Our Inmost Being

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Aux lointains passages,
égarements dont nul
n’aurait su dire la
destination. Finale
probablement…Comme
tout un chacun peut
l’entendre battre,
cet organe en lieu et
place d’une vie dévaluée.
Aux détails qui auguraient
d’un avenir expédié.
Mais ton horizon, celui
qui se déploie dans tes
yeux, parfois assiégé…
Cette main douce venant
éloigner les spectres,
je m’en détourne
de ce pays désincarné.
Tant de choses à te
dire, classées parmi
les images pendues.
Mais elles passent,
je l’apprends, elles
s’effacent. Tes yeux
pour s’en convaincre,
et les miens teintés
de regrets à peine visibles,
j’aime à le croire, mais
je sais bien qu’on les
voit. Les cendres d’un
long passé de coups.
Si plein d’embûches.
Ce long passé qui
prend fin.

Texte et photo : Yan Kouton

Claire et Bertrand

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Bertrand était large d’épaules et de panse joviale sans excès, était de gentillesse attentive et ne parlait guère que pour dire l’espoir ou le contentement.

Claire l’avait aimé, l’avait épousé jeune, s’était appuyée contre lui, avait admiré sa fermeté silencieuse dans leurs difficultés, avait souri avec lui – dans leur très relative médiocrité – aux petits plaisirs de la vie.

Mais, justement, les ans passant elle pensait médiocrité, et s’agaçait de sa gentillesse, se navrait de le trouver si tranquillement exempt d’ambition, contrairement à certain de leur amis.

Bertrand supporta avec amusement quelques petites piques, s’interrogea devant son exubérance nouvelle lors de dîners, petites fêtes, sorties en commun, en sourit comme de quelques petits flirts naïvement, pensait-il, affichés. Et puis se mit à douter, à douter de lui.

Il se regarda, se scruta, chercha la mollesse dans son visage, dans son corps mur, cette mollesse dont il n’avait pourtant jamais constaté la présence dans les yeux des autres. Et bien sûr il lui donna raison.

Il prit des résolutions, n’arriva à en prendre relatives à son attitude devant la vie et les gens rencontrés, les amis, les inconnus à priori favorables, les adversaires auxquels opposer écoute, discussion ou fermeté sans emphase, mais il interrogea ses plaisirs, et surtout ceux de table.

Il sacrifia peu à peu la jouissance modérée, pour une retenue dans laquelle il découvrit un plaisir, plaisir d’une promesse retardée, puis plaisir du virtuel, enfin plaisir de l’abstention.

Il y mit tant d’attention, puis y trouva tel goût, qu’il en arriva au plaisir de la faim.

Il y trouva une pointe d’orgueil, il s’en moqua puis y céda, et découvrit une certaine ivresse, un sentiment de puissance, l’illusion de se condenser.

Claire s’étonna au début, aima lui trouver un menton autoritaire, s’inquiéta légèrement, soigna ses menus, découvrit le fort squelette qui se dessinait, le jugea beau, puis inquiétant, puis s’affola et sentit qu’elle l’aimait, l’avait sans doute toujours aimé.

Et ma foi, pour clore leur histoire, parce que je ne la connais pas, je décide que les attentions de sa femme finirent par percer son début de folie, qu’il la redécouvrit, et pour faire court qu’ils entreprirent de traiter avec bénévolence cette carcasse, de lui redonner chair heureuse, et continuèrent leur vie en belle entente, doux et sage épicurisme et sourires à la vie, aux tiers quels qu’ils soient, et indifférence ou fermeté devant les importants et importuns.

En partant, non sans exagération, du transi du tombeau du Cardinal Jean de Lagrange maintenant exposé au Petit Palais d’Avignon (autrefois à Saint Martial)

Texte et photo : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 2 : Tous les arbres sont dans l’armoire

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Un jour, l’armoire s’ouvre et la fillette peut s’y glisser. Un lieu avec de l’ombre. Un coin chaud, avec de la nuit, beaucoup de nuit, malgré le jour, malgré le soleil. Elle s’y glisse, elle y entre. C’est un endroit qui est de l’autre côté de la journée, dans une part inédite du temps. De la vie peut-être? Elle se laisse engloutir, se laisse ravir; la main qu’il y a dans l’armoire l’attire et la kidnappe, c’est tout simple. La voilà dans cette muselière, silencieuse et haletante. La penderie vient donc de l’enlever, dessinant un cercle magique tout autour.

