Récit dans le jardin

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pour les cosaques - récit dans un jardin

Dans une rangée de façades neutres, maisons de gros bourg aux percements légèrement différents, très légèrement, juste comme des notes sur une portée sage, une maison qui détonne légèrement, comme une croche, par son étroitesse relative. On entrerait, un couloir laissant à gauche une cuisine minuscule, augmentée d’une petite souillarde en profondeur, à droite un coin bureau et un escalier et puis une pièce qui s’étalait sur toute la largeur étriquée de la bâtisse et un jardin, un jardin-couloir mais couloir pour rêver, un luxe, un espace dallé pour y poser un fauteuil, une table, deux chaises, et puis un long bassin étroit comme le serait un tapis de galerie, bordé de deux passages dallés qui ne permettrait qu’une marche précaire, en enjambant les petits pots de plantes aromatiques, et la beauté jaillissante de cinq fins jets d’eau alignés, parfois, quand l’humeur du vieux était à la fuite, aux souvenirs, à l’ailleurs.

Et l’était là, derrière la table de métal vert portant blague de tabac, cafetière et une tasse de café froid, assis et quiet, absent, ayant juste l’énergie nécessaire pour se tenir le dos ferme légèrement penché en avant vers cet ailleurs imprécis et pour que la cigarette éteinte ne s’échappe pas de la main qui pendait le long de sa chaise, quand le Gérard est arrivé, irruption de longs bras, longues jambes brusquement stoppée, et grand rire bruyant.

–– Ah te voilà, ben tu es dans un drôle d’état…

–– ça va, ça va

–– Assieds-toi

et l’autre en s’affalant sur le fauteuil,

–– tu ne devineras pas

–– pas la peine, je t’écoute

Alors en pagaille, au début, se calmant peu à peu, a raconté : qu’il était avec un ami, Lucien, «lui il a écopé, il est à l’hôpital… non ce n’est pas grave, mais tout de même, il a trinqué, il fallait le panser», qu’ils sortaient d’un café, près du marché aux puces, qu’il y avait un petit attroupement près d’une voiture arrêtée devant le super-marché, que deux gars armés sont sortis en courant avec deux sacs et que les gens se sont précipités sur eux, que Lucien s’est rué, qu’il l’a suivi, que ça criait, riait et frappait, que ça a été une bagarre homérique, qu’au début un des gars, celui qui avait un pistolet, a tiré, qu’il y a eu des cris, qu’un bonhomme a reçu du petit plomb, qu’un pépé a eu droit à un coup de crosse, que le tireur a été jeté à terre par les autres, que l’autre bandit, celui qui avait un fusil à pompe, a lâché son sac, a couru, a pu monter dans sa voiture, a démarré, s’est échappé, amochant un peu davantage en passant son camarade en lui roulant dessus, que la bagarre a continué, générale…

–– et quand les gendarmes sont arrivés, du butin il ne restait presque plus rien

–– vous vous étiez servis ?

–– pas moi, bien sûr, tu pense

–– c’est vrai, ça ?

–– oui, bon… suis arrivé à passer avec quelques billets dans ma serviette… mais c’est pas moi, c’est Lucien

–– tu vas me faire le plaisir de les rendre

–– je ne peux pas, c’est à Lucien

–– tu me l’enverra…

Et puis «Tout de même, j’aurais bien aimé voir ça.»

 

Texte et image : Brigitte Celerier

Pas de quartier

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promeneurs 3

Ma vie ne raconte rien. Elle ne fait pas d’histoires. Rien. Calme, silence et banalité. Presque.

Un chemin en boucle tourne autour des maisons. Un fil invisible me coud à ce collier. Des arbres à tous vents.

Des gens comme des géraniums aux fenêtres décorent ma vie de médailles rouge suisse. Un quartier de vieux dans lequel comme des graines exotiques poussent quand même deux enfants.

Chaque jour, je fais les cent pas sur la route. Les centièmes claudiquant.  Une aiguille des minutes qui fécondent mes uniques voyages. Je résume l’Equateur à ma ceinture de goudron. Le Sud à la terre. Le Nord au grand ciel.

Tandis que je tourne en rondes, tandis que je m’enivre à la vitesse du pas, voilà que je découvre qu’un autre fait des allers-retours sur un tronçon de mon univers.

