Quand on ouvre « Je », et que l’on commence à suivre le fil de son écriture, on est frappé par la résonance de ces mots avec ceux de Ghérasim Luca. La déconstruction du langage, la charge métaphysique, la place de l’oralité, la syntaxe défiant l’ordre classique des choses.
On y retrouve aussi le travail sur le corps. Dans les textes qui rappellent le quotidien à sa magie. Sensuelle ou obscure. Légère – flirtant avec un humour noir – ou plus inquiétante. Les dessins qui accompagnent ce travail sur la langue ont la même finesse d’exécution. La même rage délicate. Equilibre toujours des traits, qui répond à celui des vers. Un équilibre que l’on ne sait qualifier…Précaire, au-dessus du vide, ou sublime, communiquant avec le ciel.
Les deux dimensions ne cessent, en vérité, de dialoguer. Le ventre et l’esprit. La terre et les cieux. L’élévation et le rappel constant de la pesanteur. « Je » perd volontairement pied, et nous entraîne dans son univers à la fois céleste et terriblement incarné. L’alternance de dessins et de textes oblige ainsi à un changement radical de la lecture. On ne suit pas une prose qui désigne, ou décrit. Mais, on ne cesse de rencontrer des mystères et des pensées, aux allures de révélations, tantôt mystiques, tantôt profanes. Toujours étranges, décalées, par rapport au réel.
« Je » n’est pas l’auteur, il n’est pas non plus nous. Il est cet état de conscience qui traverse tout le corps, jusqu’à s’enraciner dans le sol. Il est aussi l’âme qui s’en échappe. Dans le « geste significatif »…Danse intérieure, avant de se traduire dans l’espace. La page ici, rendue à sa grâce.
L’écriture de Charles-Eric Charrier trouble, plus qu’elle n’indique une matérialité. Elle s’en empare et la bouleverse, pour en faire des présences, aux limites fantomatiques. Aux frontières indéfinies. Ca dynamite les corps et les lieux, les repères et toute logique.
La langue est retournée, ou plutôt elle apprend à se regarder. A se déqualifier. Pour être autre chose. Ce « Je » qui passe sa vie entière à s’interroger. Alors qu’il n’y a rien à saisir. Sauf l’insaisissable et l’éphémère, qui nous pend au nez. Comme un corps en suspens.
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« Je » est disponible aux Editions Unicité.
« Je » est aussi l’inspirateur de la performance « ?soLo! » , réunissant Charles-Eric Charrier (comme bassiste) et le danseur de butô, Pascal Krupka. La prochaine représentation aura lieu à Brest, le 28 mars prochain, avec la Maison Poésie Brest, dans le cadre de la Piscine, centre d’art brestois. Réservations ici :
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© Charles-Eric Charrier