le mur

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pour les cosaques - le mur

Les bruits avaient cessé depuis longtemps, détonations, fracas de chutes s’étaient éloignés. Il était oublié.

Il sentait le froid du sol de pierres humides le pénétrer, ou était-ce le froid qui venait de la vie vacillante en lui. Il regardait le mur, conscience ravivée, regard affuté.

Il regardait le mur et ses tranches, le vieux ciment gris et ses vagues comme une pauvre terre retournée, le reste d’enduit troué mais à peine sali, il le fixait mais, maintenant que la fièvre de la douleur qui avait projeté sur cette surface des grandes taches mouvantes, des lettres indéchiffrables, des volutes rouge sombre, s’était éloignée, le mur restait muet, ne lui renvoyait qu’ennui, inquiétude, refus.

Il rivait ses yeux sur un petit coin de la surface rugueuse, dans le désir de s’y enfoncer, annihiler, n’arrivant qu’à ressentir ce désir, et pour ne pas penser, faute de mieux, il appela à son souvenir tous les murs contemplés, peuplés, de sa vie

  • le mur de pierres sèches bordant le verger du grand-père qui n’appelait, ne permettait aucune image, mais qui était tout un monde de différences où son regard, assis, en suçant une tige d’herbe ou en levant les yeux de son livre, circulait, s’amusait
  • le mur morne du pensionnat d’un vert sans ton, sans teint, sans vie ni accroc, où il installait une plage ou l’orée d’un bois, et de là inventait des histoires héroïques ou paresseuses
  • le mur de briques sombres sur lequel s’ouvrait, par delà une petite épaisseur d’air qui était une courette, la fenêtre de son bureau, et sur la contemplation vide duquel il appuyait sa réflexion
  • le mur bleu très pâle de sa chambre d’hôpital qui était le cadre de vies, de paysages innombrables, de scènes de films imaginaires, avalant l’écran noir de la télévision pendue dans un coin
  • le mur de verre d’une salle d’attente d’aéroport qui laissait voir le tranquille affairement préparant un départ
  • tant de murs avant ce dernier, que la douleur brouillait parfois, et qui ne portait qu’une question sans réponse, celle de sa présence ici, de sa raison

Il sentait, et c’était douceur, l’assoupissement venir.

Un crépitement dans le silence, dehors, et un mouvement brusque qui lui fit tourner la tête, au prix d’une grimace, vers une silhouette qui se ruait par l’effondrement du mur, à sa droite. Une silhouette jeune, une femme haletante se jetant brusquement à terre juste à côté de lui, heurtant sa cuisse au niveau du garrot. Il a crié, hurlé presque et elle a sursauté, semblé découvrir sa présence, posé sa main sur cette bouche béante sur la clameur, et à travers cette main il a senti les pulsations affolées de son coeur, en harmonie un peu décalée avec le sien.

Ils restent ainsi un long moment, et puis comme le silence à l’extérieur se prolonge, elle enlève sa main, elle le regarde, le tâte, semble chercher, effrayée, ce qu’elle peut faire, constater qu’elle ne peut rien… et elle parle, elle l’interroge et bien entendu il ne comprend rien. Il le lui dit, il veut la calmer. Elle ne comprend rien non plus mais elle se détend un peu. Et pendant un moment ils échangent ainsi de longues phrases incompréhensibles, se réchauffant chacun dans la voix de l’autre. Elle lui prend la main. Ils attendent.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 6 : Le facteur

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anna

L’homme a dit qu’il était d’accord. Il doit être gentil. Il a un sac empli de beaucoup de choses, de papiers et il tient aussi dans sa poche, une bourse de cuir avec une grosse ficelle. Il habite en face et chaque fois qu’il sort de chez lui le matin, qu’il se met en route et part ainsi pour la tournée, il emporte avec lui sa curiosité. C’est le facteur. Il a dit oui, mais pour le quartier seulement. Elle peut aller avec lui et le regarder faire, le regarder tirer son gousset de sa poche et distribuer des sous et des timbres et donner à chacun des mots. Il l’ouvre souvent. Elle est pleine d’argent. Un bruit lourd et cristallin en même temps. Il dit qu’il «fait» le village; sa femme marchera dans l’après-midi pour aller vers les fermes éloignées, remettre à chacun sa lettre, son journal ou prendre simplement des nouvelles.

