Tout ce temps

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Les portes de l’ascenseur vont s’ouvrir.
Tu vas devoir y entrer et pousser sur un bouton.
Le bon bouton.
Tu vas hésiter. Normal.
Tu vas t’avancer et t’arrêter. Normal.Tu vas suer de grosses gouttes.
Honteux? Normal.
Tu vas pénétrer dans l’espace froid.
Tu vas te retourner lentement et regarder une dernière fois l’endroit que tu quittes.
Tu vas verser une larme.
Ridicule? Normal.
Tu vas appuyer sur le bouton choisi en tremblant.
Les portes vont se fermer.
Tu seras seul.
Triste? Normal.
Tu vas t’inventer un avenir et regretter un passé.
Pathétique? Normal.
Tu vas rêver de la peau d’une femme.
Tu vas imaginer ses seins.
Tu vas désirer son ventre.
Tu vas ouvrir les mains.
Il n’y aura personne.
Dommage? Normal.
Les secondes vont s’écouler.
Tout ce temps.

L’ascenseur va s’immobiliser.
Les portes vont s’ouvrir.
Une musique va t’accueillir.
Ou un silence.
Angoissant? Normal.
Tu vas sortir.
Il n’y aura pas de sol. Pas de mur.
Pas de haut. Pas de plafond.
Pas de droite. Pas de porte.
Pas de bas. Pas d’objet.
Pas de gauche.
Il ne fera ni chaud, ni froid.

Elle sera là.
Oui, elle sera là.
Etonnant? Normal.
Sa peau. Ses seins. Son ventre.
Tout ce temps à vivre sans elle.
Toute cette attente.
Elle versera une larme.
Inespéré? Normal.
Tu te souviens comme elle te manquait?
Tu te souviens comme tu espérais lui manquer?
Vous avez tu vos sentiments.
Longtemps.
Idiot? Normal.
Tu as vécu. Elle aussi.
Tout ce temps.
Nous serons deux mon amour.
Improbable?
Tu verras.

 

Texte et photo : Claude Enuset
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Portraits fictifs 13 : la curieuse

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Elle s’appropriait le monde

Comme tous les vivants elle s’était extirpée du cocon douillet pour se trouver propulsée, petite créature rose, gigotante et perdue dans un univers de lumières, de chairs caressantes, de bouches souriantes. Comme tous elle s’était instinctivement acharnée à le faire sien, à s’en entourer, à le connaître.

Elle l’avait appris avec curiosité, le buvant comme elle buvait le liquide chaud qu’elle avait su rapidement faire couler de l’objet qui venait lui caresser les lèvres, s’infiltrer dans sa bouche.

Mais parmi les mystères qui l’entouraient il y en avait qu’elle ne pouvait, elle le découvrait peu à peu – comme le découvraient ceux qui se penchaient sur elle, la prenaient, la portaient, lui obéissaient – qu’elle ne pouvait entamer, ni même approcher.

Elle était tout yeux, elle observait, peu à peu elle imitait..

Elle était toute peau sensible, elle sentait le moindre changement dans le mouvement de l’air, elle tournait la tête quand une porte s’ouvrait brusquement, quand le sol vibrait, elle testait les odeurs, le contact des aliments nouveaux, mais, avec une détresse rageuse qui éclatait par moments, elle sentait qu’il lui manquait une clé d’accès au monde, une clé que les êtres autour d’elle semblaient posséder.

Elle a appris, d’instinct, à se servir d’abord de cette frustration comme d’un pouvoir sur ceux qui l’entouraient.

Elle a appris peu à peu à se servir de ce manque pour affiner sa perception du monde. Elle fut regard, elle cueillait les formes, les couleurs, elle découvrait la beauté, elle fut observation, elle n’imitait plus les gestes comme un petit singe, elle regardait, elle testait, avec un peu trop d’élan, d’avidité, puis d’échecs et d’entêtement acharné, ses mains, son corps, cherchant à recréer ce qui lui avait plu.

