En désir de musique

Tags

pour les cosaques en désir de musique

alla marcia

dans la beauté de la nuit, dans l’immensité de la cour d’honneur où flottent des écharpes de brume, dans un rêve étrange qui me coupe du jour, avec un petit frisson de vague crainte venue de temps très anciens, je quitte les joies, malheurs, discours, énervements qui courent à travers nos jours, tentant malgré le sol irrégulier, les cailloux rencontrés, malgré la pente, je suis une des petites silhouettes clairsemées qui cheminent accompagnées par les petits rires ou petits mots que la nuit et la brume effacent, dans le quatorzième siècle, vers la bouche noire ouverte dans l’aile du conclave,

andante

sous une galerie du cloître, mes yeux au rythme des arcades cherchant les arcades de l’aile des familiers que la nuit éloigne, le mur qui, au-dessus, s’efface derrière un nuage descendu vers nous, je marche quasi fermement sur la douceur ferme des dalles et je réponds à une voix, derrière moi, qui parle de film d’horreur, j’écoute l’écho de nos pas, je vais vers l’escalier, la lumière qui sort librement de la petite pièce en contre-bas.

adagio

tirée par l’attente de la musique, en un élan ralenti par la raideur de l’escalier étroit, je grimpe le long du mur, puis dans le mur, nos voix, conversations sans intérêt des presque jeunes, encouragements enjoués entre nous les anciens, ont la clarté retenue d’une entrée dans un autre univers, proche mais distinct, et l’arrivée dans la galerie haute de l’aile du consistoire, a pour mes jambes une petite saveur triomphale.

animato assai

la silhouette familière de l’ancien ouvreur se tient dans la lumière très douce, faible, juste dosée pour assurer nos pas, à mi-chemin de la galerie et je souris en avançant vers lui, avec juste un petit arrêt rituel pour me pencher entre les petites banquettes d’une des fenêtres, vers le cloitre, il me donne cinq ou six feuilles pliées, deux petites phrases se répondent, jouant, claires et fugitives, sur le bourdonnement sourd de la salle illuminée

con allegrezza

emmitouflée un peu, dans la sérénité du grand tinel, au troisième rang, je regarde la nuit sur la ville derrière les croisillons des fenêtres dans leurs profondes embrasures, et puis lève les yeux vers la longue, la magnifique voute en berceau doublée de bois blond que tant aime, attendant le frémissement de mes voisins pour baisser les yeux vers les huit musiciens vêtus de noir qui entrent en souriant

le silence se fait et pendant un peu plus d’une heure et demi, nous, public unis dans un plaisir silencieux, écoutons, découvrons souvent, la polyphonie de madrigaux qui furent chantés ici du temps de Benoît et de ses successeurs, con affetto, con anima, con bravura, con brio, con fuoco, con allegrezza, tendrement, avec âme, avec bravoure, avec brillance, avec feu, avec allégresse.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

 

Hésitations

Tags

hesitations

Ce matin, le ciel semblait bleu ; il est déjà devenu gris. Dans quelques heures, il sera noir, opaque. Frileux. Le ciel obéit aux saisons, qui suivent quant à elles le soleil et la planète, danse imposée. Pas le choix.

Dès l’aube par contre, plusieurs possibles s’offrent à moi. Ecouter de la musique. Sortir le râteau. Faire du pain. Peut-être dormir. Travailler modestement ou intensément. Je peux prendre le chat sur mes genoux ou même manger de la viande aujourd’hui, malgré lui, malgré tout.

Dans un rêve, on peut choisir de dire ce qu’on a vu, ou dire aussi ce qu’on a cru voir, ce qu’on a ressenti. Dire mais rien de plus.

Un rêve, ce sont beaucoup d’images mais aussi beaucoup de pensées toutes aussi incontrôlables. Une compréhension du rêve dans le rêve proprement dit, au moment du rêve. Je peux y avoir la certitude que cet homme qui ne ressemble pas à mon fils, est mon fils. Que ce lieu inédit est ma maison, un lieu inconnu cependant.