Et le facteur est grand. Il marche vite. Il a une main immense. Il faut courir pour être avec lui, mais elle court. Et ce n’est pas de trop. Elle veut aller dans toutes ces maisons, voir les corridors, sentir ces odeurs qui trainent, ces fausses lueurs, ces endroits crasseux, ces cuisines mystérieuses où il entre en l’attirant avec lui, les mouches partout, les vapeurs des pommes de terre, les voix qui chuchotent. Elle veut retenir ces fichus, ces femmes en bigoudis, ces tabliers pleins de fruits qui remontent de la cave, ces dos pliés dans les jardins, ces enfants plus petits encore qu’elle qui se pendent aux manches de leur mère. Elle veut savoir ce que cachent les murs. Elle le suit jusqu’à la maison rouge. Il l’appelle ainsi. La maison rouge, qui a une tourelle comme dans les châteaux. Ici vivent des gens très bizarres qui ne sortent jamais même pour rencontrer le postier. Il arrive là et mystérieux, précautionneux, il s’approche de la porte. Elle s’attend à ce qu’il frappe ou sonne. Elle pense que lui, au moins lui, il sait… Mais non il tient dans ses mains le courrier et d’un geste un peu méprisant, un peu dépité, il balance les enveloppes dans le soupirail devant la porte.

–  Y a un tapis roulant qui amène le courrier directement chez le propriétaire, lui glisse-t-il.

Elle regarde médusée cette bouche fendue d’une grille. Ça semble glisser vers les enfers. Tandis qu’aux fenêtres garnies de dentelles crochetées, elle croit avoir vu quelque chose bouger. Il la tire encore avec lui jusqu’à cette petite maison, une masure de bois. Si petite qu’on dirait qu’elle dort sur elle-même. La porte s’ouvre. C’est une si vieille femme, à la peau jaune et toute plissée, fripée. Une femme au visage terrifiant, mais qui rit en la voyant et qui parle du bout de ses gencives, une langue de bave et de soupirs. Elle veut que son fils la voie. Il s’appelle Guillaume.

–  Crois-tu, lui dit-elle, mais lui seul dans tout le village sait réparer les radios!

Il porte un béret, des lunettes rondes et sous une lampe forte, en liquette, il la regarde, sans intérêt.

–  Maman…, se plaint-il.

Cette femme, ce grand lézard enroulé dans un châle serait donc une «maman»? Désormais, c’est comme une inquiétude qui n’en démordra plus.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le cinquième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance. Le livre peut être téléchargé  ici .

Photo : propriété d’Anna Jouy

Au bout du village 2

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Giacometti

Volets clos. M. longe les murs de pierres, éclairé à l’écran du téléphone comme à la torche dans une grotte. M. est une silhouette qui marche… ou seulement une ombre qui ne suit plus personne… ou l’homme de toute ombre disparue dans le noir, quand la mèche s’éteint.

Trois esprits de porcelaine

Au bout du couloir, trois esprits Phước Lọc Thọ interpellent M. : échappés d’un conte d’enfant ils dressent leurs corps de porcelaine devant lui. M. reçoit leur anathème tel un crachat en pleine face. De quelle hérésie le condamnent-ils ?

Trois livres

Trois livres sur une table retiennent son attention. Leurs couvertures sont blanches de nom, de titre. Vierges de lecture, ils n’attendent plus de lecteur. Dans leurs pages désertées de mots, règne l’écho des voix ensevelies aussitôt adressées au silence.

Prie-Dieu

Jusqu’ici M. croyait n’avoir jamais cru en Dieu. Aujourd’hui, il ne peut ignorer sa présence, son jugement. Le Christ à l’entrée du village lui revient à l’esprit. Cherchait-il à le prévenir ? Le prie-Dieu l’appelle à s’agenouiller, se soumettre et confesser un péché dont il ne se souvient pas. Comment se décharger de son poids, ignorant tout de la faute, du crime commis ?

Portrait sur chaise

Son air si neutre pourrait prendre les traits de n’importe qui, même ceux de M.. Il s’approche du portrait, cherche à déceler dans les yeux leur dernière vision. M ne voit rien… rien que de la peinture.

