Samuel #3 – ses zones de silence

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Depuis le temps que je le connais, Samuel reste pour moi un sphinx, une énigme. Peut-être parce qu’il est avant tout un être de fuite. Sans cesse il s’esquive. Keep your distance : cette expression le résume à merveille. Je préfère rester discret, me répond-il, un sourire énigmatique aux lèvres, quand je lui pose une question qu’il juge indiscrète. Et il y en a un paquet qu’il juge indiscrètes. Son jardin est un vaste secret. Par exemple, on ne sait toujours pas où il habite. On ne le voit que chez l’un ou chez l’autre, pour prendre l’apéro ou pour dîner, puis on sort tous ensemble dans les bars de Belleville et de Ménilmontant. Il n’a jamais invité chez lui quelqu’un de la bande. On sait juste qu’il vit seul a priori quelque part à l’Est de Paris, du côté des Lilas, de Montreuil ou de Bagnolet. Peut-être dort-il à l’hôtel. On ne sait pas. Je déménage souvent. J’ai toujours été un nomade, m’a-t-il dit un jour que je cherchais à en savoir un peu plus sur sa vie. Son culte du secret est devenu un sujet de plaisanterie entre nous, ce qui le laisse impassible quand on l’évoque en sa présence. J’aime qu’il préserve ainsi ses zones de silence et je ne suis pas le seul à envier son exil intérieur. Samuel exerce sur notre petite bande une séduction sans égal, et l’ascendant qu’il a sur nous semble le laisser indifférent. Je crois qu’il fait partie de ces êtres d’exception entourés d’amis écriveurs qui sont là pour les raconter. Un jour que je lui parlais de son art si subtil de garder les distances, il m’a répondu : C’est sans doute parce que je m’invente sans cesse une autre vie. Difficile de connaître le degré de sincérité d’une telle réponse dans sa bouche. Poussant l’art de l’esquive à la perfection, il a toujours cette allure de celui qui s’en va. Un soir d’hiver, très tard, que j’attendais avec lui à une borne de taxi du côté des Batignolles, il s’est arrangé pour refermer hâtivement la portière du taxi dans lequel il venait de s’engouffrer, de sorte que je ne puisse pas entendre l’adresse qu’il indiquait au chauffeur. Je me souviens d’ailleurs ne même pas avoir aperçu la tête du conducteur dans le noir et d’avoir alors eu l’étrange impression que le taxi n’était conduit par personne. Notre ami fait route en solitaire. Quand il n’est pas en soirée habituellement entouré de faux rebelles et de révolutionnaires de salon que, par esprit d’ironie, il s’amuse à déstabiliser, il semble intouchable. Dès qu’il n’est plus en représentation comme il dit, il s’enferme dans un monde que nul ne semble pouvoir pénétrer. Quand j’ai le grand privilège de me retrouver seul avec lui dans l’appartement, de partager ne serait-ce qu’une heure son intimité, il me fait pénétrer insensiblement dans une atmosphère de Rivage des Syrtes où le familier devient stupéfiant :

Fenêtre ouverte sur l’interzone qui borde le périphérique. Clarté diffuse dans l’appartement éclairé par les trois couronnes de projecteurs au-dessus de l’échangeur de Bagnolet. Les lumières de la circulation dansent sur les murs du séjour et au plafond. Nos corps assis côte à côte comme deux sentinelles silencieuses. Le vin léger dans nos verres éclaire encore un peu plus la nuit. Depuis cette tour de nulle part, nous guettons les signes qui parfois se répondent dans la pénombre. C’est une attente dense, une attente sans désœuvrement. Pourquoi partir ? me demandes-tu soudain, être en partance suffit sans doute. Toi si plein de solitude me fait découvrir l’art de la conversation. Une conversation lente, intérieure, baignée d’accords mineurs, entrecoupée de silences et qui mine de rien fait grandir l’intelligence. Attentif à chaque mot que tu prononces, tu construis tes phrases à voix basse, comme si tu les écrivais. Lorsqu’il est très tard et que tu as un peu bu, il t’arrive aussi de dire des choses étranges. Semblant alors absent à toi-même, tu parles par saccades. Les bouts de phrases qui, au bout de l’épuisement, sortent de ta bouche ont un rythme heurté, ce qui donne à peu près ça : Tous nos morts tombent | en morceaux on essaie de pas mourir | c’est tout on se tient | bien droit on sait | si on trébuche on s’affale | direct dans la poussière après | impossible de se relever chaque jour | on essaie des vies d’échapper | à l’ordinaire on prend les cachets pour | pas s’écrouler mais constamment | on meurt faut faire avec | l’humide faire avec la boue et retrouver | un peu la rage les fêlures celles | qui aident au rêve. Tu marques une pause. J’entends ta respiration précipitée. Puis tu reprends d’une voix très douce, presqu’en chuchotant : Comment localiser la blessure | initiale la petite déchirure qui ouvre à | ce qui brûle ce qui résiste ce qui | persiste en nous ?  Je ne réponds rien. J’ai appris à garder le silence. Avec toi, les échanges les plus remarquables se font souvent en silence. Durant ces intervalles féconds, à la fois intenses et étrangement longs, j’ai l’impression de rêver en ta compagnie, c’est-à-dire de partager avec toi le même rêve. On est alors tous les deux seul ensemble.

