La Nuit Semblait Venue (4)

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Yan 4

                                                     (Une Heure sur Terre)

Je regardais le soleil venir au monde. On ne devrait pas se lasser d’un tel spectacle. Je ne sais pas pourquoi je pensais cela.  J’appartenais à une espèce ravagée par le mal-être, le questionnement métaphysique et la destruction. Enfin, c’est l’image que l’on avait de nous-même. Que la fameuse mélancolie occidentale avait forgée au fil des siècles. Pourtant la nature c’était aussi le cancer. Maladie que l’on avait vaincue récemment dans toutes ses variantes. On pouvait raisonnablement être fiers de nous. Cette victoire on la devait à des hommes aussi volontaires et acharnés que ceux qui avaient crée la Compagnie. « Il ne faut jamais douter face au progrès ». Les émissaires de la multinationale balayaient les quelques critiques qui fleurissaient ça et là et assénaient cette évidence avec la force d’une loi nouvelle. La leur. Ils savaient que ce monde leur appartenait désormais.

Malgré tout, je n’étais pas sûr que l’espace, et plus simplement la Lune, soient des endroits plaisants.

Je regardais le soleil venir au monde. Et la rue s’animait. Plus lentement qu’à l’accoutumée. Les gens ne parvenaient pas à quitter leur domicile. Hypnotisés par l’information. Les premiers ouvriers lunaires seraient à l’œuvre dans moins d’un an. Ils partiront d’une base installée aux Etats-Unis. Elle était déjà construite et opérationnelle. Elle avait servi jusqu’à présent aux vaisseaux-cargo détachés au ravitaillement de la Station Spatiale Internationale. Cette dernière n’avait cessé de prendre de l’importance. Mais son existence était toujours restée nébuleuse pour la plupart des terriens.

Tellement nébuleuse que le changement d’échelle dans la conquête spatiale nous avait totalement échappé. Les nouveaux vaisseaux, ceux qui permettraient l’acheminement des hommes et du matériel étaient présentés dans ce programme spécial et mondial. Ils ressemblaient aux engins spatiaux que l’on pouvait connaître, mais d’une taille autrement plus importante. Il me faisait peur. J’étais rattrapé pour une frayeur sûrement indécente alors que la joie semblait envahir la planète. Les vaisseaux étaient monstrueux. L’énergie qu’il faudrait pour les propulser et les faire revenir sur Terre, comme de vulgaires camions, dépassait l’entendement. Les émissaires de la Compagnie expliquaient qu’elle était sans danger pour l’environnement terrestre. Tout juste fallait-il s’attendre à une très légère aggravation de l’état de l’atmosphère. Elle serait temporaire et les bénéfices attendus de l’exploitation de la Lune effaceraient à terme les impacts mortifères de la destruction économique de la Terre.

Des siècles à exploiter les ressources terriennes. Des siècles qui laissaient notre environnement exsangue. « Reparons notre Terre », tel était le slogan qui s’affichait maintenant, comme un mantra,  derrière les intervenants officiels. « Le joyau demeurant toujours dans son écrin », voilà ce que devait redevenir la Terre.

Un instant je me déséquipais. Abandonnant mes différents outils électroniques et accès internet. Je redevenais un humain pré-numérique. Un d’avant l’intelligence artificielle et la réalité augmentée. Ne disposant que de son cerveau pour appréhender l’existence. Sa « mortelle mesure ». L’arc ardent de l’informatique, qui s’était transformée au fil des années en véritable extension globale du vivant, ne m’entourait plus. Je me sentais nu. Vulnérable. Le silence était certainement ce que nous avions perdu en premier. Il était devenu progressivement impossible de s’entendre et d’écouter. On nous promettait à présent le silence cosmique. Comme « détaché des liens d’un monde trompeur ». C’est ce que j’espérais de tout mon cœur. Que cette expédition définitive nous ramène paradoxalement à ce temps sans mauvaises envies ni temps perdu. A l’essentiel, en un mot.

C’est tout ce qui étouffait un peu ma crainte.

Mon épouse n’allait pas tarder à rentrer. Ejectée de sa classe pour une folie collective inédite.

