Les Éditions QazaQ annoncent la parution d’un nouveau roman d’Anna Jouy, dans une nouvelle collection, la Collection Ardoise.

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Les Éditions QazaQ sont heureux d ‘annoncer la parution d’un nouveau roman d’Anna Jouy sous le titre : « Là où la vie patiente ». Le livre paraît dans une nouvelle collection, la Collection Ardoise, une collection pour des romans inédits de plusieurs centaines de pages.

Cosaques -petite couverture Là où la vie patiente

Il s’agit d’un livre très spécial, une autobiographie écrite dans le style incomparable d’Anna Jouy, couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Elle en parle en ces termes :

« … Je suis Anna Jouy. À dire vrai, c’est le nom de personne….

… Un pseudo, c’est comme une enveloppe ou un costume. On l’enfile et on joue. On Jouy. On me l’a prêté, ce nom. Tiens enfile-moi ça pour voir…  Jouir, c’est basique, c’est incarné…

… Je porte l’habit de peau de cette Anna. Pour écrire, il n’y en a pas d’autres moyens, la peau, rien que la peau. Le texte n’a rien de la parthénogenèse! Anna Jouy c’est un costume qui pend dans une armoire. Je me glisse dedans et elle parle…

… Chaque mot est de la chair et l’enchaînement des mots, -style existentiel, le fameux style- est une sécrétion d’acide désoxyribonucléique. La pensée est une fonction chimique du cerveau…

… Je me marre quand on pense éviter la baffe autobiographique que c’est d’écrire! Le tas de mots n’a rien à dire. Dans tout écrit, l’essentiel n’est pas l’espèce de pellicule, – comme celle qui recouvre le lait tiens-,  et qu’on appelle le texte. C’est l’alchimie qui fait que ça peut apparaître.

… Anna Jouy, c’est un prête-mots, mais mon corps est dedans…Dans ce rôle, dans le texte, dans cet écrit, c’est encore et toujours moi qui patiente.

… J’écris, c’est ma vie. Rien d’autre. Rien n’a jamais existé sinon parce que je le mets en mots. Même réécrire  ma vie, c’est en mon pouvoir!

Alors… »

Vous pouvez télécharger le roman de 280 pages  en ePub ou PDF dès http://www.qazaq.fr/pages/la-ou-la-vie-patiente-anna-jouy/    .

Pour quelques détails sur l’auteure, cliquez sur : http://www.qazaq.fr/pages/anna_jouy/
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Je vous souhaite une bonne lecture !

 

Texte : Jan Doets, éditeur

Portraits fictifs 8 : lisse et rose

pour cosaques - rose et lisse

Elle était calme, impassible, mains sages et visage offert et fermé, visage rosé comme un délicate pétale, mais sans l’éclat de la rose, plutôt d’une églantine. Une églantine qui aurait été retouchée, dont le teint aurait été, par une méthode inconnue, rehaussé sur les joues, un pétale d’églantine éternisé sous une très fine plaque de verre.

Elle était quiète, épaules relachées, mains posées dans son giron, tête souplement droite, fines lèvres esquissant un sourire et paupières légèrement baissées sur le regard.

Elle ne manifestait rien d’autre que sa présence, simplement. Elle était maîrise, conscience de soi, de sa place, de sa lignée, sans arrogance ni timidité. Elle était affirmation.

Elle était ferme comme un joli caillou.

Elle aurait pu faire naître un agacement, un début d’agressivité, s’il n’y avait eu cette douceur, la sensation qu’un esprit était là, mystérieux à force de réserve, de retenue, dans ce corps lisse.

Et peu à peu venait un désir de la voir sortir de ses gestes, ses attitudes, ses courtes phrases, conventionnelles.

L’envie de faire partie des rares élus autorisés à savoir ce qui était derrière ce sourire mince, cette justesse, ces vêtements à la sobriété raffinée.

L’envie peut-être de lui découvrir une félure, de pouvoir s’y infiltrer, de toucher son esprit, de lui devenir nécessaire.

