré les tapisseries, les portes décorées, et il avait fait construire une demeure au bas de la butte, près de la rivière. Il y menait goutteuse et fière vie, y consacrait tant de ressources que plus n’avait de quoi entretenir une garnison devenue inutile.

Quand, plusieurs siècles, plus tard, ses lointains descendants prirent la route de l’exil, chassés par une fièvre populaire, il ne restait plus dans la petite forteresse mal entretenue qu’un vieux soldat, y traînant ses bottes effondrées et une vieille veste d’uniforme aux galons ternis, fort bon homme et bon chasseur, très ami aussi des paysans qui braconnaient sur les terres qu’il était plus ou moins sensé garder. Il vivait là avec sa jeune femme, une fille d’un pays étranger, rieuse, gracieuse et avenante, sans que jamais ne soit mise en doute sa sagesse.

Mais un matin, un garçon monté de la grosse ferme au coin du bois l’a trouvé mort sur le seuil de sa cave, un pistolet à côté de sa main… La femme, elle, avait disparu et jamais nouvelles d’elle ne sont venues. On jasa beaucoup, mais sans que les gens du coin ni les gendarmes n’arrivent à une conclusion. Et on ne pouvait la croire coupable, elle, parce que curieusement elle semblait bien l’aimer son vieux, lui être attachée. En tout cas nul ne la jamais revue.

Le fort abandonné servit de carrière et de repaire à des animaux, subit les attaques du vent, de la pluie et des plantes. Il n’en reste guère que le pan de muraille que vous voyez là haut au dessus du petit bois et surtout la grande tour carrée que des jeunes avaient entrepris de restaurer il y a quelques années, mais un jour on les a plus vus.

Il semble que ces pierres ne veulent plus d’humains depuis la mort du vieux soldat, c’est ce qu’on dit en riant, et peut-être pas en riant vraiment.

C’est une colonie de pigeons qui l’occupe, si je vous assure une colonie de pigeons, et la preuve c’est que chaque fois que je passe sous la tour il y en a un, perché sur un des créneaux, en train de guetter.

Texte et photo : Brigitte Celerier

Ho lan mon ami tu me dis adieu

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Ho lan

Ho lan mon ami tu me dis adieu

près de la source sur les sables

ton bol rempli d’un long périple
et tes pas

sur les fleurs tombées au bord du sentier

moi vagabond sans guide à traverser la vie

juste des écrits à l’espoir amer des louanges

chacun au bout du compte sur terre sans but

tel le nuage solitaire sans aucune demeure

Chia Tao 賈島 (779-843)

 

Transcription : l’apatride
Photo : Anh Mat
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Là où la vie patiente 10 : Leçon de lecture

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Sait-elle lire, cette petite fille? Elle trimballe des casseroles d’accents, des façons de faire chanter la voix qui font ricaner. Elle est de la campagne. Qu’existe-t-il d’autre? Partout, où qu’elle regarde, c’est la nature, les champs, les fermes dispersées. Même air de terroir, même fluidité de la plaine. La cambrouse et ces torchons de manières rustres, la cambrouse et ces intonations qui patinent ou montent trop vite. Elle est de la campagne, c’est ce que les autres filles ont dit. Mais comment s’y faire, à leur ville. Ce n’est qu’un gros bourg. Une verrue sur le sol. Elle n’est pas d’ici. C’est le père qui lui a tout appris. Elle sait bien sûr. Elle sait compter, elle sait écrire, elle sait qui est Charles le Téméraire et Louis XI, les noms de pays tout autour. Elle sait bien sûr. Mais où donc se trouve la page 17 de la bible, ça, elle l’ignore. Elle ne sait pas. Les chiffres se dérobent soudain quand la voix âpre de cette institutrice vieille et si austère lui réclame d’ouvrir le livre à un endroit introuvable.

