« Nostalgie du cosmos »

Tags

cosmos

A tout bien peser, en effet, y a-t-il plus bizarre que notre recherche de liens, de famille, d’appartenance ? Certains prétendent à des filiations simples, d’autres se contentent du sublime. Alors quoi, ne sommes-nous pas fous ? C’est bien vaniteux –en effet- d’imaginer que des fusions, – que d’effusions – on puisse se prendre même un doigt dans la main d’un autre. Tout cela n’est que jeu, recherche interminable, qui n’a que l’idée de maintenir l’humain sur sa trajectoire avec un minimum de plaisir.

Personne ne s’appartient, personne ne vaut ni son esprit ni son corps. Chacun pour soi, la vie pour tous ! Ironie de milliards d’humains, uniques, seuls, à se tenir bien solides, les deux pieds sur le sol, dignement drapés de leur unicité et se laissant balancer par le vent vital. A lui finalement de semer les graines qui sortiraient de soi. L’ensemble n’existe pas hors de ce simple et grandiose courant d’air. Nous valons un brin d’herbe. Destin de gazon pour un jeu dont nous ignorons et les trous et les handicaps. Le théâtre est éternel et il n’y a vraiment absolument rien qui puisse abolir notre exil en ce monde.

Très vite sur cette voie-là, on ne devient qu’un cheveu sur la soupe, un retard de saignée, une épisodique fièvre de moins de trois jours. L’amitié est un voisinage, l’amour un effleurement météorologique, la famille une parcelle. Rien à partager en dehors peut-être d’une sorte de chant quand un souffle agite le champ. Rien à tresser, rien à soutenir. Juste enfoncer ses racines dans une provisoire terre et tenir le cycle des 4 saisons. Ce à quoi je m’applique, pour ne pas perdre raison.

Ou alors tenter l’allégement, l’abandon, la porte qui se ferme sur un temps et non sur un espace. Franchir la barrière invisible de sa peur, de son envie. Prendre entre ses mains la poignée de son propre courage et y aller.
Le tour que l’on fait des yeux, de ces murs qui nous ont retenus et desséchés, les paupières basses cependant car on ne sait pas de quelle force magnétique ils sauraient encore faire usage et nous empêcher dans ce geste d’envol…

Nous délester de toutes affaires pressantes, de toutes utilités si futiles… Partir sans continuité vers ailleurs mais en rupture. Surtout ne pas faire de valises. Car tout désormais est autre et différent et il ne reste d’indispensables que ces traces légères comme de l’esquisse et qui préfaceraient le nouvel ouvrage. Le plumier, ces quelques papiers qui osent déjà dire le futur, ces nouveaux vêtements dans lesquels on n’a pas encore eu le temps de figer notre image. Le reste aux bennes de la Croix Rouge. Ce livre unique, ce parfum et ces musiques qui ont construit la lumière dans les draps de la nuit.

Partir et regarder fixement le sol, le ruban métrique qui marque les étapes sur l’asphalte. La chaîne qui sert la gorge et dont on sait déjà qu’elle va casser si vite sous l’éloignement, la force implacable de l’éloignement et libérer le cou de ses pleurs, de sa parole grosse et douloureuse.

Partir et presque aussitôt perdre la mémoire, désactiver la mémoire, ou alors vider tout pareil le grenier de sa vie. Ne plus se souvenir pour faire une place nette, propre, vide, spacieuse à ce qui pourrait venir. Élaguer longuement ce jardin, tout arracher peut-être. Parce qu’il n’y a pas d’autre choix que de voir ce qui est au bout du départ. Sans mixer le passé avec le futur. Tout cela sera pour plus tard…quand nous comprendrons pourquoi il faut ouvrir un jour la porte et ne plus revenir. Méditer.

Ce chemin, nostalgie du cosmos, ne creuse aucune distance réelle mais nous approche irrémédiablement de notre vraie maison, la nôtre, cette âme abandonnée dont la fumée bleue nous appelle depuis la première de nos années.