Texte et photos : Anh Mat
les photos peuvent être agrandies par cliquer

Underground 7 : Histoire de Marc

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underground 7.1

Chaque soir depuis dix ans, il rentre chez lui par la rue du bastion en passant devant cette maison. Il ne se souvient même plus l’avoir vue ouverte. Peut-être une fois, il y a très longtemps. Les volets très soignés à l’origine sont peu à peu tombés en ruine. Certains ont été arrachés par le vent, d’autres fracturés par des squatters peu scrupuleux. Heureusement, la marquise a résisté aux vents et au temps.

Il se demande combien de temps la maison va échapper à la démolition.  C’est dommage, elle est bien placée non loin du centre-ville, dans un quartier plutôt calme, orientée plein sud. Marc se dit que s’il avait eu une famille, il aurait volontiers acheté une maison de ce genre ; c’est une idée qui lui avait traversé l’esprit les premiers temps. Maintenant qu’elle est presque en ruines avec sa cour pleine de ronces, sa façade défraichie et ses volets dépareillés, elle ne l’attire plus vraiment ; surtout depuis qu’ils ont muré les fenêtres avec des grilles métalliques. Pire, depuis quelques semaines, les vandales se sont attaqués aux murs des pignons avec leurs bombes de peinture. Marc apprécie les tableaux de rue quand ils sont esthétiques, mais ces signatures monstrueusement agressives le dégoûtent. C’est probablement le signe que la fin est proche.

Malgré lui, cette perspective de démolition lui fait mal au cœur.

Ce soir, il rentre à pied et s’arrête devant la façade. Il en détaille chaque pierre puis sort son téléphone portable et la prend en photo, sans savoir pourquoi. Cela lui semble indispensable de garder le souvenir de cette maison avant sa disparition.

  • C’est idiot grommelle-t-il en glissant son portable dans sa poche avant de s’éloigner à grands pas.
  • Dans la vie, si on ne faisait que ce qui est intelligent, répond une voix de garçon derrière lui.

Il se retourne pour voir à qui appartient cette voix moqueuse, mais il n’y a personne. Il revient sur ses pas mais il n’y a personne au coin de la rue non plus. Il se tourne vers la maison comme pour la prendre à témoin. La nuit commence à tomber. Les réverbères s’éclairent, se reflétant sur les grillages des fenêtres. Un léger mouvement attire le regard de Marc vers la fenêtre du deuxième étage. Une ombre créée par le reflet des nuages, pense-t-il. Pour mieux la voir, il recule de deux pas jusqu’au bord du trottoir au moment où une camionnette bariolée passe à toute vitesse sur la chaussée. Le chauffard klaxonne impatiemment, tandis que quelqu’un crie « attention« . Marc sursaute, c’est la même voix dont il ne peut définir la provenance. Elle semble sortir de son propre crâne, comme si son instinct de survie lui parlait distinctement, comme s’il était habité. C’est une sensation très désagréable. Marc se demande s’il ne devient pas fou.

Il décide de rentrer et de se coucher. Il a besoin de repos. Il jette un dernier regard agacé à la maison avant de s’éloigner. Il la rend responsable de son humeur maussade comme si elle s’était moqué de lui.

  • Décidément j’ai perdu tout sens commun, pense-t-il en hochant la tête. Comment une maison pourrait-elle être responsable de quoi que ce soit. J’ai vraiment besoin de repos.
  • Certains lieux sont chargés de mémoire, et ne se laissent pas oublier, prononce la voix à l’intérieur de son crâne. Inutile de se boucher les oreilles. Les secrets finissent toujours par se dévoiler.

Marc se retourne et même s’il ne voit rien dans la rue sombre, il sort son téléphone et prend une dernière photo avant de rentrer chez lui en courant. Curieusement, il sent qu’il devait le faire et cela l’apaise. En rentrant, il se couche la tête vie et s’endort aussitôt, épuisé.

***

Le lendemain au réveil, sa première pensée le ramène aux évènements de la veille. Il sort son portable et fait défiler les photos qu’il a pris de la maison. La dernière est particulièrement sombre, sauf la fenêtre du second d’où il émane une sorte de halo. Marc tente d’agrandir l’image mais elle est si floue que cela n’apporte rien. Il modifie les réglages, augmente la luminosité et le contraste, réduit les ombres et focalise sur le vasistas qui l’intéresse.

