Bruissements


Aneta Lis-Marcinkiewicz

vous aurez la colère de vos mômes
sur vos paupières invalides
vous chuterez
par l’absence des regards

un homme s’est déguisé en homme

__________

il n’y a que du lourd
nos légers manques d’air
qui plombent notre poids

__________

ô les gens
dans le simplement vivre
cette rivière
à délaisser les rives
et préférer les courants
j’ai l’émotion de l’eau
cette chaleur liquide
qui rend les sucs et l’eau

redevenir poisson

__________

comprendre
ce n’est pas par le vocabulaire
c’est par l’image et la trace que laissent les mots
__________

dans la fatigue du lire
la chaleur diluée
et la sueur des mots

__________

sur une scène
presque perdue
derniers sourires d’enfants
ils vont veiller
sur mon été
pacifié
mélancolique aussi
j’attendrai l’automne avec
présence

sans être là

___________

l’aube
et toutes ces belles absences ébauchées
comme le silence des flammes

__________

à nos propres pièges
enchâssés
les fers mordant
les mots sincères
l’homme sans bouche
seules les lèvres
assiégées de mensonges

__________

qu’il n’y a que le temps
qui digère l’espace
le reste est superflu

__________

c’est ainsi qu’il peut geler
au début de l’été
dans un autre cœur comparse
mais ce n’est pas le froid
le révélé
le nécessaire instruit
la chaleur sous la glace

__________

Texte : Zakane
Photo : Aneta Lis-Marcinkiewicz

L’histoire de Pierre (7)


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Remise d’un prix littéraire.

Pierre venait d’assister à un miracle et à un désastre. Il était face au miroir tremblant de la culture, au purgatoire civil de l’espérance incarnée, incapable d’éprouver une joie, accroché à la parole, tendu aux lèvres déformées, saccadées, de l’orateur.

Le miel qui s’écoulait de la bouche spasmodique venait heurter les parois escarpées de son âme exaspérée.

Quelle tristesse, quelle beauté dans l’emphase de l’esprit malin qui présidait au sacrifice ritualisé de ses espoirs. L’autel noir de l’église déclamait une liturgie convenue dans un espace écholalique saturé de chaleur moite. La fuite fut son seul recours sous une pluie invisible de flèches acérées, sa cuirasse n’était pas ajustée pour affronter cette bataille perdue d’avance. La retraite salutaire dans l’écrit lui permettait, pour un temps, de restaurer les injures du temps.

So Long Marianne, de Léonard Cohen, le plongeait dans l’abîme des soirées d’adolescence.

Bonjour ! Le matin vient caresser mon corps douloureux. Le drap n’a pas de marque à mes côtés. Pas de rêve non plus cette nuit. Ou bien était-ce un songe ?
Les oiseaux colorés de la citadelle de verre se sont envolés hier soir, ils s’étaient regroupés par milliers formant un bouquet éclatant des chants dévastés par la joie de la migration à venir. Ils laissent un vide de tendresse, le cœur serré je regarde les arbres décharnés. Quelques plumes volent dans le petit matin d’automne, la lumière les fait briller d’un éclat laiteux qui ricoche sur les couleurs sombres des feuilles de marronnier brûlées par le soleil d’août. Le vent s’est levé d’un coup, comme si une barrière invisible l’avait libéré d’un long repos. Les tourbillons de poussière emportent les chaleurs d’août laissant derrière eux des fragrances de tilleul.

Le bassin étale ses couleurs tristes sur la palette des pas nonchalants de l’espoir.

Les mouettes, encore elles, crient l’amertume des jours fastes.

Pierre, une nuit blanche dans sa manche, regarde le jour pointer son visage d’or dans la brume du petit matin. Il a décidé de fuir, encore et encore, sans remord, sans doute. Comme après un crime odieux, il laisse sa mémoire se noyer dans les vapeurs d’un alcool éventé. Le regard trompeur de la vie lui laisse un goût amer qu’il tente d’adoucir en plongeant dans la mélancolie des Fleurs du mal.

J’ai bien conscience que je n’écrirai pas comme Michel Leiris le fait dans L’âge d’homme.

Ma volonté vit sa propre déchéance. Une lettre d’amour volée au fond d’un grenier poussiéreux tombe en miette comme un parchemin égyptien mis à l’air libre d’un siècle dépassé. J’imagine Pierre s’en saisir, écrire une nouvelle pièce.

