Portraits de famille 4 : Antoine

Étiquettes

marlen-sauvage-ble-N&B

Il deviendra laboureur comme son père et comme son grand-père avant lui. Rien pourtant n’était gagné en cette année 1706 qui voit naître Antoine, dans cette région picarde où la dysenterie, ici comme ailleurs, fait des ravages. La vie l’épargnera ainsi que sa mère, Anne, toujours inquiète mais soulagée de tenir dans ses bras quelques semaines après sa naissance, cet enfant mâle qu’elle a déjà fait baptiser. Un garçon qui lui vient cinq ans après son aîné, Jean, le seul parmi sa progéniture à avoir survécu aux coups du sort. Epargné, Antoine le sera aussi en 1709, au moment des grandes gelées qui tuent les semences dans les sillons, engendrent la famine et de nombreux décès. Ce sera un petit gars solide, comme son grand frère. Au cours de la décennie de 1710, la population rurale qui habite les campagnes en très grande majorité (85 %) recommence à baisser. Le pays pourtant de 18 à 19 millions d’âmes se remet tout juste de l’hémorragie occasionnée par la guerre de Trente Ans et de la famine de 1693-1694 due aux étés et aux automnes pluvieux et froids.

En Picardie où les terres sont réparties entre la collectivité avec un maximum de justice, selon leurs qualités et leurs destinations, Antoine trouvera sa place parmi les paysans dès son adolescence. Dans ces champs ouverts où l’on pratique l’assolement triennal depuis le Moyen Age, il sèmera à l’automne le blé d’hiver, et au printemps l’avoine ou l’orge, voire des fèves, tandis que la troisième sole restera en jachère. Toute sa vie sera rythmée par les labours, les semis, les moissons, le soin aux animaux que l’on mène en pâture dans les communaux, ces espaces non cultivés que ne se disputent pas encore les seigneurs et les paysans. Il sait manier habilement la charrue, creuser des sillons égaux et droits, en proportionnant leur profondeur à la qualité de la terre, sans fatiguer ses bêtes qu’en bon maître, il fait obéir à la voix. Cette vie lui convient, il est courageux, il aime la nature et tirer le meilleur de cette terre fertile quand les éléments ne se déchaînent pas contre l’homme.

Quand à vingt-cinq ans il épouse Nicole, ses deux parents sont déjà morts. Avant de se déclarer, il a attendu d’être sûr d’avoir les moyens de fonder une famille. Car les terres sont soumises à la dîme et aux droits seigneuriaux. Dans le village de Bernot, Antoine possède sa propre chaumière avec le strict nécessaire : un lit en noyer, orné de rideaux en serge rouge, garni d’un matelas, d’un traversin et d’un oreiller de plumes ; un coffre rempli de linge de maison : quatre draps de toile de chanvre, une douzaine et demie de serviettes, autant de mouchoirs à moucher ; de quelques chemises et de deux tabliers de toile de chanvre ; une table de poirier qui se tire par les deux bouts, quatre chaises garnies de paille, douze assiettes, deux saladiers, deux écuelles et une demi-douzaine de fourchettes de fer. Attenant à la maison, le jardin, qu’il cultive avec amour.

Nicole, il l’a choisie après avoir bien pesé ce qu’il attend de cette jeune femme qui est une payse, une bernotoise. De deux ans sa cadette, ils se croisent depuis l’enfance ; il connaît sa droiture et son caractère posé ; sa capacité à tenir une maison ; il a deviné son penchant pour lui et se dit qu’il est temps de la marier. Un été, il l’emmène à travers champs contempler les blés, il compare ses cheveux clairs au soleil du soir ; pour elle il trouve les mots inspirés par la sensibilité de ceux que la nature comble. Nicole, elle, sait depuis longtemps qu’elle épousera Antoine ! Ils se marient le 29 octobre 1731 dans des habits neufs, un pourpoint de drap gris garni de rubans, pour lui, sur des hauts de chausse de même étoffe et un manteau de bouracan, fait de laine très serrée, un chapeau gris et des souliers. Nicole, quant à elle, porte une brassière de drap blanc, une jupe couleur de rose sèche, une coiffe assortie, un manteau de bouracan dans les mêmes tons, et ses sabots claquent sur la terre battue.