Vêtu sport chic, impeccable et grand seigneur rehaussé de Lacoste et de flanelle Armani, il cisaille la promenade en d’interminables horizontales, zig zag et rezig…  Concentré, affairé, Gatsby fait du temps un balancier interminable, en avant, en arrière.

Ni lui ni moi, promeneurs vindicatifs du quartier, ne quittons notre espace. Nous ne franchissons pas la route qui va plus loin.

On ne sait jamais que je ne retrouve ma maison, que je m’affaisse contre un talus, que j’atteigne le bout du disque terrestre et qu’il bascule sur la face B.

On ne sait jamais s’il se faisait avaler par les trous voraces d’un terrain de golf plus loin.

Je circule, il biseaute, deux scies pour un même paysage qu’on voudrait fendre, retenus tous les deux par une quelconque chaîne. La sienne glisse sur un fil, la mienne enlace un pieu.

A des heures choisies, comme deux bestioles indifférentes, lui tire sur le trottoir sa gravure de mode, et moi ma patte folle. Nous ne rompons pas ensemble notre temps quotidien. Son élégance préfère le soir, ma bohème le matin.

Mais il peut arriver que le temps s’arrête. Mécanique en dérangement, oubli de remontoir…

Voilà mon passant stoppé en bordure de ma terrasse. Le temps prend sa respiration. Il lève la tête. Il regarde mon époque hippie allongée sur sa chaise longue.

–  Vous vous demandez bien, n’est-ce pas, ce que je fais à limer notre rue avec tant d’insistance ?

La question en effet m’a effleuré l’esprit. Il me regarde en souriant.

 –  On m’a privé de mon souffle, j’essaie de le rattraper.

Ainsi, il marche droit, il fonce, il revient, il repart. Il souligne ma rue d’une trace à l’encre sympathique.

Ainsi je toupille, je griffonne des cercles au stylo bille.

Chacun son truc pour se donner le même grand air.

Décidément il ne se passe rien dans ma vie. Il y a dix maisons dans mes environs. Quelque part dans ce pâté de vies pourtant, un autre a aussi cassé son ventilateur et fonctionne à la pompe aux petits pas.

Pour un peu, nous serions les préposés involontaires à l’animation de quartier.

 

Texte et image : Anna Jouy

L’âge d’or des poissons

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Il n’y aurait plus un pouce de terre, il n’y aurait plus d’arbres et il n’y aurait plus de ville.

Seule une souche arrachée flotterait.

Bien sûr les vivants auraient disparu.

Seuls quelques uns des plus solides, portés par leur force et la chance, arriveraient là, se cramponneraient, trouveraient place, sous l’oeil amical, ou défiant, des anciens.

Sécheraient, attendraient, un moment.

Le temps passerait. Ils regarderaient, frissonnant un peu, puis davantage, l’infini liquide. Ils baisseraient la tête, tristes jusqu’à la nausée, leur courage enfui, dans la peine et leur si grande fatigue.

Le temps passerait. Reprendraient force. Se révolteraient contre eux-mêmes, leur passivité. Se regarderaient, les yeux pleins de honte et de défi.

Ils diraient : «il faut qu’il y ait, quelque part plus loin, au delà de l’horizon, un endroit sauvegardé.»

Ils diraient : «Mais où le trouver ?»

Et un jeune plongerait, crierait «attendez, je reviens, bientôt c’est certain, pour vous le dire, et serons sauvés».

Attendraient. Ne reviendrait pas. Un puis un autre partiraient pour cette quête. Ne reviendraient pas.

Attendraient. Tireraient à la courte-paille, puisque plus personne n’oserait, un puis un autre émissaire.

Jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un.

Pleurerait beaucoup, sans pudeur puisque sans compagnon.

Et puis sourirait à l’eau… et il plongerait.

N’y a pas de morale, à cette histoire idiote. Juste une photo et un après-midi quiet (et qu’importent les ailes puisque j’ai décidé qu’on dirait qu’il n’y a plus rien… ce serait l’âge d’or des poissons)

A moins que vous n’ayez une idée.

