Le cabriolet de l’oncle Jean

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L’oncle Jean avait une charmante moustache blonde, légèrement mousseuse, une élégance discrète, avec des traces presque subliminales de fantaisie, une politesse pleine d’aisance et un cabriolet.

Son cabriolet était lui-même charmant, sans grand éclat, de bonne facture mais légèrement usé, un peu démodé. En fait, il avait été propriété de son ami le baron de X, l’un des plus fashionables jeunes gens de Lyon, et il l’avait tant aimé que ce dernier le lui avait vendu lorsqu’il s’en était lassé.

L’oncle Jean avait passé deux ans à Londres, chez un tisseur, un correspondant de notre grand-oncle Louis. Il y avait confirmé son goût pour les étoffes, il s’y était fait des amis et en était revenu avec quelques notions de gestion pour entrer chez l’oncle Louis où il occupait, avec une attention sérieuse portée aux quelques affaires jugées importantes, une assiduité souple et un détachement discret, la place de dauphin putatif.

Il dansait bien, il parlait peu, se tenait résolument à sa place de second, juste derrière les jeunes gens les plus en vue, il savait être plaisant et charmeur, sans insister, ou résolument ennuyeux pour éloigner les relations qui lui déplaisaient. Les mères lui faisaient bon accueil, lui souriaient et lui faisaient confiance, avec juste les réserves raisonnables, assez pour que Marie-Amélie, la soeur d’un de ses meilleurs amis, accepte comme chose naturelle, sans que cela provoque de froncement de sourcils ou de sourire pincé de sa mère et des autres femmes, de s’asseoir à ses côtés dans sa petite voiture pour rejoindre un piquenique organisé par son frère dans la propriété campagnarde de la famille.

Jean découvrait en elle la jeune fille naissante, admirait son profil, supportait avec à peine un peu d’agacement le torrent de petites plaisanteries, petites niaiseries, gentilles naïvetés, fausse poésie qui s’était abattu avec elle dans l’habitacle, y devinant avec orgueil une timidité.

Seulement, une fois arrivés, elle le remercia gracieusement, lui tourna le dos et se dirigea à grands pas vers les écuries. Il la suivit, hésitant à se vexer. Elle caressait bien classiquement le cou d’une jument, la tapotait, murmurait des mots tendres. Mais ce n’était pas, ou cela ne semblait pas être, une attitude convenue, elle était toute à la jument, le reste, y compris son compagnon, n’existait plus, jusqu’à ce qu’elle se retourne vers Jean, le prenne à témoin de la beauté de la bête, lui propose, comme une chose évidente, une promenade, lance un ordre à un palefrenier pour qu’on selle une jument, bien douce ajouta-t-elle après avoir jeté un coup d’oeil évaluateur sur l’oncle.

Jean montait honorablement, sans plus, et le manque de goût qu’il avait pour cet exercice s’était mué en rancune depuis une très douloureuse et humiliante chute lors d’une chasse à courre (sport qu’il trouvait stupide) en Angleterre. Il la suivit pourtant, se piqua un temps d’émulation, se lassa rapidement, continua, et se fit intérieurement gloire de l’amener à chevaucher tranquillement au pas en «devisant», si ce n’est qu’il se lassa presque aussi rapidement de la futilité insipide de ce qui pouvait difficilement passer pour un entretien.

Ils revinrent vers la compagnie, essuyèrent deux ou trois petites phrases moqueuses des plus jeunes, un regard satisfait des femmes, comme en passant, distraitement, et elles renouèrent le fil de la conversation.

Dans les jours, les semaines, qui suivirent, les possibilités de trajets, puis de promenades, en partageant le cabriolet se multiplièrent, ce qui enchanta un moment l’oncle Jean, le plaisir de conduire s’augmentant de la joliesse du profil qu’il regardait du coin de l’oeil, agacé pourtant par la certitude qu’il serait amené, tôt ou tard, après avoir écouté ses commentaires machinalement émerveillés devant la beauté du paysage et le plaisir de la vitesse, à retrouver les chevaux, la jument, même si la jeune fille devenait alors charmante dans sa sincérité.

Et bien sûr il se lassa, et bien sûr il se rendit enfin compte que la bienveillance de la mère était sans doute un peu appuyée.