Elle découvrit, elle sut qu’elle était habile. Elle découvrit, elle sut qu’elle ne tolérait pas ce qui manquait de qualité, d’ossature, de force. Elle découvrit, elle le sut par les autres – parce qu’elle avait appris à correspondre avec eux, à les connaître, autrement que par la tendresse, l’amour, les échanges utiles, à les comprendre mais aussi à les deviner, à débusquer le plus souvent leur manque de sincérité – qu’elle pouvait rendre le monde un peu plus harmonieux.

Elle continuait à sentir la colère, la rage monter en elle quand elle ne pouvait se faire comprendre, mais elle ne le montrait plus, ou plus qu’à ses proches, et de moins en moins ; elle a appris le rire, elle s’est fait une arme de l’humour.

Elle ne pouvait découvrir une technique, collage, calligraphie, dessin, broderie, bouquets, sans avoir envie de s’y essayer. Elle y mettait toute sa concentration, jusqu’à ce qu’elle obtienne la petite maîtrise qu’elle désirait, jusqu’à ce que, sans y exceller, elle la fasse sienne, et puisse la faire colaborer à son oeuvre : son cadre, ce qu’elle offrait.

Elle ne pouvait découvrir un art, une civilisation, sans chercher, avec ses moyens, à en connaître assez pour croire les comprendre, pour pouvoir entraîner avec elle un groupe de semblables dans un musée, devant un monument, pour leur montrer, leur expliquer.

Et ma foi, en gros, à travers les difficultés, les amitiés, l’amour, les ennuis, les petites disputes, elle était, je crois, heureuse et rendait les siens heureux.

Texte et photo : Brigitte Celerier

‘Conversation’ par Serge Marcel Roche, nouvelle parution aux Éditions QazaQ, une critique d’Anna Jouy

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Les Éditions QazaQ publient aujourd’hui un nouveau recueil de poésie de Serge Marcel Roche, avec des illustrations par Olivier Dende , une préface de Zakane et une Postface d’Anne-Marguerite Garel.

Que dit Serge Marcel Roche ?

Il fait partie de ces êtres qui hésitent, depuis le début, le premier regard, le premier souffle, entre l’arbre et le chemin, entre le sang et la sève.

Il hésite toujours, perplexe, inquiet et puis heureux aussi. Il interroge son âme sur ce choix.

« Que veux-tu? Etre ou dire? Que veux-tu, corps ou bois, quelle couleur pour ce fleuve que tu es, que tu vas? »

Il fait partie de ces êtres qui ne disent qu’en empruntant les silences, qui n’éclairent qu’en empruntant les nuits.

De ces êtres qui murmurent en eux, des paroles sans dialogue, des mots dont l’essence est dans ce qu’ils sont, sans le moindre apparat, une nudité de mots, des mots profonds et simples, dessous la langue.

De ces êtres qui s’étonnent humblement de l’immense source du verbe.

Il fait partie de ces gens qui conversent avec vous, en mettant à votre table, les ténèbres de l’ailleurs et la voix pourtant toujours qui les dépasse.

Comme si vous étiez là, qu’il rompait pour vous des nourritures secrètes parce que rares ou inexpliquées. Et que vous repartiriez sans connaître le son de sa voix mais ayant empli votre temps d’une parole unique, la sienne devenue vôtre.

Ce livre est ponctué des aquarelles d’une merveilleuse finesse d’Olivier Dende . L’aquarelle, un cœur de couleurs et d’eau, battant comme l’orage et flamboyant d’entre les feuilles, un jeu de filet à papillons dans le champ visuel, le vol captif de la lumière. L’aquarelle qui n’est pas cette matière empruntée à la roche, mais un battement de la vie suspendue et fugace, le hasard maîtrisé de l’eau  et des couleurs qui rajoute à l’émotion et la poésie.

