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Sophie avait onze ans, Sophie regardait la vie et le monde, ne comprenait pas tout, pensait qu’elle comprenait un peu, voulait grandir et ne s’aimait pas, quand elle y pensait, mais ce n’était pas tout le temps.

Sophie était l’ainée d’une petite bande de frères et soeurs, elle les aimait comme on aime ceux qui nous sont proches et chacun d’eux, plus particulièrement, pour une raison ou l’autre, mais elle s’agaçait de plus en plus d’être incluse dans leur groupe, d’être considérée comme l’interprète des parents auprès d’eux la petite classe ou de participer à leurs jeux, d’ailleurs elle laissait à son cadet, de très peu, le gouvernement, les choix de la fratrie, pour s’isoler avec un livre offert, pris à la bibliothèque de l’école, ou, dès que sa mère était absente, un de ceux qui étaient juchés en haut des rayonnages du salon.

Les enfants avaient des amis, des cousins, vrais ou faux, c’est-à-dire des amis plus proches que de vrais cousins, de ceux avec lesquels, malgré les grands trous dans le temps et les choix différents, parfois jusqu’à être opposés, les liens ne se rompent jamais complètement, se transforment au pire en antagonisme à l’expression prudente. Et parmi ces amis, il y en avait, un peu plus âgés, de trois ou quatre ans, avec lesquels tentaient de se jouer des préférences, surlignées par les adultes, mais en fait elle y était rétive, car cela ne l’intéressait pas, car eux ne l’intéressaient pas.

Parce qu’ils étaient bien pâles à côté des adultes. A côté des amis du père, bien sûr, qui avaient grande voix et gentillesse discrète, mais qui semblaient par trop inabordables, et dont, sauf quand ils s’adressaient directement à elle, à elle et aux autres, pour expliquer, pour montrer ou aider, et à condition qu’ils ne le fassent pas avec trop de sévérité, ou en jouant idiotement les gamins, la conversation n’avait guère de charme.

Mais il y avait les autres, les amis de la mère, plus jeune – ce modèle inatteignable qu’elle regardait avec amour admiratif et rancune -, parce qu’ils étaient plus proches – surtout ceux qui étaient encore plus jeunes qu’elle la mère, sur lesquels elle veillait, qui lui faisaient une cour discrète et parlaient de musique, de livres, de la couleur d’un ciel – les vieux, eux, gardaient leurs plaisirs muets.

Oh elle savait bien que ce n’était pas sa place, mais elle s’insinuait dans le salon, s’asseyait au sol, en partie cachée derrière un fauteuil ou au coin d’une commode, et elle s’imaginait qu’elle était invisible – ce que bien sûr en ado boulimique et maladroite elle n’était certes pas – ou si négligeable qu’on l’oubliait, et elle tendait son visage pour boire les mots qui volaient.

Il y avait bien sûr ses préférés, comme ce jeune homme brillant, cousin de gens célèbres, ce qui était grisant, mais qu’en fait elle partageait avec tous les autres enfants, puisque son rôle favori était celui de grand frère, de cousin âgé et bienveillant… il y avait ceux qui amusaient les mères et jeunes femmes et dont elle s’efforçait de retenir les remarques spirituelles quand elle ne les comprenait pas, pour les disséquer ensuite – là elle était généralement chassée fermement tôt ou tard parce que, bien entendu, elle gênait, elle n’avait pas l’âge d’entendre – il y avait ceux qui étaient simplement beaux, mais elle se lassait assez vite.

Et puis il y avait un des vieux, pour lequel elle avait tel désir de se muer rapidement en trentenaire, avec robe de velours noir, collier de perle, sourire pointu et joli rire, il y avait ses yeux qui passaient du sourire au chien triste, sa voix de violoncelle, ses récits de mers lointaines, ou de la campagne de sa jeunesse, son goût pour la peinture, jusqu’à son écriture dessinée digne ou presque des calligraphies de ses amis japonnais – elle gardait dans son tiroir du bureau partagé, avec une photo du père jeune, une enveloppe de lettre qu’elle avait subtilisée -, elle essayait désespérément de ne rien perdre de sa présence, et de ne pas être, d’avoir corps filiforme et transparent, elle était attentive mais au bout d’un moment ils la regardaient en souriant avec une ironie qui se voulait bienveillante, ils lui indiquaient qu’elle avait eu sa suffisance et elle se relevait maladroitement et s’en allait retrouver la marmaille.