 

Texte : Brigitte Celerier sur un portrait d’une femme sud-allemande, attribué à Hans Holbein le jeune – 1520 -1525, Musée het Mauritshuis de la Haye, Pays-Bas

Sonar

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Bruits

Bruits. Il y a parfois le bourdonnement de véhicules lointains, de trains, de sirènes. Le bruit de la vie qui fait normalement du bruit. Celui de l’herbe bruyante, des enfants, très diffus, des enfants qui ne sont même pas nés, Il y a parfois le vent qui impose dans mes alentours, le long tourment des arbres et des branches. La forêt hurle sans cesse, elle griffe l’âme qui écoute et cisaille comme de la craie et des ongles sur l’ardoise blanche de ma tête. Parfois, des gouttes minuscules qui tombent au sol et j’entends. L’effort tumultueux d’une rumeur se propage, vacarmeux terroriste qui chute du ciel et vient à mes tympans frotter et frotter encore ma conscience. Il pleut et chaque goutte est un obus minuscule qui siffle en rejoignant la Terre, claquant sur les feuilles ou le bitume. On dirait des explosions, de la grenade, des bazookas, des bombes crieuses. Un bruit de saccage.

Il y a ces bruits de la lumière qui froisse le rideau, du courant électrique, de la peau qui gémit, le bruit de l’air qui entre et sort de ma bouche muette. Ou celui de l’insecte, du pas, des fleurs qui s’étiolent, du déploiement de ma langue qui articule. Tout ce qu’on dit silence et qui n’est que degrés et marches dans l’épaisseur des musiques de la vie.

Et puis, il y a ce bruit sans son, sans note, celui de l’idée sous le silence du crâne, qui a des intonations, mieux encore que dans la réalité Il y a ce bruit profond souterrain que je cherche à atteindre J’entends le ton des paroles du père, le son des anciens, j’entends les inflexions, les accents des gens qui ne parlent soi-disant plus. Dans ma tête, cela. Eux, un orchestre parfait, à la note près, avec l’oreille absolue de l’amour. J’entends les sons, les murmures, le discours mélodieux du dessous des choses.

De quelle douceur se parent-ils. Une douceur de miel ou de flocons, une douceur qui s’étire et s’étale, une étoffe dévorant les mots de la bouche lointaine. Un bâillon soyeux?

De quelle usure de métaux contre métaux, quel grincement distendu qui scie mon oreille?

De quel craquement lent, répétitif, en route, ce crissement des pierres et des sables?

De quels pétillements incessants, ces champagnes de mystère qui inondent de bulles mon esprit?

Il y a ce bruit, ce bruit profond. En dessous de moi, en dessous des parquets du silence. Ce bruit qui demande l’arrêt complet, la tête, les mains, les lèvres encore. Je serais là, à la porte exacte du silence, je croirais que le monde se termine dans ce vide profond. Entier aspiré, retenu. Le non bruit parfait de la vie transformée en pierre de sel. Je me croirais enfermée dans la gemme lumineuse d’un diamant dans le jaspe, dans l’agate noire des montagnes. Je serai ainsi l’invitée impossible du silence, qui franchirait ici la paroi poreuse de sa bulle vive.

Alors, je marche ainsi jusqu’à la porte, à la membrane extrême du murmure. C’est comme une poche; ici de ce côté où je suis, le monde soupire. Et là-bas? Que fait-il dans l’autre endroit, le lieu inouï? Plus une nano particule de mot, une absence d’air sous les plastiques de la mort. Puis revenir de ce loin, de l’indistinct, de l’autre face du vivre, vers tant de bruits.

Texte : Anna Jouy

Le Conseil

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Conseil image-

L’un après l’autre, les noms de la liste étaient lus par une femme qui se tenait à la droite d’un personnage d’importance. Celui-qui signait la page du grand registre qu’à chaque nouveau nom, quelqu’un, situé à sa gauche, lui tournait.

Tamel avait devant lui un petit cahier étroit sur lequel se trouvaient dans un ordre rigoureusement identique à celui de la liste, les noms qui, une fois lus dans la petite assemblée des présents, déclenchaient des réactions très diverses, mais virant progressivement, sous l’impulsion des voix les plus fortes, à l’unanimité.

Ces réactions Tamel n’y participait en rien. Tout d’abord parce qu’il n’en comprenait ni le motif , ni le contenu en mots et surtout peut-être parce que toute son attention était prise par deux enfants en bout de table dont les timides interventions étaient toujours précédées d’une main levée à petite hauteur au-dessus de leur épaule, paume en direction des adultes, comme pour se protéger.

