Réfrigérateur

Le propre d’un réfrigérateur,
C’est d’avoir l’esprit conservateur ;
On le veut, quand bien même gavé,
Impassiblement froid, réservé
À l’usage des consommateurs.
Pour le rendre accessible à toute heure,
On le nourrit d’électricité ;
Moyennant quelques kilowattheures,
Il combattra la toxicité
Des aliments et leur puanteur.

Au pôle nord compartimenté,
Sa tête, appelée congélateur,
Possède certaines qualités
Que connaît à coup sûr le lecteur
Mais que nous voudrions rappeler :
Il transforme notre eau en glaçon,
Garde les produits bien congelés,
Tels que sorbets, légumes, poissons,
Ceux qui pourraient nous intoxiquer
S’ils s’avéraient être mal stockés.
Mais retournons à l’architecture
De la pleine et stoïque structure :
L’imposant coffre-fort à victuailles,
D’un aspect extérieur blanc émail,
Aura pour habituels accessoires
Des portes, des bacs et des tiroirs.
Il faut donc tout ouvrir puis fermer
Pour pouvoir accueillir les produits
Ou, au contraire, les consommer,
Gestes à volonté reproduits,
Accomplis avec fluidité
Grâce au réfrigérant : le propane ;
N’importe quand, hiver comme été,
Y soufflera une tramontane.
La principale contrariété
Concernant cette technologie
Reste ses dépenses d’énergie
Et son gros corps à transbahuter.

Vidéo/Texte : Eric Tessier

Trois Poèmes

UN ETE SANS GELATO

Gris du ciel et brise dans le feuillage – petit moment devient grand
Rendre au nuage sa forme de nuage – la réalité comme elle est
Indifférence, alors enfin j’avance – d’un bon pas
Seul au plus près de ce que – Etre

STRATUS DISPARATES

Durée limitée sans sentiment d’urgence
cette neige me laisse à son imagination
au plus près de l’absence – ressentir
le charme des manières directes
(Heureux maintenant, je n’attends pas demain)

AVENTURE ET VIE ENTIERE

Aucune pensée ne perturbe mes journées
absence totale d’intérêt pour ou contre

ni émotions profondes ni attachement puissant,
la fin est l’endroit où je me trouve sans cesse
je ne possède que le moment

Poèmes & photos Cyril Pansal
Mois doux 2021

Pseudonyme

Peut-être que la boucherie du temps qui passe, cisaille lentement les chairs, comme pour qu’on s’habitue doucement à la perte qui va arriver. Comme le poison instillé goutte à goutte finit par vous rendre immune. Elle a perdue -ou acquis ? – sa tête à petit feu.

Ô corps, combien je t’ai détesté, et puis apprécié, et puis oublié, effacé. Combien tu m’as fait souffrir et soupirer. J’ai juré, blasphémé contre toi. Tu étais à moi, je pensais pouvoir tout te faire, te rejeter comme te tenir en laisse, te martyriser ou te choyer. Tu étais à moi, je me disais. Mais en fait tu étais moi, entièrement moi. Mon apparence et mon intérieur, ma respiration et ma pensée. Tu étais ce je qui ne se voulait pas, mon ennemi.  Et je me suis battue contre toi. Je me suis tenue hors de tes limites, de tes formes. Je me suis retirée dans la toile chimérique de mes rêves et de mes pensées comme une araignée vénéneuse qui allait un jour en finir avec toi.  Je t’en ai voulu de ce que tu ne correspondais pas à ce que je pensais mériter. Tu peux me dire folle, tu as raison. Je pensais qu’à ma personnalité, qu’à mon caractère un autre corps aurait été préférable.  Ce que je pensais. Plus ou moins. Mais pauvre corps, tu étais parfaitement adapté à ma nature, tu étais ordinaire, telle que je le suis.  Je n’ai pu que créer un nom, un pseudonyme impalpable.

Pourtant fichu corps, tout le temps à la peine de beauté et d’élégance, qui ne cessait de moduler des formes différentes comme à la recherche de mon autosatisfaction, mon ego, je n’aurais pas voulu t’échanger ou te vendre.  J’ai pensé souvent te jeter sous un train, je ne sais pourquoi c’était le supplice de la gare mon mode de mourir favori, j’ai souvent pensé te lacérer. Et je t’ai souvent malmené, maltraité, moqué, hué. Je t’ai accablé de haine. Jusqu’à te rendre malade, jusqu’à te rendre pire encore.  Tellement détesté, pauvre corps, que c’en est terrifiant et que depuis longtemps, tu aurais dû me quitter.