La voilà suspendue, comme une robe. Elle joue. «On dirait que je suis disparue». Les autres, qui ne savent pas encore qu’elle est «morte», poursuivent leurs affaires. Ainsi, c’est ce qu’ils font, ce qui les intéresse, c’est pour les laisser à ces occupations qu’elle doit quitter la pièce, jouer ailleurs, chaque matin? C’est donc ce qui arrive quand elle n’est pas là: on passe l’aspirateur? Elle écoute le bruit de la boule Nilfisk, qui rase le sol presque sous son nez et qui avale et dévore l’invisible. La forme du pied de la femme, sa chaussure, la remontée du silence ensuite et ce frottement d’une patte à poussière. La radio encore, d’où sort parfois à la fin de la musique, un bruit de ragoût qui rôtit et grésille, les gens qui applaudissent. Et ces plaintes de la mère quand les choses se font autrement que selon son désir.

Elle frissonne dans l’armoire fabuleuse. Seule, ou plutôt avec cette fille qu’elle ne connait pas et qui surgit. Qui est en elle, dans le croupé de sa propre chair. Toute repliée, toute petite, au plus profond, emplie de peur et de plaisir en même temps. Peut-être quelqu’un fermera-t-il la porte, tournera-t-il la clé? Peut-être? Va-t-elle disparaitre pour de vrai? Elle ne sait pas ce qu’elle ferait si c’était le cas, pourtant elle veut rester là, dans une virgule levée, dans une de ces ponctuations où elle retient son souffle, pour entendre les sons, les bruissements de la maison. L’armoire baille. La porte laisse filer une lueur gardant le chenal ouvert. Le monde peut bien ignorer sa disparition, la fillette se sent vivre.

C’est que là, loin du murmure, presque indistincte, une voix sort de son corps par petites surprises écloses. Un lichen presque inaudible, qui tapisse la bouche, la langue. Des mots qui viennent de loin, de la mémoire des loques sur lesquelles elle se tient. Des mots endormis, des confidences ou des disputes cousues encore dans les tissus entassés là. Tant d’histoires la traversent, dans le fond de la grande armoire, qui montent et endorment la peur, -quand même-, la peur simple, sans nom, qui veille dans le ventre et qui fait qu’elle voudrait n’être jamais venue là et aussi qu’elle ne veut plus en sortir. L’envoûtement de la solitude.

La porte s’ouvre. Est-ce un cri de peur qui l’a poussée? Revenir.

L’armoire est une pièce, un château, une dune, une cour des miracles, enfin, un de ces refuges privilégiés où la vie prend toujours d’autres visages. L’endroit magicien, le chapeau des transformations. Elle entre là-dedans et presque aussitôt y devient quelqu’un de savant. Alors elle veut s‘y rendre, le plus souvent possible. Choisir la pénombre et entretenir là une longue flamme entre la vie et le rêve. Moitié morte, moitié vive, nouvelle à chaque fois. Changer de personnage, se dépouiller de l’ordinaire. Tous les arbres sont dans l’armoire. S’y tapir et raconter. Les mots prennent la barre.

Dans cette touffeur mystérieuse nait un fantôme. Un être qui ne mange que du bois, dévore arbres et branches, – car elle vient de l’entendre- les humains ne peuvent digérer le bois. Alors, en imaginer un qui le peut, qui en est capable et même mieux, qui ne supporte que ça. Les fibres de la forêt. Il n’aime pas les enfants, aucun enfant, car eux lui font mal au ventre. Est-il méchant? Mauvais? Il porte une veste noire, un chapeau. Son regard fuit et il ne sort que dans des rais de lumière, le fil blond du soleil entre les arbres. Ce sont ses seuls chemins, ce qu’il peut arpenter, pour mieux mordre dans des rondelles d’arbre, mâchant sa misère, plein de la colère insupportable de sa différence. Il est seul, unique, dans un monde qui n’est pas fait pour lui.

 

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le premier d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance. Le livre peut être téléchargé  ici .