 

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Sirens, Transmission, Sunblock

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Photo-Cosaques

Sirens

Dans leurs actes,
cette façon de tenir
face aux tourments,
toile de fond toujours
d’à peu près tout.
Je vois l’irruption…
C’est tout mon
temps qui s’écoule
comme du sang.
Transfuge d’un lieu
épuré, et pour cause.
L’irruption d’un Dieu
destructeur, au milieu
d’un parcours, le seul
à pouvoir s’abattre sur
nos angoisses, senteurs
miraculeuses rappelant
la présence, ton ciel
maritime. Rendu à
sa grâce littorale, alors
que les voies envahies,
sinon usées de la ville
s’enchaînent à mon
cou. Et de toutes
parts m’intiment
de les suivre. Vers
d’autres essences…

Transmission

Alors que l’on
supprime de son
fil – comme pour
se débarrasser
sans le dire –
une vague
semble emporter
le calme intérieur.
Lequel n’est jamais
vraiment, à l’image
d’une rue…Alors que
que  ça pénètre dans
une veine – que l’on
sait très belle – une
dernière envie
affleure enfin.
Respirant douce-
ment sans rien
laisser paraître.
Perdu dans les
G, les ondes.
Maintenu en
vie par un lien
sans fil, au milieu
du crâne, comme
d’une route.
Dans la seconde
transmise, caresses
intimes…

 

Photo2-Cosaques

Sunblock

Avec à la suite, les
recours inondés
de lumière. Ta
jeunesse pathologique,
devenue de l’énergie
prescrite, un truc
brisé, tiré par une
ville incorrecte.
Aux limites inondées
de lumière, dont on
ne sait que faire.
A part s’y perdre,
à la suite de trop
nombreux rites,
nourris de choses
synthétiques.
D’objets stridents,
causés par la
mort et la techno-
logie. A laquelle on
s’accroche. Un peu
plus, en silhouette
sur le sol…

 

Texte et photos : Yan Kouton

L’autre

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l autre

Sans l’autre, sans mon frère l’amour, je meurs de soif et mon esprit ne connaît plus aucun dieu, je ne porte plus ma vue au ciel, je perds d’eau en eau mon parcours de rivière, dissolue.

Sans mon homme l’humain, sans sa voix pour toujours tout créer, le matin, la nuit et mon anse utérus à poème, sans ses épis plein soleil, je ne porte plus ma vue au ciel, j’enterre sous le temps ma lumière et les abeilles, disparue.

Sans mon autre l’ami, son mystère, cet inlassable besoin d’y faire un trou, de revenir sans cesse, d’ouvrir sa poitrine pour y trouver ma soif, ma lumière ma vie, sans toi je ne porte plus ma vue au ciel, la mort venue.

 

Mon poème d’amour les mains vides, cueilli dans un ciel de savon, mouillé dans les paumes. Un souffle titubant, instable averse. -quand on aime paraît que ça chavire- et puis du rouge aussi sur les cuisses.

Mon poème d’amour à pendre aux oreilles, griottes de l’été, qui coulerait son jus dans le creux des épaules. Entre des boucles ivres, entre des lèvres grises.

Mon poème d’amour modeste, dressé comme ça sur la place de fête, détaché des attaches, tout droit fiché en l’air, totem de vers libres, un monument au désir inconnu pour n’effaroucher personne

Ce poème que chacun dirait sien, mais sous lequel c’est toi qui dormirais longtemps.

 

Je suis à la fenêtre comme une vieille anglaise assortie à son thé. Je sors d’un livre, d’un intérieur poème où j’ai cru te voir marcher, comme un grand brouillard incertain. Tu as les mains dans les poches d’une lourde veste. Tu arpentes l’avenue d’arbres courts et de jardins privés. Le ciel est gris et c’est comme le tout premier bord du soir.

J’ai emprunté le chemin sans nom qui me fait plus légère et plus rapide et je t’ai suivi, quelques instants dans tes pas et puis je suis rentrée chez moi m’endormir. Quelques instants une vie brièvement ouverte.

J’aurais aimé votre amour
J’en aurais fait des boucles
Des cheveux
De l’ombre d’église
Des fruits d’oiseaux dans le coude où je dors
Une rivière habitant la fontaine
Je l’aurais touché à n’en jamais cesser
Humé fumé mâché
Je m’en serais piquée jusqu’au sang
J’aurais perdu tout mon souffle à en suivre la course
J’aurais aimé votre amour
Sa couleur entre des pots- aux -roses
et sa clique affolée dans les rues du soleil
J’aurais parlé
dit
été
J’aurais aimé
Et tout je crois alors
Tout aurait hurlé de vivre.

 

Texte :   Anna Jouy
Image : Marc Chagall