Je me rééquipais doucement, pour ne rien manquer des informations glorieuses. Le sourire de l’homme qui apparut au fond de ma rétine ressemblait à un ciel éventré. Le sourire d’un Dieu. Il venait de rentrer dans l’Histoire. Il le savait. Même son calme était habité par une force inouïe. Le sommet de la Compagnie se présentait comme un sauveur. Ce qu’il était, lui et ses collaborateurs. Il n’était que l’un des dirigeants. Mais il avait l’aura nécessaire pour éteindre les doutes et convaincre les foules. Il s’appelait Mercury Voskhod. Il expliquait au monde que la Compagnie était la solution globale aux déséquilibres chroniques. Au « désenchantement ». Il répéta ce mot plusieurs fois.

Sa voix joyeuse et ferme donnait « des ailes au désir ».

Il survolait l’histoire de la Compagnie, appelée à devenir une icône économique absolue. Et pour longtemps. « Car elle surpassait tout ce nous savions. De même que le cours du ciel le plus rapide ».  Il brossait le portrait de l’employé spatial idéal. D’une intelligence exceptionnelle, surdiplômé, sportif. Même l’emploi le plus simple prendrait sur la Lune une dimension prodigieuse.

J’imaginais très bien le sort des chômeurs longues durées et sans formation valable la plupart du temps. J’étais personnellement invalide mais j’étais artiste et ancien juriste de haut niveau. Ce statut hybride m’ouvrait un champ des possibles qui ne me condamnait pas. Mon asile premier était l’art. Il survivrait. Même au fond d’un abîme, il survit toujours.

Depuis quelques années, il était d’ailleurs fréquent que des peintres ou des sculpteurs soient sollicités pour céder des œuvres destinées à constituer un véritable musée lunaire. Jusqu’à présent elles étaient dépendantes d’engins utilitaires, disséminés à la surface. Mais il était question de les rassembler à terme dans un « bâtiment ». La Compagnie se proposait maintenant d’en être le mécène.

Toute l’ingénierie marketing soigneusement élaborée depuis des décennies se déployait avec enthousiasme. Une ardeur dont on avait perdu l’habitude. L’actualité n’était plus que le compte-rendu d’une guerre civile planétaire. On ne savait plus précisément quand elle avait démarré. Un genre de guerre de cent ans, probablement. Amplifiée par l’apparition et le développement des réseaux internet. Encore aggravée par son perfectionnement vicieux. Suivre l’actualité se résumait à démêler le vrai du faux. Tout était devenu sujet à caution, depuis que tout un chacun pouvait fabriquer de fausses vidéos, plus vraies que nature, inonder le web d’informations saugrenues, d’études contrefaites et dangereuses. La raison ressemblait à un homme abattu.

Tout ce qui avait contribué à créer cet état général de violence et de confusion absolue semblait se mettre en ordre de marche pour l’exploitation de la Lune. Des groupes dissidents se mettaient en place, les funestes complotistes entraient déjà en action mais leurs actions s’écrasaient contre le mur technologique érigeait par la Compagnie. Des sites connus pour répandre des fakes news à la chaîne étaient soudainement déconnectés. Il paraissait évident que cette violente contre-attaque, qui se jouait en même temps que la présentation du plan de recrutement lunaire, était orchestrée par des services des renseignements. La nature de la Compagnie se complexifiait.

Je luttais contre un mal de tête depuis des années. Je vivais, comme tout le monde, dans cet enfer où « l’âme ne se rend plus jamais à ses devoirs »…Et là, ce matin, dans ce déferlement, je rêvais de retrouver ma chair. De sentir mon corps, de l’éprouver. On nous promettait une énergie éternelle, des gisements spatiaux illimités. Et je rêvais plus que jamais de me promener près de la mer, ou de partir au hasard dans Paris. Ces paysages-là, je ne sais pas pourquoi, je les sentais menacés. Presque négligés.

 

Texte et photo : Yan Kouton

Le trou

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pour les cosaques - le trou

En longeant la muraille il avait, chaque fois ou presque, avec plus ou moins de distraction, l’oeil attiré par ce trou, un peu sous le sommet, qui révélait le vide existant entre les deux murs qui la constituaient. En longeant la muraille en vague ennui, lorsqu’il n’était pas pressé par son but, il y accrochait une vague curiosité et des rêveries. Et peu à peu il se sentait appelé par cet oeil obscur.

