Motif


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Embrumée, la zone industrielle devine
Deux homards aux antennes de cuivre
Enfiévrées passent sous l’horizon l’année
L’ananas attend son moment
Alangui et légèrement braisé
Sous la voûte protégée de la morsure de janvier
Les écharpes tombent comme on les ramasse
En jeux d’aubes les chapeaux
Tissent les allées
Quel motif ?
Et revenir est-ce quelque part ?
Les couleurs constellées des passeurs
Egrainées de grenat
Les vapeurs
Annoncent la réconciliation du soleil
Jusqu’à oublier
La morsure de janvier

Texte : Dorothée Chapelain

Illustration : Dorothée Chapelain
Arcadylle * D’un songe s’ouvrait une voie de pétale, se refermait, peu importe l’endroit, l’inverse*
Techniques mixtes sur titre de transport 8 x11cm sans cadre , avec cadre 18 x 24 cm

Fouillis Urbains


fouillis urbains

On se retrouvera dans ces fouillis urbains

Entre les no man’s lands de l’espérance citadine

Et les lieux impudiques aux friches poussiéreuses

Plantées dans les déserts cultuels.

 

Les vibreurs sonores d’une fin de journée

Viendront nous réveiller des longues torpeurs

Chargées de l’indifférence de nos radiateurs tièdes.

Nous nous disputerons alors les points névralgiques

De nos troubles résiduels.

 

Les marinas nous attendront au pied des plages

Pour laisser enfin les voiliers de plaisance

Nous guider vers leurs univers

De brise, d’algues et de sel :

Cap sur les archipels inconnus des hydres assassines.

 

Presque sans surprise, les balles souples des corsaires

Viendront ricocher sur nos abdomens,

Moins réceptifs à la douleur inutile

Qu’à l’inoubliable frénésie des jours perdus en mer.

 

Nous viendrons nous échouer

Contre des pipelines immergés au bord

Des côtes de roches karstiques,

Aussi sensuelles que des shrapnels

Avant d’être happés par des points

D’embarquement tentaculaires.

 

Sur le compteur de vitesse de l’ouvrage de navigation,

Le zéro absolu se montrera fort utile à notre compréhension

Du monde vidé de ses contours.

 

Aussi, le transbordement entre trois cargos mixtes

S’avérera autant délicat qu’illusoire,

Puisqu’à part quelques rêves passagers à bord,

Aucun fret d’idéaux ne sera déplaçable.

 

Cependant, les semblants de manœuvres

Auront beau jeu de lutter avec, dans l’écume des tempêtes,

Le charivari et la beauté du tangage que les regards curieux

Sauront transformer en de fantastiques histoires de naufrages.

 

Tôt ou tard, il nous faudra abdiquer face

A la puissance des écrans acoustiques

Décryptant le mutisme sauvage

Et la mutinerie des passants.

 

Dans les profondeurs des eaux troublées,

Nos capteurs ultrasoniques nous permettront

De recontacter nos proches faits de corps et d’esprit.

Les échos fantômes sembleront perturber les signaux

Reçus de l’extérieur mais c’est avec détermination

Que nous saurons nous extraire

De leurs tourments magnétiques.

 

Des joies venues du plus lointain de notre monde endogène

Viendront nous soulager de nos trop-pleins d’angoisse fréquentielle

Et c’est avec délice que les aéronefs

Ravitaillés à l’arrière des frégates stoïques

S’armeront de leurs jets d’ambroisies

Pour nous tirer d’un mauvais pas marin.

 

On se retrouvera un jour dans ces fouillis urbains, je te le jure,

Et nous aurons tous fui nos corps décomposés par la guerre et l’usure,

Qui passent impassiblement

Par des chemins sinueux aux limbes fulgurants.

 

Pour ces chairs entassées, purulentes de désir et d’effroi,

Laissées à la solde de l’ignorance matérielle carnassière,

Il y aura, je m’en souviens, toujours écrit quelque part

Dans ces yeux grands ouverts à jamais,

Le silence originel de la liberté

Que l’on aime à retrouver parfois égarée en mer.

 

 

Texte/illustration : Eric Tessier

Blues du dodekaconno

A Aimé Césaire, qui a inspiré les deux premières lignes

Au bout de ce petit matin, les protubérants, les exubérants solaires enfermés, la guerilla du dedans, vache de bougnat, vache de gaucho, les trublions assermentés, les rêveurs du jour, les chieurs divins, va- t’en leur disait- on, va -t’en, ton intellect est un clapier, tu t’prends pour qui ? tes cheveux gamellent, tes senteurs sont pourries, ta réalité n’est qu’un sale kouac. Tu t’es trompé, conno, ton jour purulle, ta joie est une infection, fous le camp conno, si tu en as, fous le camp définitif, et nous pourrons enfin
Sur la terre
établir du sérieux.

