Moussia, une âme russe dans la tourmente du XXème siècle – nouvelle parution aux Éditions QazaQ

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Couverture finale Moussia Cosaques

Les Éditions QazaQ sont heureux de publier aujourd’hui un nouveau livre  « Moussia, une âme russe dans la tourmente du XXe siècle », par Jan Doets.  Il présente les résultats de vingt ans de recherche. Moussia,  cette femme-personnage, dont on n’oserait pas inventer la vie tant elle fut rocambolesque, aventureuse et romantique.

GRATUIT, en PDF, 175 pages et 107 photos.
Télécharger gratuitement via  :  Moussia

En 1917, elle s’enfuit de la Russie vers les États -unis en traversant les 10 000 km de Petrograd à Wladiwostok en train et puis le Pacifique par bateau, avec son premier mari Vladimir Baranovsky, un ingénieur talentueux. À Los Angeles  et Chicago, elle rencontra Serge Prokofiev à qui elle donna des conseils artistiques  lors de la mise en scène de son opéra « L’amour des trois Oranges». Elle resta son amie jusqu’à 1935, quand il rentra en Russie. Elle fut mariée avec le grand pianiste russe des années 1920-30, Alexandre Borovsky.  Elle partagea les aventures de son troisième mari Giacomo Antonini, critique littéraire  et journaliste, pendant la Seconde guerre mondiale, en France et Italie.

Dans ce livre, illustré de documents photographiques exceptionnels, les recherches historiques portent de bonheur en surprises les aventures de cette jeune femme dont le destin fut véritablement de se trouver partout où l’histoire de la Russie, les avancées culturelles de son temps, les affres politiques d’une époque  se déroulaient. La vie de Moussia, femme d’une beauté rare, permet sans le moindre besoin d’ajouts ou d’extrapolations, de parcourir une période capitale de la vie du siècle passé, d’évoquer des événements importants par des biais étonnants, de prendre connaissance des pensées d’artistes cruciaux tels Serge Prokofiev, de s’infiltrer dans la vie mondaine autant européenne qu’américaine.

Etonnamment, la quantité impressionnante de détails, les analyses des documents en possession de l’auteur, dressent le portrait sensible d’une femme bien plus encore qu’un panorama historique. Telle une héroïne de saga, Moussia   nous invite à nous joindre à son épopée, à intégrer son mode de vie et à se rendre compte de la quantité d’improbables qui ont marqué son existence avec un naturel désarmant. Moussia devient alors une héroïne de film, un phénomène hors normes, cristallisant en elle le romanesque d’un personnage de Pasternak ou Tolstoï. On se plait à imaginer la somptuosité d’une telle saga portée soudainement à l’écran !

Le livre se lit avec avidité. Il époustoufle par la quantité de documents historiques, corroborés par des photos, il embrase par le feu dévorant qui a marqué cette existence. Pas un instant d’ennui, le livre a su prendre le rythme d’une vie exaltante.

On referme l’ouvrage, on s’interroge. Où sont les héroïnes d’antan ?

 

L’éditeur
Éditions QazaQ

chevelure

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Elle, fille sage. Devant la glace, le miroir miroir… Entre ses doigts, la paire de ciseaux. Longs longs cheveux. Fins. Ils font sur sa tête une auréole noire et disciplinée.Sur sa face, des clous, des anneaux, des pointes. Le visage est un atelier.  Sur son cou, une écharde d’encre verte, une ronce qui serre, la coupe, là, bien nette, à la carotide. Et le sale qui encrasse ou illumine d’une graisse luisante la peau. Ses yeux majuscules mordent le verre. « Je t’aurai, je t’aurai sale petite pute…, »  elle entend.

Elle cherche. Par touffes où planter ses tenailles, où mordre de ces crans aigus dans la tignasse. Jusqu’où montera-t-elle? Se rasera-t-elle après ou lui suffira-t-il de trancher à même le col pour que tout change et la libère? Quand elle aura fait le premier geste, donner le premier coup de sagaie. Quand elle aura entendu crisser ce crin, si précieux pour sa mère.

« Belle enfant sage, laisse–moi te coiffer. Laisse-moi te natter comme le faisait ma mère. Laisse-moi prendre possession de ta force, de ta beauté, laisse- moi tourner ton chignon et te ficher ces quatre épingles au ras du cuir. Laisse-moi tirer,  te faire mal, t’entendre geindre  sous mon peigne en os.  Laisse-toi faire, sale gamine. »

Et la mère qui tire et assène, jusqu’à faire craquer le cou et gémir les épaules, éraflant le cuir des dents de la brosse.