Quand elle meurt en 1737, en mettant au monde un quatrième enfant qui ne lui survivra pas, Antoine se retrouve seul avec François, 5 ans ; Marie-Louise, 4 ans, et René, 3 ans. Devant cette injustice, il ne parlera plus, se fâchera à la moindre contrariété, deviendra violent, se repliera sur lui-même… Il confie d’abord ses trois enfants à la femme de son frère Jean mais emmène très vite l’aîné avec lui aux champs. Sa seule consolation reste son travail, et à la fin d’une longue journée, la contemplation de la terre retournée, ensemencée, vibrante d’épis jaunes. Dès l’année de la mort de Nicole, une vague d’épidémies s’abat de nouveau sur le pays. Des semailles automnales de 1739 jusqu’aux récoltes de l’été en 1740, les saisons se succèdent, froides et humides, les semences gèlent au creux de la terre ; les récoltes pourrissent. Antoine fait front grâce à la solidarité familiale et paysanne. Et puis la vie l’emporte, il faut une mère à ses enfants, et l’homme n’a que trente et un ans… Six ans plus tard, il épouse Louise, d’un village voisin. Elle a sept ans de moins que lui et lui donnera 5 enfants, 3 garçons et 2 filles. Antoine est désormais le père d’une grande famille, craint et respecté, on le dit sage. Il passe la plupart de son temps dans les champs ; seul l’hiver le garde dans la ferme à réparer les outils et à soigner les bœufs. Jamais il ne se sera vraiment remis du deuil de Nicole. Il gardera en lui un sentiment d’injustice qui lui vaudra encore des accès de violence jusqu’à l’approche de la vieillesse ; une colère enfouie due à un trop grand chagrin. Lui qui savait trouver les mots pour elle se réfugiera dans un mutisme hostile aux autres.

Né sous le Roi-Soleil, Antoine a vécu sous le règne de Louis XV (1715-1778) le « Bien-Aimé » dont il fut le contemporain. Au cours de sa vie, il découvrira le café et la pomme de terre, se procurera quelques livres, car il sait lire et écrire. Et comme la Picardie est terre de brassage, ouverte à l’innovation, il connaîtra les outils « modernes » qui épargnent un peu l’homme et favorisent de meilleurs rendements… Pour mourir enfin, le 25 février 1765, à 58 ans, dans son village natal de Bernot. Son frère Jean lui survivra douze ans.

Texte et photo : Marlen Sauvage
Bibliographie : Histoire de la France rurale, de 1340 à 1789, sous la direction de G. Duby et A. Wallon, éd. du Seuil.
Sites internet : Persée.fr et wikisource.org

Blast 2

Étiquettes

Blast-2

L’état primitif, c’est-à-dire le moment exact qui précède le basculement, le point de non-retour, on le devine à l’incohérence absolue qui s’empare d’un monde en surchauffe. D’un seul coup les gens refusent de mourir en douceur.

Trop d’erreurs successives et d’aveuglement. Le sens mystérieux de la destruction.

Alors les néons s’éteignent. Au sens propre. Comme un symbole. Une révélation magnétique. La société  finit dévorée  par une foule de passage devenue folle. De passage, parce qu’elle n’existe pas cette foule. Ce peuple n’est qu’une meute inventée de toutes pièces pour les besoins d’une cause dangereuse. Les desseins tragiques d’intoxiqués aux nationalismes. Dostoïevski a pourtant déjà tout écrit sur le sujet. Mais nous sommes toujours les derniers orateurs d’un monde en perdition.

« Glorifier l’individualité de l’artiste » c’est sûrement une autre définition de la démocratie.