Je vais te raconter. Imagine une falaise immense et noire. Elle mange le ciel, je veux dire que tu ne peux pas voir le ciel parce que tu es trop proche de l’à pic et que ta tête ne peut se pencher assez pour te donner accès à la lumière. Donc, dans un rêve, j’ai vu une falaise. Très profondément, elle creuse un abîme. Je ne veux pas me pencher, je ne veux pas savoir ce qu’il y a là au fond, même pas savoir si c’est visible ou non. Je le ressens simplement mais avec certitude comme interminable et dangereux. Le long de la falaise, il y a un chemin. Tranché dans la roche rouge très foncé. Je le vois qui monte à flanc de terrain. Je suis de l’autre côté, en face. Entre la falaise et moi, il y a un pont. Voûté, une courbure, un dos rond. Le pont est blanc, blanc de neige et de givre. Je ne sais pas si c’est un pont recouvert de glace ou un pont fait de glace.

Rester là, regarder l’obscurité de pierre. Ne pas bouger. Ne pas oser voir le sol sous mes pieds. Demeurer une statue ? Ou alors m’avancer sur le pont?

Dans le rêve, on ne se pose pas de question. Je m’y engage pour rejoindre l’autre côté. C’est un rêve, et là étrangement je ne choisis rien. Le rêve me pousse sur le pont, il me fait marcher. Malgré le vertige, malgré la peur. Sans doute mon cœur bat-il fort dans ma tête, mon sang, un pouls terrifié. Sans doute du côté vrai de ma vie, suis-je sur le qui-vive, serrant mes paupières ou mes muscles, ou mes mains avec cet effroi du danger que je rêve.

Il n’y a pas d’alternative dans un songe J’avance sur la glace. Je pose ma main sur la rampe de stalactites blancs. La chaleur de ma paume réveille l’eau et je ne sais quoi encore. Je sens pousser entre mes doigts, une fleur, une fleur jaune. Avec de grands pétales ronds. Je fais encore un pas. Et une autre fleur pousse. Le pont semble fleurir à mesure de mon chemin. Merveilleux !

Mais malheureusement, je n’ai pas eu le choix, je me suis réveillée, bien avant d’être de l’autre côté. Comme si l’émerveillement des images  dérangeait la vraie vie et qu’il me fallait revenir parmi les hommes, ceux qui trient les oui ou non de la réalité.

Maintenant, ce rêve de pont et de pas, j’ai le choix de l’oublier, de le garder, de le raconter mille fois, toujours pareil ou toujours différent. J’ai le choix de le comprendre, de le défendre, de l’entreprendre et même de le détruire. Est-il bon ou mauvais ? De quoi parle-t-il ? J’ai le choix. De la vie peut-être, de la mort peut-être.

Une main veut donner, une autre veut saisir. L’âme veut courir, le corps ne faire que des petits pas. Tiraillements. Moi j’hésite entre le jour et la nuit. Le rêve et le dilemme permanent de l’éveil.

Texte et dessin : Anna Jouy

 

Le soupirail

Tags

le soupirail

Sitôt que je sors de chez moi et que je ferme la porte, la route ouvre la sienne. Le jour est. La pluie aussi. Les maisons ont le visage fermé de ceux qui se lèvent contre leur gré. Les arbres en revanche, respirent et bruissent d’oiseaux et de ciels. C’est la saison rousse des grandes mues avant l’entrée en hiver. Ils muent donc. Les feuilles entament leur dernière danse, très lente, comme il se doit – pavane pour une saison défunte.