Depuis quelque temps, Samuel tient un discours que je ne lui connaissais pas, un discours convenu qui a tendance à m’agacer. Lui qui remettait en cause le système jusqu’à la rage, lui si proche d’une vision de gauche du monde adopte désormais, sur certains points précis, un point de vue proche du libéralisme économique, notamment lorsqu’il parle du « mal français », concept cher à la droite depuis plus de quarante ans. Comme beaucoup, il estime que les Français ne s’aiment pas assez, que le reste du monde les fait constamment flipper. La pensée dominante semble lui avoir grignoté une partie du cerveau. Un sentiment de honte perdure dans ce pays depuis la défaite de 40, m’explique-t-il encore une fois. C’est insidieux, ça se passe de façon souterraine. Regarde : à la radio, à la télévision, dans les journaux, ça discutaille à l’infini. Beaucoup de Français veulent que plus rien ne bouge. Y a plus grand-monde prêt à se battre pour une liberté plus grande. Ils sont si déprimés qu’un bonheur simple, un bonheur sans arrière-pensée, ne semble plus possible pour eux… Alors faudrait qu’on ait le courage de fuir ce pays devenu si mesquin et si étriqué. Ça serait notre petit héroïsme à nous, de s’extraire de toute cette terre grasse et lourde qui nous colle aux basques depuis si longtemps. L’empêchement qu’on ressent en étant ici, c’est ça qui devrait nous donner la rage de nous barrer au plus vite pour explorer d’autres horizons. Des Français repliés sur eux-mêmes, réfractaires au changement… Quand je lui fais remarquer la proximité de certains de ses propos avec ceux des libéraux, il finit par me dire, légèrement hésitant mais gardant son sourire moqueur : Va savoir… peut-être qu’avec le temps je suis devenu plus accommodant avec les idées d’en face… Après un silence, il ajoute : désormais j’essaie aussi d’échapper à tout dogmatisme. Je fuis les dévots de tous bords… C’est vrai aussi que, quand on n’a plus le dedans en fusion, on a tendance à vivre davantage dans la nuance… Sans doute pour ça que je barbote maintenant comme je peux entre deux pôles. La voie est étroite car la connerie est grande des deux côtés ! Comme d’habitude, Samuel aime conclure par une pirouette. Il a gardé son esprit sarcastique qui, chez certains, passe pour de l’arrogance. Mais je pense qu’au fond il n’a pas tant changé que ça, mon ami, c’est juste qu’avec le temps on perd quelques plumes, la rage initiale disparaît, et l’on passe tout doucement de la nostalgie à la mélancolie.

 

Texte et vidéo : Gwen Denieul

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Il n’y a pas de ville, pas de canal. Ce qui coule ici, c’est du temps monotype, je veux dire à l’unique figure. Ce masque de bouleau, de gazon rongé de sécheresse, de glycine jaune automnal. J’attends cet incident, ce moment incongru qui voudra bien s’arrêter chez moi et nourrir ma tête. On m’a dit de chercher la paix. Elle est là, consciencieuse et béate, la bouche ouverte, le regard un peu fixe, le corps tranquille sous la couverture. Je respire cette sérénité. Je suis dans la contemplation des heures, une abstraction de gestes, un ramassis d’immobile. Je suis dans le présent.

Pas de ville aux mille visages, aux histoires enchâssées de femmes et d’hommes qui s’aiment, se fuient, se cherchent et se trouvent. Pas de soupiraux dans lesquels disparaissent les mots et circulent les oublis. Pas de chien, de chat maigre, de cacatoès dressés sur des fils électriques. Pas d’immeubles comme des livres avec leurs chapitres, leurs nouvelles brèves ou interminables. Madame X qui monte au troisième, voir Z Les-gros-bras. L’agent de nettoyage qui a trouvé cent balles ce jour en vidant les poubelles. Pas plus que les Durand, courbés sous le poids de la tyrannie de leurs enfants-rois, désespérés de servitude.

La mer est loin, les bateaux aussi grands que Saint Marc à Venise, ne dépassent pas les collines. Même la montagne et ses aventures aiguisées au silex est invisible.