Texte : Anna Jouy

Où commencent les histoires ? | 4 Crâne

Tags

cerveau-8

«Je n’aurais pas dû… Après tout qu’ils aillent au diable, m’en fous. Qu’ils pensent ce qu’ils veulent, j’en ai rien à secouer. Quel abruti je fais quand même! Pourquoi faut-il toujours que je dise n’importe quoi? On dirait que c’est le seul fonctionnement que j’ai… Et puis zut! C’est vrai à la fin, j’en ai marre…»

Certaines histoires commencent dans une tête. Un homme, une femme, quelqu’un a perdu ses défenses. C’est un personnage osmotique, perméable, à la membrane poreuse. Et on profite, on pénètre en lui, comme un spermatozoïde entre dans une bulle. On est là, corps étranger dans l’esprit d’un autre, caméléon illégal. On a franchi des zones silencieuses et on est dedans, dans le grand échangeur de syllabes, le nuage de verbes, de mots qu’on voit s’agencer, s’enfiler comme des motifs de couleurs sur un drap en train de se tisser. La pensée, celle qui ne résonne nulle part, ce vacarme sans langue, sans dents et sans gorge. Ces phrases, enfants sans naissance, limbiques, jamais éjaculés, on les voit soudain, on les entend.

On pense ; on pense avec, on pense comme.

Dans une tête, on est là. Étranger, voyeur indiscret. On regarde à la lunette stroboscopique l’idée qui se trame, le secret indicible, l’état d’un crâne abusé, dont par miracle et sans scrupule, on entend battre l’esprit et le sang.

Il dit je, il dit moi, il avance démasqué, sûr d’être dans son propre silence, mais tout de lui résonne à vos oreilles. Il pense, mais pour vous il parle aussi clair que dans la vraie vie. Vous lisez son silence, vous traversez ses murs osseux derrière lesquels il se cache d’habitude, grâce auxquels il pourrait vous mentir autant de fois qu’il le voudrait.

Alors vous êtes dans une aventure d’espionnage, vous êtes dans l’infraction et le viol. Vous assistez à la macération intérieure et inaccessible du cerveau d’un héros.

Il dit je. C’est un protagoniste, c’est peut-être un homme. Il lui est arrivé quelque chose et ça vous en fait le récit. Auquel il pense, qu’il rumine pour lui-même mais qu’il vous dévoile sans le vouloir.

Un auteur vous livre à l’indécente introspection d’un personnage qu’il dépouille de son intimité. Il écrit je. Qui est-ce? Serait-ce vous, aussi? Sans doute oui… Et puis aussi ce manipulateur, ce falsificateur qui rédige et dont on ne saura jamais à quel point il est proche ou différent de celui qu’il dissèque à chaque ligne.

Dans une tête, une tronche, il y a cette histoire qui tourne en rond, qui se file au long de la pensée.

A chaque instant et de plus en plus, vous prenez son corps, vous vous mêlez, vous entrez dans la molécule de la phrase. Vous êtes contaminé, métissé, empreint.

Qui de je ou de vous vit et traverse l’aventure?

De moins en moins vous le savez, absorbé par la parole dont vous êtes le passager clandestin. C’est devenu votre histoire.

Texte : Anna Jouy

A mon amie perdue ⎮ 6 (fin)

Tags

,

Ton épure

Il n’y avait donc pas d’issue? J’avais à peine vingt ans. La vie ne pouvait pas être ce long tunnel! Mais la réalité de mon existence pouvait être pire encore, puisque les tunnels finissent toujours par déboucher à l’air libre alors que la situation dans laquelle je me trouvais était complètement bloquée… Que dirais-je à mon amie si je la retrouvais? Que pourrais-je lui offrir? Comment la retenir? Dans aucune de ses lettres elle ne semblait regretter la voie nomade qu’elle avait choisie. Elle essayait au contraire de susciter en moi la même vocation au voyage. « Come on! », répétait-elle au fil de notre correspondance, en craignant que je ne parvienne plus à m’extraire de la glu qui me fixait au sol de ma prison. Mais peut-être ne se rendait-elle pas compte que cette prison était intérieure, et que même sur les grands chemins je n’en aurais pas été libérée…

Martine mettait en pratique sa philosophie de la vie. Sa manière d’être questionnait les autres au plus profond d’eux-mêmes. Je n’étais jamais ressortie indemne de nos conversations. Alors que nous avions été si proches l’une de l’autre, le fossé que je voyais grandir entre nous m’avait effrayée. Il matérialisait la fission tragique de mon existence. J’étais coupée en deux! Une partie de moi-même voulait rejoindre mon amie, l’autre était atteinte de paralysie totale… I would prefer not to… A quoi bon?… Mais cet A quoi bon ne me ressemblait pas non plus. Je ne me reconnaissais pas en lui. Alors que j’éprouvais le besoin d’agir et de mettre en œuvre mes convictions, c’était comme si une maladie invalidante m’en avait empêchée… La vérité était terriblement simple. J’étais absolument incapable de me mouvoir dans les eaux courantes de la vie, et je me noyais à mon corps défendant…