Au bout de ce petit matin
La rue obèse,
Les voi-tures-graisse
L’usinage
La chiourme
Les cerveaux à crachins
Le coup
Du même
tampon
Sur un courrier- standard
Monsieur, z’êtes viré,
«à la porte conno
Dégage, conno,
Tu t’ crois vraiment
Rentable
? »

la terre sous lie-conso
les industries foutues
l’agriculture itou
le préchié à perte de bouche

Des plans de sueur humaine

Planète grognant d’exténuement
Sous la schlague
Des obsédés de pognon

L’empoisonnement général
des esprits, la merdiathèque
T’es pas content conno
Tu t’ prends pour qui ?

Arrête de rognonner

Ceux de déglinguerie aussi,
Regard vitreux
vieux kroumirs sdf
Comptant leurs pus
Et dormant dans la rue
sur du carton bouilli,

déchets
crevures
dans les
décembres, dans les décombres
combien
sont-ils ?

leurs « duvets », putain,
sac de pelures !
amassis de vomi

les rats d’la pub autour
couinant,

comment faire ?vertugadin
qu’ça dépense plus
bénéfices, bordel
objectifs, plans de carrière ?
Vous allez
Vous remuer nom d’une couille !

Les gueux de toutes farines

Puis saint Gavé il y avait :

Saint Gavé de toutes
les inanités
priez pour nous
pauvres gadgets imbéciles

Saint Gavé
De tous les marchés
Vous allez l’ouvrir
Votre oseille
ou pas !
Y a des plans d’épargne à piquer

Saint gavé
De l’obésité spirituelle
Et du gras double
mental

« Nous sommes heureux
Notre mur est de l’aisance
Ça pense dans nos promos
Actionnairons, actionnairons »

Cathédrales de Saint Fric
Oh que Je m’agenouille
devant vous.
Cathédrales de Saint Fric
Oh que je m’agenouille
Devant vous.
Je ne vais pas
Me faire
Cuire
Un œuf.

Texte : Pierre Lenoble

Poème téléchargeable en entier ici : Pierre Lenoble – Blues du Dodekaconno

Plateau

CLAIRE : Tu gèles. Il suffit d’être dans la même pièce que toi pour le sentir. Les premières fois on se demande, est-ce que c’est moi, une fenêtre, on se retourne, on cherche, d’où vient ce trou, ce froid, ce sentiment de glace qui monte, et la peau qui s’épaissit, et les muscles, en une seconde, durcis, et les nerfs, qui cassent, ça prend au ventre aux doigts aux racines au dos, ça pénètre, on se retourne, on cherche, est-ce que quelqu’un a ouvert une fenêtre… Les premières fois on ne sait pas. Tu ne lèves pas les yeux, ta bouche murée, on croit qu’on peut avancer vers toi, on ne voit pas que c’est toi, que c’est toi qui gèles pour arrêter les corps avant qu’ils ne t’approchent de trop près, avant qu’ils risquent de te toucher, de t’atteindre. On ne sait pas… Temps. C’est peut-être tes yeux verts. Le piège. Le cryogène. On attend que tu nous regardes, on se dit : ça va venir, le soleil, elle va lever les yeux et alors ça ira… oui parce que souvent tu ne regardes pas en face, c’est un truc que tu fais, tu glisses sur l’autre et tu ne t’arrêtes sur rien, rien de tangible, rien qui se voie, tu ne partages pas, même ce que tu fixes est en toi, à toi, intérieur, et tu laisses l’autre à la porte. Temps. Je les connais par cœur, tes yeux. Immenses, écrans, mats, projecteurs. Pas des yeux qui prennent mais des qui diffusent. Qui tracent des grands tableaux blancs avec des lignes à travers les gens comme à travers des murs. Tes yeux des heures creuses et tes yeux des heures pleines. Tes yeux de voltige, d’actrice, de rouille quand tu joues les mères, de neige quand tu joues les filles. Parfois tes yeux d’absence, tes yeux de démission, tout ce que tu refuses de prendre parce que ça fait trop… Temps. Tu attends quelque chose… On n’en a jamais fini avec l’attente. Ça s’étire… C’est la seule place que nous ayons, le seul espace habitable. Peu importe dans quel camp nous sommes, toi et moi, nous revenons au même. Nous sommes pareilles dans l’attente. Temps. Toi tu ne dis rien. Tu n’as rien à dire.

