Entretien avec Charles Garatynski

Charles Garatynski vient d’obtenir, en décembre, à Varsovie le prix d’Artiste de la diaspora polonaise de l’année en prose (Académie polonaise des Sciences sociales et humaines, Londres). A cette occasion il a accordé aux Cosaques des Frontières (Revue des Editions QazaQ).

Extrait

Vous écrivez en français, mais votre imaginaire semble travaillé par une tout autre tradition. Avez-vous le sentiment d’écrire depuis un lieu, ou depuis une distance ?


Ni l’un, ni l’autre. C’était le 7 ou le 14 septembre 2005 — un mercredi, en tout cas, c’est certain — et j’avais sept ans. Une fin d’après-midi, il faisait beau — le ciel était bleu, quelques nuages. J’ai trouvé ça affreusement angoissant. J’étais seul dans tout cet espace, et je n’avais que des nuages comme témoins. J’ai voulu me confier à quelqu’un, ma mère ou mon père, mais personne n’était à la maison. J’ai trouvé un stylo et un vieux cahier. Ça a été ma rencontre avec l’acte d’écrire. Pas une blessure d’enfance. C’était plus grand que ça. Le premier et dernier véritable vertige. Depuis, l’écriture m’ancre dans un peu de réalité. Peut-être que la question du lieu ne se pose pas vraiment quand on écrit depuis là.

Gombrowicz, Schulz, Witkiewicz. Qu’ont-ils ouvert en vous que la littérature française ne semblait pas autoriser ?


Respectivement : l’immaturité, la honte, l’irrévérence. Sans eux, j’aurais entretenu un complexe vis-à-vis du classicisme que j’associais à la littérature française — ce classicisme qui pesait sur moi comme une injonction silencieuse. Si je ne les avais pas lus, je n’aurais pas osé écrire. Ils m’ont autorisé à le faire — non pas en me montrant un modèle, mais en démontrant qu’on peut faire exploser les formes sans perdre l’exigence, qu’on peut être sérieux et grotesque en même temps, qu’on peut écrire depuis la difformité sans que ce soit une faiblesse. Tuer son Je, s’exprimer depuis sa médiocrité. Sans eux, je serais encore enfermé dans ma chambre, les tiroirs bien remplis de choses qui n’auraient jamais vu le jour. Je suis leur créancier. Moi seul. Ma mère ne m’a jamais parlé d’eux. Je les ai trouvés dans sa bibliothèque. Elle vient de Pologne, elle est passée par la Belgique et l’Allemagne. Arrivée en France, elle a perdu ses papiers et s’est débrouillée pendant plus d’une décennie. Demandez-lui si elle est polonaise, elle vous répondra systématiquement qu’elle est européenne. J’ai seulement voulu retourner à la source.

Entretien complet à télécharger