Simon seul #3 – Le vide comme cathédrale

Tags

,

« Les heures importantes sont les heures immobiles. Ces fractions du temps arrêtées, minutes quasi mortes sont ce que tu as de plus vrai, ce que tu es de plus vrai. »

Henri Michaux, Poteaux d’angle

Simon occupe son temps à ne rien faire. Il admire la puissance de sa passivité. Regarder passer la nuit. Jouer avec le vide, le vide comme cathédrale. Accumuler du silence jusqu’à épuiser le désir. Il est absolument vide d’idées et n’attend plus rien, ni de lui ni des autres. La pile de conserves au fond de la cuisine diminue très lentement ; il ne mange presque plus. Durant cette période étrange qui marque le triomphe de sa paresse, il découvre une curieuse euphorie au-delà de l’ennui. Il ne se passe rien, et c’est peut-être ça qui est merveilleux. Dans ces heures indistinctes, tout est au présent. C’est du temps à l’état pur qui s’écoule. La pression des jours s’en est allée. Le vide, j’apprends à l’accueillir avec bienveillance. Peu à peu, je découvre la puissance absolue de l’inaction. Elle m’apporte une liberté nouvelle. Le temps s’allonge, et la mort s’éloigne. Dans cette vie amaigrie, je reste indéfiniment dans l’expectative. J’aime imaginer que, derrière l’indécision perpétuelle, se profile l’infini. Le néant féconde des amorces de mondes parallèles qui, à peine éclos, disparaissent sans laisser de traces. Dans ma tête cohabitent tous les possibles, jusqu’à ce que finalement ils s’annulent. Les secondes, les minutes, les heures s’écoulent sans angoisse. Je ne cherche pas à les retenir. Pourquoi agir ? Être en vie suffit. Il s’agit simplement de caler son comportement à l’environnement actuel vidé de sens. La grande mascarade, j’y suis plongé depuis plus de trente ans, alors aujourd’hui je fais le choix de me retirer et de vivre à peine, de manger à peine, de respirer à peine. J’essaie de prendre le moins de place possible. Je laisse les choses être ce qu’elles sont. J’imagine l’appartement sans moi, pure présence des choses indifférentes à toute présence humaine. J’aimerais n’être plus qu’une caméra qui filme. Long plan fixe sur la pièce traversée par les lueurs de la ville. Puis changement de focale pour s’approcher très près des objets qui habitent l’espace du salon. Filmer les ombres, les reflets. Examiner les surfaces, les changements de couleurs, les textures. Le moindre objet est d’une merveilleuse et puissante étrangeté, à la fois si proche, si dense et si opaque. Comme le dit si bien Michaux, il faudrait crever la peau des choses. L’œil de la caméra passe du petit tabouret chinois au cendrier posé sur la table basse, puis au bâtonnet d’encens à moitié consumé, souvenir d’Indonésie. Je dis leur nom : tabouret, cendrier, bâtonnet d’encens, mais ça ne dit pas vraiment ce que je vois. Chacun de ces objets est insolite et reste à découvrir. Lorsqu’on se débarrasse un peu de soi, le plus familier, le plus ordinaire, devient une énigme. Je tente d’effacer les courbes et les lignes que mon cerveau trace par habitude pour retrouver l’espace et les formes par les différentes tonalités de couleur, comme dans un tableau de Cézanne. Regarder les choses simplement, telles qu’elles apparaissent, dans le proche comme dans le lointain, sans chercher à les imaginer autres, voilà sans doute le plus difficile. Peut-être devrais-je écrire ce qui m’arrive pour essayer de creuser le petit sillon, avancer encore plus loin dans l’expérience sensible. Je me sens si près d’une bascule définitive mais le voile placé entre moi et la présence réelle des choses résiste encore.

Qu’est-ce que voir ? Qu’est-ce que la profondeur ?  Qu’est-ce que le geste de mon bras quand il se sépare du corps et se tend comme ça, vers l’avant ? Il bouge légèrement comme s’il peignait l’espace vide, puis la main se dirige vers la table basse, prend la tasse de café encore tiède. Elle l’enveloppe entièrement pour en apprécier la forme et la consistance. Je ferme les yeux pour essayer de voir avec ma main.