Un nom semblait durer plus longtemps que les autres.

A peine prononcé il avait été suivi de soupirs, de mots jetés comme des éternuements, de regard excédés, puis de longs monologues se recouvrant partiellement les uns les autres.

Tamel tenta de retrouver sur son cahier le fameux nom – en face de celui-ci devait certainement se trouver de quoi expliquer toute cette agitation – Il en fut incapable.

De ces signes, qu’il avait pourtant dû tracer un jour de sa propre main, il ne pouvait lire qu’une certaine régularité dans le dessin. Rien d’autre, leurs sens lui échappait à présent.

Pourtant ce nom résonnait dans sa tête de façon étrange et s’y associait à des éléments sans rapport avec le lieu qui le tenait.

Dans le rêve éveillé qui l’envahissait, il y avait des clairières, des montagnes, des visages et des mains rudes, des rires d’enfants … et lui-même, sous la forme d’une fontaine au milieu d’un village, d’un billet plié, d’une flute et même d’une barque.

L’un des deux adolescents leva à nouveau la main.

Il fallut plusieurs minutes pour qu’un des adultes s’en aperçoive et une poignée de secondes supplémentaires pour que celui qui avait fait le geste puisse prendre, partiellement, la parole.

– Ce n’est pas vraiment de sa faute si Damouce a de mauvaises notes ce trimestre.

Elle m’a fait promettre de ne pas le répéter mais je ne peux pas le garder pour moi.

Elle dit qu’elle s’est trompée de classe, d’école, et même d’histoire, que tout cela est faux, qu’elle est sur « une mauvaise branche ».

Elle dit qu’elle doit chercher une porte et qu’il y a quelque part, une personne qui va l’aider à la passer …

L’enfant n’eut pas le temps de terminer sa phrase.

Un grand bruit l’en empêcha.

Quelqu’un avait ouvert une des fenêtres de la salle, en avait franchi le seuil et s’était retrouvé quelque mètres plus bas sur le toit d’une voiture qui avait, en se déformant, partiellement amorti sa chute.

Ceux qui se précipitèrent à l’ouverture furent les derniers, en ce monde-là, à l’apercevoir.

 

Texte : Luc Comeau Montasse

Portraits fictifs 7 : l’abandonnée

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pour les cosaques - l'abandonnée

Elle avait gueulé, un peu, s’était retenue au bord de la perte de contrôle. Elle avait ironisé, un peu, s’était retenue avant de tourner à l’aigre. Elle s’était tue, elle avait répondu par monosyllabes à ses inquiétudes un peu tardives, mais pas à ses explications, ses presque excuses.

Et puis, seule, elle s’était effondrée.

Non, elle s’était presque effondrée, elle avait un peu pleuré, et puis la radio lui avait dit qu’il était temps. Alors elle avait mis sa tête sous l’eau, avait fini de s’habiller, avait mis du rouge à lèvres en espérant cacher ses yeux, et avait plongé dans le jour.

Elle avait été extraordinairement attentive, focalisée sur son travail, sur ce qu’on lui disait, avec juste un petit retard dans la réponse, mais pas au point d’avoir l’air égarée, perdue, elle l’espérait, d’ailleurs ses interlocuteurs n’avaient semblé rien remarquer. Elle avait eu simplement un peu plus de mal encore que d’ordinaire à rire aux plaisanteries attendues, mais comme elle avait la réputation d’être un peu coincée – elle avait entendu un commercial la qualifier ainsi un jour, s’était vexée instinctivement, en avait été contente en réalité… Et pendant ce temps il y avait ces noeuds dans la gorge, ce creux dans le ventre.. et elle regardait ses mains, étonnée de les voir si fermes.

Sur le chemin du métro, l’amie, la fille avec laquelle elle le prenait, chaque soir, pour se séparer au bout de quatre stations, lui avait dit : «tâche de passer une bonne nuit, ma belle, tu as l’air si fatiguée», et en répondant «ah, tu trouves ?» elle avait senti sa voix se casser et le «non, ça va..» n’était pas sorti, au lieu de cela elle avait senti, avec fureur, ses yeux se creuser, devenir humides malgré ses efforts.