Photo : propriété d’Anna Jouy

Secrets de maisons 7 : Les trois colombes

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Quelques mois plus tard, les deux chênes de la cour emmêlaient leurs feuillages davantage encore qu’au moment de la vente de la propriété. La tempête qui s’était abattue sur le pays les avait épargnés quand elle avait déraciné tous les arbres alentour situés pourtant sur le même couloir et peut-être les avait-elle rapprochés. Solène revoyait avec émotion ces témoins d’un passé où était engloutie la mémoire familiale. Le banc et les fauteuils de bois avaient disparu… La clôture à mi-hauteur d’homme séparait toujours la cour du pré où des vaches rousses paissaient tranquillement. A sa gauche, la façade de la fermette aujourd’hui trouée par une porte-fenêtre éclatait d’une blancheur factice : elle jura de colère ; à travers les larmes naissantes, elle savait bien le crépi grumeleux et jaune dessous, les fissures entre la brique et le torchis. Au moment de signaler sa venue, elle leva la main sur la droite vers la clochette de son souvenir et resta ainsi le geste suspendu devant l’absence de dispositif, tandis qu’au même moment la porte s’ouvrait sur une femme svelte, en tenue d’équitation, surprise de sa présence dans l’encadrement de la porte. Solène bredouilla quelques mots d’excuse, rappelant son appel et la proposition du propriétaire de passer ce jour-là. La femme activa la sonnette à gauche de l’entrée et lui demanda d’attendre son mari puis comme pour se justifier, elle ajouta qu’elle devait se rendre au haras.

Solène se demanda si la propriétaire ne se méprenait pas sur son identité, et si elle avait une idée quant à la raison de sa venue ; elle conclut que de toute évidence, cela lui importait peu. Elle patienta sur le seuil, détaillant le gravier blanc, visualisant la petite dalle de béton posée devant l’entrée durant des années, à laquelle était fixée une grille de métal destinée à gratter les semelles boueuses des sabots puis des chaussures. Perdue dans la remémoration de cette grille, elle fut tirée de sa rêverie par une voix. L’homme se tenait devant elle, jovial, la main tendue, et l’invita à le suivre sans plus de façon.

L’entrée étroite et sombre avait disparu. A peine dans la maison, le regard se perdait sur la droite dans une immense pièce éclairée par la baie vitrée, une salle carrelée, froide, blanche… Tout brûlait de blanc désormais ici. Le mur tapissé de bleu, aux patères accueillantes, débordant de manteaux, de parapluies et de chapeaux avait été abattu. Elle vacilla imperceptiblement. Pour retrouver son appui, elle ferma les yeux et l’homme s’inquiéta de son état. « Ah ! vous ne devez plus rien reconnaître ! Ça vous fait un choc ? J’en suis désolé ! » Elle s’excusa, et devant son désarroi, il lui proposa un verre d’eau qu’elle refusa aussitôt. En avant d’elle, la voix chantante de l’homme ne cessait de raconter les multiples travaux, le décaissement du sol ici, l’installation de matériau isolant ailleurs ou l’aménagement de l’espace. Quelques pas en arrière, elle promenait son regard sur la maison nouvelle, dont le fantôme surgissait de chaque mur, chaque plancher, chaque plafond. Il lui suffisait de fermer les yeux un bref instant.

La chambre parentale occupait les trois-quarts de cette nouvelle pièce, avec l’armoire en orme blond, le lit assorti, les rideaux lourds au tissu frappé de grandes fleurs, et elle revit ce matin d’août rempli d’effroi, la robe de chambre de son père abandonnée sur un fauteuil de velours rouge, le livre ouvert sur le chevet du côté où dormait sa mère, le désordre de la vie précipitée en quelques secondes dans l’inattendu ; elle revit le carrelage bleu du couloir qui desservait le séjour à gauche, avec sa cheminée simple, aujourd’hui prétentieuse – surmontée de deux personnages en biscuit coloré, le jardinier, la jardinière – autour de laquelle elle se tenait avec ses sœurs pour découvrir le nom donné à la maison par leur père en l’honneur de ses trois filles ; elle revit les larges dalles de pierre réchauffées de tapis élimés, le plafond de poutres peintes, mal dégrossies par endroits, puis la pièce attenante où l’on mangeait en famille, les meubles en noyer, les bibelots de verre ; le bureau ouvrant sur une chambrette éclairée par une fenêtre avec le pré pour tout décor ; la chambre verte au fond qu’elle préférait à toutes avec son lit haut et son matelas de laine, bosselé, et l’édredon jaune d’or qui rappelait les vacances de Pâques dans la maison des grands-parents ; la grande chambre installée dans l’ancienne étable – dortoir pour les petits-enfants –, à laquelle on accédait en descendant deux marches, transformée en atelier de peintre par sa mère ; la haute salle de bains noyée sous les miroirs, la cuisine aux meubles de chêne à chapeaux de gendarme désuets, et où le carillon sonnait chaque quart d’heure, la table ronde recouverte d’une toile cirée, les peintures sur les murs, la véranda d’où l’on admirait les asters bleus et roses semés sur le gazon et les deux chênes unis dans une même contemplation…