Il espaça ses visites, et, devenu attentif, il constata une légère déception chez les deux mères, une indifférence qu’il estima sincère chez la jeune-fille, il se félicita d’avoir échappé à ce qu’il jugeait un grand danger, et il s’ancra dans son idée qu’il n’était femme intéressante que mariée.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Joséphine

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josephine

Non, on ne va pas nous confondre. Nous n’allons pas nous confondre, assurément non. Même s’il va falloir que j’enfile ta peau. Que je t’emprunte toute entière, toi, tes os, ton corps boiteux, déhanché raidi. Que tu me loges, m’abrites, me nourrisses. Jusqu’à ce que j’en devienne presque toi. Presque. On ne va pas croire un instant que j’ai pris possession de toi, au point de ne plus savoir qui, finalement, je suis encore. Je suis en corps. Nos visages, nos pensées, notre tournure. Personne ne pourrait croire un instant que dans la penderie des sujets, c’est toi que je vais revêtir, dont je vais profiter, sucer les moelles. Que c’est toi que je vais raconter.

            Dans ma glace déjà, mon visage se superpose mal au tien J’ai des angles qui ne rentrent pas dans ton ovale, pas exactement. Presque. Mais je suis pervertie. Mon autre sang me trahit, il aiguise mes traits et c’est un peu comme la quadrature du cercle, l’impossible équation de nos vies, une tâche inconcevable. Mais nos yeux, nos yeux parfois coulent dans des orbes semblables et ce creux sombre dans lequel ils se ferment sur tant et tant de choses, nos yeux correspondent. C’est ça, c’est pour cela. Le trou immense de ton regard qui peut toujours absorber le mien, encore maintenant, tandis que je ne sais presque plus rien de toi, que ton souvenir n’est plus qu’un papier glacé, heureusement, car c’est bien tout ce qui me reste de toi. L’essentiel, cet instant peut-être où tu me regardes, tranquille et sereine, peut-être parce que tu supposes alors que je ne comprendrais rien et que ça n’est donc pas grave, que ça n’engage à rien et que je ne saurai jamais…

            Je vais enfiler ta vie qui est toute entière dans une robe sarrau, dans la grisaille bleutée des motifs discrets dont on tissait la servitude autrefois. La tienne. Telle que tu me la laisses, vide de confidences et pleine à craquer de tout ce qui va d’une main dans une autre et de ton regard vers le mien. Je vais mettre ce tablier dont je t’ai toujours vu enserrée. Je vais voûter un peu mes épaules et coiffer quelques boucles permanentées grises et noires. Je vais enfiler ces bas opaques couleur chair, je vais mettre tes chaussures de nonne avec des lacets ronds et leurs talons affaissés. Je vais porter tes vêtements gris de femme laborieuse, qui sans fin s’activait à des choses dont on ne sait toujours pas si elles étaient indispensables ou inutiles mais que tu faisais.

            Tu es née il y a longtemps. Morte de même. Tu chevauchais  d’autres siècles, un temps qui ne méritait pas ses femmes, un temps scandaleux dont on dit simplement, pire qu’une excuse, qu’il était ainsi, que c’était une autre époque. Comme si la masse du temps, la populace du temps passé, justifiait ce manque de réflexion alors, ce  «laisser-penser» par facilité, parce que c’était ainsi, partout et chez tout le monde. Ou presque. Tu arrives dans un temps où il y a tout ce qu’il faut pour mal commencer sa vie, pour être dominée et asservie. C’était donc il y a longtemps.

            La maison dans les arbres fruitiers surgit au bout d’un chemin rond. Un peu à l’écart, il faut y aller exprès. Personne n’y passe par hasard. Une ferme, une jolie ferme encore mais sur laquelle le mal vient de tomber dru, implacable. Le malheur a beaucoup de facilité en ce temps-là. Une maladie, un accident, un hiver trop froid, une bête qui crève, une naissance mal faite. Tout est à portée de malheur. L’homme, ton mari qui tient cette maison, vient de mourir. On ne sait pas trop ce qui s’est passé, une faiblesse du cœur, un effort de trop. Il est tombé sur le perron, cognant sa tête sur la pierre de l’escalier en rentrant de l’étable. Mort du coup. Sans un mot, sans prévenir et sans adieu non plus. Tu as appelé, puis tu as crié et pleuré. Les enfants autour. Ce n’est pas que c’est injuste, ce n’est pas que ça te révolte, ce n’est pas que tu refuses. Dieu rappelle les siens quand il veut. Non. C’est que tu vois l’avenir, un avenir court, demain et ensuite la saison. Les bêtes, le champ, la récolte. C’est ça l’avenir, ce quotidien qui appartenait à l’homme et que tu vois devoir endosser. Seule, des petits et un domaine qui se cabre déjà sous le manque de maître.