Il a cherché, il a trouvé un peu plus loin – n’y avait jamais prêté attention – des marches, ou plutôt des saillants espacés, un peu dégradés, rappel d’un semblant d’escalier ancien… ne manquaient que les trois échelons les plus bas. Un jour où il était vacant, un dimanche ou un jour de fête, il s’est arrêté sous les saillants, il a mesuré de l’oeil la hauteur à franchir, a tenté d’évaluer la taille des appuis, a vérifié qu’il n’y avait trace de passant, même lointain, à droite ou à gauche, a entrepris de grimper.

Est arrivé au sommet, s’est dressé sur les dalles appuyées sur les deux murs – et peut-être sur un remplissage caché – est resté en contemplation sur la campagne, les champs, qui s’étendaient au delà et puis sur les maisons plus ou moins dégradées de la ville. Il a pensé que si elle revivait, il faudrait établir un escalier confortable, en utilisant des pierres provenant de la carrière, abandonnée ou non, qui avait servi au temps jadis à l’édification de ce rempart, pour faire de ce cheminement, après en avoir contrôlé la solidité, un attrait pour des touristes, une ressource.

Et il a avancé, constatant avec plaisir que la largeur du chemin était exactement adapté à une marche confortable et assurée, même si un croisement devait être un peu acrobatique sans être impossible – c’était bien un chemin de ronde – ce mot, en s’imposant l’a fait sourire de ravissement, éveillant des traces de souvenirs de ces histoires q’il se racontait au temps des genoux couronnés et de la voix de canard enroué.

Il s’est arrêté au bord du trou… un escalier, en bien meilleur état de conservation, y plongeait, mais rien ne permettait de le franchir pour rejoindre le chemin au delà et il s’est interrogé un instant sur ce manque, ne pouvant croire qu’il avait toujours été, qu’il faisait partie du projet d’origine, comme semblait l’être ces larges marches sans rebords qui descendaient à travers la pénombre vers l’obscurité.

Il a commencé la descente, tâtant précautionneusement du pied, levant la tête au risque de trébucher pour que ses yeux restent accrochés à la lumière, longuement, jusqu’à sentir qu’il avait atteint un sol, a regardé, n’a vu que des murs effacés par l’ombre, a deviné une salle rectangulaire dans laquelle s’ouvrait, du côté de la campagne, une ouverture sur le noir. À côté de la dernière marche s’alignaient contre le mur une série de pierres sur le devant desquelles se devinaient vaguement des traces de sculpture. S’est mis à quatre pattes, a tâté, a senti sous ses doigts se dessiner un âne ou un cheval attelé à une carriole, s’est assis sur la pierre en souriant aux images anciennes qui lui venaient, et s’est, comme dans ses après-midi d’enfant solitaire, appliqué à se raconter des histoires. Mais l’âge l’avait abîmé, elles se détruisaient presque instantanément, n’avaient que le temps d’un petit élan, il n’y croyait plus assez. Ont été remplacées par ces pensées maudites qu’il voulait justement fuir. Alors il a entrepris de remonter vers la lumière réverbérée par les pierres, là-haut.

