Nuits d’enfance 2 – halluciner le réel

Chaque pan de falaise est une créature fantastique à qui j’invente une histoire. Mais parfois il s’agit simplement de personnes malveillantes de mon entourage. Je décide qu’un des dieux païens dont m’a parlé ma grand-mère les a enserrés dans la roche pour l’éternité (tel crétin du collège ne cessant de ricaner derrière mon dos, tel autre m’ayant menacé d’une fourchette à la cantine. Je les fixe, leur regard figé dans la paroi de granit ne me fait plus peur). Il suffit de lire ce qui est écrit dans la pierre, me conseille ma grand-mère bien-aimée. Sa voix d’un autre temps exorcise les bruits du monde. Elle m’apprend à me rendre disponible à ce qui advient. Abandonne-toi à la contemplation de la nature, ça peut être tout le paysage ou un tout petit détail. Laisse alors le temps défiler comme ça, sans rien faire. Les secondes s’ajouteront aux secondes et tu finiras par te libérer de toi-même. Tu deviendras un peu ce que tu regardes. Vieille gardienne des légendes celtiques, elle pointe du doigt les falaises de Plouézec en haut desquelles, entre lande et forêt, elle a passé sa vie. Les dieux celtes habitent ici, mon p’tit chat, et c’est par l’excès, uniquement par l’excès qu’on peut espérer les approcher. Chaque année je passe les vacances de la Toussaint chez elle. Précieuse semaine pour moi comme pour elle qui traverse seule le reste de l’année. Nous sommes du même côté du monde. Elle est le bonheur essentiel de mon enfance, mon arrière-pays obstiné. Où que je tourne la tête, je devine sa présence silencieuse. Elle est au cœur du paysage d’Armorique. Son grand corps maigre s’est érodé au fil du temps. Il a été capté par le sable humide, les ajoncs, la pierre grise et s’étend désormais au-delà de la lande, au-delà des falaises. J’entends parfois son souffle d’ombre dans l’air entier. Les rêves ne se laissent pas attraper, ce qu’on cherche et qui obsède ne se laisse posséder par personne. Les commencements se déploient avec le cœur, mabig. Le neuf naît de l’ancien, au bout de la jetée, comme le monde après l’averse. Vieil ange de chair et d’os, ses propos prennent toujours un caractère d’étrangeté qui fascinent. À la façon qu’elle a d’halluciner le réel, je commence à deviner ce qui, habituellement, reste invisible. Il existe d’autres dimensions, Léo, les plus infimes détails crée de nouveaux espaces. Si tu es attentif aux signes, tu peux rejoindre la présence immédiate des choses. Ça passe par beaucoup d’attente. Une attente profonde, sereine. ll ne faut pas craindre de se laisser hypnotiser par le silence. On finit alors par entendre des sons qui n’existent pas. Il y a toujours des choses à deviner, tu sais, il suffit de rester très longtemps au bord du presque rien pour que le plus familier devienne le plus étrange, et que le plus étrange devienne le plus intime. Tu verras, le tout autre aide à revenir à soi.

Ma grand-mère est depuis toujours attachée aux lointaines origines païennes de cette terre âpre et sauvage qui avec le temps est devenue l’une des plus catholiques. Elle m’explique comment l’homme à la croix a progressivement remplacé le druide et le sorcier, comment les dieux celtes un à un ont été christianisés comme on domestique un animal, dit-elle en serrant les dents, mais ils survivent encore grâce à nos rêves, ceux qui naissent dans la fraîcheur du soir, au creux des rochers. Tu sais, il faut y aller tout doux, mabig, nos anciens dieux sont devenus si fragiles avec le temps, si minuscules. Ils vivent tapis dans la lande, dissimulés sous les troupeaux de roche. Elle me parle maintenant tout bas, c’est comme une prière qu’elle murmure. Ils ne viennent pas du ciel, ils viennent de la terre et de la mer. Leur présence semble incertaine mais elle est irréfutable. Ils sont bien là, mon chat, ils tremblent tout près de nous, sous le sable et dans la lande. Ils s’écoutent à fleur de sol. Le plus lointain est aussi le plus proche. Sa frêle silhouette s’agenouille alors sur des coussinets de bruyère noire avec une lenteur presque solennelle. Regarde, il suffit de se mettre au ras des pâquerettes pour les entendre respirer. Doucement elle approche son oreille des ajoncs humides : parce qu’ils sont nés de nos larmes, nos petits dieux abîmés, il ne faut jamais désespérer. Quand on sait leur parler, ils ne restent pas sourds à nos plaintes. Plus grand-monde ne connaît les formules pour les invoquer mais si tu les appelles par le mot juste, ils viennent.