Deux personnages en un lieu unique. Le décor éclairé par une lucarne laisse passer un voile de nostalgie. Un parfum de jasmin rappelle le vase posé sur une table de bois blanc, une chaise de paille jaune expose un châle brun et vert. Un verre, une bouteille à moitié vide, un long couteau posé près d’elle effleure un bloc de papier blanc. Au fond, un regard aiguisé verrai la masse d’un canapé anglais recouvert d’un plaid écossai. Le temps semble s’être arrêté. Un parapluie attend l’ondée. Un porte-plume noirci gît sur le plancher qu’un tapis Persan cache en partie. Un bruit dérange l’oreille alanguie.

Une voix masculine :

« Tu es là ?

Une voix féminine répond :

« Je dormais. J’essaie d’écrire à Jean, je n’y arrive pas ; les mots sont trop longs, ils restent coincés dans ma tête.

(Nous nommerons Lui la voix masculine et Elle la voix féminine. Lui a une voix grave qui insiste sur les consonnes, une voix étrangère, slave ou germanique. Elle s’exprime avec douceur, le timbre est clair, une insistance sur la fin des phrases, comme une langueur, donne une impression de lassitude étudiée, un léger chuintement ajoute une grâce enfantine au portrait de la voix.)

Lui : attend, rien ne presse.

Elle : je sais mais je tiens à lui écrire, tu le sais bien !

Lui : il y a pourtant longtemps que tu ne le vois plus, tu as son adresse au moins ?

Elle : je sais comment l’avoir, je demanderai à Hortense.
Lui : Hortense ?

Elle : mon amie de lycée, elle a les coordonnées de tous les anciens de notre classe de terminale.

Lui : celle qui avait les cheveux noirs et qui dessinais des bites en les classant par ordre de longueur ?

Elle (avec un petit rire nerveux) : elle t’avait mis dans la moyenne de la classe, je me demande si elle vous avait tous vus pour être si précise, je lui demanderais !

Lui : c’est ça, fiche-toi de moi, c’est bien le moment !

(Comme vous l’avez compris, Lui et Elles sont d’anciens d’un lycée de banlieue, ils se sont retrouvés, en fac de lettre, après une semaine de cours ils sont devenus amants. Les études terminées, la vie les a séparées, on ne sait pas quand ni dans quelles circonstances ils se sont retrouvés.)

Lui, encore : je te rappelle que jean, que tu as adoré, vous envoyait des lettres pornographiques sur le modèle des orgies romaines de Caligula !

Texte-Photo : Jean-Claude Bourdet

IL pleut Albert

IL pleut Albert
IL pleut des trous noirs,
Il pleut des éclairs
Albert
De maigres bulles d’air
Trop peu, Albert
Il pleut des odeurs fétides,
des buées d’acide
C’est trop, c’est ouf
et le monde s’étouffe
Albert
Il pleut Albert
Il pleut des fissions nucléaires
Des gaz, des effets de serre,
Comme un coton imbibé d’éther
Sous le chloroforme
Le monde est en crise de l’air
Quelques soient leurs formes
Le monde a trop d’adversaires
Albert
Tu disais, Albert
au compas à l’équerre
rien n’est absolu
tout est relatif
mais rien n’est résolu
Albert
à qui la faute,
Pour quel motif
Le monde ne sait plus quoi faire
pour traverser notre univers
Le monde s’use quand on le perd
Quand les ruisseaux ne vont plus à la mer
Il pleut Albert
Il pleut des vers dans la pomme
Dans le monde que l’on forme
Le monde que l’on borne
Et toi tu t’étonnes
Albert
Tu déconnes
Il pleut Albert
De trop forts courants d’air
Des fontes sévères
Il pleut des mystères
Albert
Où est l’allumeur de réverbères
Que j’me noie plus
Que j’y voie clair
Albert
Où est l’allumeur de réverbères
Que j’me noie plus
Que j’y voie clair
Que je jette un œil sans me faire de mal
Sur le journal, sur mes cavales

Où est l’allumeur de réverbères
Que j’me noie plus
Que j’y voie clair
Albert
Nos vies qui défilent
Nous, des colosses aux pieds d’argile
Mais qui soutient les murs
Où sont les échancrures
A sortir la tête
A écorner le sort
Et nos rêves d’être
Quand nous sommes déjà morts
IL pleut Albert,
Il pleut des idées noires
IL pleut à pleurer, tout foire
IL pleut Albert
Il pleut
Et nos jours heureux
Manquent à l’appel
Plus jamais
ne se ramasseront
A la pelle

watine

Texte : Catherine Watine

Photo :  Catherine Watine

Sur l’auteur

Watine joue du piano depuis l’âge de 3 ans, et a remporté quelques concours (Rachmaninov, Nerini) en jouant des pièces du répertoire classique.

