La collection RAZ FRA/BZH – Extraits

La collection RAZ Fra/Bzh est une collection franco-bretonne, à l’instar de la collection, chez le même éditeur, de la collection franco-argentine. Le principe est toujours identique : il s’agit de textes poétiques traduits dans les deux langues. Ici le breton fait miroir aux poèmes d’auteurs choisis de manière passionnante pour leur attachement évident à la Bretagne ; mais dont les parcours se mêlent de voyages dans le monde entier, à l’écho des mégapoles, jusqu’au silence de territoires comme autant de refuges intérieurs et matrices de langues fulgurantes.

Vu d’ensemble de la collection

L’intéret majeur de cette collection est d’offrir un panorama de langues poétiques loin des clichés attendus. Les traductions bretonnes assurées par Sylvain Botrel et Frank Bodenes ouvrent des perspectives inédites sur une modernité littéraire bretonne dont la portée est universelle.

Extrait de « Le pain des jours – Bara an deiziou » de Lancelot Roumier
Extrait de « Seule – He-unan » de Anne-Marie Gentric
Extrait de « Ivresse des profondeurs – Mezvidigezh ar strad » de Patrick Prigent
Extrait de « Poésie du barde Canard – Barzhonïezh ar barzh Houad » de Seongwoo Kang
Extrait de « Rouge gorzène – Ruz gorzen » de Manon Vuillermet

Ces recueils sont notamment disponibles sur le site des précieuses Editions RAZ. Nous vous encourageons à soutenir les éditions RAZ en adhérant à l’association.

Le cœur d’or

tant que le cœur dure en or
ne s’éteint pas dans les brumes
c’est une idée en soleil
un papillon idéal


dans le pays des anciennes peaux
on se rappelle aux peines en fleurs
que pouvons nous y faire ?
après tout ce n’est que mémoire


tant que le cœur dure en or
ne vient prendre mes sombres présages
c’est en rappel avec une corde
un serpent idéal


dans le pays ou j’ai gravé tant de montagnes
je flingue ma fugace ascension
que peux tu pour moi amour ?
après tout ce n’est qu’un désert


tant que le cœur dure en or
ne regarde en arrière nos erreurs
c’est une veine en charbon
qui coule en nos abîmes


dans le pays aux temps de ronces
je vois bien que les arbres se taisent
quelle couleur d’écorce ?
après tout il ne restera qu’une larme


tant que le cœur d’or
dure l’immortelle beauté

Texte : Pierre Vandel Joubert

Illustration : Pierre Vandel Joubert – « L’homme Printemps 2 »

UN AUTRE

Sentinelle, je veille
Dans les décombres de cet hôtel
À l’affût des murs disloqués
Tapisserie branlante, blessures exposées
Des vies usées suintent de l’autre côté
Dans la rue, des vestiges de béton
Des canalisations larmoyantes
Il manque un B à cette -oulangerie
Ou un f à ce coi-feur
Il faut donner à chaque mot un nouveau genre
Alors j’écris en toutes lettres :
ALCHIMISTE DU VERBE
Des chemises poisseuses passent en trombe
Visages élastiques
Des rides qui dégoulinent fatiguées
Comment après cela prendre la pose
Il me faut apprendre à être un autre
Déposer mon enveloppe de chair
Pour en enfiler une autre
Il n’est plus question de choisir
Ni de monnayer mon reflet
Le premier venu fera l’affaire
Et tant pis, même si l’enveloppe est en fin de vie
Ne plus écrire sur le papillon
Mais endosser ses couleurs éphémères
Deux jours, peut-être trois
Pour tout dire
Tout ressentir jusqu’à la brûlure
Ne plus faire profession de faiseur
Un seul poème suffira
Il doit suffire
Un nuage passe, il est déjà trop tard
Je cherche à tâtons des lambeaux de lumière
Il me manque un M un A un I un N…

Extrait du recueil « Conspiration du réel » publié chez Editions Unicité

Grégory Rateau est un écrivain et poète français né en 1984 dans le 93 et vivant aujourd’hui en Roumanie où il dirige un média. Il est l’auteur d’un premier roman, Noir de soleil, chez Maurice Nadeau (sélectionné au Prix France-Liban et au Prix Ulysse du premier roman 2020) et d’un recueil, Conspiration du réel, chez Unicité. Ses poèmes circulent dans plusieurs anthologies et dans une trentaine de revues en France/Corse, Belgique, Suisse, Roumanie, Portugal, Espagne, Pérou et Italie (Arpa, Verso, Place de la Sorbonne, Points et Contrepoints, Le Persil, Traversées, Bleu d’encre, Recours au poème…). Son nouveau recueil, Imprécations nocturnes sortira le 8 novembre 2022 chez Conspiration éditions et en décembre un livre illustré avec la collaboration de Jacques Cauda paraîtra chez Raz éditions. 