Pendant quelques jours encore je me suis retenue à Maria, aux rides de sa vieillesse qui prouvaient que vivre était possible, à la tendresse énergique de ses gestes, à son courage tranquille mais obstiné, à la fragilité de ses larmes qu’elle ne versait pas toujours en cachette, à sa rudesse apparente qui cachait difficilement une infinie douceur… Je laissais mon attention s’abandonner tout entière aux sensations que j’éprouvais en écoutant le chant d’un oiseau, en savourant une tomate cueillie dans le jardin, en réchauffant mon corps à la chaleur du soleil, en me reposant sous le feuillage du grand cerisier sauvage à l’abri duquel Maria avait installé son campement, en regardant tomber la pluie et son rideau de perles entre le monde et mon regard… J’aurais voulu arrêter le flux du temps qui m’emportait, et stopper avec lui l’implacable logique de mes actions antérieures pour ne plus avoir à répondre du passé… j’aurais voulu laisser tomber mes tristes oripeaux, me couvrir d’un habit de lumière, mourir et ressusciter, oublier ce que j’étais devenue afin de pouvoir recommencer à vivre sans être marquée du sceau de la mélancolie…

Chère Martine, je ne devais plus jamais te revoir… Dans le cahier où tu tenais une sorte de journal depuis que tu avais été séparée de Bob, j’ai trouvé une photo de moi prise sur la pelouse du campus universitaire au début de nos études, avant que tu les abandonnes. Nous nous étions photographiées mutuellement et je possède la même photo de toi… Pourquoi avoir tenté aujourd’hui cet effort de mémoire? Pourquoi avoir essayé de dessiner ta silhouette et d’esquisser ce pas de danse avec ton souvenir en écoutant le chant des ombres? Qui sait si l’au-delà ne nous réserve pas la surprise de nous remettre en face l’une de l’autre? Nous entamerions alors peut-être une sorte de dialogue des morts que je n’aurais fait qu’anticiper…

Je t’ai reconnue sur quelques autres clichés en noir et blanc contenus dans la boîte qui m’avait été envoyée après mon périple en Espagne. Tu es au milieu des visages souriants de ta famille. Que penser des lettres restées sans réponse que j’avais envoyées à tes proches pour qu’ils m’aident à te retrouver?… Nos vies sont comme des rêves peuplés de personnages dont nous ne savons presque rien…

La lecture de ton cahier est bouleversante. Je te sens profondément meurtrie. Tu ne te plains qu’à demi-mots avec l’étonnement incommensurable de l’enfant que tu as toujours été et qui ne comprend pas, qui ne comprendra jamais le Mal… Je devine que tu as beaucoup souffert… je me sens coupable de ne pas avoir pu t’aider… Ce cahier, dépositaire de ton récit inachevé, ainsi que ces quelques lettres et photos éparpillées sur la table devant moi, est donc tout ce qu’il me reste de toi… avec, dans mon cœur, ton épure…

Texte : Françoise Gérard

A mon amie perdue ⎮ 5

Tags

,

Cartes sur table

Je ne pouvais me résoudre à quitter Maria, à retrouver ma triste vie dans le Nord de la France. Bien que très jeune, je pensais avoir franchi un point de non-retour au-delà duquel la vie n’avait plus rien d’exaltant… Mon destin mélancolique était déjà scellé, les protestations de Maria n’y pouvaient rien. Les expériences vécues m’avaient simplement fait parcourir plus vite et plus mal que d’autres le même chemin. La seule question véritable était comment avoir la patience, à mon âge, que s’usent une à une les nombreuses années qu’il me restait encore théoriquement (héroïquement?) à vivre…

Le soir, nous discutions doucement dans la pénombre en regardant la nuit tomber… Dans la journée, j’aidais Maria à entretenir son jardin conquis sur les ordures. Je n’étais pas capable d’un effort soutenu, mais tripoter la terre me faisait redécouvrir des impressions d’enfance oubliées, et avec elles un peu de plaisir insouciant. Ce bonheur inattendu ne résistait pas longtemps aux pensées tristes car, bientôt, le sentiment irréversible du temps qui passe et l’impossibilité de revenir en arrière, et donc de goûter réellement les sensations simples et bonnes propres à l’enfance, reprenait le dessus. Je me laissais de nouveau submerger par un désarroi sans fin qui m’attirait comme un puits sans fond… Il n’empêche. Pendant quelques minutes, j’avais humé sans retenue l’odeur de la terre mouillée que je venais d’arroser. De façon inespérée, je m’étais sentie pour quelques instants en accord avec le monde. Ces fractions de temps n’étaient pas rien. Des cordes vitales vibraient soudain sous le coup d’émotions réveillées par la joie de cette activité simple dans le jardin. Ces moments qui revenaient en pointillé traçaient une sorte de chemin vers une issue dont l’accès me paraissait pourtant définitivement refusé. Je marchais en aveugle dans un désert… j’avais soif, terriblement soif…