Les matinées sont pour l’essentiel consacrées au dessin. Mamie dit que dessiner, c’est se donner une liberté nouvelle. Alors je dessine comme un fou, je dessine avec toute la force de mes illusions, dans un état second, parfois même jusqu’à l’épuisement. Certaines blessures se guérissent à mains nues. Toute la rancœur accumulée durant l’année fait voler l’espace de la page en éclats. Dessiner est un jeu, une recherche, une aventure. La plupart du temps je me contente de l’esquisse. Parfois mon regard altéré me laisse deviner les linéaments d’une montagne, d’un fleuve, d’une bête familière. Je lève la tête de temps à autre pour regarder par la fenêtre le vent pousser les nuages vers l’horizon. Un frisson me parcourt alors le dos. La fièvre des commencements est sans doute née de là, de ces moments de silence où, sur la page blanche, j’ai joué des tours au réel en traçant des formes tremblées du bout des doigts. Après déjeuner, on part se promener au bord des hautes falaises, dans la pâle lumière d’octobre et le plein vent. Au bout de la pointe de Plouézec, je fixe l’horizon durant de longues minutes, le visage fouetté par les bourrasques du large, les yeux larmoyants. Puis je lève la tête et suis du regard le mouvement rapide des nuages. Les fantômes du collège disparaissent au loin. Je me sens incroyablement bien.

Le ciel s’assombrit. On rentre de l’étang, on rentre de la forêt soudain rendue profonde par le crépuscule. On marche sur le vieux bitume envahi par la mousse qui longe la côte. On passe devant le cimetière des grèves. Les cloches de la chapelle aux portes toujours closes sonnent l’angélus. Des nuées annonciatrices d’une tempête filent dans le ciel obscur. Un rideau de pluie tombe sur la ligne d’horizon. Ce couchant d’automne, on dirait le pays des ombres, me chuchote la voix lointaine et enveloppante. On se réfugie dans la maison solitaire où tout est calme et douceur. J’essuie la buée sur mes lunettes. Accoudé à la table de formica bleu ciel de la cuisine, j’observe les herbes folles frissonner dans le jardin de derrière, à côté du potager laissé à l’abandon. Ma grand-mère ferme les volets de la salle à manger. De toute façon, il ne passe jamais personne dans la rue, dit-elle. Tu vas voir, une fois que les volets sont fermés, qu’on laisse simplement la veilleuse allumée, des portes s’ouvrent. L’obscurité fait craquer les coutures du monde connu. Elle sait les phrases inédites qui font entrer dans l’autre monde, ma mamie adorée, elle sait aussi les bouts de légendes qui font battre le sang et les rêves de lointain dans lesquels j’aime vivre. Je regarde, fasciné, sa chevelure épaisse séparée en deux masses par une raie médiane et réunie dans la nuque en un chignon. Ils ont blanchi d’un seul coup à la mort de ton grand-père, m’a-t-elle dit le soir où elle m’a parlé pour la première fois de sa disparition en mer. Il venait de fêter ses vingt-cinq ans lorsque son navire de pêche a sombré au large de Roscoff. On a retrouvé son corps une semaine plus tard, sur la côte déchiquetée de l’île-de-Batz. La nuit de sa mort, ma grand-mère a reçu un intersigne, comme ça arrive souvent dans ce pays de drames. Après avoir rempli d’eau une grande marmite, elle a vu se dessiner à la surface, brièvement mais de façon très nette, la figure et le haut du corps de son mari. Le tressaillement qu’elle a eu et son geste brusque ont aussitôt fait disparaître l’image de l’aimé. Elle s’est efforcée de ne plus y penser le reste de la soirée, il fallait préparer le repas, s’occuper de ma mère encore bébé, mais elle n’en a pas dormi de la nuit. Elle sentait que son jeune époux s’était détaché d’elle à jamais.