Texte et image : Brigitte Celerier

Récit

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Ne pas ouvrir les yeux. Le rêve me fait ses histoires ; il écrit mieux que moi. Toujours ce moment de l’aube, entre fossé et chemin. Il faut me hisser hors de là et chercher à rattraper le livre de la nuit. Le livre d’un rêve inexprimable. Me confronter chaque matin à cette histoire en images, ce récit qui est indicible et qui reste encore quelques heures sous mes paupières mais ne saura jamais apparaitre sur la page. Épuiser le songe en le racontant avec force et rapidité, mettre vite des mots, le scénariser avant de le voir disparaitre. Le film à l’envers en somme. Sentir alors combien les doigts ne savent pas, ne peuvent pas courir, comment les choses tout autour s’en prennent à eux pour les freiner. Comme cet handicapé dont je tente de raconter l’histoire. Des outils qui bafouillent et la langue qui part comme un son, parmi d’autres sons. Se diluant. Essayer malgré tout de tenir le souffle entre les lèvres. Répéter et puis peut-être écrire. Mais le sommeil avec le jour s’ouvre sur une chambre et la chambre sur d’autres pièces encore, sur la cuisine, sur la cafetière et sur ces escaliers. Ensuite la maison ne cesse encore de s’élargir, d’aller faire la gueuse au grand monde, de se vouloir du monde. Cet endroit est trop grand, trop délayé pour retenir le chant de la nuit, le discours confus et formidable qui brasse dans ma tête. L’endroit que j’habite est un enclos bien trop vaste pour écrire. J’y jette un caillou, et c’est tout un étang qui griffonne et je ne suis plus qu’une catapulte et rien d’autre. Je dois me replier. Je dois me rendre dans un espace petit – il ne parait pas toujours si étroit, cela dépend de bien d’autres paramètres que ces murs. Je dois trouver dans cet endroit petit, une niche encore plus fermée et close et impénétrable. Dans cette maison-là, qui pourrait loger une famille, je cherche l’angle mort, je cherche à trouver cette peur du monde qui me referme sur moi et m’isole. Comme tout pareil, quand je suis dans un lieu houleux, dans un café bruyant et sonore, quand je suis dans un train de vacarmes, là où je ne peux que me réduire à l’état d’une mince voix qui balbutie, avec un crayon dans les doigts. C’est le bureau, une petite chambre, l’ordi est posé sur un tableau de Sugnaux, un format affiche protégé par du verre. Il n’y a pas de place là-dessus non plus. Il ne m’en faut pas. Je n’en veux pas. C’est mieux, je resserre l’espace, je le limite. Juste ce chevalet et ce tableau détourné de son usage. La lampe qui me fusille, droit devant. Un point fixe qui brouille la vue. Je rétrécis le champ de mes perceptions. Alors par moments, j’entends que ça remonte ou revient ou émerge, je ne sais pas trop. Quelques mots, souvent comme un épuisement rapide de ce que je voudrais écrire, parfois une plus longue fréquentation de l’ensevelissement. Entre la fatigue du corps qui demande, vieille chienne, qui réclame, que je m’occupe d’elle, et puis cet épuisement de la tête que je veux mais que je ne parviens pas à obtenir… L’absence de forces et la force de ces présences bavardes sous le crâne. En lutte. Je ruse avec mes rendez -vous d’écriture. J’essaie toutes les heures, je me tiens prête. Souvent quand je lâche prise, les mots me narguent et tombent sur la feuille. Je pense à la mer, elle me semble si proche de mon état, plane et pleine de crêtes aussi. Une immense étendue et moi confinée sur un transat, ici dans mon salon. Qui ferme les yeux, qui me dis que la page est pareille à l’étendue, qui me dis que le silence du récit est pareil. Et que je suis aussi à regarder l’horizon quand j’attends un cargo, le début de l’histoire. Au fond, la masse du marché, la foule quoi, c’est aussi cette dissolution de mon bruit dans le bruit. Et cet homme sur sa chaise roulante, comme un rappel de cette nécessité de l’encerclement, de la réduction pour s’imposer à moi. Juste mon être immobile qui écrit, comme lui immobile en lui et si projeté dans le trafic.

 

 

Texte et image : Anna Jouy

rétention de sommeil

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retention de sommeil

Je vis de siestes et d’insomnies. Le jour n’a ni commencement ni fin. Mon sommeil furtif n’est qu’interruption. À mon réveil, plus rien ne recommence. Ça ne ne fait que continuer. Je ne regarde même plus ma montre. Entretenir mon décalage horaire depuis plus d’une semaine est ma façon de refuser la marche d’une ville que j’échoue à apprivoiser. Je ne rencontre personne, croise seulement quelques visages dans la rue, quand je sors manger aux heures les plus improbables au pied de l’hôtel. Aux autres tables, certains se demandent discrètement si je suis d’ici ou d’ailleurs. Puis ils m’oublient aussitôt leur soupe sous le nez et je deviens le fantôme d’un client parmi d’autres…