Plus rien de tout cela dans cette ferme quelconque, clinquante de mobilier neuf et sans vie. Elle osa une question, demanda à revoir le grenier. Un sourire spontané s’élargit sur le visage de l’homme qu’elle ne sut à quoi attribuer… Là encore il la précéda, montant les escaliers extérieurs qui avaient conservé la rampe métallique d’un vert pâle écaillé, s’excusant presque de ne pas avoir encore entrepris de travaux dans cette partie de la maison, puis il se tut d’un coup au milieu d’une phrase et s’effaça devant elle, d’un air complice. Que lui signifiait-il ? La grosse clé restée dans la serrure joua sous ses doigts sans effort, sans même un grincement. Solène détourna la tête vers l’homme mais il avait déjà disparu. Le plancher courait sur toute la longueur du bâtiment. Par les fenestrons en losange répartis sous les corbeaux de la toiture pénétrait une lumière dont les rais éclairaient à intervalles réguliers les lames disjointes. Elle y voyait danser des particules de poussière. Elle resta là, songeuse, un instant.

C’est ici que s’étaient entassées pendant des décennies des cartons de courrier, de papiers administratifs, de photos, de papèterie, de souvenirs de voyages… Le contenu d’une vie dans laquelle elle avait plongé pour tenter d’en comprendre les secrets. Là qu’elle avait retrouvé, annotée d’une écriture parfois illisible, la définition de la barbarie, extraite d’un vieux dictionnaire universel et dont elle se remémorait encore quelques passages « Là, règne le despotisme le plus brutal, la servitude la plus vile ; là se débattent les intérêts les plus sordides, les appétits les plus grossiers ; là tout ce qui est esprit, tout ce qui est intelligence est dédaigné… » Et en marge de la longue définition, des interrogations qui étaient autant d’allusions à la cruauté déployée durant les guerres fomentées par les hommes au siècle passé. Elle se promit de revisiter les notes retrouvées, de déceler entre les lignes la voix de son père, ses pensées, son cheminement, sa sagesse, peut-être, venue avec l’âge et la confrontation avec la mort.

Alors elle s’assit, le dos au mur de la façade, plongeant le regard dans l’obscurité du mur nord. Et elle pleura longtemps, silencieusement, retenant les sanglots par crainte d’être, au-dessous d’elle, dans la maison blanche, sinon entendue, devinée, découverte. Tout le discours de l’homme l’avait importunée, son comportement, ses excuses, sa sollicitude et cette fausse complicité. Lui qui l’avait assurée qu’il ne changerait rien dans la maison, qu’il la trouvait charmante ainsi ! Pourquoi était-elle revenue ? La mélancolie débordait d’elle ; elle lui lâcha la bride. Lavée de son chagrin, elle inspira profondément dans un soupir de soulagement, alors que dans le même instant, elle découvrait un point de lumière venu de l’endroit le plus éloigné d’elle, dans ce grenier vide et désolé. Elle s’y dirigea. Par terre, dans la poussière, une enseigne affichait en lettres noires sur un fond d’or patiné, le nom que son père avait donné à la maison quelques mois avant de mourir. « Les trois colombes ». L’avait-on vraiment oubliée ici au moment du déménagement ? Le propriétaire des lieux savait-il qu’elle se trouvait là ? Se pouvait-il qu’il ait deviné ce que venait chercher Solène quand elle-même l’ignorait ? Elle enfouit le bandeau rigide sous son blouson, soudainement réjouie, riant intérieurement de la rigidité de sa démarche, et s’éloigna rapidement de la maison, après un salut discret à l’homme debout sous les chênes centenaires.