La route glissante me fuit, moi la fuyante. Je laisse la voiture sur le bas-côté. Une voix dans mon dos : « Eh ! Susie ! C’est toi ? » Me retournant, je reconnais le sourire de cet homme mort depuis dix ans déjà. Il s’avance et se présente comme le frère du fantôme et dit me reconnaître d’après une photo montrée par B. qui lui avait beaucoup parlé de moi. Gênée, je ne sais que lui bredouiller de piètres raisons de me retrouver ici, à l’endroit où il est tombé, foudroyé. De nouveau ce sourire qui survit dans le frère survivant. Non, ce n’est pas un pèlerinage, c’est autre chose. Je cherche une porte. Non, pas celle de l’au-delà, rassurez-vous, je ne suis pas folle même si… La même élégance aussi de ne pas insister davantage. Qu’y aurait-il à ajouter ? Il s’éloigne. Je m’avance vers le soupirail.

La porte soupirée. Nul soupir ne s’en échappera. Cependant. Oui, comment y pénétrer ?  demande-t-on au Chat Cerbère, qui se tient à l’entrée du soupirail. Il garde l’entrée et le silence. Ses lieutenantes – trois souris malicieuses – piétinent mes acouphènes. À pas menus, je tente une nouvelle approche. Cependant. Et la lumière. Quoi la lumière ? soupire le Chat blanc – ai-je dit qu’il était blanc ?—Cerbère. C’est le propre du soupirail de laisser entrer la lumière, non ?  Non ? refais-je, timide et suppliante. Les souris grignotent mes acouphènes à qui mieux mieux. Fais le vide, fais le vide, me dis-je. Bien, maintenant, un grand soupir. Voilà, la voie est libre, dit une voix. La porte soupirée.  Tu y es. Descends maintenant, descends dans la cave ou le cachot.

Qui est ce prisonnier qui gémit ? L’abbé comment déjà ? Le Château d’If. Edmond Dantes. Non ce n’est pas ça. Bleu soupiré. Noir lamento. Noir soupir… Toujours l’appel du bleu sur le blanc de la page. Plonge, gratte, griffe. Bien, bien, ça avance bien, ne lève pas la tête. Il te suffit de le savoir là, le soupirail, l’échappatoire vers le grand bleu du ciel. Ne lève pas la tête. Soudain, le chat Cerbère bondit sur le cahier. Je m’échappe. Soupir.

 

Texte : Christine Zottele
Photo : Claude Camilleri Salaün

Reste la vie

Tags

reste la vie

Le lancinant
Retour sur la
Côte – et la
Raideur terrifiée
Parfois de ces
Mouvements –
Comme on reprend
Des forces mon
Ange – comme on

Les perd ensuite –
Terrible voyage de
Retour – le même
Qui se lit sur le
Visage des mecs
Station Place d’It.
Encore le mot
Lancinant qui s’
Incruste – cette
Phrase – un passage
Qui te plonge dans
Une inquiétude folle –
Ne pas t’assoir parmi
Eux – jamais – plutôt
Crever – plutôt perdre
Jusqu’à sa respiration
Régulière –

 

Texte et photo : Yan Kouton

 

la ville détruite

Tags

la ville detruite

le phare transperce la nuit. M. roule avec prudence. De peur qu’un homme surgisse du néant sur la route. Il a cette crainte depuis l’accident. Il garde en tête l’image du guidon tordu comme un bras disloqué. Sur le bitume la moitié de la tête gisait dans le sang. L’autre moitié avait disparu, pulvérisée par l’impact. De son visage restait une joue, un oeil, le front. Le reste était un trou. Le corps encore à cheval sur la selle, plus un membre ne bougeait. M. était conscient. Il regardait impuissant le corps de l’autre, sous le regard procédurier des étoiles. Quelques mètres à moto ont suffit pour reconnaître la ruelle, l’odeur de poisse si singulière, l’odeur tiède des ordures et de la mousson. Il reconnaît aussi l’aboiement d’un vieux chien mort au loin. Un passé semble précéder M. Il rentre dans la ville comme dans un livre ouvert au hasard. Et la venelle inconnue il y a encore quelques mots ouvre un chemin menant déjà quelque part…

entre deux murs, deux remparts de maisons collées entre elles, chacune aussi étroite que haute. Portes et fenêtres restent closes. La lumière est étrange, blanche et embuée, lumière trouble du rêve. Derrière les fils électriques emmêlés comme des phrases, on distingue à peine le ciel. On se sent ici plus éloigné des astres qu’ailleurs. Le fleuve est derrière. On ne voit plus l’eau, on la devine à l’odeur, à la lumière éclatante qu’on aperçoit, tout au bout du tunnel…