Anna Jouy

Ce livre exquis peut être téléchargé gratuitement, en ePub ou PDF, via ce lien :

http://www.qazaq.fr/pages/conversationserge-marcel-roche/

Pour quelques détails sur l’auteur, cliquez sur :   http://www.qazaq.fr/pages/serge-marcel-roche/
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Survivance

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survivance

On pouvait s’extasier devant ce visage austère. Celui d’un acteur de western. Et plus les préparatifs approchaient, comprendre sa mort prochaine, plus ce physique impressionnait. On supportait les tourments. On oubliait les coups. On semblait débarqué souvent de nulle part. Parce que l’on ne vivait que par l’anticipation de sa disparition. On savait pourtant qu’il serait toujours là. A l’affût, dans un coin de mémoire. On pensait parfois au mot « décadence », celui de Mishima. C’est-à-dire que l’on pensait au suicide. L’idée qu’aucun répit, jamais, ne viendrait illuminer cette ambiance pesante dans laquelle…

La vieillesse paraissait inatteignable.

On acceptait, l’air vague, ce que personne n’accepte. L’idée de disparaître. Et même, effacer toutes les traces de sa présence. Si possible sans douleur. Mais, même elle, la douleur, ne semblait plus un problème. Cette résignation qui au fil du temps s’est muée en désert. Et de rester ainsi, noyé dans ses pensées. Qui, à l’image de la douleur justement, étaient de plus en plus difficiles à exprimer.

On peut évoquer l’enfance. Son découpage en pièces cloisonnées. Cette peur qui brille aux éclats, qui monte jusqu’au ciel, au point de l’obscurcir. Fracassant la « joie de tout l’être ». Que peut-on encore regarder en face ? Revoir, par le fruit du hasard la plupart du temps ? En être terrassé à nouveau.

 

Texte : Yan Kouton 

Changement de programmes

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cc by-nc-nd Bruno Monginoux www.photo-paysage.com & www.landscape-photo.net

Les parois sont brillantes. Les alpinistes du bâtiment ont lavé les vitres de la façade. Elle reflète la ville, les voitures, les arbres et surtout le ciel. Verts, bleus, roses et puis aussi gris, selon les heures de la journée. Mosaïque magnifique, palette impressionniste. Elle donne cette aura de mystère à ceux qui y travaillent. Il a repris le chemin de la ville. Sac au dos. Il marche. Il s’assoit parfois. Et donne à manger aux oiseaux sur le trottoir. En passant. Comme pour les retenir. Car eux aussi ont déserté la ville. Elle met des haut-parleurs pour les éloigner. Que devient donc la ville vidée ainsi de ses oiseaux ? Par crainte d’abîmer la tôle des voitures, ils ont chassé les pigeons, les étourneaux et puis les moineaux. Plus de volatiles. Plus de chats. Plus de chiens errants. Que dit le service d’hygiène ? Ils ont fait tant de réunions pour le décider. Il n’y a pas si longtemps, il n’avait même pas le temps de penser à tout cela. Derrière l’angle, au dixième étage. Un bureau donne une vue panoramique sur toute la ville. Dans ce regard magnifique. Qui donne à celui qui l’habite une impression de liberté. Et de toute puissance. Il y a dans la pièce une grande table ronde et des chaises autour. Lieu de concertations. En temps réel. Est-ce là que tout a commencé  ?

C’est une entreprise qui prospère. Elle avait dans ses équipes, un jeune cadre dynamique. Trentenaire, fraîchement sorti de son école. Embauché récemment. Il a des projets pleins la tête. Une âme d’entrepreneur, née dans une famille modeste. Il prend parfois des chemins détournés pour arriver à ses fins. Il est tenace, persévérant, fiable. Il fédère ses collègues. Et tous le soutiennent. Progressivement encouragé par ses réussites, il prend des décisions. Sa parole devient libre. Sa pensée inventive. Il développe des stratégies. Il ne craint plus de dire ses opinions au sein de l’équipe, encouragé par ses supérieurs. Il est vu de façon de plus en plus sympathique par le responsable du département, homme à grand charisme. Il ira loin ce petit, se plaisait-il à dire. Il est pour le jeune trentenaire, un grand frère, à défaut d’être un père, dans un monde dont il ne connait pas encore tous les rouages. L’entreprise réalise de beaux bénéfices. Une société d’audits est mandatée pour évaluer les manques, les réussites et les « peut mieux faire » de l’entreprise. Le jeune trentenaire les voit arriver, déployer leur analyse. Il donne son avis. Comme il le fait en réunion. S’oppose sur certains points. Mène une critique positive. Qu’il veut constructive. Et nanti de sa position, du soutien de sa hiérarchie, il va même jusqu’à s’opposer à certains points que propose le grand groupe d’audit. Le directeur de mission du groupe d’audit le rencontre. Il le remercie pour ses idées. Il le félicite. Il lui dit même qu’il va s’en inspirer. Le jeune trentenaire voit son responsable de département, le lendemain. Ses positions sont déjà beaucoup plus nuancées vis à vis du groupe et des audits.