Texte et photo : Marlen Sauvage
la photo est agrandissable par cliquer

Underground 5 : Histoire de Louise

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Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.
Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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Louise déambule dans ce village touristique depuis plus de deux heures. Le soleil de mai commence à être haut, cependant, l’étroitesse des ruelles protège depuis mille ans les passants inconscients du danger à s’exposer à ses rayons. Elle ne craint pas grand-chose de ce côté-là, tenant de ses ancêtres une peau mate qui brunit dès les premiers jours du printemps. Sa mère lui a toujours dit qu’ils avaient des ascendances bohémiennes, et que ses yeux verts lui ont été donnés par une lointaine ancêtre aussi belle que la Reine de Saba. En l’évoquant le souvenir du regard pétillant de sa mère, Louise sourit. Elle adorait lorsqu’elle lui contait les légendes familiales. C’était la mémoire de la famille et tant de choses ont disparu avec elle…

A sa mort, Louise a eu envie de changer de vie. Elle a tout laissé derrière elle, l’héritage et les petites cuillères en argent pour son frère tellement attaché aux biens de ce monde, le linge de famille et les meubles pour sa sœur aînée collectionneuse au sens obsessionnel du terme. Elle n’a conservé que les lettres et les photos des anciens dans un coffre de voyage en cuir, qu’elle n’ouvrira pas avant que le chagrin ne soit atténué.

Elle est arrivée dans ce village médiéval depuis quelques semaines et curieusement, elle s’y est tout de suite sentie chez elle. Il n’a pas été difficile de trouver du travail dans un tel lieu où les besoins en main d’œuvre sont toujours insatisfaits pendant la saison touristique. Elle était prête à accepter n’importe quoi pour changer d’air et finalement ce travail de femme de chambre lui laisse pas mal de temps libre. Elle est nourrie et logée au cœur du village dans les combles du palace où elle travaille, et même si les horaires sont harassants, elle a le temps de parcourir les ruelles médiévales tous les jours. Bien qu’elle ne soit jamais venue dans cette région auparavant, il lui semble connaître chaque pierre. C’est une impression déconcertante et rassurante à la fois.

Aujourd’hui, elle explore une nouvelle partie du village. Les ruelles sont fortement pentues, serpentant jusqu’au fond de la combe où les eaux de ruissellement alimentent un ancien lavoir. Le soleil ne pénètre ici qu’au zénith de l’été. Les pavés sont un peu glissants recouverts de mousse. Elle progresse avec précaution, les yeux rivés sur le bout de ses pieds. Les maisons se serrent les unes contre les autres, aucun véhicule ne peut emprunter ces passages étroits. On est tranquille pour se promener, pense Louise. La ruelle débouche sur une placette inondée de soleil. Un petit banc de pierre est posé à côté d’un cyprès, Louise s’y installe pour profiter un instant du soleil. En face d’elle, une maison de maître emplit tout l’espace. Les fenêtres cintrées aux persiennes de bois peint assorti au ciel provençal, occupent la façade en pierres de taille. Au centre de chaque volet on a installé une petite trappe métallique coulissante. Louise sourit, elle sait ce que les trappes dissimulent et regrette qu’on ne les ait pas laissées ouvertes. Elle s’approche de la persienne de la fenêtre du rez de chaussée et pose la main sur la trappe pour la faire coulisser. Sans qu’elle ne sache pourquoi, il est essentiel qu’elle l’ouvre. Mais la trappe résiste, collée par la peinture. Louis fronce les sourcils et soupire.

• C’est du travail de cochon, laisse-t-elle échapper.

La fenêtre est aussi dans un état pitoyable. Des moustiquaires ont été clouées sur les carreaux, à moitié délavées par le temps, piquetées de moisissures, elles donnent à l’ensemble un air d’abandon. Les montants de bois sont vermoulus, les points de rouille ressortant sur la peinture posée à la vas-vite. Les vitraux à l’ancienne composés de multiples carrés de verre coloré maintenus par des joints de plomb, font triste mine. Louise s’en désole. Certains carreaux sont prêts à se détacher de l’ensemble retenus seulement par la moustiquaire devenue si fine qu’elle ne tiendra plus longtemps. Elle hoche la tête tristement, se demandant pourquoi ce spectacle de désolation l’attriste à ce point. Gênée par sa myopie, elle s’approche, la tête à quelques centimètres du carreau en bougonnant malgré elle :

• Comment peut-on laisser une telle maison à l’abandon, comme ça. C’est honteux !