 

Texte et photo : Yan Kouton

L’ami d’Issa

Étiquettes

pour les cosaques l'ami d'Issa

Au lycée Paul Eluard, Issa avait des camarades et quelques amis, et puis un inséparable, parce qu’ils venaient tous les deux de la Cité de la Rivière blanche, parce qu’ils étaient non seulement de même âge mais de même taille, parce que depuis leurs petites classes à la communale ils se suivaient, se bagarraient ensemble ou l’un contre l’autre, se consolaient, parce que les parents de Jean – c’était le nom de l’ami – accueillaient Issa à l’heure du goûter lorsque sa mère rentrait trop tard.

Ils étaient aussi grands, aussi longilignes, dégingandés l’un que l’autre, encore un peu encombrés de leurs corps, ils avaient mêmes visages longs, à l’ovale plus adouci pour Issa, et leurs peaux étaient du même brun, profond et chaud, un peu rougi sur les pommettes.

Mais Issa était tout en gestes, exubérants et harmonieux à la fois, un inventeur d’histoires, de mots et de surnoms plus ou moins cruels, dont ils se régalaient, et Jean l’admirait, lui servait de public aussi, le provoquait par son attente, l’assistait le cas échéant, et à deux reprises avait endossé les conséquences désagréables des initiatives de son camarade et maître.

En classe Issa fusait, posait questions, faisait remarques, puis se taisait lorsqu’il sentait que c’était trop et regardait alors les murs, la fenêtre, cherchait idée, et la perdait, comme ne gardait trop souvent qu’une écume de l’objet du cours. Jean, lui, souriait alors, comme on sourit aux frasques d’un gamin, et puis se concentrait, plus ou moins selon les matières, sur le professeur ou son livre. Et bien entendu, quand c’était possible, servait de recours à Issa mis en difficulté.

Il était calme, et un peu éteint dans les groupes, Jean, fort d’une force qu’il fallait mettre en mouvement, et tranquillement, entièrement, dans l’admiration de son ami. Au point de reprendre, sans même sans rendre compte le plus souvent, et parfois comme un hommage, les mots, les tournures de phrase, le dire qui le charmait chez Issa.

Tellement qu’il y avait gagné le surnom de «perroquet», ce qu’il acceptait en riant, ce qui, à la longue, en grandissant, a tout de même éveillé en lui un début d’agacement, en même temps qu’il prenait conscience peu à peu de lui-même, qu’il sentait, sous son admiration pour Issa et la lumière qu’il mettait dans leur vie, poindre dans son amitié un peu de tendre pitié pour sa légèreté.

Alors de ce surnom de perroquet s’est fait un masque, un rempart derrière lequel se cachait pour penser, regarder le monde, attendre longuement de se sentir capable de s’y jeter.

d’après une oeuvre de Thomas Dreyfuss

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 11 : Rituel

Étiquettes

anna

L’histoire, on la lui réclame. Ne pas s’endormir sans qu’elle raconte. Il faut parler le soir, quand vient l’heure de quitter ce monde clair pour cet autre, que personne ne peut apercevoir ou comprendre et où chacun s’en va solitaire et démuni. Il faut qu’elle raconte, qu’elle se raconte. Comme si l’histoire pouvait tresser un pont acceptable entre les fables de la lumière et celles de la nuit. Comme s’il fallait cet entre-deux de mots inventés et murmurés, entre les lucides devoirs du jour et les inquiétantes libertés du rêve, pour qu’on ose s’y abandonner. Dans le lit, ouvrir les yeux de l’intérieur, ceux qui percent le sombre de la chambre et y voir passer des gens, des êtres formidables, magnifiques, des paysages, de la vie qui blesse beaucoup et puis enfin de la vie qui rend heureux. De l’amour toujours… Bien sûr qu’ils sont pour elle, ces hommes, ces preux, ces héros qui surgissent du plafond. Bien sûr qu’ils l’attendent et qu’ils sont secrets et qu’ils ont besoin d’elle, que depuis longtemps ils la cherchent et que rien, ni personne n’ont réussi à les satisfaire, jusqu’à ce moment de l’histoire où elle apparait enfin. Elle, qu’on choisit, qui est mieux qu’un trésor, mieux que la beauté, meilleure puisque ce qu’elle cache est infiniment précieux et important. Et les derniers mots de l’histoire, les garder toujours entre ses dents, ne jamais les dire. Car ce qui doit advenir est inavouable et que s’il lui venait le malheur de le prononcer, il y aurait quelqu’un pour le saccager.

