Le serein

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pour les cosaques - le serein

S’en venait le soir
à tous petits pas
ma peau frissonnait
tombait le serein
La marée haute
remplissait le lit
de l’estuaire
Le soleil glissait
à la surface
de l’eau gris pale
qui venait mourir
sous notre talus
Le souffle de l’air
restait en suspens
Le cri d’un enfant
un petit rire
l’appel de Marie
comme un tintement
une musique
chantant dans la paix
Un bruit de course
petits pieds légers
brisant silence
Une voix qui vient
et un léger choc
la voix du père
revenue d’antan
Au coin de ma vue
ta canne, ta main
L’instant du rêve
qui s’effiloche
et je t’écoute
Je pense c’est bien

.

Texte et photo : Brigitte Celerier

J’en foutre, le temps

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stop-time

Il m’est difficile d’écrire en ce moment, le corps est occupé à se réparer. Il vole à l’esprit son temps de parole car il est bavard ce corps, il est blagueur. il est omnipotent.  

Je sors de mon ancien blog ces quelques textes pour  ce qu’ils ont de  ce sens de l’anticipation. ces batailles entre les mots, la vie et la fin.

J’en foutre, le temps
Ranger les souvenirs dans le semainier.

Ai vécu quelques jours avec des noms de planètes. Pas plus.
Mise impie des heures, bigoudis sur ma tête, comètes et rouleaux pour les quelques piastres de salaire des jongleurs de fossiles. Ils tiennent sur leurs sexes tendus des assiettes d’étoiles, des galaxies circulaires qui tournent et tournent encore, avant peut-être le prolapsus des hélices.

Retour au calme.

Les batailles sont démontées comme des estrades après les morts, papiers gras tapissant ma pelouse.
Perdu comme d’habitude. La perte est un problème d’équipe et je joue en solo.

Dessous une herbe verte de neige percée et des empreintes comme la danse des lutteurs. Je sors sale de toutes mes prises, de trous au pochoir dans le lard de l’étreinte, foulée rouée abandonnée dans les soubresauts des températures pour détacher de moi le lin du ciel. Ecorce battue, patient travail. Bras menottés et jours estropiés, la vie rentre de la fête par le chemin des larves. Je suscite la haine vorace des bestioles qui ne cessent infiniment de ronger ma chair. Elles me décomposent, tandis que dans mes pourritures débute déjà le poème, sans que j’aie même à y oeuvrer.

J’attends sous le gris de mon bois, les fagots liés de mes sapes, les suspensions des lessives

me rincer de soleil jusqu’au cassant jusqu’au peigne amoureux qui dénouera ma chevelure et tissera ma toile.

Je fais partie des amantes maigres qui jouissent par la faim, dans les esquilles d’os, des hanches

des bras , d’une peau collée à l’âme. Le plaisir course le fil mince des oiseaux ; il se fraye des trous entre derme et miracle jusqu’aux cils de Bouddha. Soulèvement tellurique pour ouvrir les grands canyons du ciel, chaque vertèbre résonne, bambou de pluie. Je craque pour ta baise d’émissaire

jusqu’à l’atlas, jusqu’au crémol. Maigre sèche terre qui avale sa faim en rongeant tous les doigts qui passent, j’ai pour ta touche des fourgaisons de secousses.

Mon corps qui veut la vie qui le déserte

La vie n’est pas vide, il dit.

La mort non plus. Je parle en pays de connaissance. La mort, ça ressemble à ces tunnels grouillants de vers, ces milliers de dévorations tranquilles qui investissent le vide de ton corps. Plein il sera, si plein qu’il aura la Terre entière dedans et que ce sera horriblement compact et collant,glaise éternelle.

Peut-être avec un peu de chance serais-je convertie en potiche sur le tour des bandeurs de boue. érection de porcelaine où l’on cachera des bonbons, des boutons, des thunes de réserve, ou la cendre neuve d’un encore moins vivant que moi…?

Et puis la mort c’est plein de temps pris sur des croisées de mains, pour dire qu’on arrête, que c’est halte, que c’est fin, que c’est stop. C’est plein d’ennui à la chaîne, de tyrans, de vaches, de petits commerces, de peines, de trompettes, de pulsions, de menaces, de cliniques, de lits subits, d’accidents…

Sais déjà combien elle sera ronde et opulente la mienne, je la devine à cette ombre qu’elle fait sur le vide de ma vie, la mienne sera la mort dans l’âme.