Le matin, il faut se lever tôt. Ça veut qu’elle aille prier avant toute chose. Il y a des heures pour faire ça. Dieu est pressé, insistant. Il réclame des enfants qu’ils viennent à genoux dans son église par n’importe quel temps, à l’aube bien sûr. Qu’ils aient ou non faim, qu’ils soient en sommeil ou en mauvais état de grâce. Ça veut des gosses pieuses, des images saintes, des fillettes qui obéissent sous la peur de la mort qu’entrainent des péchés qui fauchent, mystères foudroyants. Ça veut que leurs poches soient pleines de médailles et de chapelets. Ça veut que ça obéisse, que ces petites s’effondrent de trouille dans les confessionnaux et pissent de crainte le samedi quand l’école se termine, parce que le lendemain, elles devinent que Dieu l’immense, frappera à nouveau la semaine, à coups de missel dans l’allée des âmes perdues.

Mais dans la poche, elle garde aussi ce sou rond précieux qu’elle reçoit. Un peu de monnaie pour ce petit pain au cumin que sa mère troque avec elle contre un peu de piété. Odeur de sainteté, un pain moelleux et chaud pour acheter une âme propre à sa fille.

 

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le neuvième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy

Portraits de famille 3 : Julie

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Julie

Elle s’appelait Jeanne… On l’appelait Julie, de son deuxième prénom. Sa sœur aînée s’appelait Julie, on l’appelait Jeanne. Julie… Une grande femme blonde au regard vert, sévère, qui impressionnait enfants et petits-enfants. En ce début de XXe siècle – nous sommes en 1920 – Julie épouse Claude-Marie dont elle est tombée amoureuse après une autre histoire d’amour… (tandis que le cousin germain délaissé admirera durant des dizaines d’années – sous le regard exaspéré de sa femme – la photo qu’il avait conservée de Julie, accoudée à la margelle d’un puits…) Elle a un peu plus de vingt ans, pose délicatement la main sur l’épaule de celui qu’elle a finalement choisi. « Elle s’est mariée par amour, pas par obligation, enfin, je pense… », raconte Monette, 84 ans, la quatrième de ses cinq filles. Et elle le pense en effet, car Julie était si secrète que personne ne peut vraiment dire ce qu’elle a jamais ressenti… « Avec ma mère, nous n’avions pas beaucoup d’intimité », se souvient Laurence, la troisième fille, âgée de 86 ans.

Son mari employé aux chemins de fer quittera la Société à la suite d’un accident du travail – il en gardera une légère claudication – et se reconvertira dans l’agriculture. Julie ne vivra ainsi pas la vie qu’elle aurait souhaitée… Loin d’elle en se mariant avec un cheminot la perspective de trimer comme une fermière. C’est pourtant ce qui l’attend… Un mari devenu paysan, avant la naissance de leur première fille en 1921, très tôt donc dans leur vie de couple. Ils vivent à Volesvres, un hameau de Saône-et-Loire. Trois filles naîtront ici, dans cette petite ferme qui tourne le dos à celle des parents de Julie. Après Volesvres, ce sera Comblette, puis le Rogabodot, héritage parental. Claude-Marie est entretemps devenu « maquignon ». Il élève des veaux et les revend une fois adultes. On parlait de bestiaux, alors, « Sous ce nom l’on comprend les bêtes à cornes, les bêtes à laine, les cochons, les chèvres, les chevaux, etc. Les bestiaux sont la véritable richesse de l’agriculteur, car ils donnent, avec leurs produits abondants, le fumier, sans lequel la terre serait stérile et n’offrirait que de maigres récoltes. » (définition du Dictionnaire universel de Maurice Lachatre – 1865). A Julie la basse-cour avec les poules, les lapins, mais aussi les chèvres et les cochons. « La coutume voulait que les hommes fassent leur… trafic ! explique Laurence. La femme, elle, devait se débrouiller pour avoir son salaire. Ma mère avait des poules, des œufs, des fromages… » Ce n’est pas exactement le point de vue de Julie qui n’apprécie guère s’occuper de bêtes et ne pas en tirer profit. « Un jour, mon père a vendu les cochons sans lui donner un centime. A partir de là, elle a refusé de s’en occuper et ne l’a plus fait. Elle avait beaucoup de caractère ! » ajoute Simone.