Passe un jour. En passe deux, trois, cinq… ça fait maintenant presque deux semaines que je m’enfonce dans l’incertain. Je ne cherche plus à me débattre. Je glisse doucement vers un état que je ne connaissais pas. Est-ce la mort ? Ou bien une plus grande présence au monde ? A mesure que l’isolement se prolonge, le rien acquiert une densité surprenante. Ce souffle autour du rien, cette force tournante du vide, je commence à les ressentir très nettement depuis deux jours. Hier j’étais pierre, aujourd’hui je suis motte de terre. Une motte de terre fraîche et humide qui par chacun de ses grains sent le temps frémir et lentement se diffuser dans le minuscule coin d’ombre où j’ai trouvé refuge.

Texte et vidéo : Gwen Denieul

L’attente

Tags

l'attente

Je t’ai attendu.

Je t’ai attendu avec Moustique, ou nous t’avons attendu, ou j’ai accompagné l’attente de Moustique.

Nous étions amis, tu sais, lui et moi.

Le jour où tu es venu me le confier, pour un quelque temps qui s’est étiré longuement, il t’a suivi jusqu’à ma porte, il a essayé de se faufiler derrière toi, il est resté un moment en arrêt devant le battant fermé, avant de me regarder avec ses yeux débordants. Je lui ai dit bonjour, j’ai mis la main sur son cou, il s’est aplati, respirant doucement.

Et puis nous nous sommes souvenus que nous nous connaissions, comme des bouts de toi, et nous avons mis au point les rites de notre compagnonnage.

Quand j’ai reçu ton message, je ne crois pas qu’il ait compris mon annonce.

En approchant de ton quartier où nous n’étions pas revenus, j’ai cru le sentir aux aguets, mais quand je lui ai demandé s’il reconnaissait il m’a regardé avec un vague étonnement. Au coin de la rue pourtant il s’est mis à vibrer, oh imperceptiblement, mais son allégresse courait vers moi le long de la laisse, ou je l’ai cru.

Tête levée avec une impatience joyeuse il m’a observée pendant que j’ouvrais la porte cochère, et il a filé dans l’escalier comme une fusée rousse.

Mon doigt sur ta sonnette a troublé le vide de ton appartement… il était très tôt, les occupants de l’immeuble étaient presque tous partis vivre leur journée, mais tu avais oublié ou n’avais pas jugé utile de préciser une heure, et n’avais pas, non plus, répondu à mon mail interrogatif.

Alors nous avons attendu.

Une femme est descendue avec son couffin, nous a regardés et salués.

Nous avons attendu.

La lumière en tournant à fait glisser les images des fenêtres sur les murs.

La femme est revenue, s’est arrêtée quelques marches avant notre palier, pour reprendre des forces, peut-être, ou parce qu’elle était surprise de nous voir toujours là, elle m’a demandé si mon ami rentrait – elle a dit « mon ami », je ne me souvenais pas d’elle, mais elle si, apparemment –, je lui ai dit que oui, en principe, mais que ne savais à quelle heure, elle m’a répondu qu’elle me souhaitait une courte attente, Moustique a reniflé son couffin, il avait faim, moi aussi, elle l’a caressé, elle est montée chez elle.

Moustique m’a regardé, je l’ai regardé.

Je lui ai dit de ne pas bouger. Je suis allée sur le boulevard acheter un sandwich à la viande. Je suis revenue.

Deux gamins, retour de l’école, étaient devant Moustique couché sur ton seuil. En me voyant arriver, ils ont détalé vers les étages supérieurs. Moustique ne bougeait pas, ils ne l’intéressaient pas, il n’était plus que statue du chien fidèle et patient… mais dès qu’ils ont pris un virage bruyant sur le palier intermédiaire pour entamer la volée suivante, il s’est levé, s’est planté devant moi, guettant mes gestes. J’ai ouvert le sandwich, ai posé la viande sur la feuille de salade devant lui, il m’a fait la grâce d’un regard reconnaissant.

Nous avons mangé, nous avons attendu.