            Les voisins sont venus bien sûr. Les hommes se sont relayés pour les bêtes, pour la traite, le fourrage, pour que tout tienne encore. Mais c’est pour un temps. Pas pour toujours, pas même pour le mois prochain. La maison dans les arbres, qui a l’air si paisible, un havre d’ombre au milieu des blés mûrs. Les gens ne viennent plus maintenant, ils ont fait ce qui était normal. Mais ce qui est encore plus naturel, c’est le chacun pour soi, chacun ses soucis. Il va bien falloir que tu te remettes, que tu t’engages, que tu te débrouilles. Comme on ne veut pas en faire plus, on trouve vite des raisons. Tu as peut-être mérité ton malheur après tout, tu es trop belle pour que ce ne soit pas puni, et puis on ne t’a guère vue participer aux tâches de la paroisse. De mots en mots, on te coud une réputation. On n’aime pas les femmes seules. On n’aime pas que ça soit libre, que ça soit maitresse de soi. On n’aime pas qu’il n’y ait personne désormais pour te dire ce que tu dois faire, ni te faire plier l’échine. C’est un temps comme ça. Les femmes ne devraient jamais être des héritières, c’est contre nature. Mais voilà, ton mari est mort et dans cette maison, aucun autre mâle ne vivait, aucun grand-père, oncle ou frère. Te voilà libre, indécemment libre. Alors débrouille-toi,  tu n’as qu’à faire l’homme tout entier! Il n’y a pas de raison.

            Et dans la maison qui a l’air si paisible, un havre d’ombres, l’ombre de la mort désormais se faufile dans les chambres où femme tu erres, trainant ta marmaille avec toi, ne sachant comment empoigner ces jours qui ne cessent de passer sans  parvenir à en faire quoi que ce soit. C’est toi, mon arrière-grand-mère, toi, et tout est déjà prêt pour te faire un destin.*

* pour la naissance de celle qui fut ma grand-mère, voir L’enfant de Dieu , article sur ce blog. Joséphine mourut en couches chez les nonnes. L’enfant était adoptée par une sœur de sa mère.

Texte et propriété photo : Anna Jouy

L’inconnu de confiance

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à ma fenêtre

je regarde au plus loin de l’étendue noire-pétrole, me demande combien d’océans nous séparent

en silence le temps attend les mots qui sauront le tuer

je m’adresse au soupçon, le soupçon de ta présence, je lui parle du bout des doigts pour palper ton corps inexistant
pardonne-moi de te toucher ainsi, mais j’ai besoin de m’assurer que tu ne viens pas de mon esprit, j’ai si peur de me faire à nouveau duper par la nuit, sais-tu combien de fois elle m’a donné l’illusion d’être accompagné ?

éprouver de l’amitié pour les voix dans ma tête, quelle folie…

quand le jour doucement se lève, le soleil encore noyé dans l’eau éclaire l’étrangeté de quelques phrases, dévoile la signature d’un nom porté comme un masque la nuit

la confusion pronominale est telle que je ne sais plus ce que c’est
être humain

la voix d’un texte qui se tait subitement, sans s’expliquer, sème derrière elle un doute sur la nature de son silence : a-t-elle réellement existé ? est-elle morte ? l’ai-je fait fuir ? reviendra-t-elle me parler à l’avenir ?

sans elle je suis une suite de questions sans réponse, l’impasse d’un regard qui sans fin attend une issue au mouvement de la mer

aujourd’hui l’odeur de ta chair remonte avec la marée
tu es là

ta présence
me console de l’absence
de Dieu

ta lecture donne aux mots qui dérivent une adresse où échouer

toi là-bas moi ici
la distance nous réunit au parloir d’une langue
que nous sommes seuls à parler

regarde nos visages inconnus éclairés par la lumière de l’écran
on dirait deux frères
de sang noir

l’origine de notre famille est obscure, inconnue, on s’est reconnu à notre façon de nous taire, quand au coeur du monde, nous sommes ailleurs, dans le monde qui est en nous

n’aie pas peur
regarde moi droit dans mes yeux crevés
et dis-moi

crois-tu en la confiance aveugle que je t’accorde ?

 

Texte et photo : Anh Mat

UNDERGROUND 2 : L’histoire de Paulo

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 *

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses, je vous propose de fermer les yeux, de laisser votre inventivité vous apprendre à voir les choses qui vivent derrière les choses.

**

santiago

***

Paulo ne sait pas pourquoi il a marché jusqu’ici. Mais il l’a fait et finalement il est très fier de lui.