A Draught

Hoboken – un café en 1987, l’été est chaud cette année-là dans la banlieue de New-York.
Je crois que je me trouve près de la gare qui mène au Path, le tunnel du train pour rejoindre Manhattan. Une jeune femme assure le service derrière un comptoir éclairé à la lumière artificielle (le café était peut-être installé dans la gare). Elle est belle, dans la trentaine, la peau café-au-lait. Elle a des cheveux longs bouclés en cascade, elle est souriante, d’allure sportive et dynamique, en short avec de jolies cuisses assez puissantes. Elle se rend compte certainement que je suis étranger. Je suis très jeune et emprunté, mais je la regarde en rendant benoîtement hommage à sa beauté, son sourire, sa gentillesse.
Alors elle me pose une question que je ne comprends pas.
Puis elle tente de m’expliquer, en riant, avec quelques gestes en m’indiquant la pompe à bière. Après quelques secondes je finis par saisir, malgré mon trouble.

Cela fait trente-cinq ans que ce court échange a eu lieu et, depuis, jamais je n’ai oublié ce que veut dire : «a draught (beer)».

Que ce soit en pression ou en bouteille, je ne bois plus de bière depuis longtemps.
En revanche, je comprends mieux l’anglais et un jour, qui sait, je pourrais avoir envie de revoir Hoboken et sa gare de banlieue.
Mais à quoi bon, désormais ?

Sur l’auteur

Eric Macé est né en 1965 à Dinan (Côtes-d’Armor).
Il s’est consacré très jeune au dessin.
Après des études de commerce et de gestion, il est venu vivre et travailler en région parisienne,
où il s’est aussi formé à l’art dramatique et à la chanson.

Bulles de Sons – Recueil d’Aline Recoura et de Charles-Eric Charrier aux Editions QazaQ

Devant la glace
j’hésitais entre la révolution – trop violente
la destruction – c’était l’inverse
la tempête – trop bruyante
Je crois que j’étais toupie
ou femme

Ces « Bulles de Sons », unissant les encres de Charles-Éric Charrier à l’univers poétique d’Aline Recoura, explosent à la vue, comme à la lecture.
Chacunes des associations, au fil des pages, génèrent des émotions paradoxales, des correspondances entre dessins et mots. Ce qui frappe d’emblée c’est le dialogue qui s’instaure entre les abstractions de Charles-Eric Charrier et les poèmes ancrés dans la réalité transcendée d’Aline Recoura.
Les encres agissent comme le déclencheur, ou le miroir inspirant, de textes innervés par l’expérience. Une poésie ultra-sensible qui semble décrypter le mystère des toiles, en les transportant dans l’univers du langage. Comme si, à rebours par exemple de la démarche de Bonnefoy, Aline Recoura prenait appui sur l’abstraction des encres de Charles-Eric Charrier pour retranscrire des expériences vécues dans l’immédiat – qu’elles soient sensibles ou concrètes, intérieures ou réelles -. Elle parvient pourtant, comme Bonnefoy, à incarner dans ses textes une présence au monde, et à nourrir le langage de l’indicible.
Ainsi « Bulles de Sons » éclairent le lien qui unit la poésie et la peinture, et la formule d’Horace, selon laquelle « un poème est comme un tableau ».
Un voile de mots accompagne les représentations de Charles-Eric Charrier qui, à leur tour, offrent aux poèmes un supplément d’absolu. Comme si le rapport aux lieux, au temps, aux autres que développe Aline Recoura se fondait dans la quête spirituelle du peintre.

« Bulles de Sons » – Aline Recoura/Charles-Eric Charrier – Editions QazaQ – ISBN : 978-2-492483-48-6