Ce soir de grand vent, ma grand-mère me fait venir dans sa chambre carrée aux murs jaune fané un peu triste. Il y a trois vers qui circulent dans le corps des hommes, m’explique-t-elle, ces vers se réincarnent en coquillages lorsque les hommes disparaissent en mer. Dans le tiroir de sa table de chevet, elle conserve précieusement les trois coquillages retrouvés près du corps de l’homme qu’elle a aimé. Ils gardent sa mémoire, me dit-elle avec son bon sourire. Ses mains tremblent légèrement quand elle me les tend.

Elle ne s’est pas remariée. Elle a été institutrice et indépendante toute sa vie. C’est elle qui m’a appris à lire dès l’âge de quatre ans. Sur les photos accrochées au-dessus de son lit, j’observe les traits de son beau visage, jeune mère pâle et douce tenant sa fille dans les bras puis plus tard, par la main. Sur aucune d’elles on ne la voit sourire.

Texte/Vidéo : Gwen Denieul

La Nuit Semblait Venue (13)

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(Une Heure Sur Terre)

Lina connaissait très bien ma névrose qu’aucune médication n’avait atténuée. Je portais en moi « la mélancolie occidentale » et je tenais à la garder. « A la cultiver » me corrigeait-elle. Comme pour mieux souligner ma complaisance.

Je ne m’en sortais pas si mal. Si l’on considère que je pouvais encore fonctionner à peu près normalement. Je présentais, comme tout le monde, une dangereuse addiction aux réalités virtuelles. Mon corps m’était devenu un peu étranger. Mais rien de comparable aux maladies mentales dramatiques dont on entendait parler. Les Hôpitaux Psychiatriques avaient pourtant disparu depuis des décennies. Ils étaient devenus totalement inutiles. On pouvait corriger la plupart des désordres psychiques à distance. Un simple implant biologique, bien positionné dans le cerveau, suffisait. Toutes les informations utiles aux médecins-programmateurs étaient ainsi traitées dans des centres médicaux qui ressemblaient davantage à des Datacenters. Les neurotransmetteurs médicaments étaient directement programmés dans les cerveaux malades.

Le problème c’était que les tarés, bien au courant de ces techniques de pointe, se cachaient. Ils quittaient les centres urbains avant d’être diagnostiqués. Et se regroupaient, parait-il, dans des communautés de dingues. Là, ils pouvaient à loisir se livrer à leur folie. Le second problème résidait dans la difficulté que l’on avait à tracer la frontière entre normalité et dinguerie. Aujourd’hui il suffisait de mettre en doute la science. Ou de sombrer corps et biens dans les mondes parallèles. Les anciennes maladies, ces trucs de l’ancien temps, n’avaient plus de raison d’être. Savoir reconnaître le monde sensible, et savoir sortir du monde virtuel ; être encore capable de faire la différence et de passer de l’un à l’autre sans trop d’encombre, voilà à quoi se résumait désormais la normalité.

On savait que la technologie rendait malade depuis longtemps. Les risques pourtant ne valaient rien par rapport aux miracles que l’on avait vécus et que l’on vivrait encore. Comme cet élargissement presque sans fin de la connaissance, ces images et vidéos que l’on recevait maintenant quotidiennement d’autres mondes.

On se baladait sur Titan, comme on sortait à Paris. De nouveaux noms, de nouveaux lieux s’immisçaient dans nos esprits. Ces paysages extra-terrestres que des robots spatiaux partageaient avec nous avaient peu à peu modifié en profondeur notre conscience collective. Mais nécessairement ce qui devait arriver arriva. Plus notre perception avait grandi, plus notre équilibre s’était fragilisé.

Officiellement la folie était de l’histoire ancienne. Officieusement, elle faisait des ravages. Intimes et collectifs. Le tabou de notre temps. Parce qu’elle renvoyait à la condition humaine initiale. Celle d’avant l’hybridation. A la sauvagerie donc. A cet humain hiératique, peu fiable, aux capacités limitées.

Lina serait professeur dans une école privée, et même un peu plus que cela. Dans une école premium. Une école dans laquelle le QI moyen culminerait autour de 150. Alors que le QI moyen s’était effondré par ailleurs.