Nourrir ainsi la nuit de fables, de fiancés disparus, de chaumières tristes, d’animaux abandonnés ou malades. Nourrir ainsi la nuit d’attentes qui se lamentent, de l’espérance d’un temps qui passe vite. Détailler l’énigme en épisodes macabres ou pesants. Et puis, soudain déchirer le voile qui grise le pays et les cœurs. Révéler un secret, faire surgir un coup de chance, trancher dans le malheur et faire éclore la joie, le bonheur, le repos enfin. Le même qui a attendu d’être livré dans l’histoire avant qu’elle ne s’endorme et se laisse ravir.

Et les jours reviennent et les nuits. L’univers est fait de devoirs à faire et de contes à inventer sans fin. Elle le sait déjà, la vie est meilleure quand c’est elle qui la dit. Elle le sait déjà, jamais ce ne sera à bonne hauteur du songe. Et plus elle grandit, plus il faut le soir, fendre le noir du plafond pour supporter ce qui déçoit et rend les heures lourdes et ennuyeuses. Jamais donc elle ne saura demeurer dans les mondes autres, toujours il est convenu qu’elle revienne. La tristesse est infiniment croissante; les histoires ne gagnent jamais contre les assauts du vivre ordinaire.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le dixième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy

BLAST 1

Étiquettes

Blast-1

La vérité c’est que le rêve d’un monde carburant à la fête, aux galeries marchandes et au cosmopolitisme effréné est en train de s’effondrer. Ça n’a pas fonctionné. Et comme n’importe quelle utopie, elle disparaît dans un bain de sang. Et une profonde mélancolie.

Parce qu’au fond, qui osera le dire ? C’était quand même vachement bien, et de toutes les utopies à la con celle-ci avait au moins le mérite de faire vraiment marrer.

Les grands idéologues de ce monde amphétamine, banquiers, méga-entrepreneurs, startupers se sont bien éclatés. Et les miettes de leurs festins retombaient sur nous comme des drogues sur-puissantes. Manger n’avait même plus d’importance. Seuls comptaient les déplacements frénétiques, les achats compulsifs, la mode et les métropoles.

Je suis sûr que l’on regrettera amèrement tout ça. L’obscurité qui s’annonce, cet affreux repli qui s’opère résonnent comme une foutue punition. Une mise au sec, une cure de désintox générale. Et la rehab c’est pas drôle. On en ressort en bonne santé mais un peu mort. Plus ennuyeux, terne. Mais ce n’est pas le plus grave.

Le plus grave ce sont les raisons qui ont précipité la fin de ce rêve. Car ces raisons-là expliquent également ce qui semble vouloir remplacer la grande éclate planétaire. Et ce qui vient ressemble au souffle d’une explosion mondiale.

 

Texte et photo : Yan Kouton
la photo peut être agrandie par cliquer

Brienne 4- Les conversations silencieuses (2/2)

Étiquettes

Banc, poubelle.