Non. Simplement, la fenêtre a de beaux rideaux, quelques pâtés de mouche, des reliques de pluie et de doigts passagers. Dehors est à l’abri de toutes les aventures, lui aussi.

Écrire, j’y pense souvent comme à un voyage, une randonnée parmi la vie, parmi les vies. Je ferais partie alors des expéditions essentielles. J’écrirais, parce que ce serait ma part d’humanité, ma présence. J’écrirais pour faire l’état des lieux d’une existence, d’une saison, d’une année dans la ville, aux crêtes de l’océan ou au bastingage de l’Himalaya. Le monde serait mon grand dictionnaire, mon lexique et j’userais, je limerais le vocabulaire. Jusqu’au feu.

Ici, on parle de jour blanc comme un brouillard à flanc de neige. Ma main dans l’air ne suit aucune courbe, aucun relief. Et mes yeux se lassent d’enfoncer la pâleur, pour n’y trouver que des nappes du dimanche et des serviettes pliées façon colombes.

Je ferme les yeux. A l’intérieur, c’est noir. Je suis une cave, je suis remplie de mon ombre. Je vois là-dedans, dans mes tuyaux langés de pansements et de coutures, une cité de vieux grigous et d’anges saqués de jute. Je vois des pavés, des rigoles de pluie et de fontaines. Des places énormes écartelées entre des clochers de garde, des mâts dressés et des chapiteaux. Je vois des escaliers, des puits qui se vissent dans les pharynx des maisons, des gradins, des marchés aux cochons et des types ivres de désir et de puanteur. Je ferme les yeux, pour ces nuits ouvertes, ces villes fortifiées, et là, je mendie à grandes mains, une histoire, la suivante, ma vie ancienne pour mon livre futur.

Le présent n’est rien. Il fait de moi un assis. Je ne sais qu’en faire. Par chance, il me reste l’obscur, qui est aussi l’absent. Le rêve qui est l’ailleurs, un voyage où je me rencontre et m’apprends dans chaque personne et chaque image.

 

Texte et dessin : Anna Jouy

Je sais, mon ami, …

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rio-de-janeiro

Je sais, mon ami, j’ai promis de t’écrire. J’avais quelques sujets, les feuilles, l’automne… Je voulais te parler de ces nuages, des voisins, des dahlias à rentrer. La météo aussi, le froid qui rentre partout, des habits d’hiver, du feu de cheminée. J’avais ce genre d’idées hier encore. Je voulais te dire le bonheur d’être en vie, la musique, le poème. J’avais soif de te raconter le petit rien, le minuscule, l’état cotonneux de mon âme quand il me semble que je suis comblée. J’avais envie de te raconter un rêve, de te peindre des images fortes, d’extraire de ma mémoire un souvenir parfait. C’était ce que je voulais hier encore mais qui me sort par tous les pores, ce lundi à vomir.

Hier, j’étais parmi les gens. On dansait, on chantait. On fabriquait sur la scène le plaisir futur d’un spectacle. On était solidaires, on s’écoutait, on se suivait, on mettait ensemble nos forces, nos rires, notre grand imaginaire. Hier, on était quarante à nous sentir formidables, convaincus, actifs et efficaces. « Nous réussirons, ce sera beau, ce sera bien ! » Hier était joyeux.

Tu sais que j’ai un esprit plutôt « positif », que je suis même parfois philanthrope. J’essaie de garder le nez en l’air, le plus possible. Ça ira, que je me répète. Mais on est lundi, le 29 octobre de l’an 2018. Et depuis mon écran, je lis, je vois, j’entends que le Brésil a choisi la haine, la stupidité, le sectarisme. Que le Brésil, immense, coloré, multiracial a failli à l’humanité toute entière.

Mon ami, je pense que tu comprends combien cette nouvelle ébranle ma foi en l’avenir, combien je me sens salie et couverte d’immondices qu’une telle monstruosité puisse revenir au monde. On sait déjà ce qui se passera et qu’on y reviendra. Décidément, l’homme peine à prendre ses leçons.

Tu me diras que ma peur est inutile, qu’elle n’ébranlera personne. Tu as raison sans doute.

Tu me diras que je pourrais t’écrire sur un autre sujet. Je sais bien pourquoi des gens peuvent faire ce choix de mort et tyrannie. Ils n’ont rien pu lire, apprendre et comprendre. L’ignorance, l’impossible accès au savoir… Oui Jan, je pourrais bien sûr t’écrire sur l’enseignement, sur la nécessité de l’éducation. Je le sais bien, c’était ma tâche. Mais ce matin pourtant, ma bibliothèque devient un refuge. Je m’entoure de ces mots, de ces poèmes, de ces histoires, de tous mes livres si puissants mais qui en sont réduits à juste me protéger de l’effroi d’un lundi sur la Terre.