L’intelligence s’était semble-t-il volatilisée dans les tuyaux numériques. Elle devait bien être quelque part. En exil sûrement. Mais, en effet, ses manifestations quotidiennes étaient de plus en plus rares. Les terriens avaient longtemps cru que leur planète était menacée, et même qu’elle finirait par se détruire selon les plus anciennes et ridicules peurs millénaristes. Ce n’est pas de la Terre dont on parlait alors. Mais bien de nous.

Lina était passée maître dans l’imitation de débile. Elle donnait régulièrement, rien que pour moi, une séance de théâtre, dans laquelle elle passait en revue les phénomènes les plus étranges qui peuplaient sa classe. Avec forces mimiques et intonations criantes de vérité, elle faisait apparaître devant moi tout un monde d’abrutis, pauvres victimes décérébrées par le divertissement numérique. Le repas se colorait alors d’apparitions quasi psychiatriques. D’ailleurs, sa blague favorite était de dire qu’elle ne se rendait pas à l’école, mais dans un hôpital de jour… « Bonjour ».

Son talent masquait sans doute un réel désespoir. Il est vrai que son métier avait passablement souffert avant de retrouver un semblant de prestige. Sous l’effet d’un « revival » comme l’on disait autrefois. Ce mot avait fini par devenir un mouvement véritable. Il fallait bien que cela arrive. Tout ce qui avait été balayé par les GAFAs, ces dinosaures qui avaient disparu, après avoir été auto-digérés par leurs investissements délirants dans l’intelligence artificielle. Ils étaient tous partis, comme des alchimistes, à la recherche de la pierre philosophale capable de transformer n’importe quelle pensée en monnaie sonnante et trébuchante. Comme toujours les militaires avaient fini par mettre tout le monde d’accord. Les GAFAs étaient inconscients, totalement cyniques dans leurs objectifs, mais leur vision était dramatiquement utopique. Une Terre, un peuple, un cerveau – de préférence artificielle. C’était n’importe quoi. La guerre c’est un kif de toute éternité, la division et le conflit.

Le réseau mondial avait commencé par se diviser, lentement mais sûrement. Chaque puissance avait fini par gérer son propre internet, et tout ce qui va avec. Fatalement, ces technologies concurrentes étaient rentrées en conflit. D’abord à pas feutrés. Puis frontalement. Puis ultra-violemment. Pour enfin emporter l’humanité avec elle.

Nous vivions dans les cendres de ce conflit. Nous vivions également dans les « bénéfices » technologiques de ce conflit. Tout s’était paradoxalement accéléré.

Et nous voilà sur la Lune. Si près, si loin désormais de ces temps destructeurs.

Lina pourrait bientôt enseigner à des surdoués. Je perdrais, moi, le bénéfice de ses caricatures hilarantes. Elle gagnerait en estime d’elle-même et en sérénité.

Le monde semblait lui aussi redécouvrir avec la Compagnie le sentiment d’une étrange concorde. Une épiphanie en quelque sorte. La Compagnie orchestrait ce nouveau spectacle avec le talent d’un orfèvre. Des siècles d’errance technologique prenaient fin. Tout avait finalement un sens. Peut-être nous dirigions-nous vers un nouvel âge d’or. Celui de la maturité numérique. De grandes découvertes allaient de nouveau, à n’en pas douter, alimenter l’imaginaire humain.

La fiction d’un éblouissant vol spatial continu.

Je me posais quand même la question de savoir pourquoi diable fallait-il coloniser physiquement la Lune ? Alors que des robots pouvaient très bien faire le job tout seul. C’était quoi le délire ? Christophe Colomb était bien obligé d’armer et de naviguer pour de bon. Mais nous ? Nous pouvions très bien confier le travail à des machines. J’imaginais que cela avait avoir avec ce besoin d’extravaguer le corps. La rupture du songe sédentaire probablement.

Là, on touchait au vrai mystère de la condition humaine.

 
Texte/Illustration : Yan Kouton

L’Histoire de Pierre (11)


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Les mots traduits ne recouvraient pas les intonations gutturales de la langue qui témoignait sans passion.

Seule, une tristesse perceptible, conférait au propos une sincérité narrative.