 

Texte : Anna Jouy

 

Les Mots Interdits

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Les Mots Interdits

« Tant remplis de toute espèce d’injustice, de méchanceté, de cupidité, de malice, pleins d’envie, de meurtre, de querelle, de ruse, de malignité. »

Forcément un truc pareil, tu le changes ou tu le modifies. Il n’est pas béni éternellement. Il représente l’homme corruptible. Celui qui déshonore son propre corps. Vivant d’usage personnel. C’est-à-dire avec la mort. La jugeant normale. Le projet d’aller vers elle. Ça s’arrête là. Avec la peur des passions infâmes. Alors qu’il ne lui reste que quelques mètres à parcourir avant d’en finir avec tout ça.

« Nous qui sommes morts au péché, comment vivrions-nous encore dans le péché. »

La condamnation atteint tous les hommes. Mais la mort ne peut plus régner seule. Cette conformité à sa mort doit s’ouvrir à l’authentique résurrection. La science est intervenue pour que l’offense s’efface. La grâce surabonde. Et les mots trépassent. Inaudibles – inutiles face à la promesse d’une vie presque éternelle.

C’est en la mort que l’on a été baptisé. C’est pour elle que la poésie est née. Elle lui a offert son corps comme instrument de justice. Et de beauté ultime – intime – face à la destruction. Elle ne dit pas la parole divine. Elle résiste à sa volonté. Et voilà que son objet s’effondre. Et voilà que ses vases de colère créés pour la perdition se fracassent contre les promesses d’une vie sans langage. Puisqu’éternelle.

Si tu confesses la sédition, l’œuvre n’est plus une œuvre. À moins qu’elle ne se développe aux dépens de cet enfer promis. C’est la seule chose qui nous restera de sauvage.

Cachée, derrière l’échafaudage de l’hyperstructure techno-scientifique, la pensée continue de s’élargir. Presque clandestine. On a de la peine à la reconnaître. Perdue dans le bruit atemporel. Dans ce mouvement accéléré, où les corps voyagent aussi vite que les informations, elle est désormais la donnée essentielle.

D’abord « plan primitif de la révolution du câble », elle a vu sa force invisible décuplée quand la marche insensible vers l’immortalité s’est emballée. Et qu’elle a balayé la faiblesse soudaine des mots. Ils se sont tellement trompés. Alors que les  chiffres et la science dure sont implacables et toujours justes. Même dans leurs doutes. Rien d’étonnant dès lors qu’ils aient abattu si facilement la langue et ses discours.

De sa voix cassant
les mots, pour le
silence derrière une
grille. De son corps
sortant d’un sol
laminé…Il ne me
reste que le vide
qui pourrait être
mortel. Sans les
mailles tissées à
partir des rues.

Sur fond de
méprise, de formes
vieilles et d’atavisme…

Le blanc, tout ce qui
suit à la chaîne. Des
années plus tard
aux mêmes endroits
rouillés. Affectés par
trop de désirs inconnus.

Ce que tu avais en tête,
ce bras de fer inutile
avec la vie, chargée
de poussière, de
verre pilé, d’étiquettes
aux rythmes purs.

Indignes pourtant de
tes rêves annulés.

 

Texte et photo : Yan Kouton 

Bouche cousue

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pissenlit copie

Parfois, on aimerait n’écrire que des sons. On s’imagine sur une feuille, marteler le bruit. Des voyelles à l’appel. Au moins ça.

Parce que dans la tête, tous les mots s’emmêlent en une langue étrangère. Vous êtes si loin de vous. À des frontières, à des douanes cadenassées. Vous êtes allogène, à peine installé dans ce corps texte, ce territoire, ignorant la parole du nouveau lieu.

Dans la tête, le chaos qui broie, qui cogne la langue. Vous vous mordez, vous, vos mots, à grands coups de canines. Vos joues sont pleines de ce crissement du chant qui passe dans les déchiqueteuses, émondé, granuleux. La bouche est une poudrière étouffante.

Entre vos lèvres, une mousse singulière. Les aveux, les rires aussi, le début de vos histoires. Il était une voix…

On aimerait écrire, remplir une page de sons. Que là-bas quelqu’un modulerait à l’exacte tessiture de ce désir. Un peu lasse, un peu verte comme une pomme acide, une page de syllabes. Et des creux et des pleins, des calebasses et des tambours. On aimerait tant que remonte l’eau qui coulait, les phrases vivrières, les espèces langagières, tout le fourbi des livres que l’on fut.

On aimerait écrire, ça ne vient pas. C’est une blancheur du corps jusqu’à la langue. On a dû vous arracher un organe de trop, ce petit pois de sels et de verbes dans le creux de la gorge. Ou plus bas, dans votre arbre. Ou plus bas, dans votre sexe tari.