ma main dans la nuit. Elle tient un rétroviseur. Dedans la ville dont on ignore encore l’étendue en soi. La lumière du jour jaillit dans la chambre noire, comme si soudain, une brèche s’ouvrait sur  un autre monde, un autre espace, une autre loi. Pas le temps de lire les tags, d’identifier distinctement la couleur des murs, les visages croisés. Les mots courent après l’oubli des choses qui s’éloignent. Reste l’image inversée d’un travelling qui s’enfonce dans la venelle. Autour tout est noir. Ce que le miroir reflète est invisible. Le rétroviseur est l’unique porte d’entrée. Il faut sauter en marche, se laisser aspirer avec les éléments…

des ouvriers mangent en cercle autour du réchaud. Il reste un bout de ciel dans les flaques. En face le bruit du quán nhậu: les bols et les cuillères. Entre 54-x7 0867 et 52-T8 7522 (deux plaques d’immatriculation) trois personnes assises autour d’une table en plastique bleue. Elles mâchent, regardent à peine autour d’elles. Chacune dans son silence pense au rêve fait la nuit dernière. Seul l’enfant semble mieux réveillé. Il refuse de manger, de s’asseoir. Il préfère jouer avec les coqs en cage sur le trottoir. L’enfant crie et mime avec les bras deux ailes qui se déploient avant d’attaquer. Son plumage flamboyant bondit en arrière, il atterrit sur la route, la posture fière. Les deux autres silhouettes se lèvent subitement. Crissement de pneus. Hurlement. Silence. La rue est désormais vide. Plus que des absents autour de la table, assis sur leurs tabourets, et le coq dans sa cage, qui fixe la route, à l’endroit même où le petit corps gisait…

138/38, quận Bình Thạnh, au bout d’un hẻm de la rue Bạch Dạng, près du Chợ Bà Chiệu. Chez Kiệt, un ancien militaire. Il s’est battu aux côtés d’Anh Khoà, un voisin informaticien qui vit aujourd’hui à Kiên Giang, et Nho, mort au combat. Bố passe sa vie sur sa chaise, sous le calendrier Vinamilk, au pas de la porte d’entrée. Pour lui les jours n’ont ni début ni fin. Sa vie n’est plus qu’une succession de secondes interrompue par des siestes. Bố est sans horaire. Il s’endort et se réveille n’importe quand, avale un cơm tấm sườn bì chả, au quán nhậu de Khánh, elle vend aussi des cigarettes. Quand elle est fermée Bố se contente des restes froids encore sur la table. Il a l’habitude de lire tout bas la parole de Bouddha pour digérer. Une fois terminé, Il regarde à la télé the Undertaker entrer sur le ring de la World Wrestling Entertainment. Derrière la vitre, on peut voir ses yeux briller. On dirait un enfant. Bố pouffe de rire, seul dans le salon, en pleine nuit. La tristesse que dégage son visage épuisé semble infinie. Qu’a-t-il vu, qu’a-t-il fait ou subi durant la bataille de Buôn Ma Thuột pour être ainsi aujourd’hui ? Marié à Cô Ngộc à qui il ne parle plus, institutrice élégante, tous les jours en aó dài, dont l’intégralité de la garde robe vient de chez Hạnh la couturière. Elle sourit constamment, on dit d’elle qu’elle rayonne comme le soleil, soleil secrètement endetté auprès d’Anh Thắng, un mafieux du quartier. Elle a laissé en gage le titre de propriété…