C’est à toi que j’imputais le malheur de vivre.  Pourtant ce n’est pas juste, car en réalité tu as fait écran. Tu as été le bouclier utile à me protéger de ce que je ne pouvais supporter seule. 

Non mon corps, tu n’étais pas ma douleur, pas toi. Tu as pris sur toi la douleur. Tu n’étais pas la laideur non plus. Tu étais la douceur fragile d’une femme qui arrive, exclusive et unique, incomparable. Mais pauvre chair, on t’a jaugée, jugée. On a pris des calibres dans lesquels tu n’avais pas de place.  Et puis, tu n’as pas eu de chance puisque c’était moi ta propriétaire, moi avec mon caractère, mes idées, et cette tête qu’il aurait mieux valu ne pas avoir pour que tu vives serein.

C’était moi qu’on n’aimait pas ou mal, c’était moi qui manquais et c’est à toi que j’imputais cette carence. Tout était de ta faute. Tu n’étais pas assez bien, pas assez beau. Tu portais une sorte de disgrâce ; tu perdais tous les concours et toutes les comparaisons. C’était toi le coupable, l’erreur. Tu étais mon représentant de commerce et tu rentrais toujours bredouille. Quelqu’un d’autre avait fait l’affaire. 

C’était toi le traitre. Pauvre corps parfait, devenu imparfait. Pauvre corps amoureux de la vie, aux sens aiguisés et habiles, tailladé de moqueries, de sarcasmes et d’indifférence, contraint lentement à rétrécir, à se renfrogner dans une coque vide, à s’abstraire simplement pour ne pas finir en chair à pâté sous l’express Genève-Romanshorn.  Tu étais la cause du désamour, ne l’oublie pas. Et à chaque échec d’amour je te jugeais coupable, et à chaque raison de ne pas aimer, je te renvoyais mon mépris.

Petit tu étais facile et léger. Tu muas dans tous les sens, comme affolé, ne sachant où était ta place. Grandir, forcir, développer, tu faisais tout à la fois, indiscipliné et dérouté. Fallait pas compter sur moi pour t’aider, te comprendre. Ce que je sentais, je ne le voyais pas venir. Je ne mesurais pas tes changements. Seuls les commentaires, seuls les regards des autres traçaient pour moi les grandes lignes de la laideur que tu me promettais.  Je me préparais à te faire disparaitre puisque tu me trahissais.

Mais pauvre corps, c’était moi qu’on raillait et qu’on voulait atteindre à travers toi. C’est moi qui fus mortifiée au premier sens du terme, alors cher ami, cher corps qui me supporte depuis, qui me soutient et tient à me savoir vive, cher corps tu fus le support de mes dégoûts, les raisons de mes révoltes, l’objet de mon non-désir.  Je te rendis coupable pour ne pas chercher d’autres responsables, pour ne pas recevoir de plein fouet la vérité. On ne m’aimerait pas, il fallait bien une raison. Ou alors je n’aimerais personne, qui sait. Ne pas t’aimer, ne pas m’aimer, c’est quand même ne pas exister, refuser d’exister peut-être. Et l’amour c’est rudement vivant.

Mon corps, je te cherche. Je t’ai vaguement aperçu, il me semble… Tu t’es mis en guerre contre moi et j’ai compris. Je t’observe te battre pour me garder en vie. Je t’observe creuser des routes vers la boîte en os. Tu t’invites de plus en plus souvent et je ne te crains plus comme avant. Tu es bien brave finalement.  Je ne dis pas que je vais te reconnaitre, mais peut-être que je vais t’adopter si ça peut t’aider à vivre encore un peu et moi à aimer, oui.

Texte/Illustration : Anna Jouy

Rouge Vers Bleu – Recueil de Charles-Eric Charrier aux Editions QazaQ

« Les nouvelles feuilles du bananier

Tirent vers l’azur

Les petits drapeaux enroulés par le vent

Paraissent en Berne.

Plus loin, l’eau de la baie est très plate

Ce qui n’empêche pas, à rythme régulier

Des vagues de déferler.