En prononçant ces mots, elle aperçoit un regard noir qui la fixe à travers les carreaux et se recule brusquement, saisie d’effroi.

Une femme âgée ouvre le battant de la fenêtre et lui répond d’un ton peu amène :

• Vous semblez avoir des idées à proposer pour entretenir cette maison. Venez me les détailler. Vous pouvez entrer et visiter, l’entrée est libre et si vous nous laissez votre obole, cela nous aidera à l’entretenir !

Elle regarde Louise durement. Son ton autoritaire est insupportable. La réprobation se lit sur son visage mais Louise est décidée à ne pas se laisser faire. Elle pointe le doigt vers le volet de gauche et ajoute, agacée :

• Mais regardez ce travail ! On ne voit même plus le cœur, celui qui a peint les volets en bleu, a collé la trappe. A quoi ça sert si on ne peut plus laisser entrer la lumière. Il est vrai que vu l’état des carreaux, elle entrera bientôt sans aucun obstacle !

Elle ponctue sa phrase d’une moue et d’un soupir.
La femme redresse la tête et la dévisage.

• Comment savez-vous qu’il y a un cœur derrière cette trappe ? Elle est coincée depuis si longtemps et les volets sont tellement rouillés qu’on ne peut plus les fermer. Moi-même je n’ai jamais vue cette trappe ouverte.
• Je ne sais pas, répond Louise, soudain déconcertée. Je crois qu’il y a un cœur derrière cette trappe, mais je n’en sais rien à vrai dire. C’est la première fois que je me promène par ici…

La femme la détaille, s’attarde sur la forme de ses yeux sur l’ovale de son visage. Elle semble intriguée mais garde le silence. Louise baisse les yeux, intimidée.

• Pardonnez-moi, je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Je vais remonter vers le village. Faut-il prendre cette ruelle ?
• Pas si vite, ma belle ! répond la vieille femme avec un accent provençal marqué. J’aimerais comprendre qui vous êtes. Entrez une seconde. Le musée est fermé mais je vous ouvre la porte.

En prononçant ses mots, elle referme brutalement la fenêtre, faisant tomber un des carreaux de verre dans la moustiquaire. L’instant suivant, la porte monumentale s’ouvre en grinçant. La femme descend précipitamment les deux marches et prend Louise par le bras.

• Venez, il faut que je vous montre quelque chose. Insiste-t-elle en la tirant vers l’entrée.

Louise remarque une plaque en laiton où il est gravé : Musée du Raspaioun.

• Quel genre de Musée est-ce là ? demande-t-elle à la vieille dame.
• Un musée des arts provençaux, répond celle-ci, santons habillés ou peints, tissu provençaux et costumes traditionnels, outils, vaisselle, tableaux divers. Mais au fil des ans, on a accumulé toutes sortes d’objets plus ou moins authentiques. Peu importe, les touristes adorent, conclue-t-elle avec un grand sourire où il manque deux dents.
• Oh, j’aimerais beaucoup le visiter, s’exclame Louise. J’aime les objets provençaux et je possède une belle collection de santons.

Elles entrent dans la pièce principale, relativement sombre, où Louise reconnaît les fenêtres à vitraux qui ont attiré son attention à l’extérieur. Son regard s’attarde sur les boiseries et les poutres apparentes puis descend vers les tommettes, et enfin détaille le mobilier. Les meubles provençaux cirés sont de facture bourgeoise et au centre de la pièce une table a été mise sur une nappe brodée pour la fête.

Louise fait la moue, fait le tour de la table puis s’approche d’une petite table de travail posée contre le mur opposé à l’entrée.