Elle fait son apparition en 2005 avec l’album RANDOM MOODS, que beaucoup considèrent comme son premier véritable album, une aventure punk rock  qui lui fait rencontrer les producers electro influents de l’époque : Fila Brazillia, Gus Gus, Riton, Volga Select (Ivan Smagghe/Marc Collin), The Underwolves, Aaron Carl. Cet album est reconnu en Allemagne et en Angleterre, et circule dans les milieux underground.

Mais c’est en 2006, que Watine sort son 1er  album de songwriter DERMAPHRODITE co-réalisé avec Bernard Becker et post produit par Markus Dravs dont on connaît le travail pour Emilie Simon, Brian Eno, Björk, Coldplay. Sur ce disque dream electro-folk symphonique, Watine dévoile pleinement son univers electro pop tirant vers le trip hop. Calme, ouaté, intimiste, la musique mêle déjà cordes et piano, voix filtrée, en anglais dans le texte. Ce disque remporte un fort succès d’estime critique et reçoit un très bel accueil, notamment les labellisations Ecouté et approuvé les Inrocks, Une découverte Trax, la Ferarock et la Fnac Aime. S’en suit une tournée promo de 12 dates dans les Forum FNAC au printemps de cette même année.

Watine travaille aussi pour la scène un répertoire uniquement piano auquel elle convie rapidement 3 puis 4 multi-instrumentistes.

En 2009 voit le jour un nouvel album  B-SIDE LIFE, à l’esprit résolument pop-folk, produit par Nicolas Boscovic. Avec toujours le piano et le violoncelle en fil rouge, c’est une fusion de classique inspiré de Bach et Satie, et de brouillards alternatifs à la SIgur Ros, peuplés de cordes majestueuses. Tout est là, l’acoustique, l’électrique et l’électronique, et de nouveau cette mélancolie joyeuse. Un accueil massif des medias et une exposition live en radio confirment sa singularité -quelques singles qui tournent beaucoup  particulièrement Nothing else et son très joli clip qui passera sur M6.

Cette même année, Watine est l’initiatrice du projet INDIE MOODS (20 artistes à découvrir dont Cascadeur, Maud Lübeck) qui recueille les partenariats des INROCKS, FERAROCK, OUI FM et le DIVAN DU MONDE.

Un 3ème album sort en 2011, STILL GROUNDS FOR LOVE., confié à nouveau à Nicolas Boscovic. Il confirme le chemin cinématographique de sa pop de chambre « IL y a du PJ Harvey dans la personnalité, du Nick Cave dans la noirceur, du Tim Burton ou du David Lynch dans l’atmosphère » Le titre The story of that girl figurera sur la playlist AIR FRANCE, plusieurs titres feront l’objet de clips, dont The strings of my fate – Prix DAILYMOTION au festival international des Arts du Clip et Books and lovers qui aura une mention spéciale sur Inrocks.com, pour son hommage à The Divine Comedy. JD Beauvallet baptisera sa musique d’outre-pop.

En 2013 un projet folk pop réunit Catherine Watine et Paul Levis : THIS QUIET DUST qui prend pour prétexte lumineux la poésie sensorielle et échevelée d’Emily Dickinson.

Et cette même année, MAISON WATINE compile des remixes de l’album Still grounds for Love, réalisés par des amis musiciens producers electro.