Un visage apparaît dans une sorte de halo blanc, comme s’il était éclairé par la flamme d’une bougie située au-dessus de lui. C’est le visage émacié d’un enfant brun, au regard triste. Une ombre lui barre le front, une sorte de cicatrice ou d’hématome…

Il faut qu’il en ait le cœur net. Il prend sa veste, y glisse son portable et reprend la direction de la maison. La rue est barrée par un ballet d’engins de chantiers. Il se glisse parmi les badauds. Deux énormes pelles mécaniques ont été installées, bras mécaniques levés vers le ciel. Les ouvriers du chantier de démolition se mettent en place, déviant la circulation vers la rue voisine. Marc avance sur le trottoir d’en face, les piétons étant interdits sur le chantier. Il lève machinalement les yeux vers le vasistas. Il n’y a personne.

Il reporte son attention sur le chef de chantier qui donne des ordres à son équipe à grand renfort de gestes.

  • Cette fois, les dés sont jetés, dit la voix dans sa tête.

Marc sursaute. Avant même de le voir, il sait qu’il est là, il lève les yeux vers le vasistas où l’enfant triste lui fait un geste désabusé de la main. Marc hurle aux ouvriers de s’arrêter. Il traverse en courant et empoigne le bras du chef de chantier en lui montrant la fenêtre. L’autre le prend pour un fou, il suit la direction indiquée par Marc mais ne voit rien. Marc s’énerve, mais rien n’y fait. Après quelques minutes de dialogue de sourds, le chef de chantier finit par appeler la police. Ils sont là rapidement et interrogent Marc qui leur explique ses craintes en leur montrant la photo prise la veille. Il lui demande d’arrêter le chantier jusqu’à ce que l’enfant soit évacué de la maison et insiste tant que le policier finit par en référer à sa hiérarchie. Les ouvriers commencent à s’impatienter tandis que les badauds s’interrogent. Plusieurs minutes plus tard, le commissaire arrive, Marc soulagé par son attitude clame et attentive, lui explique toute l’histoire. Le commissaire l’écoute en silence, puis lève les yeux vers la fenêtre incriminée au moment où un nuage étend son ombre sur la maison.

underground 7.2

Il hoche la tête puis demande au chef de chantier de l’aider à fracturer la porte et à Marc de les accompagner. Celui-ci rougissant, les suit un peu tremblant, se demandant ce qui lui a pris de se mêler de cette histoire.

Ils pénètrent dans la maison. Une odeur de moisi imprègne les murs. Dans la pénombre, le silence emplit tout l’espace, aussi épais que la poussière qu’ils soulèvent de leurs pas. Ils suffoquent. L’atmosphère est si lourde que Marc ne peut s’empêcher de trembler. Il interroge du regard le commissaire. Le chef de chantier reste sur le pas de la porte, craintif. Le commissaire lui fait signe de le suivre et s’engage dans l’escalier de bois. Les marches craquent, ils montent précautionneusement, craignant qu’elles ne se brisent sous leurs poids. Tout en montant au second étage, il explique que la dernière fois qu’il est venu ici, il y a vingt ans, il enquêtait sur la disparition d’un jeune garçon qui était en pension dans cette famille, placé par la DASS. Ils n’avaient jamais retrouvé l’enfant et cette affaire n’avait jamais cessé de le hanter depuis. En prononçant ces paroles, il a les larmes aux yeux et Marc ne peut s’empêcher de poser sa main sur son bras en disant :

  • La vérité finit souvent par se montrer avec de la patience.

Il ne sait pourquoi il a dit cela, lorsque la voix lui répond :

  • Rien ne vaut la vérité, même si elle fait mal.

Le commissaire se retourne, interdit, cherchant l’origine de la voix. Marc soulagé, comprend qu’il n’est pas le seul à l’avoir perçue. Il hoche la tête et indique aux deux hommes une porte vermoulue d’où la voix semble être venue.

  • Il me semble qu’il faut entrer là.
  • Vous avez raison, entrons là, répond le commissaire.