Texte : Anna Jouy

Latitude

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Latitude

Tes coordonnées
géographiques,
je les retiens tout
doucement, aux
alentours immédiats
de la chair, ce profond
recueillement, brûlant
inestimable…Comme
privé des sources
mauvaises, de ce décor
noir, brisant les os comme
l’esprit. Mais tu resplendis
jusqu’aux combles de mes
pensées. De mes gestes
lisses, glissant sur…
Dans une effraction
délicate et sûre d’elle.
Emue à s’évanouir, mais
si déterminée à te
regarder, à rester en
ton fort…Et tout le reste
semble alors de trop. Les
brisures au fond
négligeables…Face à
ton corps sur un
plateau précieux, à tes
arrière-goûts échangés
contre les miens. Alors
souverainement

 

 

Texte et photo : Yan Kouton

Autoportrait en habits du dimanche

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dimanche

Dans le dernier magazine acheté, il y a un article que je relis souvent. Parce que le journal est sur une étagère des W.C. On y parle de moi, je veux dire que c’est écrit pour moi. Spécialement. Le sujet c’est la routine, les ornières de la vie ordinaire. Je suis la femme au métronome, entièrement guidée par des balises aussi régulières que des lignes blanches sur la route. Chaque semaine est organisée. Et je maitrise mes jours à la perfection. C’est lisse. C’est sans surprise. Et je les recommence avec cette certitude que rien ne va me surprendre mais aussi depuis quelque temps avec une pesante charge d’ennui.

C’est une belle revue, illustrée de dessins, mise en page zen et pastel, séduisante comme un napperon de dentelles fraîches posé comme ça sur une tablette, dans mes vétustes cabinets de trois générations d’incontinents. Et je relis comment rompre son vieux pain quotidien, sec et dur, en quelques idées faciles à mettre en pratique, efficaces et étonnantes.

La plus particulière s’attaque à la fin de semaine. Le dimanche cafardeux qui embraye vers 17 heures, les mécaniques usées des reprises de travail. Je suis comme tout le monde ou presque, je hais le dimanche mais je reste sans force pour dépoussiérer une journée que je subis, écrasée d’avance par le poids de sa chute.

Le journaliste me conseille d’essayer le voyage. Sûr que de partir, de prendre la route pour le week-end doit bien aider à faire surgir quelque chose de neuf et d’excitant. Mais est-il bien raisonnable de s’offrir ce genre de remède souvent et comment se reposer aussi si on fait son bagage à tour de moulin à vent ? Mais on me propose de voyager autrement. En fait, de prendre un hôtel dans ma ville, dans mon coin, ma région, sans rien d’autre qu’une trousse de première nécessité, et puis de laisser le charme de l’inconnu opérer.

Cette idée est cocasse. Je me vois descendre dans ma rue, longer trois maisons et entrer aux Trois-Rois pour y passer mon dimanche. Prendre une chambre avec vue sur la rivière, la même qui est sous mes fenêtres, observer le même ciel, entendre la même cloche mais en en payant le prix cette fois-ci. A quoi pense-t-on quand on écrit de telles sottises ? A-t-on pris la peine de tenter l’expérience, de vérifier in situ l’intérêt de son dire ? J’ai mes doutes. Que pourrais-je bien tirer d’une telle « aventure » ! Ai-je bien compris ou non ? C’est donc pour ça que je relis, pour saisir la nuance qui m’aurait échappée.

Il faut bien admettre que je n’ai pas tout faux mais également que je n’ai pas tout juste non plus. Un certain éloignement, un autre quartier, une autre direction s’imposent tout de même, comme un sérieux atout. Un minimum de mouvement demeure nécessaire.

Mon quartier est un fort joli endroit, peut-être même est-il le plus beau point de vue sur la ville. Je ne me lasse pas vraiment de profiter de ce panorama mais il est vrai que je le connais par cœur et que ces alignements de maisons sous ma fenêtre font partie des rigidités de mon existence au même titre que mes habitudes.

Et si j’optais pour un tel remède à mon ennui, qu’est-ce que cela me ferait de voir d’un lointain extérieur, les croisées de mon propre appartement ? Et si je leur tournais le dos, ouvrant mes yeux au petit lundi sur un autre quartier, un arbre ou un parking ? Et si ce rôle qui est le mien, mon allure, mon image, sortait soudain du cadre, si je m’accordais d’autres vies, d’autres formes ? Et si je déraillais ?

Encore un lundi ? Le matin est un bonheur, un plaisir simple, remis en question. Qui sait ?

 

 

Texte et dessin : Anna Jouy