La tache de lumière posée par les fenêtres a fini son circuit.

Nous avons entendu la porte cochère se refermer avec la violence dont tu avais l’habitude. Moustique s’est dressé, tendu, aux arrêts, et puis s’est recouché déçu, tache d’une rousseur un peu plus chaude que celle du bois de ta porte ; le martellement sourd de la course de chaussures de sport dans l’escalier ne pouvait être tien.

Un jeune-homme est passé, très vite, a grommelé quelque chose à quoi j’ai répondu « bonsoir ».

Nous avons attendu.

Il y a eu de nouveau le bruit de la porte, en bas, mais plus doux, et puis deux voix, et là nous nous sommes redressés tous les deux.

Je n’ai pas pu retenir Moustique, il a filé, je t’ai entendu protester en riant quand il s’est jeté sur toi, je t’ai entendu le présenter, j’ai entendu un petit rire féminin.

Vous êtes apparus. Moustique, devant, a couru vers la porte, me bousculant un peu. Tu souriais. Tu m’as dit « merci », j’ai répondu « de rien », j’ai salué ta nièce, heureuse que ce soit elle, j’ai regardé Moustique, il ne me voyait plus…

J’ai commencé à descendre. Tu as crié une invitation, je crois. Je n’ai pas répondu.

Texte et photo : Brigitte Celerier

Vert

Tags

Vert_modifié-1

Toutes les rues qui mènent à la mer me reviennent dévêtues et bronzées. Celle-là est blonde, elle aussi. Elle va droit devant elle, se fondre là-bas dans l’eau. Dans la plage de la mer. Et je ne sais pourquoi je crois dans mon souvenir qu’il y a du sable jusqu’au cœur de la ville. Tout est blond et sablonneux. Des grains de lumières, de la dune étalée partout. Sans doute ce n’est pas vrai. Peut-être est-ce arrivé, une fois, un coup de vent et des flaques de rivage sur le sol. Et moi qui toujours pense à la rue blonde. Rien d’autre, que l’idée grenue qui pénètre la ville, une ville allongée sur une grève jaune. Oui, cette rue est dorée d’un bout à l’autre, de la mer au marché qui se tient là et que je fréquente chaque jour. Pourtant c’est autre chose qui domine. Il y a ce bar, qui n’est pas le seul bien sûr de toute l’avenue mais ce qui demeure dans l’image. Le bar des chaises vertes. C’est comme je l’ai appelé, sans savoir son nom. Qu’importe son nom. Au milieu de la rue, quatre tables si vertes, des tables comme des carrés de pré, de l’herbe tondue ras. Dans cette échappée ocre et blanche d’une rue vers la mer, quatre tables taillées dans un pâturage de la Suisse normande. Je n’ai jamais aimé franchement le vert. Cette couleur couvrante, cette platée de chlorophylle pour grands bovins, ce recel de précipitations, ce symbole d’abondance et de vie sans faim. Tout cela m’a maintes fois poussée à rêver du désert. A partir. A fuir. Mais je ne sais pourquoi, moi, venant d’un pays de sapins, je fus cette fois si attirée. Un vert profond, un mobilier criard scié à même ma nostalgie. Un métal sonore, des chaises à clairevoie peintes au jus de gazon. Laides, évidentes et si discordantes, en parfaite harmonie pourtant avec mon ennui. Une simple couleur comme un havre de pays, un bar peint pour moi dans un monde cuivré. Les chaises vertes, là où asseoir mon exil, là où figer un instant ce décor mouvant et fluide qui chavirait mon ventre autant que mon cœur. Je me souviens n’avoir jamais compté autant de brins d’herbe dans le petit pré des apéritifs estivaux.

C’est un potager levé de dessous les pavés, quelques sièges rhubarbe faits de bois de jardin, des claies où je me barricade contre la venue des marées. Une oasis émeraude dans une rue disparue.

Est-ce un nom pour un bar, Les chaises vertes ? Je ne me souviens pas de l’intérieur de cet endroit. Il reste sur ce plan un grand cadre sombre, peut-être quelques éclats de soleil sur des verres mais rien ne m’assure que je ne fais pas chevaucher des images et qu’en tournant la tête pour entrapercevoir aujourd’hui la salle pleine d’ombre, je ne vois pas un autre souvenir.