 

Texte : Brigitte Celerier
Photo : d’après un buste en bronze de Camille Claudel

Là où la vie patiente 5 : C’est le pays des arbres

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anna

Un peuple de géants. Nul ne sait ce qui se passe vraiment là quand la nuit est arrivée, personne n’y va. On a beau lui raconter que ce ne sont que des renards ou des hiboux qui errent dans les bois, que les biches sortent dans les clairières ou aux abords du village pour brouter tranquillement sous la lune, on a beau le lui dire, elle n’y croit pas. La forêt ne dit pas tout et surtout pas aux grandes personnes qui ne rêvent jamais éveillées. C’est un domaine qu’on ne visite que le jour, mais qui vit la nuit, le territoire des monstres, des trolls et des fées, le vrai pays de l’histoire. Cependant le jour, la forêt ouvre ses portes, laisse quelques humains rares entrer chez elle et la parcourir. Il faut bien faire bonne figure, puisqu’elle est là, qu’elle occupe la terre, qu’elle est debout, gardienne du vent et de l’ombre. C’est profond, c’est silencieux, enfin, d’un autre silence que celui des maisons et des chambres. Un silence qui se fait à mesure qu’on avance, qui éclot sous le pied, comme si le bruit, le mouvement, la vie se cachait sans cesse derrière les fûts. Chaque pas allume les lumières et le bruit se retire aussitôt. On peut crier dans la forêt, très vite elle absorbe et mange les noms, les attire vers les têtes des arbres là-haut où tout est inatteignable et inaudible. Là-haut, où elle le voit bien, les arbres se balancent et causent une langue imperceptible, tout en la regardant passer, elle et son père qui marchent tous les deux sur ses tapis de velours.

Elle a des ordres précis. Il faut suivre mais pas suivre derrière, suivre «de côté», et puis ouvrir ses yeux, balayer le sol comme le font les aveugles avec leur canne. Il faut débusquer, c’est pour ça qu’elle est là. Le père est friand de champignons. Il les connait bien. Pas tous, mais beaucoup et c’est le moment pour lui d’aimer la forêt, de l’aimer en gourmand qui veut régaler la famille. Il avance vite, elle court presque. Mais elle veut bien lui trouver des pépites, elle veut bien le pousser à s’exclamer de plaisir quand soudain, elle peut l’appeler parce que là sous ses pieds, il y a des chanterelles et qu’elles sont brunes et légères ou dodues et jaunes ou bleues parfois se tenant par la main comme des sorcières. Elle rit, le père rit, et le bonheur monte au ciel d’une même poussée de soupirs satisfaits. Ce sont des heures merveilleuses, des heures où le soleil joue au flipper au travers des branches, où les odeurs sont faites de l’amère senteur des ronces et des lierres et des sucrins des mûres. L’heure où on comprend que la nuit nait là entre les taillis et des sapins serrés et qu’elle en sort comme un parfum quand elle en a assez des pilleurs de trésors et des maraudeurs de bolets. Alors d’une main noire irrésistible elle pousse les intrus dehors, les invite à s’en aller pour clore son jardin et vivre sa vraie vie.

Et puis ils arrivent à la lisière, c’est là que les branches sont basses, que les bosquets sont trop petits pour qu’on les pénètre, une zone comme une barrière épaisse et feutrée, comme si le bois s’entassait là dans un gros bourrelet de végétaux et d’épines.

– Nous sommes à l’orée, dit le père

L’orée, l’orée. Quel merveilleux nom, comme il sonne, comme il est intrigant. Un endroit en or, un moment en or, une langue de terre qui suinte l’or. Et c’est toujours ainsi, quand le soleil rend les armes face à la forêt qui pond des pièces lumineuses au pied des foyards et l’intense nuit qui gagne.

 

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le quatrième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance. Le livre peut être téléchargé  ici .