Les grands ciseaux de couture. Ceux qui ne doivent servir qu’au tissu, dans ses mains. Ce sera de la chair morte qui tombera, des squames, de la mort belle, et lisse et indifférente qui choiera par terre, sans bruit, que ce petit étouffement de pelote sur le sol. Elle, en somme, rien d’autre, rien de plus au ras des anges. Ce sera silencieux et tranquille, une colère propre et nette.

Effacer les ans, les années d’obéissance, les exigences. Salir le modèle, le déchoir. Etre laide, enfin, être pire, être moins que rien, comme elle sait que c’est l’inavoué désir de sa mère. Elle  attend, espère les cris, les hurlements, la terrible semonce que ça produira. Elle imagine le visage grimacier  se déformer encore plus. Et puis cette course sans doute qu’il y aura pour la frapper. Et pour reprendre son autorité mais c’en sera fini.

Aujourd’hui. Elle a semé sur son visage des engins de guerre et maintenant elle prépare sa tête rebelle. Elle n’en aura plus d’autres. Que l’ébouriffure, la crinière, les plumes et les nœuds toujours. Elle sera  une effigie de violence et de sa bouche scellée maintenant de perles et d’imperdables, il ne sortira plus un pleur, plus un reproche, plus un mot. «  je t’aurai sale petite pute… »  C’est mon tour.

Dans sa main une première poignée, qu’elle visse et tord. Le regard tremble un  peu. La peur encore sans doute. La peur qui l’habite depuis tant. Mais elle ne reviendra pas en arrière. C’est trop tard. Il faut y aller, sans penser, sans raisonner, sans évaluer les risques ou les conséquences. Ce geste, c’est couper le cordon à jamais.

Les lames s’approchent. Elle baisse la tête. Inutile de voir ce qu’elles trancheront, ce qu’elle fait. Il suffit de ce simple bruit, comme une chair qui se déchire lentement sous la force des doigts.

 

Texte : Anna Jouy

En un enclos

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En un enclos

volutes blanches
pour caresser mon cerveau
crâne soupesé

.

ne suis qu’attention
au déchiffrement ardu
de cette pensée
qui s’énonce devant moi
sur papier jauni

.

non ça ne va pas

concentrée, hors du monde qui trotte et galope et bruisse et crie et survit végétativement et rit et souffre et gagne sa petite vie ou entasse sans compter, yeux sur la page, une cigarette au bec pour bercer mon cerveau, le cajoler, le préparer au sens, je plisse un peu les yeux à cause de la fumée et pour l’attention, ne suis plus qu’une intelligence déroutée, tentant de sauter une marche

non ça ne va pas

je laisse, j’élargis

lectrice épaulée
par la falaise ocre
de livres dressés

ce n’est pas ça

à côté du monde, cloîtrée sous les livres, la falaise rongée, déformée par le temps, en partie écroulée, maintenue solide, parce que désirée

la falaise de livres niée, oubliée, par le choix de l’élu posé devant moi, auquel je veux réduire mon univers pour quelques heures

en un confort douillettement enfumé et doré sombrement

et puis quand l’attention faiblit, se lever, regarder avec gourmandise les livres pierres qui m’isolent, en prendre un, reposer le précédent, un peu de travers pour le retrouver, dans un plus tard éventuel

plonger dans le plaisir d’une langue, les volutes d’une poésie, la sensualité des mots, s’y perdre, un temps, un long temps, peut-être, ou intense et bref, non mesurable puisque n’existe pas, jusqu’à la pointe, le moment où il ne peut plus grandir sans disparaître

écraser la cigarette qui se consume, oubliée, dans une coquille, poser cet émerveillement jusqu’au souffle retrouvé

allumer autre cigarette et choisir dans le mur de livres une sottise, sottise affichée au prix d’un effort de celui qui nous l’offre, sottise discrètement drolatique, y trouver une autre sorte d’allégresse

retarder le moment de sortir de cet enclos… et surtout ne pas tenter de manier les mots,

 

Texte : Brigitte Celerier à partir d’une toile de Miquel Barcelo

Qu’ai-je fait ?

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ai je 1

C’est en vain
Qu’on épure
Qu’on livre
A des espérances
Trompeuses
Son âge
Indéterminé

Elles ne servent
A rien
Seul ton amour
Scintille et
Se répand
Comme le sang
Fut-il contaminé

D’éternité en
Éternité
On se laisse
Tromper par
Sa propre confusion

Et dans ces rues
On se perd
D’holocaustes
En sacrifices

La vérité
Se retire
Demeure
Ainsi ta bouche
Ce que tu cries
Doucement

Tu dis toutes
Ces choses
Qui me jettent
Au loin comme
On s’élance
Au combat

 

Texte et photos : Yan Kouton

Réputation

Gérald

Bien sûr, sitôt que vous posez votre regard sur quelqu’un, la trieuse qui veille dans votre crâne se met en branle. Elle consulte les mille et un fichiers mémo ultras sensibles que vous conservez en secret, même de vous, pour trouver lequel vous rapproche le plus de cette nouvelle bobine.