L’autre s’était inquiétée, avait insisté, elle avait souri, un peu de travers, et puis presque vraiment, et temporisé.. «je t’en parlerai.. mais ça va, tu es gentille, ne t’en fais pas..» et comme le métro arrivait à sa station elle était descendue, sans répondre à la proposition d’hébergement «- si tu veux, pour ne pas être seule.»

Elle avait échangé un bonsoir avec l’épicier, était montée chez elle, était restée immobile, là dans l’entrée, la porte fermée, elle ne savait pas combien de temps.

Elle avait enlevé manteau et chaussures, elle était allée dans la cuisine, parce que c’était l’habitude et puis qu’il fallait bien. Elle s’était appliquée à ne sortir que le strict nécessaire pour une personne, seule et qui n’avait pas faim.. et puis le téléphone avait sonné. Elle avait senti le bond que faisait non pas son coeur mais tout son corps, son attente, elle s’était forcée à marcher lentement, à décrocher calmement.

C’était sa mère. Et comme toujours elle était bavarde, d’ailleurs elle avait beaucoup de choses à dire, et intéressantes bien sûr, oui elle était contente que les enfants aient aimé la promenade à l’île, oui elle espérait qu’ils n’étaient pas trop fatigants, non leur père ne pouvait pas venir les reprendre samedi, il y avait un empêchement, mais elle s’arrangerait, elle rappellerait, oui demain soir, sans faute, oui merci de les lui passer, et elle avait mis toute la gaité qu’elle pouvait dans sa voix pour leur répondre, d’ailleurs la leur de voix la faisait sourire..

Et maintenant là, après avoir jeté dans l’évier la soupe en boite qu’elle faisait réchauffer, après avoir rentré dans le réfrigérateur ce qu’elle venait d’en sortir, après avoir enlevé son chandail, elle est assise, ses épaules rondes un peu fléchies supportant, au dessus des bras raidis, le dos qui s’affaisse, elle reste là, le corps relâché, ce corps qui se sent humilié, ventre plissé, nuque ployée et visage qui s’absente, les yeux fixés sur le sol qu’elle scrute et ne voit pas, concentrée sur sa peine. Elle voudrait, niée qu’elle est, ne plus être, elle voudrait se sentir ne plus être, mais garde vaguement conscience de ses cuisses épanouies écrasées sur le siège, de ses forts mollets fermement appuyés sur le sol… et puis, peu à peu la fatigue la prend, elle roule à terre, elle s’endort.

Le lendemain matin elle a téléphoné à son bureau, s’est excusée, a dit qu’elle était malade… et puis elle s’est laissée, ou plutôt elle a voulu se laisser submerger, buvant ses larmes avec son café, gémissant un peu.

Elle avait trois jours devant elle.

Texte : Brigitte Celerier,  sur un bronze d’Alain Timar

Histoires sèches

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Histoires sèches

Le puits, c’est cette eau de sable et de glaise percée dans les croûtes herbeuses, un orbe qui s’enfuit sous le silence des pierres. Quelqu’un a jeté le ciel dedans et les ondes du puits courent désormais de racines en racines.

C’est la révolte immobile du jeu des lunes. Ici s’arrête l’étonnée, bouche sombre d’un œil ou des ventres qui ont mal.

On vient y boire les moires figées de l’enfant. La source est un gobelet de souvenirs, on vient y déposer sa soif, un sou rochet dans le nombril de l’âme.

On y descend un seau, on remonte des clés et les portes nombreuses pendues à tes trousseaux gardent jalouses les bagues envolées.

C’est le fil du vertige, on tombe de terre se fracasser sur les tertres du soleil.

Le puits, c’est ce bruit de citerne que fait l’angélus du sang. Ici la mer se prend pour une plaine qui meurt aux oreilles; l’étendue est à la motte et la voile une paupière sur les vis de nuages. Tu attends l’eau.

Comme un truc qui n’ose pas franchir la ligne, passé au feu rouge, qui se fait des béquilles de tout bois. Comme on repasse le plumeau partout, beaucoup, souvent. Comme on se cuit un petit œuf dans une petite verdure avec une grosse de Badois pour tout faire descendre. Comme on attend midi et puis le soir pour avoir quelque chose à faire, beaucoup, souvent, une bricole à sortir du frigo. Comme on savate, on lainage, on liquette. Comme on descend au courrier. Comme on remonte du courrier. Tu écris comme on roupille, on rumeur, on panique. Comme on a peur des voleurs, des enfants, du chien, de la mort. Sans pourvoir au besoin. Avec des outils bien lavés, de la formule, du cousu sur la bête, dans le bâti. Clerc des minutes du passé, ce flux sec, beaucoup, souvent, et qui joue désormais les mots au poker.