Photo : propriété d’Anna Jouy

Connect Time

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Par suite,
d’avoir trop
avalé, d’avoir
trop abusé, au
pied de la ville,
comme un
cadavre, la gueule
offerte.  Coupée
par un vent lointain,
qui n’a jamais
emprisonné per-
sonne. Dans ses bras
déchirants, que l’on
afflige d’indifférence
et d’airs assassins.
De ton visage ne
rien savoir, pour
éviter l’ordre corrosif,
ce désordre en-dessous…
Et par suite, t’avoir vu
partir, sans pouvoir.
D’une vaste esplanade
dégagée, à ce recul
douloureux, mais salutaire.
Souvent c’est comme
ça…Que des esprits
à la peine dépassent
les rives…

Texte et vidéo : Yan Kouton

Portraits de famille 1 : Marinette

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marlen-sauvage-Marinette

« Je la trouve belle ma vie. » Marinette rit. A soixante-dix-huit ans, la peau claire à peine ridée, les cheveux blancs bleutés aux crans impeccables, elle raconte la méthode Ogino préconisée par une amie qui avait eu… douze enfants ! « Moi, j’en ai eu dix et j’ai fait quatre fausses couches. Si j’avais pu choisir, j’en aurais peut-être pas eu autant, mais c’était comme ça. » Elle hausse les sourcils en même temps que les épaules. « Le médecin de famille me disait que je me trouverais enceinte rien que si mon mari mettait sa culotte au pied de mon lit. » Elle a un bel accent Marinette, celui du Charolais où les « r » roulent sur la langue comme le petit vin du coin. Ses yeux noisette pétillent quand elle égrène ses souvenirs et ils s’embuent de larmes quand le passé pèse définitivement trop lourd. Secret de famille.

Ce qui a marqué la vie de Marinette, c’est son départ de la ferme parentale, en 1941, à vingt ans, enceinte du commis. Henri, dix-neuf ans, un beau garçon brun, orphelin, au visage lumineux. Sur les photos, il ressemble à Gérard Philippe. Il deviendra son mari un an plus tard après la naissance de leur premier enfant, et le papa d’une grande famille : huit filles et deux garçons.

A 20 ans, Marinette n’était pour ainsi dire jamais sortie de la maison. « J’ai compris les choses petit à petit. J’étais ignorante. La vie m’a rendue responsable. » C’est sa mère qui lui a demandé de partir. « Je ne lui en ai même pas voulu. J’ai trouvé que c’était normal parce que j’avais trahi sa confiance. Pour moi, c’était grave. » Elle se retrouve un 14 janvier dans la campagne de Paray-le-Monial, en Saône-et-Loire, avec sa valise et sa bicyclette, offerte pour son certificat d’études. Dans sa valise, quelques effets, à cette époque-là on n’était pas riche et on se contentait de peu. Elle se souvient de son goût pour l’école :« Du jour où j’ai eu cet examen, à 12 ans, je n’y suis plus allée. J’aimais trop aller à l’école. Puis j’étais bonne élève. » Mais son père compte sur elle pour l’aider à la ferme. Alors, toute jeune, elle trime entre les vaches à traire et les cochons à nourrir.

Ce 14 janvier, sur la route du départ, il neige, il fait -22°C. Direction Roanne. La jeune femme se rend chez une tante, veuve, maman de deux filles, chez qui elle a déjà passé des vacances. « L’arrivée a été dramatique, on pleurait toutes les quatre. » « C’est pas embrouillant », leur dit-elle en guise d’introduction. Elle est enceinte, elle doit travailler. Dans Le petit Renaizon hebdo, elle trouve une offre d’emploi : nounou dans une ferme. Marinette gagne 250 francs par mois. Elle couche au grenier. « Il a neigé pendant un mois », se souvient-elle. La première nuit, elle éclate en sanglots. Elle pense à « Mémé », sa petite sœur Aimée d’un an dont elle est un peu la seconde maman.