Il avait suffi de poser là, à côté d’un micro, un œil bienveillant, une oreille visuelle si j’ose ce néologisme.

Le point précis de sa douleur ne cessait de fuir. Voici quelques jours qu’il essayait de la localiser, son corps meurtri était douloureux mais le centre lui échappait. Lorsqu’il laissait aller ses pensées, les images se confondaient, la couleur vive presque crue de la lumière, effaçait le contour des objets, des gens. Il n’y avait aucun sens à proprement parler à cette recherche qu’il n’arrivait pas à confier aux hommes de l’art. Il imaginait sans problème composer le numéro du centre antidouleurs ou de quelque psychiatre qui, il en était certain, identifierait une pathologie, un syndrome, une causalité, qui proposerait un traitement, une prise en charge. Non, les cris stridents, restaient silencieux dans sa tête, envahissaient sans se réfléchir, les murs nus d’une pièce lancée à une vitesse vertigineuse dans l’espace infini de son être solitaire. Les paroles de Gabriel Mwéné Okoundji, ses « Dialogues d’Ampili et Pampou» circulaient librement dans les « Stèles du point du jour ».

Non, même cette fuite au matin des pleurs sur le chemin d’une vie qui traçait sa route sinueuse vers l’horizon banalement fini de la mort ne pouvait apaiser l’exigence impérieuse qui étreignait cette suspension du temps, l’étirait comme on tend un élastique, la présence de la douleur envahissait son esprit.

Les anciens cliniciens avaient une déclinaison assez précise de la douleur, un terme paradoxal retenait son attention : « exquise » comme si le carrefour du mal croisait la fulgurance du plaisir. Rien d’exquis dans sa recherche.

Il était tendu comme l’arc à l’instant où la main va décocher la flèche mortelle.

Il lui fallait dix minutes pour aller au centre de la station par la piste cyclable de la forêt. Ce matin d’Avril, les genets en fleurs éclataient dans une exubérance sexuelle obscène.

Il marchait tous les matins, une heure ou deux, comme le lui avait prescrit le neurologue longiligne qui avait diagnostiqué un léger accident vasculaire cérébral.

Il avait fait le vide autour de lui.

Le souvenir obsédant du livre de Paul Auster, « Construction du vide », le hantait depuis quelques jours. Il se souvenait, dans sa marche, du passage dans lequel le narrateur arrive dans la maison de son père qui vient de mourir. Deuxième mort pour cet homme qui s’était retiré dans sa folie depuis de nombreuses années. Des pièces vides de l’immense demeure, surgissaient les souvenirs, les sons, les images, peuplant le silence d’un brouhaha enivrant. Là, absorbé dans ses pensées, il ne vit pas l’objet alangui au beau milieu du sentier de ciment. C’est en butant sur quelque chose de mou, manquant de perdre l’équilibre, échappant un juron, qu’il pencha la tête et vit un sac informe de cuir jaune. Stoppé dans son élan, il allait à marche forcée, il se rattrapa au tronc d’un pin noirci par l’humidité. Le contact, froid, visqueux, lui fit penser au bar qu’il avait pêché, la veille.

Pierre, c’est mon prénom, j’ai quarante-cinq ans, trois enfants, j’écris des pièces de théâtre, je joue parfois un rôle. Je vis dans une ville de province, près de l’océan atlantique.

Je suis brun châtain, je mesure environ un mètre quatre-vingts, je pèse 85 kg. J’ai essayé le golf, j’aimais bien la précision du geste, le mouvement rythmé du swing, la marche rapide sur le parcours, boisé et vallonné, comme disait le dépliant publicitaire. Mais je n’avais jamais pu m’intégrer dans ces groupes de retraités obsédés par leur score. Je cours un peu, enfin, je courais, avant mon AVC. Depuis, je marche, tous les jours. J’aime les quais de Bordeaux, les parcs, les rues pavées, j’aime aussi aller sur le bassin ou à Carcans dans mon chalet, au milieu des pins.

Le sac était là, sans marque de nonchalance, alangui, avait-il pensé. Informe, trempé par une nuit sans lune, occupé à éponger les trombes d’eau qui l’avait transpercé. D’un jaune vif, vulgaire, il semblait, par quelque mimétisme naturel avoir pris la couleur criarde des arbustes verts.