Le moindre besoin est devenu une corvée. Je ne me douche même plus. Reste la plupart du temps nu, bois le moins possible pour ne pas pisser… Aujourd’hui, je n’ai encore rien avalé. Le frigidaire est aussi vide que ma pensée. Pas d’autre choix que de sortir si je ne veux pas mourir de faim. Le quán ăn où je m’assois chaque soir est aujourd’hui fermé. Il me faut aller plus loin, chercher une autre table où m’asseoir. Il y en a bien d’autres, beaucoup d’autres même, mais leur caractère nouveau m’inspire la plus grande crainte. Il suffit d’un infime imprévu dans mes habitudes pour que je sois complètement perdu. Mes pas ne mènent nulle part. Marcher dans cette torpeur est insoutenable. J’ai presque envie de pleurer. C’est ridicule mais c’est ainsi. Je cherche une brèche où sauver mes larmes du regard des passants, rentre en douce dans un immeuble mal surveillé et monte discrètement jusqu’au toit pour enfin m’extirper du mouvement effréné de la ville.

La nuit va tomber d’un coup. Sans crépuscule. Je m’accroche à cette dernière demie heure de jour comme à mon reste de raison.

C’est un jour comme un autre, un de ceux dont j’ignore la date. L’air est lourd. Moite. Chaleur oppressante. La ville semble étouffer à l’horizon. Les nuages bas déchirent le pic des tours de verre et de béton. Ils vont et viennent avec le vent comme autant d’étranges créatures accompagnant mon ennui. Mon regard se dissipe avec les nuées avant de se perdre dans le vide. À cet instant précis, je suis absent. Plus que ça même, je suis véritablement réduit à néant.

Soudain un violent courant d’angoisse vient me ressusciter. Je me souviens que j’existe. Il fait noir. Je ne peux dire depuis combien de temps la nuit est tombée. À vrai dire, je ne m’en suis même pas rendu compte. De longues minutes sont passées sans moi. C’est à me demander si parfois ma montre ne me joue pas des tours, traitres aiguilles dorées de mèche avec la mort profitant de mes absences pour soustraire à ma vie un peu de mon temps.

Je m’allonge enfin, ferme les yeux, simulant un sommeil perdu d’avance. J’entends tout, l’écho des pas d’une errance de pauvre, les bribes d’une dispute interrompue par le claquement d’une porte, la plainte aboyée d’un vieux chien qui n’en a plus pour longtemps, le mécanisme de l’ascenseur d’où remontent les rires ivres des voisins rentrant chez eux, les coups d’un balai sur le trottoir d’un resto ouvert la nuit, le bruit du silence des machines, du silence dans le noir, du sommeil des hommes, de la femme qui n’est pas à mes côtés…

La nuit je sens l’homme plus que toute autre chose, ses pieds nus et noirs de crasse, ses traces d’urine et de merde sur les murs que lui même à dresser, ses aisselles puantes et salées auréolant sa vieille chemise de travail, ses dents cariées, pourries d’avoir ri jaune si souvent, alors que la ville se moquait de lui, l’humiliait, l’écrasait comme un cafard. Si je me concentre bien, je peux entendre son désir de vengeance éclater comme un orage dans son ventre. Ils sont combien ici à n’avoir pas pu suivre le mouvement de la ville, à errer dans une ville qu’ils ne reconnaissent plus…

Rien à faire, cette nuit encore, je ne dormirai pas. Je regarde à nouveau à ma fenêtre. Je ne me lasse pas de regarder l’incessante fable d’en bas, celle d’un rat chassé par un chat qui jusque là roupillait sur le rebord de son toit préféré, son coin à lui, à des hauteurs vertigineuses de solitude, peinard, au sommet de la nuit des rues plongées dans le noir. Dans le ciel rayonne le sourire narquois de de lune. Au fond elle peut bien se foutre de moi. Quelle importance ? Dans à peine une poignée heures, elle aura disparu dans la lave du petit matin. J’y jetterai mes yeux injectés de sang, dans l’espoir de dormir un peu.