Le 31 mai, elle accouche d’une petite fille, avec difficulté. Au médecin qui lui demande ce qu’elle a fait pour être musclée comme un homme, elle répond :« J’ai descendu des sacs de 75 kilos, j’ai déchargé des chars de fumier. A la ferme, il y avait 40 bêtes attachées dont je m’occupais. J’avais pas de dimanche. » Elle met deux jours à accoucher, du vendredi au dimanche à minuit. « Bordel, ça s’appelle des accouchements douloureux. »

Henri a quitté la ferme lui aussi. Il vit en zone libre, Marinette ne le revoit pas. Plus tard, elle lui fait savoir par l’intermédiaire d’une tante que s’il veut la marier, c’est maintenant ou jamais. Henri ne se le fait pas dire deux fois. « C’est une belle histoire d’amour », murmure-t-elle en regardant Henri debout dans la cuisine, le mégot aux lèvres. Ils décident de se marier le 21 novembre 1941 et s’installent à Uxeau, chez les patrons d’Henri. « Henri était venu avec un char et un cheval. La tante Tonine a donné une armoire, Marie a donné un lit, et j’ai acheté le reste avec Cladie. Là j’étais heureuse. »

Des souvenirs, Marinette en a plein la mémoire :« Toutes les nuits, je repasse ma vie. » Une vie difficile souvent mais qui n’a pas réussi à l’aigrir. Et qu’elle partage aujourd’hui entre les mots croisés, la télé, les courses en ville au volant de sa 2CV, de plus en plus rarement, c’est vrai, et ses prières à la messe chaque dimanche : « Je suis chrétienne jusqu’à la racine des cheveux ». Une vie entre sa salle à manger accueillante où trônent les photos des petits et arrière-petits-enfants (19 et 2, respectivement), et sa chambre qu’elle voudrait parfois ne plus quitter tant elle souffre de ses « problèmes de hanches ». Sa plus grande fierté, c’est d’avoir incité ses enfants à poursuivre leurs études. Elle, la fille de fermier, la couturière qui n’hésitait pas à faire des ménages à droite et à gauche pour arrondir les fins de mois, la femme d’ouvrier, peut aujourd’hui apprécier pleinement sa récompense : tous ses enfants lui en sont reconnaissants.

Marinette est née le 14 février 1921 à Nochize en Saône-et-Loire. Récemment, une dame lui a dit qu’elle était belle. On ne le lui avait encore jamais dit.

Texte et photo : Marlen Sauvage
Note : Depuis 1999, date où ce portrait a été écrit, Marinette est décédée à l’âge de 93 ans. Ce portrait devait faire partie d’un projet journalistique intitulé « Portraits de femmes » qui n’a jamais vu le jour. Je le reprends avec plaisir dans une forme différente sous l’impulsion de Jan Doets, dans une série où je tenterais de donner vie à des personnes oubliées de ma généalogie, photo à l’appui ou non.

Les lunettes de l’homme en gris

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pour les cosaques, les lunettes de l'homme en gris

J’étais en colère. Une colère sans objet ou du moins sans objet méritant raisonnablement une telle colère. Une colère muette. Une colère que sentais monter en moi, tenter de me coloniser.

Ai rudoyé mon caban en l’enfilant et m’en suis allée, prenant soin de refermer la porte en douceur avant de me retourner face à la rue, d’avancer tête baissée d’un pas rageur.

D’un pas rageur qui s’est élargi, ou ralenti plutôt, assez rapidement pour laisser la place au vide, au plaisir inconscient, ou naissant, du mouvement.

Plaisir qui effleurait peu à peu, mais ne se montrait pas. Même si la rue semblait vide, avançais impassible, d’un pas devenu mesuré, longeais l’usine, les maisons en ligne puis de plus en plus espacées, les jardins.

Au crucifix j’ai tourné, j’ai pris le sentier qui descendait entre villas, potagers, puis patures, vers la combe, ai suivi le ruisseau jusqu’au gué, ai traversé, suis entrée dans le petit bois.

Un tout petit bois désordonné, plutôt un gros bosquet, où se faufilait une sente caillouteuse, entre branches, ronciers.

Et j’ai failli poser le pied – l’ai laissé en suspens si brusquement que j’ai failli tomber – sur elles, les lunettes. Des petites lunettes rondes cerclées de fer, sales, qui avaient un verre cassé, un verre troué d’un petit trou, et qui gisaient, une branche tordue en travers du chemin.