La poubelle, érigée à la naissance de l’escarpement, d’une couleur anthracite, est composée d’une curieuse matière ondulée dont je peine à identifier la substance sans aucun doute composite. Bien que je fréquente quotidiennement ce meuble, je reste encore circonspect quant à une éventuelle qualification de l’impression qu’il me procure. Certes il me rebute au premier regard – et la répétition quotidienne ne semble pouvoir épuiser cette émotion à quoi tient la nature singulière, précisément, de ce premier regard –, parce qu’il saute aux yeux à quel point son aspect de bibendum d’industrie ne s’harmonise pas avec la facture lente et artisanale du mur de briques mais, aussitôt, pour ce même motif qui m’a vu le rejeter, je commence d’apprécier la saveur quelque peu grotesque, pour autant qu’un goût puisse être tel, qu’il prête à mon usage du lieu, à la suite de quoi j’adhère sans délais à sa présence, me repais des différentes révélations que son incongruité provoque par contraste et affinité avec son environnement : le mur de briques rehaussé au rang de grand témoin du passé telle la fortification de Hadrien aux confins de l’Empire, le jonchement des feuilles mortes et les brulures des jeunes orties rendus à la rigueur picturale d’un pointillisme, à moins que ce ne soit d’un dripping, le banc robuste et fonctionnel donné comme manifestation d’un pragmatisme bienveillant et, enfin, le distributeur de sachets, ce grand échalas idéaliste, le complice, l’ami sur qui compter, avec qui faire la paire et briser la solitude – et je rends hommage à la hardiesse et au panache du personnel municipal en charge de l’ameublement des rives du Canal. Cependant, aussitôt, sous l’emprise d’un retour de ma première impression négative, il me semble que cette poubelle est simplement odieuse et que, par conséquent, elle ne mérite pas que je m’attarde à la considérer. Pour autant, par un phénomène propre à mon esprit incertain, lequel supporte et même implique dans ses mouvements les plus créatifs la coexistence des contraires, la poubelle n’en reste pas moins désirable en cela qu’elle demeure ce révélateur indispensable et précieux de l’environnement dans lequel elle est érigée. D’où ma difficulté à saisir mon sentiment écartelé dont la nature n’est pas d’être fixée sous un vocable, mais de vibrer sans cesse entre différentes significations.

Le banc, massif, sobre, différant en cela de ceux ouvragés, aux pieds graciles, qu’on peut observer dans certains jardins publics, m’émeut et, quant à lui, ne provoque pas du tout cette ambivalence de mon sentiment. Il est poignant, ce banc, en ce qu’il donne l’occasion de me réjouir par anticipation du désastre. Les trois planches dont il est fait me rappellent aux quatre autres entre lesquelles on me déposera pour me descendre à six pieds sous terre. D’une certaine façon, il manque ici une planche ; cette absence signifie qu’il n’est pas temps de trépasser. Je suis invité à m’asseoir et savourer les indices de ma présence là où, tôt ou tard, ceux qui restent allongeront ma dépouille, augmenteront le banc de la planche funeste. Dès lors, cette position assise, synonyme d’éveil, mais tout aussi bien la simple contemplation du banc, signifient une intensification dont bénéficie mon existence mise en rapport avec la mort prochaine : je ne suis pas simplement en vie : je suis encore en vie ; et, à bien y réfléchir, ne devrions-nous pas, à chaque fois, affirmer notre existence dans la perspective de ce bientôt plus ?