J’ai l’haleine d’un silence qui a fermenté dans ma bouche toute la nuit. Derrière mes lèvres closes comme un tombeau, ma parole repose en paix. Son odeur de pourriture sèche est celle de tous les mots morts sur le bout de ma langue. Depuis combien de jours n’ai-je pas dit un mot ? J’ai bien balbutié quelques chiffres, essentiellement des prix, pour payer un taxi, acheter une mangue, peut-être aussi un ou deux cám ơn, car malgré ma mauvaise humeur d’insomniaque, je reste un individu bien élevé. Mais mis à part de pauvres banalités, je n’ai eu aucune discussion avec qui que ce soit. Depuis que je suis rentré, mes échanges avec un autre être humain sont limités à deux ou trois phrases, un billet passant d’une main à l’autre, de furtifs regards indifférents, jamais de sourire.

Parler, j’ai oublié à quoi ça servait…

Je m’assois sur le lit défait. Il sent le foutre et la sueur des rêves précédents, ceux dont je ne me souviens plus malgré l’effroi qui règne en moi après chaque réveil. Je ne regarde plus les heures. Elles ne servent qu’à me faire perdre mon temps. Depuis hier ma montre flotte dans les chiottes. Elle n’a pas réussi à passer dans les tuyaux auxquels je la destinais. Le cadran s’est fissuré dans la cuvette. La pisse et l’eau ont arrêté les aiguilles dont j’étais l’esclave. Je ne me sens pas plus libre pour autant.

À ma fenêtre il pleut des cordes à pendre n’importe quel souvenir. Je guette la foudre qui soudain tombe sous mes yeux, me renvoyant à ma condition de personnage. Sa couleur est celle d’une fiction, cette fiction que j’ai voulu quitter en partant à la recherche de mon nom et que je retrouve, des milliers de kilomètres plus loin, à Saigon. Pas de doute, c’est elle derrière la vitre inondée. Et moi, de mon refuge, je regarde la ville avec cet étrange désir qu’elle disparaisse sous le déluge.

L’appartement est sombre. La nuit est déjà tombée. Une fois la porte enfin fermée à clef, je m’efforce de purger en silence le bruit venimeux de la journée passée, rongé par le remord de n’avoir rien dit quand il aurait fallu (malgré la certitude d’être mal entendu ou pris pour un fou) hurler par orgueil n’importe quel mot. Même un râle suffirait… (Jamais je n’aurai dû sortir aujourd’hui.)

Mes yeux se ferment malgré le bruit de fond de mon existence, cette voix dans ma tête qui cherche par tous les moyens à s’arranger avec ma conscience. Sa mauvaise foi n’est jamais à bout d’imagination pour inventer d’improbables issues de secours aux impasses d’un jour qui a mal tourné. Aussi ridicule soit-elle, je ressens autant d’amitié que de honte pour cette voix qui sans relâche cherche à me duper pour sauver ce qu’il reste en moi de vivable.

J’écrirais bien quelques phrases pour une bouchée d’air. Mais je n’en ai pas la force. L’indifférence prend peu à peu le pas sur la nécessité d’écrire. Je suis dans ma chambre comme dans ma pensée : emmuré d’angoisse, à l’asphyxie. Je m’effondre tout habillé sur le lit, impuissant devant l’absence de tout soulagement. Mon corps aujourd’hui ne peut résister plus longtemps. Je tombe de sommeil comme sous les balles de ma propre guerre…

Texte et photo : Anh Mat

Un jour, une rencontre (2)