L’image d’un petit clerc bien souffreteux est passée humblement dans mon crâne, ai pensé Balzac je ne sais trop pourquoi – peut-être Gobseck.. il faudrait vérifier si Gobseck porte des lunettes – et puis très vite l’a remplacée celle de ce petit homme en gris rencontré à chaque coin de rue, dans chaque débat ou lecture des petites rencontres littéraires organisées dans le bourg, qui se glissait dans la pièce, saluant d’un hochement de tête les notables locaux qui lui rendaient avec une rapidité indifférente son salut, restant ensuite toujours muet, petit homme dont la banalité s’imposait, attirait le regard.

J’ai tendu la main vers les lunettes, et j’ai vu, à coté, le caillou plein de sang. Je me suis redressée, je suis restée un moment hésitante, j’ai regardé autour de moi, et puis j’ai entendu du bruit à ma gauche.

Suis entrée dans le bosquet. Un homme se redressait, au dessus de l’homme en gris étallé, tout de guingois, au sol, ses cheveux gris tout poissés de sang. L’homme a sorti son téléphone, et en me montrant d’un coup de menton ce qui était manifestement un cadavre, en murmurant «pas beau, hein !» il a composé un numéro

«La gendarmerie ? Pierre ? C’est Jacques Hutin.. dis, il y a la belette… oui Monsieur Philibert.. il est là dans le petit bois de la Rouillerie… l’est mort je crois. Il faut que vous veniez… Bon nous t’attendons» et nous avons attendu.

Je suis partie deux jours après et je n’ai jamais su la fin de l’histoire, ou plutôt ce qui s’était passé, ni si on l’avait découvert.

 

Texte et photo (d’une oeuvre d’Alain Timar) : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 4 : Les escaliers, la chambre sous le toit

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Les escaliers. Il y en a deux. De marches douces, en bois, qui craquent et d’autres qui tournent en se cassant, pierre muette ou ciment. Le premier escalier est raide et ciré. Il grimpe jusqu’aux mansardes. Le second se tord et fuit emmenant les gens vers le dehors. Cyclope, celui qui monte vers la petite chambre. Monocle, celui qui lorgne vers la rue. Ce sont sans doute les effets jaunes ou verts de leur lumière qui l’y attirent. On s’y tient, pour ces tunnels qu’ils font, ouvrant une fois le vertige, une fois l’horizon. Les deux escaliers. Elle peut vouloir rester dans les marches. S’y asseoir, dominer le bas du monde ou aborder l’inconnu, le ciel pas trop loin. Elle peut glisser sa tête dans les barreaux, comme dans un licou, et patienter là, mi-vache, mi-oiseau. Ce sont des endroits merveilleux. L’un comme l’autre. Entre deux, on n’est qu’en attente. Mais aussitôt qu’on se trouve là, c’est qu’on part, qu’on bouge, qu’on est mobile.

Elle prend parfois des coussins, qu’elle fixe sur son ventre. Pour luger dans les marches. Se lancer là, sentir les secousses que ça fait dans le corps, et mieux encore, si le rire vient et qu’il se met à secouer des cascades dans la gorge. Une chute qui glousse d’un bonheur criard, douloureux et cavalier. Elle chevauche les escaliers comme ça à la vaste glissade. Du grand haut vers le grand bas. Incessamment. Inventant des cris de guerre pour frapper fort un ennemi planqué au sol, quelque part dans le corridor du rez-de-chaussée. Et ce prénom trouvé, qui est bizarre et intime, qui ne peut pas exister et qui pourtant est celui du grand-père. Elle le hurle, elle ne sait rien de ce qu’il veut dire. Mais ce mot sonne la charge avec tellement de force. Mais qu’il est bon et grandiose de s’élancer dans le toboggan en jetant dans le vide, non seulement son petit corps, mais tout l’arbre de vie et ses lianes de Tarzan! Voleuse ou héroïne, elle vit saperlotte! Et veut s’étourdir dans le fracas incontrôlable des marches qui mènent le rodéo.