            
Preuve de ce tempérament, cette autre anecdote quand une voisine vient à la ferme demander à Claude-Marie (parmi les rares habitants à posséder une voiture) de la conduire à la ville proche pour y faire quelques courses. A la réponse immédiate et positive de son mari, Julie oppose un farouche « non » : « Je lui ai demandé deux fois de m’emmener à Gueugnon pour habiller les enfants et il a refusé, ce serait bien le diable s’il vous y emmenait. » Affaire close. Dans le couple, elle est la plus sévère… Ses filles lui obéissent au doigt et à l’œil. « Quand nous rentrions de l’école, l’une préparait la soupe, l’autre allait couper du bois, se souvient Monette. Nous faisions ce qu’elle nous demandait, mais toujours de bon cœur, ce n’était pas une contrainte. » Pourtant, Julie était crainte de ses enfants, davantage que ne l’était son mari ! « Elle n’était pas maternelle, c’est tout », analyse Laurence, même si chacune des deux sœurs évoque les soupes de vermicelle préparées par Julie quand l’une ou l’autre était malade, et ses attentions dans les moments difficiles. « Elle était peu démonstrative, mais l’est devenue davantage avec les années… » reconnaissent-elles toutes deux. Entre la préparation des fromages – chèvre et vache, qu’elle mettait à sécher dans une cave à fromages sous le hangar – les animaux à soigner, les courses rituelles du mardi en ville où elle partait à vélo et le marché le vendredi, accompagnée de son mari, la grande ferme à tenir propre, les quatre filles (l’aînée avait quitté la maison en 1941) âgées de 13, 10, 8 et 3 ans reçoivent peu d’affection. « Elle n’en avait pas le temps ! », pardonne Monette.
 Cette femme « à la langue leste » avait des expressions bien à elle : « Ceux qui te courent après sont déjà devant » (pour ne pas céder aux pressions diverses !) ; « C’est pas les plus lavés les plus contents » (contre la maniaquerie) ou encore « Ça lui fait comme le cocu aux canes » (quand on n’est atteint par rien !)… On se souvient dans la famille des histoires qu’elle racontait à la fin de sa vie à l’occasion de mariages ou de fêtes, moments où elle aimait aussi pousser la chansonnette, de sa jolie voix de soprano.

Julie s’est éteinte à 86 ans, d’un arrêt du cœur, près de sa deuxième fille venue lui rendre visite, dans une résidence qu’elle occupait depuis quelques années à la suite du décès de son mari. Elle avait encore toute sa tête, sa répartie et son humour.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Au bout du village 3

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deux personnages

serpent sec

M. est à la merci de la moindre porte à ouvrir. Dans la chambre des Cyprès, un tableau, de couleurs vives, deux personnages, un orange et un bleu, souriants, qui dansent côte à côte, la main dans la main, un gribouillage aux feutres secs d’une guerre sans merci contre l’ennui, un petite vipère morte torturée et quelques jouets échoués là, sur l’étagère, un guerrier de l’espace, et dans une cage l’arme à tuer des amis imaginaires, invisibles frères des solitudes sans fratrie. Le bois craque. Ça vient du grenier. M lève la tête, surprend la brillance d’une pupille dans la rainure du plancher. Au bout d’un petit escalier une porte, celle d’une parole condamnée…

gribouillage

guerrier d'espace

Le vent se lève. Le bruissement dans les arbres ressemble à des messes basses chuchotées à l’oreille. Il fait noir. Plus sombre qu’au rez-de-chaussée. Le toit est bas comme les nuages dans le ciel orageux. En baissant la tête pour ne pas se cogner, M. se souvient avoir un jour été bien plus petit que la grande faux posée là. L’enfant mort qui l’habite regarde les dessins qu’il ne sait plus faire. M. reconnait quelque-chose de familier dans le mouvement du gribouillage, sa  maladresse, quand il signe un papier au travail, note une adresse sur un pense-bête, son trait tremblant de gaucher contrarié par son écriture.

Faux

 

Texte et photos : Anh Mat
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