On aimerait, on se souvient. Ce sont des odeurs, des images, une façon autre de la lumière, quand tout le monde nous cachait quelque chose et qu’on ne cessait de chercher et de tenter de dire. Tout était un secret et c’était une raison de questionner et parler sans fin. Maintenant, est-ce parce qu’on sait, qu’il n’y a plus de mystère à inventer?

On aimerait soulever le couvercle qui plombe ou l’esprit ou le cœur. Faire en sorte que l’air passe et résonne, que les bêtes noires et velues des toiles retissent ensemble ces lexiques hachés menus. On aimerait coller ce jeu de notes, ces éructations, cette toux, ce souffle qui court à la jambe de bois. Les amadouer, les réconcilier, rétamer les dégâts.

Parfois, dans un angle de l’amour, on se tient la tête comme l’âne et on murmure, un poème, un début d’aveu, un premier acte. Ça vient, ça suppure. On ferme les yeux. Ce n’est que parce qu’on est là, rencogné dans le mur, que les mots sortent et tombent. On le sait. Dès qu’on tournera la tête, dès qu’on ouvrira son cahier, ils seront secs et ternis. Un silence pris entre des feuilles, achevant de mettre en foin, le peu qu’il vous reste.

Alors parfois, dans un angle de la cour, vous essayez de cracher votre épais silence.

 

Texte et dessin : Anna Jouy

Ce texte est le millième article des Cosaques des Frontières depuis son début en août, 2013.

la rivière aux serpents

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KODAK Digital Still Camera

Brume, air glacé, quelqu’un respire. Un paysage devant se précise. Au pied de la colline, de l’autre côté de la rivière, une vieille femme se tient debout et l’on ne voit son visage. Sous la surface de l’eau, des serpents, si nombreux qu’ils forment des vagues sombres et presque solides. La vieille femme émiette du pain rassis et le jette à pleines poignées. Les serpents arrivent par bancs entiers et se battent pour gober les morceaux dès que ceux-ci atteignent la surface de l’eau. La rêveuse s’approche.

Soudain aux bords de la rivière, passe une autre scène par-dessus la précédente. Les deux deviennent troubles, mais elle y reconnait son père, silencieux, assis dans cette attitude absente bien familière, il est sur un de ces sièges qu’utilisent les pêcheurs, à moitié enfoncé dans la berge de la rive. Il semble regarder pensif la rivière aux serpents. Qu’observe-t-il, se demande-t-elle. Il avait tu pendant des années cet étrange fait. Son fils était mort dans un accident de voiture. Après le décès, la grand-mère de l’enfant avait omis de redonner l’argent que l’assurance lui avait versé. Le père ignorait tout des circonstances exactes de l’accident. Ou du moins le croyait-il. C’était il y a longtemps, bien longtemps, cette si vieille histoire était l’unique héritage que la famille avait reçue de la grand-mère.

La vieille femme du rêve, depuis la rive opposée, continuait d’émietter le pain, et les serpents, cette fois-ci, s’écartaient dans le cours de la rivière, frayant un chemin à la rêveuse. Elle s’avançait au milieu de ces murs d’eau transparente. Les mouvements de la marche lui parurent soudain étrangement lents, une boue lourde retenait ses pieds et les tirait vers le fond, la traversée fut longue, longue, si longue.

Cent soleils et puis cent lunes se levèrent. Elle chercha en vain une terre ferme pour accoster mais l’espace et le temps ne semblaient plus connaître les mêmes lois. Il y eut des trombes d’eau lourde, chaude, chargée d’on ne sait quelle matière, qui ne cessaient de s’abattre du ciel, et bientôt elle ne discerna plus rien, l’ambiance du lieu fut si angoissante qu’elle se mit à regretter les vieilles querelles, les secrets de polichinelle, les sous-entendus et les bien-entendus. Mais voici la terre ferme soudain sous ses pieds, avec pas à pas, l’air frais plein de ces odeurs de musc et de vanille que l’on trouve dans les îles du Pacifique. Un monde de fantômes blancs s’amassa autour d’elle. Toutes les querelles devinrent obsolètes, il n’y eut plus de conflits. Seulement chants d’oiseaux,  matins nouveaux, soleils clairs sans ombre aucune, brouhahas dans l’on ne sait quelle langue. Mais quel est donc ce sentiment de joie inconnue ?

La traversée prit fin, peut-être aussi les tourments. Pourquoi alors tous ces regrets ? Et que sont ces silhouettes dont certaines semblent si familières ? Là-bas sur la colline, quelqu’un appelle. Alors qu’elle s’élance joyeuse, un rayon de soleil tombe sur son visage. Une nuit est passée.

Mille et une nuits encore… entendit-elle.

 

Texte : Lan Lan Huê