• Que pensez-vous de l’ambiance que l’on a recréée ici ? Demande la vieille femme. C’est une table dressée pour la fête des vendanges.
• Je… commence Louise qui s’interrompt aussitôt.
• Oui ? insiste la femme.
• Je pense qu’il est bien dommage que cette magnifique maison de famille soit devenue un musée. Je ressens une certaine nostalgie ici, pour ne pas dire une grande tristesse. Je ne sais pas pourquoi mais on dirait que le temps s’est arrêté et que la maison attend quelque chose…
• Très intéressant… répond la femme. Vous avez une sensibilité étonnante ! S’il est vrai que vous ne connaissiez pas ce village, ajoute-t-elle avec un rictus.
• Je ne suis jamais venue ici avant aujourd’hui, répond Louise. Cependant, il me semble que j’ai déjà vu cette maison, peut-être dans des livres sur l’histoire de la Provence ou sur des gravures. Je ne sais pas. Il me semble que c’est une erreur d’avoir positionné une table ici. Cette pièce n’est pas une salle à manger mais une pièce de réception. Il aurait mieux valu y présenter des fauteuils et des tables de jeu. Il manque aussi un piano. Ce petit bureau n’est pas à sa place, il devrait être devant cette fenêtre, dit-elle en s’approchant de lui.
• Remarquable… Dit la vieille femme, en la regardant fixement.
• La lumière éclairerait ainsi le plateau surtout celle de la fin de l’après-midi qui est si belle, comme un rayon de miel qui tomberait sur le cuir rouge et le transformerait en soie rose, poursuit Louise dans son rêve. Aidez-moi dit-elle à la vieille femme, il n’est pas très lourd, nous allons le remettre à sa place.

Sans attendre la réponse, elle empoigne le plateau du petit bureau et le soulève, fait deux pas et s’arrête le regard fixe.

• Mais qu’est-ce que je fais ?
• Je ne sais pas trop, répond la vieille dame, mais vous semblez y tenir beaucoup. Je vais vous aider. Prenez l’autre bout du bureau et mettons-le devant cette fenêtre. Vous avez raison, on dirait qu’il était fait pour être là.
• Regardez, les pieds du bureau ont laissé une marque d’usure sur les tomettes à cet endroit précis, montre Louise à la femme. Il s’ajuste parfaitement, ajoute-t-elle avec un sourire triomphant. Je le savais !
• Oui, et je me demande bien comment, répond la femme.
• Je ne sais pas… répond Louise de plus en plus perdue.

Elle caresse de l’index les moulures qui encadrent le plateau de bois. Sur le côté, à moitié effacée, une rose est sculptée dans le bois. Louise la montre à la vieille femme.

• Avez-vous remarqué cette rose magnifique ?
• Non, je ne l’avais jamais vue ! S’exclame la femme. Il faut dire qu’elle était invisible dans ce coin sombre.
• Il me semble que… commence Louise en appuyant sur la corolle de la rose.

Un léger déclic se fait entendre et une petite trappe s’ouvre dans le bois. Louise se penche pour voir ce qu’elle cache et en sort un paquet de Tarots de Lenormand. Les figures jaunies sont encore visibles mais les cartes semblent avoir beaucoup servi. Elle pose le jeu sur la table et en extrait quatre cartes qu’elle dispose en croix, puis recule de deux pas. La femme la regarde, hoche la tête et dit :

• Je crois qu’il faut que je vous explique en deux mots l’histoire de cette maison, poursuit la femme. Les propriétaires étaient de riches bourgeois, négociants en vins. La famille fut prospère pendant des générations mais le dernier héritier après avoir dilapidé la fortune de la famille, est mort sans descendance. C’est ainsi que la maison a été récupérée par la commune. On dit qu’il a été maudit parce qu’il a refusé d’épouser la fille d’un riche arlésien pour lui préférer une bohémienne des Sainte-Marie rencontrée à la Féria de Nîmes. Il l’a épousée contre l’avis de sa famille et ils n’ont jamais eu d’enfants. Peu à peu toute la communauté les a mis en quarantaine et je ne sais pas vraiment ce qu’il est advenu d’eux. On raconte que tout le gratin du village défilait entre ces murs pour que la Gipsy leur tire des cartes et qu’elle n’avait pas son pareil pour lire l’avenir dans les tarots. Venez, je vais vous montrer ce que l’on a retrouvé dans leur chambre à coucher.

Louise, intriguée par le ton mystérieux de la vieille femme, la suit dans le corridor. Elle frissonne pourtant l’après-midi est encore chaude. Ces maisons anciennes gardent la fraîcheur entre leurs murs trop épais, songe-t-elle, mais le courant d’air qui balaie cette partie de la maison est plutôt désagréable.

Elles pénètrent dans une vaste pièce très sombre. On devine un lit au milieu de la chambre. De lourds rideaux occultent la fenêtre, la vieille femme s’en approche et les ouvre brusquement. La lumière du couchant inonde la pièce.