C’est en 2015 que s’amorce le grand virage, la tentation du français l’emporte. C’est l’année d’ATALAYE.
« Quelque part entre le spleen lumineux de Barbara et le soleil noir de Nerval, Watine invite son piano épique au milieu des cordes et des vents traversés de fulgurances électroniques. La liberté dans la solitude, la solitude dans l’amour. Un hymne à la vie. »

Puis en 2018, après une secousse importante dans sa voie personnelle, Catherine WATINE décide de reprendre tout à zéro, ayant le désir depuis toujours d’orchestrer ses propres pièces. Elle navigue entre son piano Pleyel et son clavier maitre, prépare ses contre-chants de cordes et scande ses percussions avant de les écrire à l’ordinateur. Il y a aussi dans sa boite de Pandore,  des enregistrements à la volée dans la rue, dans les jardins, dans les tempêtes, des cloches d’église, des rythmiques montées sur des enregistrements de trains, des filins de bateau qui claquent au vent lors de ses passages en Bretagne,  quelques prises d’harmonica et de toy instruments, mais aussi des pédales de piano, des bois frottés, martelés, et plein d’autres sons à découvrir à l’écoute. Elle découpe d’anciennes chutes sonores notamment de violoncelle, de timbales et de cors, pour ajouter quelques éléments acoustiques.
L’univers de l’album GEOMETRIES SOUS-CUTANEES est bien là. Acousmatique, expérimental, sériel, abstrakt, cinématographique. Néo-classique.

 

La Nuit Semblait Venue (11)

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(Une Heure Sur Terre)

Il fallait assimiler une nouvelle géographie. Ou plutôt, et pour être plus précis, apprendre les contours et les lieux d’un lieu totalement inconnu pour la plupart des terriens. Ce matin nous apprenions que le nom de la première ville lunaire serait « Shackleton ».

Shackleton serait donc la ville du nouveau monde. Elle serait érigée sur les remparts d’un cratère immense qui portait ce nom : le cratère de Shackleton. L’un des endroits constamment ensoleillés de la Lune. Il y faisait -30 degrés en moyenne. La Compagnie insistait sur le fait que de telles températures étaient finalement celles que connaissaient fréquemment des villes comme Montréal. Elle promettait cependant de procéder à un réchauffement global de la surface de la Lune. Sur ce point je ne doutais pas de sa compétence.

Au final Shackleton s’annonçait comme une ville sympa. Tout entière dédiée à l’exploitation de minéraux rares et d’Hélium 3. Je plaisantais mais cette nouvelle cité apparaissait bel et bien sur tous les écrans et systèmes rétiniens. Il fallait juste la construire pour de bon. La sortir du sol lunaire. Mais elle serait réelle d’ici quelques années à peine.

Lina en avait fini avec son offre d’emploi. Elle regardait avec moi les esquisses ultra-réalistes de cette ville insensée qui, si tout se passait bien, rivaliserait bientôt avec New-York dans l’imaginaire collectif. Sa construction mobiliserait dans un premier temps des milliers d’ouvriers et d’ingénieurs terriens. Ce sont eux qui monteraient les premiers dans ces engins terrifiants sauvagement griffés d’un logo La Compagnie. Des bâtisseurs qui érigeraient en un temps record les prémices d’une mégapole spatiale.

Un ville « composite, comme authentiquée du sceau d’une époque suprême ». Une ressemblance éternelle avec toutes les cités de pionniers. Et l’état d’esprit qui va avec. Plus personne ici, sur Terre je veux dire, ne semblait vouloir s’occuper de l’autre. Que cela plaise ou non, la Compagnie illustrait de manière éclatante le retour du capitalisme sauvage, le plus cynique qui soit.

Celui qui ne voyait en l’homme qu’une force de travail interchangeable, au service exclusif d’une poignée d’exploiteurs. Nous avions seulement changé d’échelle. L’intelligence était devenue une valeur marchande comme une autre. L’espace exigeait des employés exploitables certes, mais remarquables. Les meilleurs disponibles dans leur domaine.

Lina commençait, en professionnelle remarquable, à prendre des notes mentales via son application mémorielle bio-intégrée. Elle ne m’écoutait plus. Je la regardais, admirant son incroyable dévouement, même si elle détestait que je le lui dise. Elle était plongée dans un corpus informationnel fantastique.

Il lui fallait comprendre comment cette ville allait fonctionner. Si elle était recrutée par Moon Express, ses futurs élèves auraient tous un parent, voire les deux, projeté(s) à 384 400 kilomètres. Elle n’était pas encore devant ces enfants, qu’elle se donnait déjà totalement. Lina était une femme merveilleuse. Une résistante au milieu d’une collaboration généralisée avec le pire.