la maison d’hôtes devait être à deux pas d’ici. M. pressentait qu’elle serait probablement fermée après tant d’années. Mais il pensait au moins pouvoir reconnaître les alentours. Il est à présent bien incapable de dire si la maison était à gauche ou à droite. M. regarde en vain sa boussole aussi perdue que lui. L’absence de l’hôtel troue sa mémoire. M. a l’air d’un type qui vient d’apprendre le décès d’un être cher. Les rues désorientent le souvenir qu’il en avait. Toutes les attentes de M. sont aussitôt déçues, démasquées. M. commence à douter de l’histoire d’où il vient…

chambre 407, seule, Em Tú écoute l’orage gronder. Le vent donne la parole aux feuillages, les scooters accélèrent dans l’espoir d’arriver avant la pluie. En bas, sous la devanture d’une maisonnette, M. attend l’orage comme un ami qui tarde à arriver. Puis il frappe, sans pitié. Sa force intimide. Il passe à tabac le goudron, les pavés, les toits. La venelle devient canal. Des corps courent après leur mobylette emportée par le courant, tous cherchent un abri, un hall d’entrée, une terrasse, un toit en tôle ou en toile. La pluie couvre le bruit des hommes, des machines, elle inonde les rues de silence. À la fenêtre de l’hôtel qui n’est plus, Em Tú fixe la pluie. On ne saurait dire si elle l’ennuie ou la fascine. Le vent souffle les gouttes horizontalement. Sous la devanture, M. se demande un instant si elle tombe vraiment du ciel. On ne voit pas plus à un mètre. Puis la venelle réapparaît. Minute après minute, on distingue à nouveau le quán nhậu, l’absence de la maison. M. tend la main. Il ne pleut déjà plus…

au loin la plainte aboyée d’un chien au loin, puis d’autres, plus proches, probablement de taille plus petite, eux aboient avec une voix de chat qui miaule. Mais ce concert canin est couvert par autre chose. M. n’a jamais su d’où ça venait : est-ce le bois des barques qui grincent aussi fort ? Est-ce un musicien pêcheur qui de sa barque souffle dans un didgeridoo ? Ou bien le cri d’une bête inconnue ? Et puis ça cesse. Reste le choc d’un camion container qui cogne sur la route mal fichue. Des bribes de bruits des chantiers qui ne dorment jamais vraiment. Quoi encore ? De rares coups de Klaxons. Des grillons qui scintillent, des bouts de voix ci et là, et la nuit des rues, vertigineuse. Au loin les bateaux meuglent comme des vaches battues. Ça vient des berges derrière. Dans la rue le chant des coqs ressemblent à s’y méprendre au hurlement du loup. Ils se répondent d’une maison à l’autre. On dirait qu’ils conversent. Que peuvent-ils se dire ? Hurlent-ils des menaces de mort ? Cherchent-ils à s’intimider avant le prochain combat ? Ici le silence se fait extrêmement rare. Toujours la grue qui tourne en fond, l’impatience qui klaxonne, le moteur qui rugit, l’impact d’un accident mortel, la berceuse qui circule comme un courant d’air, le bruit de perceuse qui perd la tête et fait des trous dans la mémoire, bribes d’histoire, messes basses, brouhahas d’hommes venu du fond de M. qui ferme les yeux dans la venelle…

M. verse dans la tasse le thé brûlant, les effluves se mêlent à l’odeur fade du trottoir. Avant d’y tremper les lèvres, M. prend la tasse, hume, essaie de deviner au nez ce que le thé deviendra sur le palais. Il sent la liqueur chaude. Première gorgée : thé rôti, fumée, liquoreux mais pas sucré. M. ne peut déceler ce qu’il provoque. Il cherche des connexions avec le passé mais la saveur en bouche ne rejoint aucun bout de sa mémoire. Ce sont là des saveurs jamais rencontrées. Elles ne réveillent rien de mort en lui. Elles vivent pour la première fois leur pouvoir sur ses sens. Ça ne veut pas dire que le thé n’est pas bon, bien au contraire. Vierge de tout repère, résistant à toute métaphore, il reste en bouche un mystère. Il assèche le palais d’un goût de vase tiède. M. a en tête l’image d’une flaque. Le thé s’assombrit sur la langue…

— la poste s’il vous plaît ?
— la poste ? Elle est toujours sur le quai. Mais il n’en reste plus rien.