Sur le mur devant lequel Louise se tient, un miroir en pied ancien au tain inégal est accroché. Son image lui apparaît un peu floue, en contre-jour. Derrière elle, le miroir reflète l’image d’une femme brune qui la regarde. Louise en perd le souffle, cette femme est son double, sa jumelle. Elle pousse un cri et se retourne pour lui faire face. Ce n’est pas une apparition mais un portrait sur le mur, celui d’une femme à la longue chevelure brune, au regard d’émeraude. C’est un magnifique portrait, on la croirait vivante. Louise s’approche en tremblant. Ce visage sur le mur, c’est le sien.

Elle entend dans le lointain la vieille femme lui dire :

• Ma petite, vous êtes si pâle !

Louise ne voit plus que ce visage si lumineux qui flotte dans l’obscurité. Il lui semble que le sol l’aspire. Elle n’entend plus qu’un long sifflement qui lui déchire les tempes, et se sent glisser doucement vers l’abîme…

Texte et photo Marie Christine Grimard

Poèmes d’amour et de Pygmésie intérieure 4

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nous avons fui les chutes
où se noient des touristes
pour une piste verte
malgré la saison
tu trouvais ça joli
passé le port marchand
et les alignements
d’un village idéal

la mer par moment
peut-être étions loin d’elle
la voici là pourtant
après le vieux pressoir
toujours aller devant
puis s’arrêter enfin et
qu’importe où nous sommes

plus clair que ta peau
le sable ventre d’oiseau
sous les arbres qui penchent
aucun bruit de ciel
ni d’eau à l’écart
dans le secret

l’horizon nous sépare
une chose inhumaine
un rien moins que l’écume
ou la forêt derrière
comme un tombeau

allons nous asseoir
sur la branche
près des éléphants
qui sommeillent

eux se souviendront
de nous du rêve
d’être ainsi

couchés dans le silence
à l’ombre

d’un chapeau

 

Texte : Serge Marcel Roche

Tankas pour des joues usées

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né de la pierre
sous un ciseau, tout joufflu,
charmant, enfantin,
sourire presque rose,
les siècles t’ont raboté
ou
jeune déserteur
de la troupe d’Eole
ventelet perdu
loin de la mer violette
tu gis raclé par les rocs
ou
angelot tombé
des nuages que portais
avec tes compaings
regarde ce monde usé
salue, envole toi
ou
tombé d’un linteau
toi l’amour aux douces joues
salies d’ivresse
une nymphe se penche
sourit, tu es pardonné

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 1

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Une autobiographie inépuisable d’Anna Jouy.

Il s’agit d’un livre très spécial, une autobiographie écrite dans son style incomparable, couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Elle en parle en ces termes :

« …Je suis Anna Jouy. A dire vrai, c’est le nom de personne….

…Un pseudo, c’est comme une enveloppe ou un costume. On l’enfile et on joue. On Jouy. On me l’a prêté, ce nom. Tiens enfile-moi ça pour voir…  Jouir, c’est basique, c’est incarné…

…Je porte l’habit de peau de cette Anna. Pour écrire, il n’y en a pas d’autres moyens, la peau, rien que la peau. Le texte n’a rien de la parthénogenèse! Anna Jouy c’est un costume qui pend dans une armoire. Je me glisse dedans et elle parle…

…Chaque mot est de la chair et l’enchaînement des mots, -style existentiel, le fameux style- est une sécrétion d’acide désoxyribonucléique. La pensée est une fonction chimique du cerveau…

…Je me marre quand on pense éviter la baffe autobiographique que c’est d’écrire! Le tas de mots n’a rien à dire. Dans tout écrit, l’essentiel n’est pas l’espèce de pellicule – comme celle qui recouvre le lait tient-,  et qu’on appelle le texte. C’est l’alchimie qui fait que ça peut apparaître.

…Anna Jouy, c’est un prête-mots, mais mon corps est dedans…Dans ce rôle, dans le texte, dans cet écrit, c’est encore et toujours moi qui patiente.

…J’écris, c’est ma vie. Rien d’autre. Rien n’a jamais existé sinon parce que je le mets en mots. Même réécrire  ma vie, c’est en mon pouvoir!

Alors… »

Ce texte  annonce  une collection d’extraits du roman d’Anna Jouy : “Là où la vie patiente”, téléchargeable ici

Photo : propriété d’Anna Jouy