Pluie. Monde pleine poire. Tu es. La vie te prend t’embarque. Tu es passager, inclusion dans le bois du navire, ligneux de chair et de feuilles. Greffe douloureuse dans les fentes. Tu racines avec peine, tentatives friables. Quelques fils peut-être te retiennent. Bouture de patience parmi l’aride Ton intérieur est fourbu de manques, de trous. Chacun d’eux se remplira d’eau et de marne. Es-tu bois de taille ou coque vide? Oubliettes ambulances qu’on a dit et tu es. Dedans, jamais dessus. Radeau infesté des pareils, ceux qui n’en seront jamais. Âmes souvent sèches et qu’on descendra un jour par mégarde, sur une rive de limon, sec pareil.

L’arc- en -ciel est un territoire assurément. Coincé entre deux méridiens de pluie. Lui sa réplique et la suivante encore. Un territoire qui ne s’aborde jamais, un territoire inassouvi, comme un désir comme une tentative. Toujours objet de conquête, toujours rebelle. La lumière prend corps avant l’impact de l’eau sur terre, un monde hors sol, poussé par le frémissement d’une averse. Les peintres sont-ils des averses, des rideaux de pluie qu’un soleil perfore?

Jeu de gouaches. Ma palette toute grise, taches brunes et petits tas de Sienne. Toute noyée, toute coulure dans des jus de fin d’œuvres. Avec en son milieu ce trou du doigt, le puits. Cette trace toute femme, ces râpures de nuages, les copeaux du reste du désir quand il vient de fondre, voile contre toile. La mienne quand se lève la lumière et que c’est déjà d’autres couleurs, d’autres touches d’autres embrassements de fruits et que brûle la nuit comme bois de sandales sur les pas défaits.

 

Texte et photo : Anna Jouy

Ma langue aux chiens 8 : Bonnie, Argos, Cartouche et les autres…

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Bonnie

– Mais putain, tu peux pas le rentrer ton chien ?

Une voix à bout de nerf dans la nuit insomniaque. Impossible de dormir la fenêtre fermée même si, avec le mistral des derniers jours, ce n’est plus la canicule. La voix est celle de l’un de mes voisins. Le chien qui aboie depuis des heures, en revanche, je sais que ce n’est pas le mien – Ulysse aboie rarement – mais celui de la vieille dame, ma voisine de droite. Ce n’est pas son chien mais celui de ses enfants ou petits-enfants qui viennent de temps le déposer chez elle en garderie. Il y a d’ailleurs en ce moment deux chiens mais l’autre ne dit rien. Ils posent leurs truffes contre le grillage et viennent confier à Ulysse leurs peines ou leurs ennuis à se voir traiter comme de vulgaires objets encombrants laissés à la consigne. Donner un nom à un chien engage et oblige, je crois. Je ne connais pas le nom de ce chien mais s’il aboie la nuit, c’est que quelque chose ne va pas. Comme la vieille dame, il dépend du bon vouloir de ses maîtres. Nous avons tout pouvoir sur nos bêtes et c’est effrayant  quand on sait ce dont  les être humains sont capables !

Certains de mes amis disent que je suis esclave de mon chien. Je lui devrai toujours plus que ce qu’il me doit. Mais ce n’est pas ça dont je veux parler ici. Je voulais parler de Bonnie, je voulais la faire parler comme j’ai fait parler les autres et puis aussi parler des chiens sans nom. Je voulais aussi parler de Cartouche. Il habite en bas de la colline où nous allons nous promener souvent avec Ulysse ; quand Cartouche était très jeune, il fuguait souvent pour accompagner les promeneurs ou les coureurs un bout de chemin voire plus si affinités, au grand dam de son maître. Nous, c’était souvent toute la promenade. Il ne le fait plus depuis longtemps mais quand nous l’apercevons du haut du canal, il aboie deux fois, pour saluer Ulysse (qui n’aboie pas mais s’arrête patte levée pour lui dire que ça va, lui aussi). J’aurais bien voulu parler aussi du plus vieux chien de la littérature,  celui d’Ulysse (pas mon chien mais le héros de l’Odyssée) qui attend 20 ans le retour de son maître pour le reconnaître avant de mourir. Celui-ci m’émeut particulièrement. Je crois aussi me rappeler d’un chien dans la bible, attaché à Tobie, et qui s’appelle peut-être Tobie également. Dans un autre registre, je me souviens de Dagobert qui faisait partie intégrante du Club des Cinq de mon enfance. De tous ceux-là j’aurais voulu parler mais à quoi bon ?