La pièce est petite à l’image de la seule fenêtre que Marc reconnaît comme étant celle où il a vu le visage de l’enfant apparaître la veille au soir. Ils avancent sur le parquet qui craque comme les feuilles d’automne dans un sous-bois. Marc trébuche sur une latte qui dépasse et tente de se rattraper en faisant un pas en avant, mais tombe lourdement sur le sol en brisant trois lames de bois. Le commissaire se précipite pour l’aider à se relever mais le parquet craque sous son poids et il s’enfonce de plusieurs centimètres. Ils n’osent plus bouger de peur de passer à travers le plafond du premier.

Le chef de chantier resté prudemment sur seuil de la chambre, pousse un cri en montrant d’une main tremblante un manche de bois qui dépasse de la lame de parquet brisée. Le commissaire se relève, soulève les deux lattes qui l’ont fait tomber, découvrant une petite cavité creusée sous le plancher. Il fait signe à Marc de l’aider à dégager le parquet. Les deux hommes travaillent en silence, échangeant des regards inquiets. Quelques secondes suffisent à dégager l’endroit. Ils se redressent, les mains tremblantes, la gorge nouée.

Au fond de la cavité, git un petit squelette, les bras et les jambes repliées en position fœtale. Au milieu de ce qui formait l’abdomen de l’enfant, un nounours râpé est niché. Le crâne est fendu au niveau du front par une hache rouillée dont le manche dépasse de la cavité.

Les deux hommes se regardent en silence, laissant couler leurs larmes, lorsque la petite voix s’élève du coin de la pièce :

  • Finalement, c’est une très belle journée, dit-elle en partant d’un éclat de rire plus léger que le cristal. C’est ma plus belle journée, depuis bien longtemps.

Texte et Photo M. Christine Grimard
Les photos sont agrandissables par cliquer

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Sophie avait onze ans, Sophie regardait la vie et le monde, ne comprenait pas tout, pensait qu’elle comprenait un peu, voulait grandir et ne s’aimait pas, quand elle y pensait, mais ce n’était pas tout le temps.

Sophie était l’ainée d’une petite bande de frères et soeurs, elle les aimait comme on aime ceux qui nous sont proches et chacun d’eux, plus particulièrement, pour une raison ou l’autre, mais elle s’agaçait de plus en plus d’être incluse dans leur groupe, d’être considérée comme l’interprète des parents auprès d’eux la petite classe ou de participer à leurs jeux, d’ailleurs elle laissait à son cadet, de très peu, le gouvernement, les choix de la fratrie, pour s’isoler avec un livre offert, pris à la bibliothèque de l’école, ou, dès que sa mère était absente, un de ceux qui étaient juchés en haut des rayonnages du salon.

Les enfants avaient des amis, des cousins, vrais ou faux, c’est-à-dire des amis plus proches que de vrais cousins, de ceux avec lesquels, malgré les grands trous dans le temps et les choix différents, parfois jusqu’à être opposés, les liens ne se rompent jamais complètement, se transforment au pire en antagonisme à l’expression prudente. Et parmi ces amis, il y en avait, un peu plus âgés, de trois ou quatre ans, avec lesquels tentaient de se jouer des préférences, surlignées par les adultes, mais en fait elle y était rétive, car cela ne l’intéressait pas, car eux ne l’intéressaient pas.

Parce qu’ils étaient bien pâles à côté des adultes. A côté des amis du père, bien sûr, qui avaient grande voix et gentillesse discrète, mais qui semblaient par trop inabordables, et dont, sauf quand ils s’adressaient directement à elle, à elle et aux autres, pour expliquer, pour montrer ou aider, et à condition qu’ils ne le fassent pas avec trop de sévérité, ou en jouant idiotement les gamins, la conversation n’avait guère de charme.

Mais il y avait les autres, les amis de la mère, plus jeune – ce modèle inatteignable qu’elle regardait avec amour admiratif et rancune -, parce qu’ils étaient plus proches – surtout ceux qui étaient encore plus jeunes qu’elle la mère, sur lesquels elle veillait, qui lui faisaient une cour discrète et parlaient de musique, de livres, de la couleur d’un ciel – les vieux, eux, gardaient leurs plaisirs muets.