Il ressemblait à Gérald.

Le fils de la commerçante aux gros bigoudis de semaine et à la perruque noire luisante du dimanche, peignée à la bétonneuse et la colle en spray. Les femmes de ce temps aimaient garder sur le crâne ces cigares en métal troué, de longues journées entières. On aurait dit des japonaises toutes piquées d’aiguilles. « Marie du magasin » battait tous les records de frisure permanente du village.

Donc il ressemblait à Gérald.

Comment se faisait-il d’ailleurs que je me souvienne de lui? Je veux dire de ses traits, transparents, bleutés de veines et traversés par une fine cicatrice. En fait, il avait tout ce qu’il fallait pour marquer une trieuse comme la mienne, mais bien plus que ces extra qu’il portait avec gêne, ce gamin avait un regard terriblement triste. Des yeux qui posaient la question du malheur au sommet de mon intuition en rodage encore.

Et cet homme était selon mes critères, la tristesse-même costumée sport, portant un gros col roulé beige chiné sur lequel sa tête semblait tenir en équilibre délicat. Embarrassé et absent.

Gérald, c’était un frisé, un rouquin vénitien que sa mère enveloppait systématiquement et malgré son âge, dans des tabliers d’écolier « carronnés », si ajustés que j’avais le sentiment qu’il ne respirait pas, une espèce intrigante de garçon avec un creux au milieu du ventre et les épaules sur cintre. Il ne parlait d’ailleurs jamais, le moins possible plus certainement.

L’homme dans l’assemblée s’accrochait fermement à son verre. Pâle, verdâtre, les lèvres fines bien fermées, il était aussi à l’aise parmi les gens qu’un boucher dans une réunion de végans. Ce qu’il dégageait, entre vergogne et humilité insensée, avait donc percé les strates de ma mémoire. Tout naturellement, je poursuivis en moi-même le chemin jusqu’à ce souvenir d’enfance. Car Gérald avait une histoire qui me revint à l’esprit.

L’école contenait fermement sa cinquantaine de gosses, des grands machins vigoureux, des gamines, de gros bébés mal embouchés et de fines lames, rapides, malins et venimeux. C’était un lieu petit, entassé d’élèves de tous âges. Filles et garçons ensemble, ce qui était une sorte d’épopée du progrès en soi pour cette communauté de campagnards. Gérald était des nôtres, un gars du milieu de salle, le cours moyen. Moi j’étais parmi les «cratzets», on était trois.

Gérald était arrivé ce matin-là, empesé dans son sarrau de garçonnet à sa môman. Il sentait le frais repassé, sa tignasse coupée raide brossée, encore plus transparent que d’habitude. Il n’était pas en forme. Malheureusement pour lui, sa mère avait omis de mettre dans ses poches un bon gros mouchoir et il était salement enrhumé. On peut alors imaginer à quoi servir les longues manches de son fabuleux tablier. À la fin de la matinée et malade comme il l’était, sa réputation était dite à jamais. C’en était fait de lui. Gérald le morveux venait de naître au nez et à la barbe de leurs éminences Hygiène et Propreté et de s’enfiler dans ma jeune trieuse, case accessoires du dégoût et de la pitié.

Avec le temps bien entendu, les périphéries de ce souvenir ont trouvé leurs explications et je ne sais ce qu’est devenu Gérald.

L’homme que j’épiais, curieuse et amusée aussi décidément, me le rappelait. Que faisait-il dans ce vernissage si ça lui demandait un tel effort? Il ne parlait à personne, buvait à peine. Je l’oubliai finalement, me perdant dans des discussions impromptues avec mes voisins. Soudain, j’entendis un énorme éternuement, violent et imposant. Tout le monde se retourna dans la même direction.

Gérald sortait justement un énorme mouchoir à carreaux… Il sourit pour la première fois en signe d’excuse.

On me glissa alors à l’oreille que l’artiste était fortement grippé. J’avoue avoir poussé un soupir de soulagement !

Tissu carronné : issu du patois/ tissu à carreaux, avec des carrés
Cratzet : petit gamin, petite personne, sans envergure

Texte : Anna Jouy