Mon froc est blanc sale, mon cœur rouge

Et le bleu de la mer.

Un merle bien gras pour l’époque

Prend la gîte sur le câble électrique.

C’est un air froid et translucide qui le porte au moment de l’envol.

Les effluves marins et les ions de la terre amoindrissent la rouille de mon corps »

Texte/Illustration : Charles-Eric Charrier

Dans ce nouveau recueil, Charles-Eric Charrier explore les champs chromatiques, les formes figuratives et abstraites, et l’apparition, à nouveau, du texte. Comme pour renforcer les liens qu’ils établit constamment entre la poésie, les arts plastiques, des liens entre le visible et l’invisible, le formel et l’informel, le trait et l’écriture. L’ici et un ailleurs mystérieux, où le corps devient la résonance d’un monde spirituel. Le mouvement d’une couleur à l’autre le chemin à emprunter.

Rouge Vers Bleu – Recueil graphique de Charles-Eric Charrier – Editions QazaQ – ISBN : 978-2-492483-38-7

Pierre m’a raconté la légende de l’Arbre Seul-Arbre Sec.

Pierre m’a raconté la légende de l’Arbre Seul-Arbre Sec.

L’Arbre-Seul, que les chrétiens appelaient l’Arbre-Sec, se dressait au bord du Monde Connu, quelque part du côté du Khorassan. Il marquait la limite des terres autorisées. Au-delà s’ouvraient les espaces interdits, impensables parce que volontairement soustraits au champ de la pensée et du songe. Par-delà les débats sur la nature de cet arbre, Platane pour Marco Polo, Chêne de Mambré ou Cypré d’Abarkuh situé en Iran pour d’autres, c’est l’interprétation métaphorique et spirituelle de l’arbre qui intéressait Pierre.

Les racines du nom suggèrent une double origine et une fonction double. Arbre vivant et arbre mort qui peut revivre. Arbre symbolique des limites entre les terres connues et les terres inconnues, il a aussi une fonction allégorique, parabole d’une dualité indissociable entre le bien et le mal, le péché et le repentir. Arbre vert desséché-arbre sec qui reverdira.

Pierre soutenait que toute limite est à dépasser, à expérimenter, si les territoires inexplorés de la pensée restent vierges, l’inconnu vient à nous et s’insinue dans notre esprit sous forme de peur, de menace.

On trouve cet arbre mentionné dans le livre de Daniel, le dernier livre de l’Ancien Testament. Nabuchodonosor y raconte un songe que Beltshassar est sommé d’interpréter. Un arbre immense, aux fruits abondants, abritant bêtes, oiseaux subit la colère d’un Saint descendu du Ciel. Celui-ci ordonne de dépouiller l’arbre, de l’abattre mais de laisser ses racines en terre. Il dit : On changera son cœur pour qu’il ne soit plus un cœur d’homme, et un cœur de bête lui sera donné. Daniel est terrifié et tourmenté par ce qu’il vient d’entendre. Il oriente son interprétation et tente de convaincre le Roi que son règne va s’achever s’il ne reconnait pas le Très-Haut. La prophétie dit qu’il sera chassé d’entre les hommes, qu’il aura son habitation avec les bêtes sauvages.

Moi : Nous pourrions interpréter le rêve d’un point de vue œdipien comme la chute de l’enfant détrôné par son père. Comme une menace de castration. Il existe en psychologie un test de dessin l’arbre. Grâce à sa richesse symbolique, son universalité, ses analogies avec l’être humain, l’exploration du dessin de l’arbre est une ouverture sur le subconscient. Végétal sacré, il est un symbole du lien entre le sol et l’air, il est l’arbre de vie et de transmission de la connaissance.

Pierre : Il est aussi la verge qui tient le fléau de la balance de la justice.

Moi : Il est le mât de misaine en marine. Un poème dans lequel de tout petits vers s’entremêlent à des plus grands. Il est aussi l’arbre des philosophes et parfois la pierre philosophale.