Le jour suivant, il déjeune, invité par le directeur de mission. Ce dernier le fait rencontrer  des responsables de grands groupes. A la fin d’un repas fort agréable dans un restaurant de renom, ils se retrouvent en tête à tête. Il lui propose une place dans sa société de mission d’audits. Il lui dit en se penchant familièrement vers lui, , sourire embrumé, mezzo voce, qu’il a des compétences qui peut-être ne sont pas assez reconnues dans son entreprise. Son salaire se voit largement augmenté. Le jeune trentenaire signe son départ pour la nouvelle société d’audits. C’est pour lui, une nouvelle vie qui commence. Avec une stimulation intellectuelle intense. Et son investissement pour sa nouvelle société ne fait que croitre.  Le directeur de mission est un homme ouvert, cultivé, sportif. Ils se découvrent de nombreux goûts communs. Ils deviennent même amis. Partagent des week-ends ensemble.

Six mois ont passé. Le responsable de son ancien département des ventes le croise un midi dans la rue, près de l’entreprise qu’il a quittée, il y a quelques mois. Sac sur le dos. Assis sur un banc. Il donne à manger aux oiseaux. Il semblait avoir du temps.

Comment vas-tu ? Ah ! Je suis heureux de te voir ! Que deviens-tu ?

Le jeune trentenaire lâche après un long silence.

Six mois après, tu sais celui qui était venu dans l’entreprise, celui que je croyais être un  ami, c’est lui qui m’a dit, eh bien on croyait en toi, en fait t’es nul. On n’a pas renouvelé ton contrat. Le matin, je me lève, je quitte la maison, ma femme croit que je pars au travail. Je n’ai pas eu le courage de le lui dire. Je ne l’ai dit à personne. Tu es le premier à qui je le dis. Comment vas-tu ?

Vous avez modifié les programmes selon ses préconisations ?

Oui, oui, cela s’est fait doucement. Personne n’avait rien à redire. Alors comme tout le monde était d’accord, cela s’est mis en route.

Les parois de la façade deviennent grises quand le soleil du matin disparait. L’automne est là. Feuilles rousses, vignes vierges contre les murs, frissonnantes dans le vent. Elles racontent un temps parallèle. D’une nature délicieuse. Volubilis. Couleurs florales. Grimpantes en ses jolis quartiers saisons. Il avait oublié qu’il aimait la nature. Il déambule dans les rues, observe les arbres, les mauvaises herbes à même le trottoir. Imagine des façades végétales. Des potagers surnaturels qui nourrissent la ville. Ses rêves habitent les trottoirs. Une végétation inconnue envahit les rues. Une jungle phosphorescente, pourvoyeuse d’une faune et d’une flore inconnues, se développe sans crier gare. Elle est partie à l’assaut du ciel. Des silhouettes familières dans le quartier disparaissent. Certaines prennent des formes étranges. Affublées de têtes inconnues. Des renards, des loups, des écureuils volants. Tous peuplent une ville nouvelle. Invisible aux yeux du quotidien. Il attend le soir avant de rentrer. Il a le temps. Personne ne sait. Il passe devant l’immeuble. A l’heure habituelle de sa sortie du travail. Pour rentrer tranquillement à la même heure. Le bâtiment lui parait étrange. Avec des allures de vaisseau fantôme. Il imagine à travers les fenêtres, la vie de la journée qui s’y déroule. Madame X sans doute à sa réunion tardive. Mr Y et les collègues. Café. Réunions encore. Lueurs bleutées dont il ne fait plus partie.  La vie continue.  Il a rendez-vous.