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Un jour une rencontre 2

Quelque part en Californie. Un « business hotel » pour « business travellers ». Un souvenir coincé dans un espace-temps singulier, toujours prégnant. Au bord de la piscine, un groupe de jeunes hommes et de jeunes femmes, belles et beaux, sûrs de leur pouvoir, de leur savoir… Enjoués, rieurs, aux apostrophes courtoises ou arrogantes et toujours pleines d’esprit… « Witty », c’est ainsi d’ailleurs que tu me qualifiais, t’amusant de mon « english accent » dans cet Ouest américain. Le carrelage brun mouillé glissant sous mes talons, tu m’avais récupérée in extremis de ton bras solide, échangeant un sourire. Tu m’avais regardée arriver, détournant la tête au moment même où je passais le porche mais ce geste de me retenir venait confirmer un désintérêt factice. Dire que j’en étais flattée, oui. Mais au moment où je te saluais d’une bise sur chaque joue, voilà que tu t’empourprais, la blondeur de tes cheveux soulignant ton trouble. Pourtant ton regard bleu restait planté dans mon regard. Seule alors tout habillée autour de la piscine, tu me proposas d’aller me changer dans ta chambre, et m’en remis les clés le plus naturellement du monde. Touchante attention. Aucune arrière-pensée dans ton geste, une gentillesse désarmante, sans faux-semblant. Au moment où je m’engouffrais dans le hall, tu me rattrapais pour un détail… tu espérais que le ménage aurait été fait… tu étais indécis subitement… mais tu me laissas partir. Tu avais bénéficié d’une chambre à deux « Queen beds », dont un supportait ta valise ouverte, des piles de chemises rayées dans toutes les nuances de bleu, de rouge, des sweat-shirts immaculés, une écharpe, deux ou trois cravates – je ne t’avais vu en porter que lors du pince-fesses organisé par la compagnie… D’un regard circulaire, j’observais encore les chaussures cirées à terre, une sacoche, l’ordinateur fermé sur un guéridon près d’un agenda, la penderie et tes vestes. Il émanait une rigueur toute militaire de l’agencement de tes affaires personnelles. Je frissonnai malgré la chaleur. Et malgré moi, je répétai à voix basse – rigueur. Pas une chaussette ne dépassait, pas un pull à la manche retroussée… Je m’engouffrai dans la salle de bains de marbre noir, éclatante de propreté, mais non, aucune serviette roulée… la femme de ménage n’était pas passée. L’espace d’un instant je te vis débarquer derrière le rideau, un couteau à la main, dans un mauvais remake de Psychose. J’éclatais de rire. Sous l’eau fraîche je repassai dans ma mémoire cette soirée au restaurant, où tu m’avais invitée pour me changer les idées, me disais-tu. Tu m’avais parlé de navigation, des courtes nuits suédoises pendant la haute saison, des îles de Finnhamm, Grinda, Utö et Sandhamm, de l’archipel de Stockholm et de ton prochain voyage prévu sur l’île de Gotland, avec ton amoureuse. J’avais souri. Je t’avais questionné sur les paysages, les villages vikings, tu avais évoqué les forteresses médiévales, les phoques de mer, la pêche au homard, les récifs de granit rose…

Et puis le contexte professionnel très vite s’était imposé. Nous étions dans la tourmente, malgré les très bons résultats de la firme. Nous connaissions la suite pour les six prochains mois. Tu affichais un flegme tout british, toi le Suédois surdoué dans ton domaine, qui parlais couramment six langues, certain de ne rien perdre dans les tractations que tu envisageais déjà avec ta direction. J’admirais ta superbe. Jusqu’où jouais-tu ? Nous nous connaissions si peu. Notre relation était celle de deux employés d’une même compagnie, travaillant chacun dans son pays, heureux de se retrouver de temps à autre pour une réunion internationale ici ou là, comme avec bien d’autres collègues. Mais devant le paysage de montagnes noyé dans le crépuscule, alors que tu m’avais raccompagnée à mon hôtel, jaloux de ma limousine que tu avais voulu conduire, tel un enfant capricieux, j’avais ressenti une étrange proximité dans ce partage de la beauté du site et nous avions communié dans un silence magnifique. Ce n’est que bien plus tard, après la débandade, les tourments dus à l’éviction de la moitié du personnel, la déchirure dans cette grande famille à laquelle d’ailleurs je ne me sentais pas appartenir, la recherche d’emploi, quand nous nous étions perdus de vue, que ces souvenirs s’étaient imposés. Avec l’empreinte légère d’un regret. Quelque chose que nous n’avions pas saisi. Une douceur amère. Que dire alors quand je reçus cette notification d’un réseau social m’annonçant que tu avais consulté mon profil, où tu avais laissé une question… Trente ans plus tard, tu réapparaissais dans ma vie ! En quelques lignes nous échangeâmes nos parcours depuis le temps de nos trente ans, avec force smileys souriant à l’avenir. Et puis nous en restâmes là. A ce qui aurait été possible. A la magie du souvenir.

 

Texte : Marlen Sauvage