Je trouvais une forme d’apaisement en me repliant derrière la vitre de mes perceptions. Ambiguïté d’une sorte de schizophrénie volontaire et lucide. Je ne me sentais bien nulle part sauf à l’abri de rêveries contemplatives suscitées par un rayon de soleil ou le clapotis de la pluie, le visage de la lune ou la cavalcade des nuages pendant les nuits de grand vent, le chant d’un oiseau ou le bruissement des feuilles les soirs d’été. L’excès de fatigue dans laquelle je me trouvais souvent à force de ne pas ou de trop peu dormir favorisait le ralentissement de mes pensées et l’anesthésie de mes sensations ou sentiments. Je fuyais le monde réel pour retrouver des forces dans cet état de somnolence rêveuse voisin sans doute de l’hypnose…

Les mots montaient parfois en moi sous la forme d’un maladroit poème. J’aurais aimé pouvoir peindre les couchers du soleil ou les reflets de la lumière à la surface du monde. Tout au fond de mon marasme, je restais sensible à la beauté. Chaque fragment saisi paraissait posséder toute la puissance du Beau absolu. Il me semblait que le Beau se donnait facilement par la grâce d’un regard errant posé au hasard n’importe où. Mon esprit était encore sous l’emprise d’une sorte de pensée magique qui me faisait croire que le langage pouvait capter immédiatement, sans l’effort d’une traduction, les correspondances entre les êtres. Ce que j’écrivais était naïf. Dans l’extase de la contemplation comme dans l’excès de douleur, mes mots coulaient comme des larmes d’enfant. La sincérité du sentiment cautionnait à mes yeux son expression esthétique. Il me semblait de la même façon que Dieu aurait dû jouer cartes sur table et nous montrer la voie sans autres complications. Les gens en phase avec le monde disent que les autres sont fous, comme cet écrivain, Walser, qui n’écrivait plus que des microgrammes d’une écriture miniature cantonnée au territoire du crayon… Bien loin d’être folles, je pensais que ces personnes auxquelles je m’identifiais étaient plutôt, à l’inverse, extra-lucides, car voyant le monde sans apprêts, sans les mises en scène habituelles des monteurs de spectacle qui spéculent sur la mauvaise foi des gens, leur penchant pour le mensonge, leur habileté de prestidigitateurs à escamoter le vrai…

À suivre, demain
Texte : Françoise Gérard

A mon amie perdue ⎮4

Tags

,

Maria

J’avais envie de croire que Martine et Bob coulaient des jours heureux ensemble dans un pays de l’Orient lointain, à l’abri des prédateurs, des malfaisants et des oiseaux de mauvais augure en tous genres… j’avais envie de croire aux contes de fées de mon enfance, pour eux, pour moi et pour les autres… j’avais envie de neutraliser le cauchemar du monde réel, les nouvelles insupportables qui nous en parviennent, le sentiment de passer sa vie dans la déploration ou l’appréhension d’une catastrophe… mais cette nuit-là, j’ai découvert que Martine était désespérément seule… Bob avait disparu, il n’avait plus donné signe de vie depuis plusieurs mois…

Traverser l’Espagne de Franco quand on n’avait pas la physionomie d’un ou d’une touriste sans histoire faisait courir le risque d’être arrêté(e) pour un oui ou pour un non. Bob croupissait peut-être dans une geôle espagnole?… Cette nuit-là, Martine avait l’intention de parcourir l’Espagne à la recherche d’indices qui la mettraient sur une piste. Si son enquête ne donnait rien, elle se rendrait ensuite au Maroc où elle tenterait d’entrer en contact avec la famille de Mohamed, alias Bob…