J’en parle parfois avec mes enfants. Ils étaient des marmots. Eux aussi ont fabriqué le mythe. Pas un instant ils s’étonnent ou s’interrogent. Eux aussi ont gardé de l’endroit, ces quelques mots jetés « rendez-vous au bar avec des chaises vertes ». On y passe encore, quand on sort nos anecdotes. Ces pose-cul, durs et abominables qui pour toujours sont l’évocation parfaite du bonheur de la mer, d’un été, d’un temps fuyant au gré du sable et de l’enfance.

 

Texte : Anna Jouy

La Nuit Semblait Venue (4)

Tags

,

Yan 4

                                                     (Une Heure sur Terre)

Je regardais le soleil venir au monde. On ne devrait pas se lasser d’un tel spectacle. Je ne sais pas pourquoi je pensais cela.  J’appartenais à une espèce ravagée par le mal-être, le questionnement métaphysique et la destruction. Enfin, c’est l’image que l’on avait de nous-même. Que la fameuse mélancolie occidentale avait forgée au fil des siècles. Pourtant la nature c’était aussi le cancer. Maladie que l’on avait vaincue récemment dans toutes ses variantes. On pouvait raisonnablement être fiers de nous. Cette victoire on la devait à des hommes aussi volontaires et acharnés que ceux qui avaient crée la Compagnie. « Il ne faut jamais douter face au progrès ». Les émissaires de la multinationale balayaient les quelques critiques qui fleurissaient ça et là et assénaient cette évidence avec la force d’une loi nouvelle. La leur. Ils savaient que ce monde leur appartenait désormais.

Malgré tout, je n’étais pas sûr que l’espace, et plus simplement la Lune, soient des endroits plaisants.

Je regardais le soleil venir au monde. Et la rue s’animait. Plus lentement qu’à l’accoutumée. Les gens ne parvenaient pas à quitter leur domicile. Hypnotisés par l’information. Les premiers ouvriers lunaires seraient à l’œuvre dans moins d’un an. Ils partiront d’une base installée aux Etats-Unis. Elle était déjà construite et opérationnelle. Elle avait servi jusqu’à présent aux vaisseaux-cargo détachés au ravitaillement de la Station Spatiale Internationale. Cette dernière n’avait cessé de prendre de l’importance. Mais son existence était toujours restée nébuleuse pour la plupart des terriens.

Tellement nébuleuse que le changement d’échelle dans la conquête spatiale nous avait totalement échappé. Les nouveaux vaisseaux, ceux qui permettraient l’acheminement des hommes et du matériel étaient présentés dans ce programme spécial et mondial. Ils ressemblaient aux engins spatiaux que l’on pouvait connaître, mais d’une taille autrement plus importante. Il me faisait peur. J’étais rattrapé pour une frayeur sûrement indécente alors que la joie semblait envahir la planète. Les vaisseaux étaient monstrueux. L’énergie qu’il faudrait pour les propulser et les faire revenir sur Terre, comme de vulgaires camions, dépassait l’entendement. Les émissaires de la Compagnie expliquaient qu’elle était sans danger pour l’environnement terrestre. Tout juste fallait-il s’attendre à une très légère aggravation de l’état de l’atmosphère. Elle serait temporaire et les bénéfices attendus de l’exploitation de la Lune effaceraient à terme les impacts mortifères de la destruction économique de la Terre.

Des siècles à exploiter les ressources terriennes. Des siècles qui laissaient notre environnement exsangue. « Réparons notre Terre », tel était le slogan qui s’affichait maintenant, comme un mantra,  derrière les intervenants officiels. « Le joyau demeurant toujours dans son écrin », voilà ce que devait redevenir la Terre.