SABINE : Mais je ne vais pas être satisfaisante. Ma parole à moi n’est pas satisfaisante. Elle n’agrippe pas. Elle ne nourrit pas. Elle ne fait pas miroir. Tu ne sais pas que cette froideur, comme tu dis – admettons que je sois froide après tout, j’accepte d’endosser la froideur, la neige le vent la dureté des campagnes de l’est, d’accord – cette froideur que tu prends contre toi, c’est le son qui n’a plus de quoi faire forme, de quoi même se montrer. C’est le bramement de la terre qui s’ouvre, après les pillages la famine le craquèlement, après que les arbres sont tombés un à un en laissant leur entaille dans la pierre. C’est le ventre inutile, le sang écoulé pendant quarante ans, inutile, les seins les bras et même les cuisses qui s’ouvrent sur rien. Les enfants, les noms que tu t’es imaginé donner, ceux que ton corps s’est préparé à accueillir, à mûrir, à modeler, pour lesquels tu étais prête à te fendre, et à quoi bon pleurer maintenant. Tout ce qu’on t’a mis sur ton dos depuis ta venue au monde pour que tu le transportes, toutes les vies tous les cris avant toi, à condition que tu joues toi aussi ton rôle, que tu tiennes ta place de gué dans la maison familiale, que tu assures la passation. La maison familiale qui se vide avec toi, que tu condamnes progressivement pièce après pièce, sans même prendre la peine de couvrir les meubles. Dans laquelle tu finis par déambuler sans plus bien faire la distinction entre ton corps et les murs, sans plus bien savoir à travers quoi tu erres et dans quoi tu te cognes. La maison familiale qui fait de toi le lieu que tu hantes. Temps. Toi comment pourrais-tu comprendre ça ? Comment pourrais-tu le reconnaître ? Tu as tes années. Tu as tes mille possibles qui te tiennent compagnie. Tu es pleine, bourrée à craquer de ce vers quoi tu vas. Même cette expression : tu vas. Rien que cette expression. Tu as la souplesse du corps qu’on rate, qu’on déchire et qu’on recommence. La beauté. Cette beauté-là. Temps. Mais moi… Le corps trop visible et qui ne se voit plus, qu’on camoufle qu’on enfouit. Ce corps qui n’existe plus, qu’on n’invite plus à venir, là, sur scène, que pour son âge, que pour sa vieillesse, comme une roche qu’on date. Et l’absence… L’écho de la pièce vide, quand tu respires, si fort parfois qu’il te laisse l’illusion que quelqu’un marche, qu’il y a quelqu’un d’autre que toi, ce leurre de plus en plus insidieux que tu finis par chérir au point d’écouter l’air siffler dans ta gorge, tes poumons, ton ventre, jusqu’au fond, parce que ça fait pendant quelques secondes au moins résonance, debout, à la verticale… Pourquoi… Pourquoi le dire. Temps. Tout ce que je porte à présent, ce sont les mots des autres. À des foules. En étrangère. Je suis devenue une mule, une pauvre mule. Tenue droite par sa marchandise. Froide si tu veux. C’est ça que tu vois quand je parais sur scène. Cette certitude. De la ouate. Ce que tu admires, c’est la ouate avec laquelle on bourre la poupée. De la ouate passée par des millions de mains qui ont broyé, défibré, centrifugé, blanchi, puis bourré, par paquets, comme on cogne. Temps. Mais c’est le seul corps que je peux montrer. Entre les murs du théâtre. En représentation. En secret. Ce corps-là, celui qui n’est pas moi, que je prête. Le reste du temps je n’arrive plus à m’exposer. Alors je me cache. Je ne me dérobe pas. Je me cache.

CLAIRE : Ça sonne faux.

SABINE : Tu n’as pas les bons codes, Claire. Tu plaques tes histoires. Moi je ne suis pas de cette solitude-là. Celle dont tu parles. Cette solitude qui nous fait négocier entre nous des rations de présence comme on troquerait du pain. Ça t’aurait arrangé, sans doute. C’est sûr. C’est arrangeant la solitude. Ça rassure. C’est le pot commun. Un peu de notre visage à tous. C’est commode. Et puis ça camoufle. Tout le reste. Tout ce sur quoi il en coûterait de se pencher vraiment… Mais le désert… Le désert ne s’accouche pas. Il est roi. Il se déclare. Il se déclare et alors personne n’y peut rien, ni la scène ni mes mots ni tes mains.

CLAIRE : J’étais la meilleure face de toi.

SABINE : Viens, ça n’est pas grave, ça ne compte pas, puisque tu dis tu pour dire je, alors ça va, regarde Claire, je suis là, je suis là, on ne nous séparera plus c’est fini, tout ça est à moi maintenant, tu es à moi, on sera la chose et l’ombre mais en un seul morceau, amalgamée, l’ombre avalée, c’est fini, regarde comme on est belles, regarde comme on va bien ensemble…

Texte/Vidéo : Marine Riguet

Ma Déchirure


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Comme une silhouette sur fond brûlant
La caravane se pavane
En mirage inquiétant
Sous les masques des nuages
Qui s’agitent en grimaçant
Des fennecs hurlent comme des déments

Et moi je divague au pays du vent
Je divague à l’horizon sanguinolent
Brûlure de mon âme
Qui se souvient d’une flamme

C’est ma déchirure

Comme une sentinelle qui part à la dérive
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rives,
Mais l’homme est un dieu Qui se souvient des cieux
Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages
Dans la nuit éternelle, emportés sans retour
Ne pourrais-je jamais sur l’océan des âges
Un seul jour

Jeter l’ancre Pour un seul jour
Jeter l’ancre au nom de l’amour
Rhinocéros à la corne mortelle
Mon cœur qui se fêle
Brûlure de mon âme
Qui se souvient d’une flamme

C’est ma déchirure

Mon âme est semblable à l’ oiseau de passage
Qui jamais ne niche sur le rivage

C’est ma déchirure
Ma déchirure

Crédits : De l’album ATALAYE LP, paru le 10 juin 2015

Texte : Catherine Watine