Je la regardais longuement assimiler à une vitesse stupéfiante des quantités de données impressionnantes. Elle le faisait préventivement. Mais je savais, à cet instant, qu’elle serait recrutée. A la fin de la matinée, elle en saurait autant sur Shackleton que le meilleur des ingénieurs de Moon Express.

Je me demandais de mon côté ce que la vision neuve qui s’érigeait devant nos yeux et nos esprits allait bien pouvoir faire du religieux. Façonner de la divinité ou augmenter la clairvoyance de l’homme ?

Lina se tourna vers moi et me dit que cette ville du futur proche serait fabuleuse. Qu’elle concentrerait à peu près toutes les innovations technologiques et médicales les plus récentes. Je lui opposais l’idée qu’elle ne serait qu’une ville minière, de pionniers et d’aventuriers. Avec tout ce que cela pouvait impliquer. L’éloignement des centres décisionnaires et judiciaires d’envergure risquait d’en faire une zone sacrément dangereuse. Je lui opposais que cette ville concentrerait tout ce qui germait sur Terre depuis de si longues décennies. Cette régression terrible qui avait vu peu à peu s’éteindre les liens solidaires, le sens commun, l’envie de faire société. Au profit du profit justement.

Lina se mit en colère. Je savais bien que mon jeu de mots était grotesque mais l’idée était là. « C’est toi qui parles comme ça ?» hurla-t-elle. « Tu prends toujours de haut les luttes sociales, et même ces mouvements de rébellion qui explosent. Parfois tu les trouves, je cite, infectes et dangereux ! »

En effet, elle n’avait pas tort. Mais je ne pensais pas exactement comme cela. Je devais mal m’expliquer. Les yeux fabuleux de Lina de toute façon étaient beaucoup plus importants que nos désaccords. Parvenir à vivre en couple dans un monde connecté comme jamais, un monde qui avait dû traverser tant de crises au cours des siècles éteints, était une aventure en soi. Presque aussi complexe qu’un voyage spatial.

Lina se plongea dans l’étude du « Space Resource Exploitation and Utilization Act of 2015 ».

L’artiste que j’étais se trouvait toujours en décalage avec le réel. Ce n’était qu’un concept à traiter. Une chose à oublier dans sa façon ordinaire. Lina était pragmatique, par nature et par obligation aussi. J’en avais conscience.

Elle m’apprit que c’est en 2015 que l’exploitation des ressources spatiales par des acteurs privés fut autorisée. Par l’ « Obama Space Act ». Voilà donc l’origine de la Compagnie…Notre monde était né là d’une certaine façon. L’espace devenait une affaire privée. Plus rien ne pouvait remettre l’Etat au cœur du pouvoir.

Cérium, terbium, samarium, scandium, gadolinium, lanthane… Voilà ce qui animait le cœur de la Compagnie. La vision céleste de l’humanité. Le recommencement sublime de la course aux matériaux. L’essor au-delà, c’était la conquête de l’Ouest. Et la ruée vers l’or.

Cette foutue ruée vers l’or qui avait accouché du monde ancien. Ce monde qui avait commencé sur des rafiots commandés par des fous furieux n’ayant peur de rien. Ce monde qui s’était poursuivi dans des usines dirigées par des industriels cyniques. Ce monde enfin qui s’était crashé comme le disque dur qu’il était devenu.

Ce monde-là s’était carbonisé. Mais il était cool. Il portait des tee-shirts et des baskets au moment précis où il s’écrasait. Bordel, il fallait voir courir tous ces rats paniqués à la moindre catastrophe ; ceux-là même qui avaient pris les commandes d’une machine planétaire dont le développement infernal les avait totalement dépassés.

On n’avait plus compté les grands brûlés de cette époque ayant précédé le basculement. Les prémices de ce que l’on vivait à présent quotidiennement avaient été sacrément douloureuses. Ou totalement psychédéliques selon les points de vue. Rien n’était normal dans les années 2000. Rien. Et pourtant, ces années-là furent celles qui précipitèrent la chute cosmique. L’homme venait d’être salement jeté par-dessus son berceau planétaire.