Le distributeur de sachets, fixé sur un poteau, est composé, de bas en haut, du dit distributeur flanqué d’une notice explicative rédigée à l’aide de quatre pictogrammes ; d’un panneau informatif reprenant les pictogrammes auxquels sont joints un slogan (″Ensemble, préservons nos espaces de vie″), un dessin de chien – très influencé par Roba –, un remerciement à l’attention de ceux qui ramassent, formulé par le chien en question dans une bulle de bande dessinée, le logo de Toulouse Métropole, le logo d’un certain défi propreté avec l’adresse du site dédié et, enfin, la fonction de l’objet, limpide, certaine : DISTRIBUTEUR DE SACHETS ; surplombant le tout, une œuvre curieuse, mi sculpture, mi logo, montre un chien blanc vu de profil, dessiné très simplement, dans l’esprit d’un pictogramme, inséré dans un ovale noir, lequel rappelle sans équivoque la forme d’un œil. Jusqu’à ce que j’en rédige la description, cet agencement de signes avait ma sympathie. J’y voyais, sa silhouette longiligne aidant, un Don Quichotte de la salubrité, parti en guerre contre les déjections canines sinistrement abandonnées sur la jonchée publique jouxtant le canal, un chevalier dérisoire obsédé par la littérature des brochures municipales concernant cette énigmatique quête nommée défi propreté ; je ne me privais pas d’envisager la poubelle râblée comme possible Sancho Panza et, pourquoi pas, le banc comme Rossinante, quoi qu’il fût un peu trop imposant pour ce rôle. Maintenant que mon regard se trouve transformé par l’exercice de l’écriture, je suis enclin à le considérer avec gravité et, disons-le tout net, à m’en inquiéter. J’y appréhende la présence diffuse, envahissante et normative d’un pouvoir qui, au prétexte de prendre soin de notre espace de vie, nous impose une conduite et requiert notre docilité jusque dans un registre particulièrement badin, ce qui, au demeurant, pourrait être, bien que désolant, relativement peu préjudiciable. Il en va autrement, il me semble, quand il s’agit de nous signifier que nous sommes chacun l’objet du regard d’un pouvoir panoptique. Cette intimidation, larvée dans un dispositif à l’esthétique enfantine désarmante, se manifeste évidemment dans la localité de cet œil en surplomb, sur la cornée duquel il est aisé de comprendre que se reflète le chien dont le maître soumis ramasse les crottes. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’être pourvu d’un esprit mal tourné pour discerner-là que les concepteurs de ce distributeur ont établi une méchante métonymie, selon laquelle l’animal et son maître sont confondus, de sorte que les promeneurs sont eux-mêmes considérés comme chiens serviles parqués dans l’œil totalisant du pouvoir. Il me semble discerner quelque chose de cette convivialité concentrationnaire que Pierre Legendre attribue à la société de ce temps. Ma réflexion paraît poussive peut-être, elle le serait sans aucun doute d’ailleurs s’il ne suffisait de lever la tête à n’importe quel coin de rue pour constater la pléthore des caméras qui nous filment sans discontinuer.

Ce ne sont pas cependant ces trois entités en tant que telles qui m’arrêtent ; bien qu’elles m’inspirent, comme j’ai essayé d’en faire état ci-dessus, elles ne sont pas en soi plus saisissantes que la mobylette gisant au fond du Canal sous le pont de l’avenue Paul Séjourné, que j’aperçois l’hiver quand les nuages diffusent la lumière penchée dans le froid, et amoindrissent ainsi les effets de miroir à la surface de l’eau, ou que les minuscules stalagmites qui, malgré les foulées innombrables des passants, se forment patiemment, mois après mois, année après année, à la surface du chemin sous le même pont.

Ce qui me saisit, c’est l’agencement harmonieux de ces trois meubles devant le mur de briques, dans lequel je ne peux jamais me restreindre de constater la même sorte d’équilibre à l’œuvre dans le retable de San Zaccaria de Giovanni Bellini. J’ai le sentiment de me trouver devant une abside, en présence d’une conversation silencieuse, dont les protagonistes seraient ces choses banales, bassement utilitaires, vouées au recueil des déchets, au ramassage des immondices, à l’accueil des rêveries redondantes que pelotonnent certains désœuvrés aux heures de bureau.

Ainsi, par une sorte d’inversion miraculeuse, ce n’est pas la peinture qui représente le réel, c’est, ici, un réel qui saisit la peinture et déporte en cet endroit l’épaisseur d’une signification irréductible à l’exercice de la langue. Par l’entremise de mon regard incertain, heureusement incertain, flottant si heureusement, le réel capture la mimesis bellinienne, déplace l’art silencieux du vieux maître vénitien pour le loger en contrebas du pont du boulevard Maréchal Leclerc. Chargé de cette densité d’une présence saturée d’un mystère venu de loin dans l’histoire et la géographie, ce lieu ramasse, emporte et concentre la réalité du Canal de Brienne, à la manière peut-être d’un trou noir absorbant les objets qui traversent son champ d’attraction, et la restitue sous la forme d’une cavité infiniment creusée, infiniment ouverte, non pas dans les termes usuels d’une profondeur spatiale, mais dans ceux, à proprement parlé, d’une vue de l’esprit.