Il ne se savait pas capable d’un tel exploit. Certes il avait fait le chemin en plusieurs étapes, y avait consacré plusieurs mois, mais il était arrivé au but.

Au début, c’était pour relever un défi pris avec son copain d’enfance.

«Je te parie que tu ne pourras pas le faire jusqu’au bout …»

Et finalement, il s’était pris au jeu. Seul, puisque son copain n’est jamais arrivé au bout. La grande faucheuse en avait décidé autrement.

Il ne se remettait pas de ce deuil. Son copain, son alter-ego, son frère, il était sûr que la vie de ne serait plus jamais la même sans lui. Ils se connaissaient depuis la communale et il ne se souvenait pas d’un seul jour où ils ne s’étaient parlé depuis leur rencontre. Jusqu’au jour de son départ…

Il n’en revenait pas. Tout avait été si vite.

Le début du chemin dans les montagnes d’Auvergne, le dénivelé, le froid. Puis la plaine, puis les Pyrénées. Tant de choses qui expliquaient que la fatigue les écrase. Mais pour lui, il suffisait d’une nuit de sommeil pour s’en remettre. Son copain accumulait les jours d’épuisement, cet essoufflement qui le prenait parfois même en plaine et cette pâleur. Jusqu’au jour du malaise…

Il n’oublierait pas cette petite chambre d’hôpital dans la montagne où tout était blanc, un avant-goût du paradis avait dit son ami, rassemblant ses dernières forces pour plaisanter. Puis le diagnostic qui tombe, sans appel. Trois jours d’incrédulité et de larmes, un adieu dans les limbes du coma et la mort qui lui saute à la gorge. Il ne sait pas comment il a trouvé la force de repartir. Il l’a fait pour lui, a récupéré son sac et a repris le chemin. C’était une idée dérisoire et pourtant indispensable. Finir pour lui en portant son sac comme il l’aurait fait. Un dernier sursaut. Un hommage, un tribut offert à leur amitié plus forte que la mort.

*

Il est arrivé au but. Et maintenant qu’il est assis dans cette cathédrale entouré de tous ces pèlerins, il se demande ce qu’il fait là.

Une messe solennelle est donnée où l’on égraine un à un, les noms de ceux qui ont accompli leur chemin. Le nom de son ami et le sien sont déclinés avec les autres, il l’a demandé expressément en faisant tamponner son passeport à chaque étape en même temps que le sien. On lui a accordé cette dérogation exceptionnellement. Son histoire attire la compassion. La bénédiction est donnée à l’assemblée et le « Botafumeiro » monumental balancé au bout de sa corde au-dessus de la tête des pèlerins. L’encens forme une colonne dans le cœur de la nef, bientôt dissipée par l’ouverture des portes et la sortie des fidèles. Peu à peu l’assemblée se disperse, les gens repartent joyeusement en se congratulant. Paulo reste seul dans le silence et le recueillement, épuisé d’émotion.

Une heure s’écoule où il laisse défiler dans sa mémoire les beaux souvenirs de leur enfance commune. Il commence à s’engourdir. Le froid de la nef désertée tombe peu à peu sur ses épaules. Il se sent écrasé par le silence et la hauteur des voûtes. Il lève les yeux vers le chœur à l’instant où un rayon de lumière traverse le vitrail du campanile. Il est subjugué par la beauté de cet instant. Il suit des yeux le rayon de lumière blanche qui se pose sur les pierres de la galerie, leur donnant la couleur de l’été finissant. Il se sent apaisé, comme si rien de fâcheux ne pouvait plus lui arriver. C’est peut-être ça l’état de grâce.

La lumière insiste, devenant éclatante. Il en est presque ébloui et cligne des yeux. Une personne s’avance au bord de la galerie qui lui sourit. C’est un jeune homme souriant qui lui fait un geste de la main. Instinctivement il lui répond en levant la main à son tour, en se demandant pourquoi cet homme lui fait signe. L’autre penche la tête et accentue son sourire.

Une main se pose sur son épaule droite, et quelqu’un lui murmure à l’oreille :

«Tu vois, tu y es arrivé ! »

Il se croyait seul dans la cathédrale et se retourne brusquement mais il n’y a personne.

Un petit rire provient de la galerie. Ce rire, il l’aurait reconnu entre mille !

Paulo lève les yeux vers la galerie, le cœur battant.