Un instant je me déséquipais. Abandonnant mes différents outils électroniques et accès internet. Je redevenais un humain pré-numérique. Un d’avant l’intelligence artificielle et la réalité augmentée. Ne disposant que de son cerveau pour appréhender l’existence. Sa « mortelle mesure ». L’arc ardent de l’informatique, qui s’était transformée au fil des années en véritable extension globale du vivant, ne m’entourait plus. Je me sentais nu. Vulnérable. Le silence était certainement ce que nous avions perdu en premier. Il était devenu progressivement impossible de s’entendre et d’écouter. On nous promettait à présent le silence cosmique. Comme « détaché des liens d’un monde trompeur ». C’est ce que j’espérais de tout mon cœur. Que cette expédition définitive nous ramène paradoxalement à ce temps sans mauvaises envies ni temps perdu. A l’essentiel, en un mot.

C’est tout ce qui étouffait un peu ma crainte.

Mon épouse n’allait pas tarder à rentrer. Ejectée de sa classe pour une folie collective inédite.

Je me rééquipais doucement, pour ne rien manquer des informations glorieuses. Le sourire de l’homme qui apparut au fond de ma rétine ressemblait à un ciel éventré. Le sourire d’un Dieu. Il venait de rentrer dans l’Histoire. Il le savait. Même son calme était habité par une force inouïe. Le sommet de la Compagnie se présentait comme un sauveur. Ce qu’il était, lui et ses collaborateurs. Il n’était que l’un des dirigeants. Mais il avait l’aura nécessaire pour éteindre les doutes et convaincre les foules. Il s’appelait Mercury Voskhod. Il expliquait au monde que la Compagnie était la solution globale aux déséquilibres chroniques. Au « désenchantement ». Il répéta ce mot plusieurs fois.

Sa voix joyeuse et ferme donnait « des ailes au désir ».

Il survolait l’histoire de la Compagnie, appelée à devenir une icône économique absolue. Et pour longtemps. « Car elle surpassait tout ce nous savions. De même que le cours du ciel le plus rapide ».  Il brossait le portrait de l’employé spatial idéal. D’une intelligence exceptionnelle, surdiplômé, sportif. Même l’emploi le plus simple prendrait sur la Lune une dimension prodigieuse.

J’imaginais très bien le sort des chômeurs longues durées et sans formation valable la plupart du temps. J’étais personnellement invalide mais j’étais artiste et ancien juriste de haut niveau. Ce statut hybride m’ouvrait un champ des possibles qui ne me condamnait pas. Mon asile premier était l’art. Il survivrait. Même au fond d’un abîme, il survit toujours.

Depuis quelques années, il était d’ailleurs fréquent que des peintres ou des sculpteurs soient sollicités pour céder des œuvres destinées à constituer un véritable musée lunaire. Jusqu’à présent elles étaient dépendantes d’engins utilitaires, disséminés à la surface. Mais il était question de les rassembler à terme dans un « bâtiment ». La Compagnie se proposait maintenant d’en être le mécène.

Toute l’ingénierie marketing soigneusement élaborée depuis des décennies se déployait avec enthousiasme. Une ardeur dont on avait perdu l’habitude. L’actualité n’était plus que le compte-rendu d’une guerre civile planétaire. On ne savait plus précisément quand elle avait démarré. Un genre de guerre de cent ans, probablement. Amplifiée par l’apparition et le développement des réseaux internet. Encore aggravée par son perfectionnement vicieux. Suivre l’actualité se résumait à démêler le vrai du faux. Tout était devenu sujet à caution, depuis que tout un chacun pouvait fabriquer de fausses vidéos, plus vraies que nature, inonder le web d’informations saugrenues, d’études contrefaites et dangereuses. La raison ressemblait à un homme abattu.

Tout ce qui avait contribué à créer cet état général de violence et de confusion absolue semblait se mettre en ordre de marche pour l’exploitation de la Lune. Des groupes dissidents se mettaient en place, les funestes complotistes entraient déjà en action mais leurs actions s’écrasaient contre le mur technologique érigé par la Compagnie. Des sites connus pour répandre des fakes news à la chaîne étaient soudainement déconnectés. Il paraissait évident que cette violente contre-attaque, qui se jouait en même temps que la présentation du plan de recrutement lunaire, était orchestrée par des services des renseignements. La nature de la Compagnie se complexifiait.