Le Canal, dès lors transmutée dans l’ordre d’une esthétique visant à indexer, sinon à révéler, ce qui ne peut se dire, se trouve être, en ses composants nombreux, hétérogènes, familiers, la matière d’une révélation dont l’objet ne saurait en finir de venir au jour dans un clair-obscur scintillant.

Texte et photo : Julien Boutonnier
la photo peut être agrandie par cliquer

Le guetteur

Étiquettes

pour les cosaques - le guetteur

Il y avait eu là, en des temps anciens, un fort en bois, puis en pierres, construit à l’instinct, repris avec début de science.

Et quand il était devenu parfait, il avait commencé à être déserté, n’étant plus vraiment utile, car la paix était venue se glisser peu à peu sur ce coin de terre, avec le goût d’une autre vie bonne que celle des grandes chevauchées et pillages.

Le seigneur, le comte, avait fait décorer son logis dans ce qui était maintenant nommé château, et l’avait rempli de mobilier, d’objets raffinés, et de bizarres merveilles venues de pays lointains.

Et puis s’était lassé des murs rudes malgré les tapisseries, les portes décorées, et il avait fait construire une demeure au bas de la butte, près de la rivière. Il y menait goutteuse et fière vie, y consacrait tant de ressources que plus n’avait de quoi entretenir une garnison devenue inutile.

Quand, plusieurs siècles, plus tard, ses lointains descendants prirent la route de l’exil, chassés par une fièvre populaire, il ne restait plus dans la petite forteresse mal entretenue qu’un vieux soldat, y traînant ses bottes effondrées et une vieille veste d’uniforme aux galons ternis, fort bon homme et bon chasseur, très ami aussi des paysans qui braconnaient sur les terres qu’il était plus ou moins sensé garder. Il vivait là avec sa jeune femme, une fille d’un pays étranger, rieuse, gracieuse et avenante, sans que jamais ne soit mise en doute sa sagesse.

Mais un matin, un garçon monté de la grosse ferme au coin du bois l’a trouvé mort sur le seuil de sa cave, un pistolet à côté de sa main… La femme, elle, avait disparu et jamais nouvelles d’elle ne sont venues. On jasa beaucoup, mais sans que les gens du coin ni les gendarmes n’arrivent à une conclusion. Et on ne pouvait la croire coupable, elle, parce que curieusement elle semblait bien l’aimer son vieux, lui être attachée. En tout cas nul ne la jamais revue.

Le fort abandonné servit de carrière et de repaire à des animaux, subit les attaques du vent, de la pluie et des plantes. Il n’en reste guère que le pan de muraille que vous voyez là haut au dessus du petit bois et surtout la grande tour carrée que des jeunes avaient entrepris de restaurer il y a quelques années, mais un jour on les a plus vus.

Il semble que ces pierres ne veulent plus d’humains depuis la mort du vieux soldat, c’est ce qu’on dit en riant, et peut-être pas en riant vraiment.

C’est une colonie de pigeons qui l’occupe, si je vous assure une colonie de pigeons, et la preuve c’est que chaque fois que je passe sous la tour il y en a un, perché sur un des créneaux, en train de guetter.

Texte et photo : Brigitte Celerier

Ho lan mon ami tu me dis adieu

Étiquettes

Ho lan

Ho lan mon ami tu me dis adieu

près de la source sur les sables

ton bol rempli d’un long périple
et tes pas

sur les fleurs tombées au bord du sentier

moi vagabond sans guide à traverser la vie

juste des écrits à l’espoir amer des louanges

chacun au bout du compte sur terre sans but

tel le nuage solitaire sans aucune demeure

Chia Tao 賈島 (779-843)

 

Transcription : l’apatride
Photo : Anh Mat
la photo est agrandissable par cliquer