Tandis que l’intensité du rayon de lumière décline peu à peu, il n’a que le temps de voir la silhouette de son ami s’effacer doucement, et le regard de son ami qui lui envoie un petit baiser du bout des doigts.

***

Texte et photo : Marie-Christine Grimard

IDIOMA(S)

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I.

A ce travers porté comme un jean ajusté, venant rompre le droit fil et qui confère cette élégance cassée. Un rivage au gris délavé par le trop plein de lumière et de langue morte. Un clair profond, autant que ce boulevard élancé, qui tremble sous la blancheur et les pas renaissants. Tous les feux comme un orage cruelbrûlant, recrachant l’inutile aux courbes laides. Pour un effluve parfait dans ses cassures.

II.

De quel geste, son repentir sur la peau, sommes-nous les vies ? D’aller et venir en nos êtres profonds, ombres douces qui s’unissent là sur un mur, comme l’humble humeur de notre feu. De cet office que l’on célèbre,  guidés par de pures et simples aumônes de nous-mêmes. Quand nos triomphes, quelque chose comme cette lumière, pôle affranchi des sommeils en péril, s’annoncent. Cet éveil enfin dans l’irradiance de ta chair.

III.

De « Birds in the

Night » je retiens

Que l’on se tord

Dans l’enfer jusqu’au

Seuil de ton regard.

Que même pendant ton

Absence, j’échappe

Aux complices de mes

Silencieuses descentes.

Il ne s’agit pas d’une

Trêve, d’une percée,

D’une certitude lavée,

Comme une encre, par

Les premières pluies.

Mais sur le visage

D’un signe, peut-être

Le travail de la nuit,

De ces textes, où

Il est question de

Coups de feu…

Ensuite il y  a

Le vide, dans le

Corps, et la brûlure.

Mais sur le  passé

Qui n’a pour toit

Que le ciel gris,

Et cette colère, il

Etait temps d’en

Finir. Sous l’emprise

Enfin de tes tremblements

A peine réprimés. Ces

Vagues régulières

Qui me ramènent

Sur une terre.

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Texte et photos : Yan Kouton

Arbre dans l’hiver

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Grelottant, regardant
le squelette sombre
de l’arbre dans l’hiver,
je pense supplique.
Je crois me joindre à lui
dans le désir criant
du tendre et frais printemps,
des feuilles, ce brouillard vert.

Mais l’arbre dans l’hiver
m’a dit force puisée
dans le dépouillement,
m’a chanté le plaisir
des lectures calmes,
la pensée libérée
des sollicitations,
le charme du retrait,

et en sa compagnie
tranquillement j’attends
en quiète espérance,
aimable austérité,
vie économisée,
que renaisse l’élan
que frémisse le sang
que monte la sève.

Ce qui, bien entendu, n’est pas rigoureusement vrai
me reste impatience.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Hivers

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Il y a des météorologies favorables. Sur le fil, leur pâleur raide, leur apparence blanche. Des saisons qui attendent et patientent dans un nappage uniforme, et qui ne s’élèvent guère plus qu’à cette hauteur de ma tête. Et me pénètrent. Des saisons entières qui rêvent et dorment, sans la moindre fatigue, dans des zones gelées. Il est des saisons où le pas crisse et parle, où le sol répond, cracs et ouate. Des saisons de transhumance, de traversées des immenses. Des temps de musique rampante, de vent sans écho. Des périodes de hachures sur l’air, de lames célestes, des mois de ciel épais, qui me réduisent et me feutrent jusqu’au plus serré grain de l’âme. Un poing froid, un piton glacé entre les côtes, température coupant net. Pure et stérile. Une saison intérieure où je songe que j’aurais dû être éclusier ou garde-barrière. Une saison où je me promène à côté du mouvement, comme un oiseau sans migration. Je me déplace au ras de la brume, longeant des limites fluctuantes, et, où que je cherche à partir, jamais je ne franchis la frontière d’un ciel vautré sur le sol. Une saison, dans laquelle aucun geste, aucun son ne se dissipent, confinés comme le chat, sous ma jupe.

De saison encore, voici les gestes que j’aime, des gestes repris sans fin, caresses ponctuant le jour, ou points d’accroche, rampe qui poursuit et appuie le chemin. Des gestes simples souvent, une esquisse presque, un affleurement sur le faire quotidien.

Ces mains autour de la tasse, celles-ci autour du cou pour tenir tête.

Ouvrir la fenêtre, me pencher sur le côté, percevoir la haie démise et l’herbe blanche. Ouvrir aussitôt la bouche. Respirer, soupirer.