Je luttais contre un mal de tête depuis des années. Je vivais, comme tout le monde, dans cet enfer où « l’âme ne se rend plus jamais à ses devoirs »…Et là, ce matin, dans ce déferlement, je rêvais de retrouver ma chair. De sentir mon corps, de l’éprouver. On nous promettait une énergie éternelle, des gisements spatiaux illimités. Et je rêvais plus que jamais de me promener près de la mer, ou de partir au hasard dans Paris. Ces paysages-là, je ne sais pas pourquoi, je les sentais menacés. Presque négligés.

 

Texte et photo : Yan Kouton

Le trou

Tags

pour les cosaques - le trou

En longeant la muraille il avait, chaque fois ou presque, avec plus ou moins de distraction, l’oeil attiré par ce trou, un peu sous le sommet, qui révélait le vide existant entre les deux murs qui la constituaient. En longeant la muraille en vague ennui, lorsqu’il n’était pas pressé par son but, il y accrochait une vague curiosité et des rêveries. Et peu à peu il se sentait appelé par cet oeil obscur.

Il a cherché, il a trouvé un peu plus loin – n’y avait jamais prêté attention – des marches, ou plutôt des saillants espacés, un peu dégradés, rappel d’un semblant d’escalier ancien… ne manquaient que les trois échelons les plus bas. Un jour où il était vacant, un dimanche ou un jour de fête, il s’est arrêté sous les saillants, il a mesuré de l’oeil la hauteur à franchir, a tenté d’évaluer la taille des appuis, a vérifié qu’il n’y avait trace de passant, même lointain, à droite ou à gauche, a entrepris de grimper.

Est arrivé au sommet, s’est dressé sur les dalles appuyées sur les deux murs – et peut-être sur un remplissage caché – est resté en contemplation sur la campagne, les champs, qui s’étendaient au delà et puis sur les maisons plus ou moins dégradées de la ville. Il a pensé que si elle revivait, il faudrait établir un escalier confortable, en utilisant des pierres provenant de la carrière, abandonnée ou non, qui avait servi au temps jadis à l’édification de ce rempart, pour faire de ce cheminement, après en avoir contrôlé la solidité, un attrait pour des touristes, une ressource.

Et il a avancé, constatant avec plaisir que la largeur du chemin était exactement adapté à une marche confortable et assurée, même si un croisement devait être un peu acrobatique sans être impossible – c’était bien un chemin de ronde – ce mot, en s’imposant l’a fait sourire de ravissement, éveillant des traces de souvenirs de ces histoires q’il se racontait au temps des genoux couronnés et de la voix de canard enroué.

Il s’est arrêté au bord du trou… un escalier, en bien meilleur état de conservation, y plongeait, mais rien ne permettait de le franchir pour rejoindre le chemin au delà et il s’est interrogé un instant sur ce manque, ne pouvant croire qu’il avait toujours été, qu’il faisait partie du projet d’origine, comme semblait l’être ces larges marches sans rebords qui descendaient à travers la pénombre vers l’obscurité.

Il a commencé la descente, tâtant précautionneusement du pied, levant la tête au risque de trébucher pour que ses yeux restent accrochés à la lumière, longuement, jusqu’à sentir qu’il avait atteint un sol, a regardé, n’a vu que des murs effacés par l’ombre, a deviné une salle rectangulaire dans laquelle s’ouvrait, du côté de la campagne, une ouverture sur le noir. À côté de la dernière marche s’alignaient contre le mur une série de pierres sur le devant desquelles se devinaient vaguement des traces de sculpture. S’est mis à quatre pattes, a tâté, a senti sous ses doigts se dessiner un âne ou un cheval attelé à une carriole, s’est assis sur la pierre en souriant aux images anciennes qui lui venaient, et s’est, comme dans ses après-midi d’enfant solitaire, appliqué à se raconter des histoires. Mais l’âge l’avait abîmé, elles se détruisaient presque instantanément, n’avaient que le temps d’un petit élan, il n’y croyait plus assez. Ont été remplacées par ces pensées maudites qu’il voulait justement fuir. Alors il a entrepris de remonter vers la lumière réverbérée par les pierres, là-haut.

Texte et image : Brigitte Celerier