M. rentre sous le regard inerte du gardien. Sur les murs,  des noms de ville auxquelles il manque des lettres. Sous chaque nom, une horloge arrêtée à l’heure de sa mort. M. s’assoit sur le banc, devant les cabines téléphoniques au combiné arraché. Il se souvient du brouhahas des conversations, concert de voix parlant chacune sa propre langue. Le portrait du Président a perdu ses couleurs, le mur se fissure, le visage balafré s’apprête à s’effondrer. M. imagine les débris de l’idole par terre. Les carreaux rappellent les cases d’un échiquier. Aujourd’hui, M. et le garde sont les seuls pions restant. M. se souvient avoir écrit une lettre à quelqu’un, mais il ne sait plus qui ni à quel sujet. C’était important. M. se souvient du temps passé ici, sur le banc, l’habitude d’y écrire à contre jour, face aux ombres qui circulaient comme des courants d’air. Le gardien bâille, l’air livide sur sa chaise. Il veille armé sur les ruines de la poste désormais déserte…

… au bout du bâtiment, un immense portail ouvert sur le fleuve. L’eau est déserte. Le vent est frais. Des relents d’urine remontent aux narines. Certains marins pissent leur bière dans l’allée derrière. Ça sent aussi l’eau, le bois mouillé, celui des barques amarrées. On leur a peint des yeux sur la coque. Elles regardent M. sortir de la poste. Il tourne à gauche. Reconnaît le chemin menant au petit abri ouvert sur le fleuve. Trois murs et un toit, le tout en tôle. Ici on peut s’asseoir, regarder le temps passer… et trouver ça beau. M. est peut-être revenu pour eux, ces petits lieux minuscules, où l’on mâche des mực khô et bois une bière tiède. Parfois ils sont sur un bout de trottoir, dans le flux des déambulations, sous la devanture d’une boutique, en plein coeur de la ville, ou bien comme ici, sous un bout de tôle rouillée, au bord de l’eau. Refuge traversé par des âmes fugitives, celles des marins absents. Les bateaux ne passent plus ici depuis longtemps. M. se souvient de l’incessant passage des cargos multicolores, du temps où le port était encore vivant. M. reste immobile, la bière déjà diluée dans les glaçons. Deux hommes en débardeur blanc sont assis à la table à côté. L’un d’eux demande à M. s’il habitait le quartier à l’époque. Il s’adresse à lui dans la langue d’ici. M. répond. L’ homme est un peu troublé par l’accent. Il ne peut déceler d’où il vient…

la poste, c’est le premier bâtiment qu’ils ont détruit… la poste et le port derrière. Quelques heures ont suffi. Ils nous coupaient ainsi du monde et des autres. Nous étions privés de mots et de rencontres. La solitude de la ville était grande, elle d’habitude si vivante, si bavarde, elle se taisait devant le fleuve. L’horizon était devenu une impasse. Plus jamais un bateau ne s’arrêterait ici. L’idée même de cette ville était soudain remise en question. On ne savait plus si d’autres villes connaissaient l’existence de la nôtre. «— Notre nom a-t-il été rayé de la carte ? Appartenons-nous encore à l’Histoire ?» Ces questions nous hantaient. Puis on a oublié. Disparue l’histoire, disparus les ancêtres, la mémoire. Ils ont brûlés les livres, les lettres, ils ont coupé la langue et les lèvres des anciens. Ils ont séparés les parents des nourrissons. Comme tu peux le voir, les gens d’ici sont très jeunes. Ils ne savent pas de qui ni d’où ils viennent. Ils pensent être les premiers hommes. Comprends-tu leur stupeur face à toi ? Ta présence peut tout changer. La ville te prend pour un étranger mais tu la connais mieux que ses propres habitants. Tu portes le passé de la ville, un passé qu’elle ignore. Ta parole porte des morts, des mots, des noms ensevelis sous les ruines d’aujourd’hui…

Texte et photo : Anh Mat