Ce bain qui brûle, parce que les gens solitaires se baignent plus que les autres, à la poursuite des émeraudes qui embrassent la peau et l’entourent. -Qui donc me touche à part elles?-

Le rite d’un miroir, celui d’un pédalier. L’autre, d’un livre quelque part que j’épouille de son oubli.

Le crayon qui va, la gomme qui revient.

Le chat encore, que je coiffe de bénédictions et de gratouilles.

Mes habitudes plantées en repère sur le circuit du jour. Virages, chicanes, rétrocessions des vitesses, coups de frein et demi-gaz, je roule vraiment à l’économe.

Et puis ces mots, eux aussi, emplois de ce temps. Ou alors est-ce que ce sont eux qui m’aiment, eux plus que d’autres, des mots qui se sont installés dans le corps hivernal, qui me teintent, qui me restent. Des empreintes ou des cicatrices, des bijoux tatoués. Des plates–bandes inertes, des allées mortes feuilles, des jachères mornes. Est-ce qu’ils disent ce que je suis désormais, en partie, une couleur, une odeur que j’aurais prise?

Je passe le temps, la saison grise ou blanche ou froide. Je passe la monotone sclérose de cette saison, je voyage en léthargie. Immobile presque, comme un alcool secoué et brisé, alcool trimballé et fouetté dans la cale d’un voilier. Et puis soudain en fût percé, en fuites diverses. Une femme de ligne en somme avec des mots taniques, ronceux ou parfois des liqueurs et des muscs.

Et ces mots, qui ne cessent de revenir, pauvres rares comme des denrées d’hiver,  une écume sur les bouillons du fleuve, me racontent :

Lent. Brouillard. Dissipation. Ombres effondrées. Nuit. Nuit. Nuit nuitamment. Amour. Jardin d’écorce et de pierres. Patience et d’attente. Perles. Grains et grains sur la grève en hiver.

Texte et photo : Anna Jouy

UNDERGROUND 1 

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Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Les humains ont des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une peau sensible pour sentir et palper, une langue bien équipée pour goûter aux plaisirs de la vie, un nez fin pour capter tous les parfums du monde.

Et pourtant, ils sont souvent aveugles, sourds, agueusiques, anosmiques et sans aucune sensibilité. Certains très rarement, ont un sixième sens, et captent ce qui vit sous la surface des choses.

D’autres compensent leur étourderie par une belle imagination. Quelle que soit la catégorie dans laquelle vous vous situez, je vous propose de fermer les yeux, de laisser votre inventivité vous apprendre à voir les choses qui vivent derrière les choses

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***

Yann connaît cette plage depuis qu’il a dix ans.

Ses parents ont décidé un beau jour de quitter la ville, ses tours et ses illusions, pour venir habiter sur ce coin de littoral sans savoir ce qu’il adviendrait d’eux. C’était un pari fou mais ils l’avaient réussi. Le père s’était engagé sur les thoniers de l’île où ils avaient toujours besoin de main d’œuvre et la mère dans la sardinerie de la ville. Ils avaient trimé dur pendant cinq ans, mais ils avaient fini par mettre assez d’argent de côté pour pouvoir monter un petit commerce sur le port. Depuis, ils vendaient les sucreries traditionnelles et les gâteaux typiques de la région, des glaces à la crème et à l’italienne, des crêpes et pendant un temps ils avaient même étendu leur menu jusqu’à la soupe de poisson en bocaux, les sardines en boites locales et des « Fish and Chips » à emporter.

Yann admirait la ténacité et le courage de ses parents. Mais il n’était pas de leur trempe, il avait préféré laisser son frère prendre leur succession et avait choisi un métier différent. Il avait besoin de stabilité. Ce déracinement lorsqu’il avait dix ans l’avait marqué malgré tout. Il avait besoin de vision d’avenir, d’un métier solidement ancré dans la tradition qui lui assurerait un équilibre dans l’avenir. Il avait fait son apprentissage dans l’ébénisterie chez un artisan de la région qui lui avait appris tout ce qu’il savait. Il avait été compagnon du devoir et formait des apprentis dans le même esprit, celui de l’excellence. Il aurait voulu devenir charpentier de marine, mais l’occasion ne s’était pas présentée et ce n’était pas un métier que l’on pouvait improviser, alors en attendant, il fabriquait des chaises en pensant qu’elles seraient très utiles à de nombreuses personnes. Et c’est très long à fabriquer une chaise bien faite !