Oh elle savait bien que ce n’était pas sa place, mais elle s’insinuait dans le salon, s’asseyait au sol, en partie cachée derrière un fauteuil ou au coin d’une commode, et elle s’imaginait qu’elle était invisible – ce que bien sûr en ado boulimique et maladroite elle n’était certes pas – ou si négligeable qu’on l’oubliait, et elle tendait son visage pour boire les mots qui volaient.

Il y avait bien sûr ses préférés, comme ce jeune homme brillant, cousin de gens célèbres, ce qui était grisant, mais qu’en fait elle partageait avec tous les autres enfants, puisque son rôle favori était celui de grand frère, de cousin âgé et bienveillant… il y avait ceux qui amusaient les mères et jeunes femmes et dont elle s’efforçait de retenir les remarques spirituelles quand elle ne les comprenait pas, pour les disséquer ensuite – là elle était généralement chassée fermement tôt ou tard parce que, bien entendu, elle gênait, elle n’avait pas l’âge d’entendre – il y avait ceux qui étaient simplement beaux, mais elle se lassait assez vite.

Et puis il y avait un des vieux, pour lequel elle avait tel désir de se muer rapidement en trentenaire, avec robe de velours noir, collier de perle, sourire pointu et joli rire, il y avait ses yeux qui passaient du sourire au chien triste, sa voix de violoncelle, ses récits de mers lointaines, ou de la campagne de sa jeunesse, son goût pour la peinture, jusqu’à son écriture dessinée digne ou presque des calligraphies de ses amis japonnais – elle gardait dans son tiroir du bureau partagé, avec une photo du père jeune, une enveloppe de lettre qu’elle avait subtilisée -, elle essayait désespérément de ne rien perdre de sa présence, et de ne pas être, d’avoir corps filiforme et transparent, elle était attentive mais au bout d’un moment ils la regardaient en souriant avec une ironie qui se voulait bienveillante, ils lui indiquaient qu’elle avait eu sa suffisance et elle se relevait maladroitement et s’en allait retrouver la marmaille.

 

Texte : Brigitte Celerier
Photo : d’après un buste en bronze de Camille Claudel

Là où la vie patiente 5 : C’est le pays des arbres

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Un peuple de géants. Nul ne sait ce qui se passe vraiment là quand la nuit est arrivée, personne n’y va. On a beau lui raconter que ce ne sont que des renards ou des hiboux qui errent dans les bois, que les biches sortent dans les clairières ou aux abords du village pour brouter tranquillement sous la lune, on a beau le lui dire, elle n’y croit pas. La forêt ne dit pas tout et surtout pas aux grandes personnes qui ne rêvent jamais éveillées. C’est un domaine qu’on ne visite que le jour, mais qui vit la nuit, le territoire des monstres, des trolls et des fées, le vrai pays de l’histoire. Cependant le jour, la forêt ouvre ses portes, laisse quelques humains rares entrer chez elle et la parcourir. Il faut bien faire bonne figure, puisqu’elle est là, qu’elle occupe la terre, qu’elle est debout, gardienne du vent et de l’ombre. C’est profond, c’est silencieux, enfin, d’un autre silence que celui des maisons et des chambres. Un silence qui se fait à mesure qu’on avance, qui éclot sous le pied, comme si le bruit, le mouvement, la vie se cachait sans cesse derrière les fûts. Chaque pas allume les lumières et le bruit se retire aussitôt. On peut crier dans la forêt, très vite elle absorbe et mange les noms, les attire vers les têtes des arbres là-haut où tout est inatteignable et inaudible. Là-haut, où elle le voit bien, les arbres se balancent et causent une langue imperceptible, tout en la regardant passer, elle et son père qui marchent tous les deux sur ses tapis de velours.