 

Texte : Lan Lan Huê
Photo : copyright B. Monginoux ,  www.photo-paysage.com

Au-delà des murs

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Quitter la demeure confortable des souvenirs

Chasser de l’esprit le limon de bonheur, traces laissées d’anciens plaisirs. Tout ce qui est né d’elles en désir pour le beau, la saveur, la rencontre de l’autre.

Purger l’intérieur, extirper toute parcelle joyeuse, lessiver les parois, du crâne, du cœur, de la peau. Plus trace de caresse, empreinte de lèvre. Que le pas oublie l’accueil du chemin, de tout chemin et leurs promesses.

Qu’un brouillard plus dense que la pierre avale l’horizon.

Alors, le regard vague, où la seule lumière est celle de la crainte, prendre à pleine main le flacon qui circule de bouche en bouche, se verser une large gorgée de son jus acre, puis une autre. Lui faire poursuivre sa ronde en la laissant à la main qui se tend.

Bien plus tard, mangé de silence, étendre le corps, soulever du sol la tête d’un habit roulé en boule ou d’une chaussure retirée.

Croiser le regard d’un autre, étendu lui aussi. Apercevoir alors ce que le néant y cachait, ce qui reste de l’être et qui ne disait rien.

Oui l’âme est dévastée
mais ses ruines sont belles

 

Texte  : Luc Comeau Montasse
Image : Merci à René Taesch d’avoir permis d’utiliser cette photographie publiée dans « Portrait de groupe avant démolition »
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Portraits fictifs 12 : le « diable » bienveillant

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Il n’était plus très jeune, à vrai dire il n’était pas vraiment vieux, il avait atteint ce moment où l’on n’a plus d’âge identifiable, et il n’était pas beau.

Il n’était pas beau, pas vraiment laid non plus.. on pouvait lui trouver l’espèce de beauté burinée que la vie donne, si elle a été assez intense.

Assez intense, mais pas trop, avec des plages de tranquillité méditative, qui lui auraient conféré une touche de sérénité, un peu de gentillesse, et puis il souriait.

Il souriait de toute sa bouche, des frisures de sa barbe, des plis qui se créaient sur son front, un peu moins de ses yeux.

Ses yeux s’écarquillaient dans le sourire, mais sans qu’une petite lueur de gaité, ou de douceur, de réelle bienveillance, vienne s’y promener… non ils gardaient une neutralité un peu morne, assez inquiétante.

Oui il pouvait être inquiétant, mais pas immédiatement, simplement un malaise s’installait peu à peu, sans que l’on sache exactement si cela venait de l’accueil qui lui était fait par l’un ou l’autre de ses interlocuteurs, ou de lui, de sa façon d’être présent, de s’engager dans les discussions, plaisanteries, rencontres, mais avec toujours une petite réserve.

Une petite réserve qui pouvait s’expliquer par le reste d’hostilité ou simplement de méfiance que lui manifestaient les plus anciens habitants du village.

Ce petit parfum de méfiance, ou même d’hostilité, qui revenait toujours, discrètement, tôt ou tard, et puis des petites phrases, même pas des ragots, de vagues allusions passant rapidement dans les conversations à son égard, et qui étaient tout de suite, ou presque, ou le plus souvent, combattus par ses tenants.

De vagues allusions à un passé, sans précision, à son arrivée, venu d’on ne savait où, à l’attitude de l’ancien maire, mort maintenant, qui savait forcément quelque chose, mais qui se taisait, à l’absence de parenté connue, au maigre courrier qu’il recevait, et qui était la plupart du temps administratif.

A quoi l’on répondait qu’il s’était très vite adapté, qu’il avait rapidement appris à connaître les habitants, leurs petits défauts et leurs qualités, leurs manies aussi, qu’il était serviable, sans être insistant, qu’il était devenu pièce importante du club de loisir, du comité des fêtes, mais sans s’imposer, lentement, en étant disponible, qu’il…

Oui justement, il était habile, peut-être un peu trop habile.

