Come gather ‘round people
Wherever you roam,
And admit that the waters
Around you have grown.
And accept it that soon
You’ll be drenched to the bone,
If your time to you
Is worth saving
Then you better start swimming
Or you’ll sink like a stone,
For the times they are a-changin’!
*The times they are a-changin’, Bob Dylan, 10 Fevrier 1964, Columbia records (Wikipedia)
Je venais d’assister à un concert symphonique à l’auditorium de Bordeaux. Âmes romantiques. La salle était pleine. Des amis nous avaient offert les places, nous étions avec ma compagne et une amie. Le livret annonçait le Concerto pour violoncelle d’Edward Elgar et la Symphonie n°7 d’Anton Dvorak.
La soirée était agréable, le soliste était un virtuose adulé par un public de fans.
Mais.
Aucune vague d’émotion.
J’entendais les notes parfaites, j’assistais au ballet de la gestuelle chaloupée du chef d’orchestre. Je m’en voulais un peu de ne pas partager avec mes accompagnatrices le plaisir que semblait leur procurer la proximité immédiate de l’orchestre.
Je pensais tout le temps aux premières lignes d’une chanson de Bob Dylan :
Rassemblez-vous braves gens d’où que vous soyez, et admettez qu’autour de vous l’eau commence à monter.
La référence est biblique mais les biographes l’associent généralement à une chanson de Pete Seeger, Turn, turn, turn.
Dylan aurait dit :
Je sais que je ne comprenais rien. Quelque chose s’était détraqué dans le pays et ils applaudissaient la chanson. Et je ne comprenais pas pourquoi ils applaudissaient, ni pourquoi j’avais écrit cette chanson. Je ne comprenais rien. Pour moi, c’était pure folie.
Je ne comprenais rien.
J’ai lu Bob Dylan : Modern Times. L’auteur dépeint un personnage complexe, à la fois timide, impertinent, effacé et pourtant sûr de lui à d’autres moments. Un être avec un talent d’identification et de transformation incroyable, un authentique génie en poésie. Il assimile tout ce qu’il touche, voit, entend, respire. Il traduit le monde en mots, en vers, en musique et en chansons qu’il chante juste et avec sa voix, sa seule voix. Les influences sont multiples, assumées. Et, même lorsqu’il crée ses propres vérités, on y croit, on a le profond désir d’y croire. Il est là, quelque part en nous et nous raconte notre vie avec des mots étrangers. Car c’est là le plus grand des paradoxes, en français ça ne marche pas.
Il faut une langue étrangère pour entendre parler de soi.
Bien-sûr on a envie de traduire, mais c’est comme avec les chansons des Beatles, le son, la voix, la musique sont sublimes en anglais, ou en américain, mais traduit ça perd immédiatement de son charme.
Les chansons de Dylan nous parlent d’un rêve, elles sont d’avant. D’avant le déluge. Pas tel que la bible l’annonce, bien que la montée actuelle des eaux soit une réalité. Je crois que la chanson annonce et parle de la montée irrésistible de l’information, de la complexité du monde dans lequel nous vivons, du déluge hypocrite des fausses nouvelles, des vraies aussi qu’on aimerait ne pas avoir entendues.
Alors on risque de s’enfermer.
On n’écoute plus les infos.
On se réfugie dans une grotte, à l’abri d’un monde qui nous échappe, que l’on ne comprend plus.
A la lueur d’une bougie on dessine la carte de l’espoir avec des pigments d’un autre âge. Comme une ancienne religion. Nouvelle chapelle sixtine d’une préhistoire à écrire. Encore et encore.
And here we are. Times have changed.
Texte : © Jean-Claude Bourdet