J’aurais voulu faire parler Bonnie plutôt que de parler d’elle à l’imparfait. L’irremplaçable (et irremplacée) Bonnie, la chienne Saint-Bernard de ma soeur, décédée en décembre dernier. Comme Nana, la chienne des enfants Darling dans Peter Pan, elle a été la nounou de l’enfance de ma nièce ; elle l’a accompagnée, protégée, dorlotée jusqu’à son adolescence. L’été dernier je l’ai gardée (chez elle, ma sœur et ma nièce étant parties quelques jours) alors qu’elle était déjà bien malade et je revois ses babines haletantes, ses beaux yeux lucides quand je lui cachais les comprimés dans une « Vache qui rit ». Elle cumulait douceur et grand courage : quand ma sœur tapait sur les casseroles pour faire fuir les sangliers de son potager, Bonnie donnait de sa grosse voix, n’hésitant pas à s’avancer vers eux avec, croyait-elle, un air féroce et des crocs de molosse pour leur faire peur. Elle aurait donné sans hésiter sa vie pour défendre celle de ses maîtresses. Je ne sais pourquoi je ne peux la faire parler. Elle aurait peut-être raconté ma danse de joie et de gratitude (envers le ciel) sous la pluie qui s’est mise à tomber  après des jours et des jours sans, l’été dernier. Elle qui avait désormais du mal à se lever et à marcher a tenu à venir vers moi pour dire sa joie aussi. Inconsolable, ma sœur n’a pas repris de chien mais en a gardé un récemment, pour son amie bergère. Abel, il s’appelle. Il est très doux, très gentil aussi mais refuse de travailler. Le mari de la bergère ne garde habituellement pas les chiens inutiles. Heureusement, la bergère a du caractère. Il y en a tant d’autres, de chiens, qui parlent si bien des hommes. Des chiens sans nom. Des chiens avec un nom.

Je voulais m’excuser de les faire aboyer dans la nuit insomniaque, moi et mes semblables. Nous, quand nous aboyons, ce sont toujours des injures. Le seul complément au verbe aboyer dont vous ayez besoin, c’est celui qui s’appelle votre maître.

Venelles, 10/08/16

 

Texte et photo : Christine Zottele

d’où vient ce son indistinct ?

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D'où vient

d’où vient ce son indistinct ?

un moment avec le couchant

écho de pensée aux aguets

au loin la brume légère

sous le nuage à l’automne

seul à pas lents un moine

Wei Ying wu 韋應物  (737-792) vit le jour à Jingzhao, près de la capitale des Tang soit Chang’an (l’actuelle région archéologique célèbre pour son armée de statues de soldats sculptés debout dans des galeries sous terre par milliers à Xi’an). Dès l’âge de 15 ans, il devint membre de la garde personnelle de l’empereur Xuanzong et fut à son service entre 751 et 755. Il profita de sa fonction pour mener une vie complètement dissolue en ivresse débauche luxure et corruption. À la mort de « son » empereur, il fut très affecté et changea radicalement de vie: il se mit aux études, se consacra à la calligraphie et devint un simple fonctionnaire civil. Son œuvre poétique comprend plus de 500 poèmes. Il y faisait écho dans certains aux problèmes politiques sociaux, en particulier la révolte d’An Lu shan en 755. Mais notre ami s’est surtout consacré à une poésie dite de paysage, un écrivain qui « peignait avec ses mots » et ses calligraphies. Il devint un poète de renom faisant partie de « l’école des ermites » et fut même comparé à l’illustre Tao Yuan ming. La forme poétique qu’il utilisait était le wugu, un style en vers de cinq syllabes.

En 788, il fut préfet de Suzhou dans la région de Jiangsu où il mourut vers 792.

 

Transcription et peinture : l’apatride

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