Il atténuait sa frustration en allant aider son copain Gaël à construire son voilier pendant les vacances d’été. Son père, aujourd’hui retraité était un ancien des constructions navales de Brest et avait participé à la restauration de célèbres voiliers. Il était de bons conseils et leur racontait des anecdotes sur les voiliers anciens tout en travaillant aux finitions. Il adorait ces moments de partage. Encore quelques jours et Gaël pourrait essayer ses voiles au large de la pointe du Guilloux.  Ils ne seront pas peu fiers de leur travail quand ils le verront quitter le port à l’heure de la marée haute.

Gaël et lui avaient parcouru tous les chemins de la côte avec leurs vélos rouillés par le sel. Ils avaient exploré des marais oubliés, des cabanes d’ostréiculteurs désaffectées, des grottes dans les rochers du Diable d’où il fallait être parti dès la marée remontante sous peine d’être noyé dans les boyaux du malin. Ils avaient peuplé leur enfance de monstres fabuleux et de fées mutines, avaient couru les filles ensemble, pris ensemble leur première cuite, fumé ensemble leur première cigarette. Ils étaient copains, à la vie à la mort. Ils étaient frères de sang. Cela l’inquiétait un peu qu’il parte seul sur un voilier qu’ils avaient construits eux-mêmes. Si quelque chose de fâcheux lui arrivait, il aurait des remords jusqu’à la fin de ses jours…

Ce soir-là, il arpente la plage à grandes enjambées. Leur plage. Celle où ils avaient passé tous les mercredis de leur enfance. Il regarde l’horizon et l’imagine seul, navigant au large. La marée descend doucement, ce soir il y a très peu de vagues. Le vent est tombé. Yann s’assoit sur la dune, le soleil va bientôt se coucher, il essayera de voir le rayon vert. Il faut être attentif, cela ne dure qu’une seconde.

Les rochers du piège à poisson forment une masse sombre, entourée de l’or du couchant que l’estran reflète. Il a toujours trouvé beau cet amas de rocher construit aux temps où les hommes n’avaient aucune aide mécanique pour le faire. Il se demande souvent comment ils ont pu faire. C’est pareil pour les dolmens, la Foi soulève parfois des montagnes. Il a souvent pensé que ces quelques roches sombres étaient encore être imprégnés des croyances magiques de ces hommes depuis longtemps disparus. Penser aux générations qui l’ont précédé sur ce rivage lui donne le vertige. Il ferme un instant les yeux pour mieux les imaginer…

Un glissement de sable tout près de lui, à peine audible, comme si quelqu’un marchait sur la dune sur la pointe des pieds. Il ouvre les yeux et tourne la tête en direction du bruit. Il ne voit qu’une petite cascade de sable qui s’écoule doucement et s’arrête le long d’un chardon. Il sourit de son émoi, qui aurait pu marcher là puisqu’il est seul ce soir sur cette plage.

Il se retourne vers le large et son cœur s’arrête !

Elle est là devant lui grande et osseuse, toute vêtue de noir, le visage anguleux, un regard perçant qui le traverse. Il sursaute mais curieusement ne se sent pas menacé. Il jette un coup d’œil aux alentours, se demandant d’où cette personne est arrivée aussi brusquement. Il se lève pour être à sa hauteur mais elle domine de la tête et des épaules. Il n’a jamais vu une femme aussi grande jusqu’ici. Derrière elle, le soleil finit de se coucher et il lui semble que les rochers du piège à poisson ont disparu, bien que la marée descende. Son esprit reste bloqué sur cette incongruité. Enfin, où est passé ce piège à poissons ? Il se tord le cou pour l’apercevoir derrière elle, mais il n’y a rien.

Elle rit et ce rire est incroyable. On dirait une corne de brume. Il rit avec elle, nerveusement.