De quoi alimenter des conversations paresseuses quand on n’avait rien de mieux..

Alors forcément on passait outre, on le trouvait agréable, et au même titre qu’avec les autres anciens du village on souhaitait être accepté par lui.

Mais, tout de même, il y avait ses oreilles.. Au fond c’était peut-être juste ça, la gêne, ses oreilles.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier
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L’espace d’un livre à écrire

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Un livre qu’on écrit. Où nous mène-t-il? Loin ou près? C’est toujours n’est-ce pas cette douce idée que nous sommes comme des goélettes frayant avec la vie. Choisir cent fois de nous déplacer et d’aller vers, comme mettre du concret sur l’autre chemin, l’invérifiable? Vers quoi nous déplaçons-nous –vers quoi ou qui – «écri-vivons –nous»?… J’aime me savoir avoir marché, ayant ainsi passé sur les chemins du ciel et ceux de la terre, pour ensuite visiter des abysses et les Everest d’autres désirs. Mais qu’ai-je appris? Ai-je su mettre quelque chose de moi en route si je n’ai jamais posé mon front contre un front étranger? -Je songe parfois qu’envisager l’autre sans y mettre une figure est comme sortir masquée-. Suis-je restée aux abords de ce coeur dont on parle, comme m’offrant un abo général pour faire le kilomètre qui me sépare de mon travail? Ai-je tourné autour de mon âme de peur de progresser dans le labyrinthe?

Sans fin, cette idée du voyage et de la rencontre ponctionne, poinçonne. Je le vérifie tous les jours de tous ces trous que j’ai. Nous prenons des quais et puis des débarcadères. Mouvements indéniables. Mais sont-ils là où je les ai pensés?

Certains qui écrivent sont depuis toujours de la vie et en ont fait leur monture. Je les envie d’avoir absorbé toutes les horizontales du monde. Ils ont cette encre au bout de leurs doigts qui courent, moi qui ne suis qu’un papier qui boit. Mais il y a aussi ces autres voyageurs qui partent leur valise pleine d’eux, si craquée de savoirs qu’il n’y a plus la plus infime parcelle pour y recevoir même un souvenir.

Ecrire un livre. Voyager dans le temps et avec ce subtil retour vers l’innocence, la vie me ramènerait vers l’enfance de toutes les enfances, celle du monde, si lointaine et la mienne si lointaine aussi, celle-ci du moins qui n’avait encore aucune inscription de peau, qui prolongeait les heures au-delà de l’imaginable. Je vivais trois quatre vies en une seule journée et jamais la moindre fatigue ni la moindre question ou alors toutes les questions, comme je m’en souviens si bien. Nous étions des êtres bien étranges, comme des oiseaux ou des chats, vies serties dans la vie, -fossiles ou poème je ne sais plus- et Dieu ne nous demandait pas alors de lever constamment la tête pour scruter la lumière. Nous étions des mythes à nous tous seuls, des nautiles de courants vifs, de rivières, de ruisseaux. Et je me souviens que déjà alors j’aimais les flaques, les gouilles de bitume dans lequel je pensais arpenter des nuages.

Evoquer ces vieux goûts qui irisent encore, c’était comme trancher net dans l’espace et faire un accordéon avec la carte. Le lointain rétréci d’un simple geste. Ai respiré, tenté de prendre une «golée» de ce hier nostalgique; la musique étirée au maximum, tous les soufflets dehors. Je sais bien qu’il s’agissait simplement de prendre un peu d’air, d’oxygéner mes poumons., comme une mélancolie sortie du bandonéon vital.

Loin, près. Vaste, bref. Distendu, écourté. Une respiration toujours infinie. Le passé, le proche, distance vainement abolie, côte à côte dans le récit, s’enfuient par tous les trous. ça m’échappe « par le bas par le haut », par l’Est ou le Sud. Et maintenant, à nouveau le temps me nargue…

Je ferme les yeux. Que vais-je encore voir?

Texte et photo : Anna Jouy
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