Je suis partie à leur recherche l’été suivant. Je me déplaçais en stop ou à vélo que des routiers sympas acceptaient d’embarquer dans leur camion, et je dormais n’importe où enroulée dans mon duvet. Je passais parfois la nuit chez des gens au hasard des rencontres, ou dans des communautés qui se trouvaient sur ma route. Je parlais de mes amis, il arrivait que l’on me dise les avoir aperçus, les descriptions concordaient… Je laissais mon nom et mon adresse, on promettait de se donner des nouvelles… Et c’est ainsi qu’un jour, bien plus tard, je reçus une boîte en fer blanc qui contenait quelques photos, des lettres et un cahier que Martine avait confiés en dépôt à un couple qui l’avait hébergée…

Sur la foi des premières informations que j’avais recueillies cet été-là – Martine semblait chercher à gagner un peu d’argent sur les plages en vendant des babioles aux touristes – j’avais d’abord suivi le littoral, de Barcelone à Valence, puis de Valence à Gibraltar… Hélas, j’avais dû me résigner à remonter vers les Pyrénées sans avoir recueilli d’éléments déterminants. J’espérais que Martine ait enfin retrouvé Bob, que tous deux soient hors de danger en France, au Maroc ou n’importe où ailleurs, mais je ne parvenais pas à m’en persuader, car je pensais qu’elle aurait trouvé le moyen de me le faire savoir… L’été finissant me dérobait l’espoir de rejoindre rapidement mon amie comme je l’avais projeté au début de mon voyage… Je suis arrivée à Madrid dans un état de profonde tristesse…

José, un contact, me conduisit chez une vieille femme qui vivait dans une cabane située, avec quelques autres, sur un terrain vague, entre une bretelle d’autoroute et une voie ferrée, non loin d’une décharge. Les traits dévastés de son visage manifestaient une profonde humanité. Elle était infiniment respectée pour sa sagesse et les services rendus, on venait de loin lui demander conseil, et comme il lui était déjà arrivé de prendre sous son aile des jeunes de passage un peu perdus, je lui avais montré des photos de Bob et de Martine…

J’ai partagé sa vie pendant plusieurs semaines. J’ai ramassé des brindilles de bois pour allumer le feu, je suis allée remplir des jerricanes d’eau sur une aire de l’autoroute voisine, j’ai partagé les repas généreux de Maria, je me suis apaisée auprès d’elle… La nuit, nous contemplions ensemble le ciel. Elle lisait ou faisait semblant de lire dans les étoiles. De son coeur durement éprouvé et de son vieux corps fatigué et usé jaillissaient pourtant en feu d’artifice de grandes gerbes d’espoir. Je ne souhaitais plus repartir. Je ne souhaitais plus rien, sinon vivre ainsi le restant de mes jours… Il me semblait que j’avais déjà fait le tour de la vie et je me sentais bien plus vieille que Maria… Sa gaieté, son énergie, faisaient pièce à la désespérance latente qui guettait mes défaillances comme un serpent venimeux prêt à mordre. Elle me faisait consommer un peu de vin en m’expliquant l’importance de garder le contrôle de soi-même, me mettait en garde contre l’excès de tristesse qui agissait comme un alcool trop fort ou une drogue, m’expliquait que je risquais de perdre la raison si j’obstruais en moi toutes les sources de lumière… je buvais ses paroles en découvrant à quel point j’avais soif de cette eau rafraîchissante qui coulait de ses lèvres abîmées…

Maria paraissait me comprendre à demi-mots et respectait mes silences. Elle n’attendait rien de moi, je n’attendais rien d’elle, sinon le partage gratuit de nos tristesses et du pain de la vie… Un jour, elle m’a annoncé avec des étincelles dans les yeux que Bob avait été vu à Madrid et que je pourrais rencontrer un gardien de prison qui l’avait reconnu sur la photo que j’avais fait circuler. Il avait été incarcéré, comme l’avait supposé Martine, sous le coup de plusieurs chefs d’inculpation: étranger sans papier, usage ou transport de stupéfiants, menace pour le régime. Mon informateur ignorait si Bob était encore en prison, il tâcherait de se renseigner. Il n’avait jamais rencontré Martine ni entendu parler d’elle, mais je tenais enfin une piste solide. Il fallait conjuguer nos efforts, demander de l’aide, dérouler la pelote, suivre le fil, l’enquête mènerait forcément quelque part… Alors, je me suis rendue au consulat de France où, faute d’obtenir un rendez-vous au plus haut niveau, j’ai confié le sort de mes amis à la machine bureaucratique chargée de protéger les citoyens français (c’était au moins le cas de Martine) à l’étranger, j’ai rempli des papiers, déposé un dossier… et commencé à attendre en reprenant espoir…

à suivre, demain

Texte : Françoise Gérard