Pour Pierre et moi, l’arbre a toujours été un refuge, une limite, le territoire secret de notre imagination. C’est à un pommier que nous avions dévolu nos passions d’adolescents. Mon grand-père paternel avait un verger dans la plaine de son village, les arbres fournissaient d’excellents fruits en automne. Une rangée était plantée d’une variété qui donnait des pommes rouges, croquantes, à chair blanche et sucrée. Il produisait abondamment, nous remplissions de grands paniers d’osier à la récolte. Mon grand-père nous rémunérait pour ce travail d’étudiant. Nous nous retrouvions avec nos amies sous un de ces petits arbres, rêvant de cueillir les fruits défendus du Jardin d’Eden. Plus tard j’ai découvert que la pomme rouge était, à l’origine, le globe que tient dans sa main Justinien le Grand de Constantinople. Ce globe de cuivre devint, dans l’imaginaire populaire le symbole de la grandeur de l’empire romain d’Orient. Le fruit perdu, la puissance perdue peut renaître lorsqu’on plante une de ses graines. Ainsi les limites sont de nouveau transcendées entre la vie et la mort, l’Orient et l’Occident qui sonnera la défaite de l’empire romain. La pomme rouge deviendra le pommier rouge, il sera assimilé à l’Arbre-Seul et deviendra, plus tard, pour les Grecs, le symbole de la lutte contre les Turcs. Le Pommier Rouge, l’Arbre-Seul, l’Arbre-Sec parcourent l’imaginaire populaire comme symboles des limites de l’oppression. Winnicott raconte qu’il se réfugiait dans un arbre de longues heures pour échapper à l’humeur mélancolique de sa mère.

L’arbre est pour moi un ami dont je recherche la proximité silencieuse, l’ombre qu’il offre en été, le scintillement de son feuillage lorsque le soleil joue à cache-cache avec ses feuilles. Il est un abri, même précaire, parfois dangereux dans l’imaginaire familial. En groupe, il devient une forêt mystérieuse, menaçante, maléfique parfois, en tout cas moins enclin à la camaraderie. Humain en tout, végétal en définitif.

Les origines de la vie, de notre vie, restent en grande partie secrètes, enfouies dans ce que Freud a appelé l’inconscient. Parfois nous en reviennent quelques scories. La forme est souvent incongrue, rarement narrative, sons, odeurs, sensations parfois associés à une représentation. Un roman familial peut se construire. Freud a semblé limiter le monde interne de l’infans, l’enfant avant l’apparition du langage, à un hédonisme tout puissant. Ce sont les travaux d’une psychanalyste d’origine austro-hongroise, Mélanie Klein, qui ont ouvert la possibilité d’en explorer les territoires inconscients. L’analyse des dessins d’enfant a brusquement retiré les voiles de tendresse et d’innocence qui le protégeaient, tout en venant confirmer les intuitions géniales de Freud sur la sexualité infantile. La cruauté est connue depuis toujours, l’analyse de ces dessins a repoussé les territoires du merveilleux. Les forêts désertées par le surnaturel ont perdu leur mystère et leur magie que les contes traditionnels avaient exaltés. Le registre maternel idéalisé, transformé par le jeu des forces pulsionnelles et le travail du rêve reste pourtant le territoire des sorcières et des fées.

Pierre : En écrivant, j’espère retrouver le goût de la pomme, la sensation de fraîcheur de l’ombre des arbres, le murmure du vent dans leurs feuilles. Mais pas que cela. Tu as déjà vu le tableau La Gitane, de Roka, il y en a une reproduction dans la maison familiale. Je le regarde en silence. Son regard brille, ses yeux noirs ont des reflets métalliques. Ils ressemblent aux billes d’acier que nous utilisions pour chasser les grives. Un matin, tu n’étais pas avec moi. J’ai posé une bille dans le cuir du lance-pierre en bois de châtaignier, j’avais sculpté le manche comme nous faisions tous. J’ai attendu patiemment, une grive s’est posée sur l’arbre. J’ai lâché la lanière en direction du pommier, sans viser. La bille a sifflé dans l’air froid du matin. Les lanières de caoutchouc noir ont claqué sur le manche du lance-pierre. Le bruit semblait ne jamais vouloir s’arrêter. L’oiseau est tombé dans ma petite main, inerte, l’orbite éclatée en un œillet sanguinolent.

Texte/Illustration : Jean-Claude Bourdet

Extrait de :

« dans le champ de la pensée et du songe le pommier rouge » de Jean-claude Bourdet, Az’art atelier éditions, Toulouse, 2021.