Elle a des ordres précis. Il faut suivre mais pas suivre derrière, suivre «de côté», et puis ouvrir ses yeux, balayer le sol comme le font les aveugles avec leur canne. Il faut débusquer, c’est pour ça qu’elle est là. Le père est friand de champignons. Il les connait bien. Pas tous, mais beaucoup et c’est le moment pour lui d’aimer la forêt, de l’aimer en gourmand qui veut régaler la famille. Il avance vite, elle court presque. Mais elle veut bien lui trouver des pépites, elle veut bien le pousser à s’exclamer de plaisir quand soudain, elle peut l’appeler parce que là sous ses pieds, il y a des chanterelles et qu’elles sont brunes et légères ou dodues et jaunes ou bleues parfois se tenant par la main comme des sorcières. Elle rit, le père rit, et le bonheur monte au ciel d’une même poussée de soupirs satisfaits. Ce sont des heures merveilleuses, des heures où le soleil joue au flipper au travers des branches, où les odeurs sont faites de l’amère senteur des ronces et des lierres et des sucrins des mûres. L’heure où on comprend que la nuit nait là entre les taillis et des sapins serrés et qu’elle en sort comme un parfum quand elle en a assez des pilleurs de trésors et des maraudeurs de bolets. Alors d’une main noire irrésistible elle pousse les intrus dehors, les invite à s’en aller pour clore son jardin et vivre sa vraie vie.

Et puis ils arrivent à la lisière, c’est là que les branches sont basses, que les bosquets sont trop petits pour qu’on les pénètre, une zone comme une barrière épaisse et feutrée, comme si le bois s’entassait là dans un gros bourrelet de végétaux et d’épines.

– Nous sommes à l’orée, dit le père

L’orée, l’orée. Quel merveilleux nom, comme il sonne, comme il est intrigant. Un endroit en or, un moment en or, une langue de terre qui suinte l’or. Et c’est toujours ainsi, quand le soleil rend les armes face à la forêt qui pond des pièces lumineuses au pied des foyards et l’intense nuit qui gagne.

 

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le quatrième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance. Le livre peut être téléchargé  ici .

Photo : propriété d’Anna Jouy

Connect Time

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Par suite,
d’avoir trop
avalé, d’avoir
trop abusé, au
pied de la ville,
comme un
cadavre, la gueule
offerte.  Coupée
par un vent lointain,
qui n’a jamais
emprisonné per-
sonne. Dans ses bras
déchirants, que l’on
afflige d’indifférence
et d’airs assassins.
De ton visage ne
rien savoir, pour
éviter l’ordre corrosif,
ce désordre en-dessous…
Et par suite, t’avoir vu
partir, sans pouvoir.
D’une vaste esplanade
dégagée, à ce recul
douloureux, mais salutaire.
Souvent c’est comme
ça…Que des esprits
à la peine dépassent
les rives…

Texte et vidéo : Yan Kouton

Portraits de famille 1 : Marinette

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marlen-sauvage-Marinette

« Je la trouve belle ma vie. » Marinette rit. A soixante-dix-huit ans, la peau claire à peine ridée, les cheveux blancs bleutés aux crans impeccables, elle raconte la méthode Ogino préconisée par une amie qui avait eu… douze enfants ! « Moi, j’en ai eu dix et j’ai fait quatre fausses couches. Si j’avais pu choisir, j’en aurais peut-être pas eu autant, mais c’était comme ça. » Elle hausse les sourcils en même temps que les épaules. « Le médecin de famille me disait que je me trouverais enceinte rien que si mon mari mettait sa culotte au pied de mon lit. » Elle a un bel accent Marinette, celui du Charolais où les « r » roulent sur la langue comme le petit vin du coin. Ses yeux noisette pétillent quand elle égrène ses souvenirs et ils s’embuent de larmes quand le passé pèse définitivement trop lourd. Secret de famille.

Ce qui a marqué la vie de Marinette, c’est son départ de la ferme parentale, en 1941, à vingt ans, enceinte du commis. Henri, dix-neuf ans, un beau garçon brun, orphelin, au visage lumineux. Sur les photos, il ressemble à Gérard Philippe. Il deviendra son mari un an plus tard après la naissance de leur premier enfant, et le papa d’une grande famille : huit filles et deux garçons.