Une femme l’avait perdu. D’une bicyclette affolée par l’averse il avait dû tomber. Comment ne s’en était-elle pas aperçue ?

Il était lourd, rempli d’eau, mais pas seulement. Il était saturé, de livres, de papiers, d’un portefeuille noir, d’un porte-monnaie rouge. Des stylos voisinaient avec une trousse à maquillage. D’un bref coup d’œil il avait vu tout cela. Il n’avait pas encore décidé ce qu’il allait faire. Pour tout dire, il était contrarié. Stoppé dans son rituel vital, il ne savait que faire, le laisser en plan à un sort qui ne l’intéressait pas vraiment, l’emporter dans sa marche, comme un poids mort.

La piste cyclable se déroulait, ruban de ciment anthracite, parsemée d’aiguilles de pins. Elle lui tendait ses lèvres noires de femme insatisfaite, tant de pas à effectuer, tant de foulées en attente sous le manteau clairsemé des voutes scintillantes à la lumière du matin. Et là il était à l’arrêt tel un setter au pied d’un faisan, d’une poule oui ! Le grondement de l’océan le surpris, il n’y avait pas pris garde jusqu’à cet instant, le vent d’ouest lui apportait le fracas des vagues sur le sable blanc de la plage qu’il ne pouvait qu’imaginer.

Imaginer ; l’objet abandonné, en souffrance, l’y invita un peu comme Mona Hatoum le revendique, lui il allait en rêver l’essence.

Texte/Illustration : Jean-Claude Bourdet

 

 

On dit que j’ai des amoureuses


j'ai beaucoup 1

on dit que je vais mieux
on dit bien des choses
dans la haute ville

on dit que je bois un peu trop
que c’est un triste gâchis
je devrais faire attention

l’amnésie de la nuit
comme une garantie de survie

évite les yeux des histoires envolées

on dit bien que je vais pas bien
on dit bien peu de bien
dans la haute ville

l’amnésie de mon corps
un avant-goût de la mort

s’acquitte de mes fuites

on dit bien que je vais mieux
on dit ça des chiens
dans la haute ville

et si je dors en assassinant tous les rêves
c’est pour oublier les visages aimés

qui se présentent chaque soir

on dit bien que j’ai vieilli
et que ça ne durera pas
dans la haute ville

on dit bien des choses
quand on ne sait rien
dans la haute ville

on dit bien des choses
dans la haute ville
afin de croire que l’on n’est pas seul

on dit que je vais mieux

que j’ai des amoureuses

Texte/Illustration : Pierre Vandel Joubert

Bosser L’abandon

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Cultiver des levures de vide, des petits champignons verts sur le dos des farines. Espérer une guérison, un soin de sorcier.

Élever les moisissures, les tissus délicats en coton de neige, des nébuleuses de pénicilline qui pousseraient sur le quotidien. à prendre à chaque repas. Puis boire, puis déglutir.

Tracer le périmètre de sécurité, s’assurer de l’espace infranchi ( suis-je toujours au centre? oui? ) vérifier souvent parce que parfois la roue est voilée et le rayon déboulonné.

Marquer à la craie. Ne pas franchir la trace, elle est pleine d’intrigues, d’incantations de magies.

Remèdes de cheval ou limites autour du cadavre

Créer ainsi le refuge, même s’il s’agit de faire d’un caillou une île – la terre sort un sein de la flotte- une île maigre sans doute mais avec de l’air ou des mains autour.

Patienter, la semaine des 4 jeudis. Robinson n’est pas fort pour tenir ses horaires. Compter les grains de poussières et corpuscules. Pour cela, quadriller le cercle, numéroter les abscisses, les ordonnées et débuter sa température à zéro. Attendre que ça monte. Faire la croix.

Régler le variable, ce qui va vient repart, mécanique à créneaux et main courante. Tout ce qu’il y a de mouvements même infimes. Tant de bestioles ci présentes.

Compter, marquer, inventorier tout ce qui est autour. Faire état.

Bosser l’abandon, le détourer, le faire par l’envers.
Et puis en effet oui lui, ce rond troué que l’on nomme zéro et soi au centre

Texte : Anna Jouy
Illustration :  Il neige à Farinole – Locations I Stantelli
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