Chaque année, l’espèce humaine se prenait une claque symbolique. « Hé ! Mais les robots vont te botter le cul. Hé ! Mais il y a sûrement des milliards d’autres lieux aussi géniaux que la Terre dans l’espace. Hé ! Mais les trous noirs finiront par te tordre dans tous les sens aussi sûrement qu’une essoreuse »…

L’homme avait d’abord appris que la Terre était ronde, et que c’est elle qui tournait autour du soleil. Première vexation. Ensuite, il avait appris qu’il descendait du singe. Deuxième remise en question. Et voici que l’on comprenait que l’homme n’était qu’une machine comme une autre. Et que l’intelligence artificielle était capable d’écrire des chefs d’œuvre. La troisième grande vexation était éminemment technologique. Nous allions rentrer dans les temps de la grande hybridation.

Trouver sa place dans ce grand foutoir qui ressemblait au laboratoire d’un savant taré était devenu pénible. Mais fascinant également. Nous ressemblions tous à quelque chose d’étonnant et d’effrayant.

Parfois, l’envie de me recharger pour de bon, comme un vulgaire appareil, sur un flux énergétique me prenait. Je me postais devant l’un de ces rayons invisibles que l’on trouvait partout et j’y passais ma main. En l’irradiant profondément, je venais probablement de perdre quelques minutes d’espérance de vie. Mais cela provoquait une recharge générale et complète de tous mes systèmes embarqués et implantés. Je me reconnectais en une fraction de seconde. C’était quand même assez classe.

Je constatais, comme si souvent, que mes pensées devaient se frayer un chemin atrocement difficile vers les autres.

Texte : Yan Kouton

Photo : Yan Kouton

 

Notes de mon chahut – Extraits inédits


Hellen Halftermeyer

Parfois l’aube est douce. Fait-elle semblant ? Pas de questions, pas de réponses. L’unique, seule, gueule du jour qui se ramène. Alors, pour empoigner les mots, trouver l’élan. Même le chat me fait silence. Un rapide petit Satori, mon sourire. Parfois c’est calme.

Va savoir, toi, va savoir !?

__________

Voilà le frais. Alors le feu. Mes thèmes ? Non ! Mes notes. Mes notes, si et là et dos et raies et sol et phares et miroitements. Ma toute petite musique. S’il en est, de ces accords, pour vous, nous, si mal accordés. Je vais faire le feu. En partage. Dans cet étrange froid qui prend la gouvernance. Et quelques-uns se serrent. Auront-ils enfin droit à la flamme qui reste ?

Ma littéraire solitude, mon bien, mon fait. Ma belle absence quand je suis là. Ainsi, sommes virtuels. La belle affaire, du feu. Seuls des mots, seules des images.

Le monde tourne sur nos arrêts. Tout ce qui vient viendra peut-être.

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Voilà qu’encore la nuit présente. Mais quelques chants. Le début. La fin. Bref, le continu. Un peu de crac, de cric, quand je me déplace. Faites chauffer. Et suis sur le brouillon. Toujours sur le brouillon. Pour installer, me faudrait l’arrêt, me faudrait écorce comme épiderme. L’homme n’a pas d’écorce, l’aubier de suite sous mince couche sensible, peau. Je brouille donc, et me débrouille.

La lumière, autre chose d’obscur.

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C’est cela ! Sur la route, à l’heure différente. Perdu, un peu. Ce jour, normalement, faisait venir la nuit. Mais c’est le plein du ciel encore, non livré aux étoiles. Alors j’ai quelques mots, à peine, ici. Les autres sont dehors, à labourer des pages, à vider la blancheur (à la main, c’est le vif et les ratures). Alors, voilà, c’est cela ! Quelques touches du clavier qui me donnent à un monde où tous ou presque, s’égosiller, visibles vouloirs flous. Tic-tic, toc-toc, les lettres font du bruit, le vocable s’imprime et imprime le cloud.

Époque de tant d’époques refoulées, qui semble libre. Ce n’est qu’un calque que l’on consomme.
Des lettres bleues dans le miroir qui répondent aux reflets.

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Ce qu’il fallait faire est fait. Tant d’autres choses encore. Hormis le lit, que je laisse défait. La route sinueuse, parcourue. La soif se mange lentement.
Me demande.
L’échafaudage du monde, à deux pas d’étincelles, pour la façade ou le cœur au travail.

 
Texte : Zakane
Ilustration : Hellen Halftermeyer