  • Ne cherchez pas à comprendre ce qui vous dépasse, mon jeune ami. Admettez-le, ça sera déjà très bien. Si vous ne voyez plus les rochers noirs, c’est qu’ils ne sont plus là où vous le pensez. Parfois, les choses prennent d’autres apparences. Peu importe, regardez-moi et écoutez-moi attentivement.
  • Mais enfin, qui êtes-vous ? demande Yann un peu perdu.
  • Ceci est une information inutile, répond la femme. J’aime bien votre ami Gaël autant que je vous apprécie. Je vous ai vus grandir, en beauté, pas toujours en sagesse. J’aimerais que votre amitié dure plus longtemps que le vent. J’aimerais que la vie vous sourie. Vous êtes des garçons « bien ».
  • Mais enfin, qui êtes-vous ? répète Yann de plus en plus interloqué.
  • Peu importe. Je suis là pour vous aider. Il faudra m’écouter et faire ce que je vous demande. Parfois, les questions sont inutiles. SI vous croyez que vous comprendrez tout de cette terre, vous vous bercez d’illusions mon jeune ami. Il y a tant de choses qui vous dépassent pauvres humains, alors que vous croyez tout connaître.
  • Mais enfin…
  • Taisez-vous ! Le temps presse. Vous allez rentrer, appeler votre ami et le convaincre de ne pas partir essayer ses voiles à la pointe du Guilloux. C’est un endroit dangereux où la mer est imprévisible. Plusieurs marins plus aguerris que lui y ont laissé leur vie. Les derniers c’était ceux de la « Belle Hermine ». Ils étaient dix et personne n’a survécu.
  • Mais comment le savez-vous ? demande Yann, les recherches sont abandonnées, on n’a jamais retrouvé le navire. Et ils n’étaient pas dans ces parages.
  • Si, ils ont dérivé vers la pointe parce qu’ils avaient perdu leur quille dans la tempête et les rochers du Guilloux ont fini le travail. Ne discutez pas, dites-lui cela et croyez-moi, il vaudrait mieux que vous arriviez à le convaincre…

Un bruit sec attire son regard vers le sommet de la dune, un goéland se perche sur une souche de pin maritime brisée par le vent. Yann se retourne vers la femme pour l’interroger de nouveau. Elle n’est plus là. Il balaye la plage du regard, elle n’a pas pu disparaître en si peu de temps. Devant lui, les rochers noirs du piège à poisson sont étalés sur le sable, la marée a totalement découvert l’estran. Dans quelques secondes la dernière ombre orangée du soleil aura plongé derrière l’horizon.

Il faut qu’il les atteigne avant la tombée de la nuit. Il faut qu’il sache…

Il dévale la dune en courant jusqu’aux roches noires. Il suit la ligne des rochers, ce ne sont que des blocs de granit recouverts d’algues où quelques flaques saumâtres restent bloquées par le reflux. Il les caresse du bout des doigts dans la pénombre ne sachant pas ce qu’il cherche. Soudain il sent une plaque métallique sous la paume de sa main, il tire mais elle est bloquée entre deux roches. Il la secoue violemment. Il est sûr qu’il doit le faire. La nuit tombe. Il s’arque boute et tire de toutes ses forces sur la plaque qui lâche d’un seul coup. Il tombe à la renverse sur le sable, pile dans une flaque remplie de varech. Peu importe, il se relève et part en courant en serrant sa plaque contre lui. Il sort de la plage au moment où le dernier rayon du soleil disparaît. Il reprend son vélo et rentre chez lui aussi vite qu’il le peut.

En pédalant, il pense à Gaël et se dit qu’il l’appellera dès qu’il aura repris son souffle pour lui raconter son aventure. Tant pis s’il le prend pour un dingue. Mais d’abord, il faut qu’il découvre ce que cache ce morceau de métal qu’il a récupéré dans le piège à poisson.  Il ne comprend pas tout, mais il sent que c’est important.

Il arrive chez lui, éclaire son plafonnier et pose la plaque de métal juste sous la lampe. Elle est recouverte de varech et ressemble à un morceau de bois flotté. Il l’emporte vers l’évier de la cuisine et la rince à l’eau claire, frottant doucement pour enlever les algues. Quelques lettres apparaissent, un mot se forme, puis deux. Yann blêmit en lisant l’inscription.  Il recule en trébuchant sur le bord de la table où il pose la plaque. Sans la quitter des yeux, il cherche son portable dans sa poche pour appeler Gaël. Celui-ci répond à la seconde sonnerie.

  • Gaël, c’est moi. Tu ne dois pas sortir avec le voilier comme prévu. Je t’expliquerai ça de vive voix, mais il faut me croire. La pointe du Guilloux est un lieu maudit. Il ne faut pas aller là-bas. Attends-moi demain matin, je vais t’apporter quelque chose qui te fera froid dans le dos.

En fait, Gaël n’était pas là, il n’a eu que son répondeur. Tant pis, il le rappellera autant de fois qu’il sera nécessaire jusqu’à ce qu’il lui parle.

La plaque brille sous la lampe. Les lettres argentées se détachent du fond marine. Il ose à peine les regarder.  Puis il se décide et lis à haute voix :        « Belle Hermine ».

Texte et photo : Marie-Christine Grimard

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