Se glisser parfois dans la cage sous l’escalier de bois. S’y ratatiner. Coller son oreille contre les lambris et écouter le grincement d’entrailles qui sort des marches. Un son grave et plaintif. L’escalier est un homme qui souffre et gémit, voûté, courbé portant sur sa bosse la chambre dans laquelle elle dort, là-haut sous le toit. Tandis que sous la cage de pierre, se poursuit la queue froide d’un long reptile qui s’enfonce dans la cave.

La chambre sous le toit. Elle écarquille ses yeux le plus possible. Le temps n’ouvre qu’un seul souvenir: un lit, aux ressorts puissants sur lequel elle peut bondir et qui renvoie les enfants comme des balles de ping-pong jusqu’au plafond. Elle saute, s’enfonce, elle saute encore et l’élan soulève les cheveux et les petits bras. Elle bat des ailes. Elle est légère comme un ange en babydoll. Elle fait ça inlassablement, un rite d’épuisement. Elle n’aime rien qui puisse simplement s’interrompre. Surtout pas la journée. Il faut gaver déjà chacun de ses gestes, mais aussi le désir. Essayer nombre de figures, culbutes croupées, raides ou les jambes écartées. Cette apesanteur qu’elle ressent, cette interminable légèreté, toute effilée qui s’élève et retombe, neige rapide. Le plafond n’est certainement pas très haut, il semble qu’elle va le toucher à chaque fois. Mais il s’éloigne à nouveau et puis elle fuse, les doigts tendus. Elle va y laisser une marque ou alors se barrer là, comme dans une course. Le lit fait monter le rêve dans des zones inaccessibles de coutume. Grandir prend une fraction de seconde. Disparaitre aussi.

Elle peut tout aussi bien glisser dessous le lit, se faire petite. Rester là, à se demander pourquoi on pose les gens sur des ressorts semblables quand ils doivent dormir et pourquoi on ne les laisse pas en boule sur le tapis? À compter les énormes vis de métal qui tremblent sous le poids des dormeurs, à sentir le rêche chanvre des attaches, si durement crispé à ces spirales bien alignées, l’ossature du «page», le père dit toujours «c’est l’heure d’aller au page»… Est-ce dans ce pucier de toile rayée qu’on enferme les autres histoires? Elle résiste à l’ordre du paternel, elle tergiverse, elle a encore tellement des cabrioles à faire. Faire croire qu’elle apprend à compter même si elle répète toujours les mêmes chiffres.

Et puis il y a ce rideau, une épaisseur opaque qui garde la fenêtre. Ce n’est pas une ouverture, c’est le contraire, quelque chose qui voile le ciel. Et elle le voit s’agiter sous un vent chaud, à cette heure de la sieste, qu’on impose et qui assombrit encore plus la petite chambre. Elle se lève, elle tire le tissu. Il s’écarte et le bleu revient. Elle ouvre la fenêtre. Grimper. Une frange de cuivre longe le vide. Le toit porte une casquette, se dit-elle en riant. Pare-soleil qui cache ce qui se passe en dessous. Se hisser. Et songer que ce serait un endroit idéal, un promontoire, une pente tranquille sur la cour. S’y asseoir. Sans crainte. Ce qui est en bas, on le connait. C’est une place pour jouer, une place grouillante de petits cailloux, d’éclats de verroterie, de rires aussi. En cet instant, il fourmille de gens à la mesure pareille des trésors de la cour. Le monde est aussi petit qu’elle l’est. Les gens sont maintenant enfin à bonne hauteur ou alors elle est grande, démesurément longue. Tellement, que du haut de son toit, elle est une autre personne.

Elle est assise. Sur le rebord. Les jambes maintenant sortent du champ de vision. Elle est coupée aux genoux. Elle savoure le ciel. Il faudrait se pencher pour mieux voir. Pourquoi ces cris, ces choses qui hurlent en bas? Mais elle est absorbée par la proximité des arbres, par l’ombrage étonnant du tilleul qui se découpe presque sur la main, net et précis. Elle pense qu’il serait bon de se relever, d’aller vers l’arbre qui s’est allongé lui aussi sur le chéneau, comme un compagnon silencieux. Elle le regarde, qui a posé son ombre comme un coude à côté d’elle. Elle pourrait dormir là dans le gris frais de la ramure, au lieu de rentrer dans la chambre, parce qu’il y a des oiseaux tout proches, parce qu’il y a des caresses d’été et que soudain elle est comme triste et seule. Et qu’elle aimerait ne s’être jamais levée.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le troisième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance. Le livre peut être téléchargé  ici .