A 20 ans, Marinette n’était pour ainsi dire jamais sortie de la maison. « J’ai compris les choses petit à petit. J’étais ignorante. La vie m’a rendue responsable. » C’est sa mère qui lui a demandé de partir. « Je ne lui en ai même pas voulu. J’ai trouvé que c’était normal parce que j’avais trahi sa confiance. Pour moi, c’était grave. » Elle se retrouve un 14 janvier dans la campagne de Paray-le-Monial, en Saône-et-Loire, avec sa valise et sa bicyclette, offerte pour son certificat d’études. Dans sa valise, quelques effets, à cette époque-là on n’était pas riche et on se contentait de peu. Elle se souvient de son goût pour l’école :« Du jour où j’ai eu cet examen, à 12 ans, je n’y suis plus allée. J’aimais trop aller à l’école. Puis j’étais bonne élève. » Mais son père compte sur elle pour l’aider à la ferme. Alors, toute jeune, elle trime entre les vaches à traire et les cochons à nourrir.

Ce 14 janvier, sur la route du départ, il neige, il fait -22°C. Direction Roanne. La jeune femme se rend chez une tante, veuve, maman de deux filles, chez qui elle a déjà passé des vacances. « L’arrivée a été dramatique, on pleurait toutes les quatre. » « C’est pas embrouillant », leur dit-elle en guise d’introduction. Elle est enceinte, elle doit travailler. Dans Le petit Renaizon hebdo, elle trouve une offre d’emploi : nounou dans une ferme. Marinette gagne 250 francs par mois. Elle couche au grenier. « Il a neigé pendant un mois », se souvient-elle. La première nuit, elle éclate en sanglots. Elle pense à « Mémé », sa petite sœur Aimée d’un an dont elle est un peu la seconde maman.

Le 31 mai, elle accouche d’une petite fille, avec difficulté. Au médecin qui lui demande ce qu’elle a fait pour être musclée comme un homme, elle répond :« J’ai descendu des sacs de 75 kilos, j’ai déchargé des chars de fumier. A la ferme, il y avait 40 bêtes attachées dont je m’occupais. J’avais pas de dimanche. » Elle met deux jours à accoucher, du vendredi au dimanche à minuit. « Bordel, ça s’appelle des accouchements douloureux. »

Henri a quitté la ferme lui aussi. Il vit en zone libre, Marinette ne le revoit pas. Plus tard, elle lui fait savoir par l’intermédiaire d’une tante que s’il veut la marier, c’est maintenant ou jamais. Henri ne se le fait pas dire deux fois. « C’est une belle histoire d’amour », murmure-t-elle en regardant Henri debout dans la cuisine, le mégot aux lèvres. Ils décident de se marier le 21 novembre 1941 et s’installent à Uxeau, chez les patrons d’Henri. « Henri était venu avec un char et un cheval. La tante Tonine a donné une armoire, Marie a donné un lit, et j’ai acheté le reste avec Cladie. Là j’étais heureuse. »

Des souvenirs, Marinette en a plein la mémoire :« Toutes les nuits, je repasse ma vie. » Une vie difficile souvent mais qui n’a pas réussi à l’aigrir. Et qu’elle partage aujourd’hui entre les mots croisés, la télé, les courses en ville au volant de sa 2CV, de plus en plus rarement, c’est vrai, et ses prières à la messe chaque dimanche : « Je suis chrétienne jusqu’à la racine des cheveux ». Une vie entre sa salle à manger accueillante où trônent les photos des petits et arrière-petits-enfants (19 et 2, respectivement), et sa chambre qu’elle voudrait parfois ne plus quitter tant elle souffre de ses « problèmes de hanches ». Sa plus grande fierté, c’est d’avoir incité ses enfants à poursuivre leurs études. Elle, la fille de fermier, la couturière qui n’hésitait pas à faire des ménages à droite et à gauche pour arrondir les fins de mois, la femme d’ouvrier, peut aujourd’hui apprécier pleinement sa récompense : tous ses enfants lui en sont reconnaissants.

Marinette est née le 14 février 1921 à Nochize en Saône-et-Loire. Récemment, une dame lui a dit qu’elle était belle. On ne le lui avait encore jamais dit.

Texte et photo : Marlen Sauvage
Note : Depuis 1999, date où ce portrait a été écrit, Marinette est décédée à l’âge de 93 ans. Ce portrait devait faire partie d’un projet journalistique intitulé « Portraits de femmes » qui n’a jamais vu le jour. Je le reprends avec plaisir dans une forme différente sous l’impulsion de Jan Doets, dans une série où je tenterais de donner vie à des personnes oubliées de ma généalogie, photo à l’appui ou non.