Photo : propriété d’Anna Jouy

Hospital Ship

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Impulsion

Toujours contemplant
La ville l’impression
Produite – gardant
Toujours à l’esprit
Les grèves abandonnées
Toute sorte de changements
Sous mes yeux qui
Racontent des chutes
Et les nouveaux départs
Le bruit léger de
La pluie m’
Accompagne
Alors que je
Rêve de dévorer
Tes allures muettes

hospital-ship-2

Apogée

A certain moment
Ça doit s’interrompre
Se fondre et
Démentir
C’est ici que les
Marches s’
Immobilisent
De temps en temps
Des échappées
Une rue qui
Cesse brutalement
Des immeubles menaçant
Ruine de toute part
Et dans ce désordre
Un nulle part et ses
Reliefs inquiétants
Que l’on surmonte

hospital-ship-3

Dommage Personnel

L’influence du
Drame comme
Un muet désespoir
Finit par s’estomper
On se demande
Alors quel est le
Sang le plus froid
Ce qui lèvera
L’insuffisance et
L’interminable
Attente comme
Une méprise

 

Texte et photos : Yan Kouton
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Au bout du village 1

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« …vous racontez l’histoire. D’abord, vous la racontez comme s’il était possible de le faire, et puis vous abandonnez. Ensuite vous la racontez en riant comme s’il était impossible qu’elle ait eu lieu ou comme s’il était possible que vous l’ayez inventée… »
Marguerite Duras

Deux phares blancs transpercent la nuit. Au volant de sa Porsche grise arctique, M. roule avec prudence, de peur qu’un cerf surgisse du néant. Il imagine déjà l’accident : du sang sur le pare-choc, la bête écrasée en face, la chair sort en morceaux de sa fourrure. Lui blessé se glisse par la fenêtre de sa portière, des bouts de pare-brise incrustés dans la peau. Sans réseau, sans moyen d’appeler quelqu’un, seul avec son sang sous le regard procédurier des étoiles.

phares

Il plane un sentiment de déjà-vu sur le chemin inconnu. M. reconnaît l’odeur du fumier, du foin sec. Il entend même l’aboiement d’un vieux chien mort au loin. L’orbite de chaque tournesol suit du regard le bolide. Le passé d’un autre semble précéder M. qui interpelle le silence à voix haute et lance : — à qui est le coeur qui bat contre ma poitrine ?

christ

Le Christ — crucifié sur un poteau électrique — regarde M. entrer dans le village. Quelques fermes, une église, un cimetière, des lampadaires, une cabine téléphonique au combiné arraché… rien d’autre. Pas un commerce. Pas un homme. Village d’une seule route à l’oubli de tout, peut-être même à l’oubli du temps. Quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ? Au bout du chemin, un portail bleu resté ouvert. M. reconnaît le bruit des pneus sur le gravier.

porsche

Le parc à l’abandon est sauvage, un bout de jungle, murs et fenêtres de la ferme dévorés par le lierre et les ronces. M. jurerait qu’il y avait là un frêne centenaire, juste devant la pergola rouillée. Son absence se dresse devant lui. La nausée monte. Les premières larmes aussi. C’est comme si on venait de lui apprendre le décès d’un être cher.

arbre

M. se ressaisit et pénètre dans la grange le poing serré. Le bruit des chaussures sur les galets lui est familier, tout comme l’odeur du bois dans les charrettes. Dans quelle boue les bottes à l’entrée se sont enfoncées pour puer aussi fort ? Celui qui les a portées a probablement déterré là une histoire morte, fermentée, engrais du récit qui pousse en M. à peine passé le pas de la porte coulissante.

bottes

 

Texte et photos : Anh Mat

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