Radeau

que dire de ces jours passés en pente raide
d’une usure infinie des heures
étrange été de ne plus en être
couper les ponts de la saison
alors que la mousson fait rage
que dire de mon cœur qui battait pour toi
et qui chaviré se trouve en haute mer
sur la nuit de l’équateur


mon esprit s’est abandonné
aux drogues dorées des illusions
je sonde les profondeurs
bien loin de toi et de ta surface
je m’écarte des tempêtes
pour une nouvelle route d’écume
dépassant le cap Horn
en vue d’une terre affable

Texte/Illustration : Pierre Vandel Joubert

Souple – Exposition de Charles-Eric Charrier

Alors que sort «SOUPLE », son nouveau recueil de poésie chez Unicité, Charles-Eric Charrier lui donne une extension visuelle, à travers une exposition. Réunissant des encres de grands formats, elle illustre la fascinante ambivalence qui traverse les mots du musicien. Toujours sur le fil de la représentation et de l’intériorité. Comme les textes, ces encres-là oscillent entre figurations et abstractions. Et finissent par mêler les deux, dans un magnifique équilibre. Comme le symbole de la fragilité des corps, de l’instant. Comme aussi, la vitalité infinie de ce que l’artiste parvient à montrer.

Ce qu’on lit, ce que l’on voit ce sont les oscillations intérieures d’une âme en phase avec la présence du monde, dans tous ses aspects. La simple, mais essentielle, présence à soi, aux autres, aux mystères environnants.

Les personnages qui parcourent ainsi l’exposition s’élancent seuls, dans la nudité de leur condition, se déploient dans un paysage presque toujours illuminé d’un soleil puissant, ou entrent dans une danse frénétique. Ils illustrent un imaginaire paradoxal, aussi minimal que profond, dans lequel se confondent humanité et vide. Un vide dont on peine à savoir s’il est minéral ou urbain. Relatif à l’abandon ou à une introspection viscérale. Paradoxe qui est, au fond, la quintessence de la condition humaine.

C’est cette réflexion intime, antithèse d’une approche cérébrale, que Charles-Eric Charrier expose. À l’instar de sa poésie, qui est le fruit d’une écoute spirituelle des bruits et détresses. Il en restitue des encres sublimes que l’on imagine créées dans une impulsion, le résultat pourtant d’un lent processus intérieur d’observation et de pensée.

Yan Kouton

Cartons

Nos villes saturent
commerces de proximité
connaît l’invasion
Mondial relay cartons
relais colis cartons
chronopost cartons
y’en a partout jusqu’au plafond
même le boucher a essayé
au bout de quinze jours il va arrêter
l’épicerie de produits exotiques rares
aussi l’a fait cartons
au milieu des bananes plantain
des sacs de riz et de semoule géants
des pots de beurre de karité
un autre s’étouffe envahi
enjambe les piles machine en main
arrive sur le pas de la porte
plus personne peut entrer dans le magasin
plus rien sur les rayons que des cartons
toutes les tailles toutes les formes
quelques bonbons se battent en duel
Inde Bangladesh Pakistan pour vous servir
et gagner 3 centimes
les concierges d’immeuble loge
espace atrophié minuscule et des cartons
pas de fenêtres des cartons
boulot à temps plein
poulpe-carton étend ses tentacules
grossi de plus en plus tenace
étouffe et prend la place
d’un vide à la tête en code barre
et de pulsion du clic Vinted
lignes d’achats applications cartonnent
où sont les cartons de déménagement
heureusement qu’ils étaient là
mes livres
les livres aussi peuvent être poulpe
poulpe magique de nos murs
eux sont fenêtres
sur mer

Texte : Aline Recoura

Illustration : Carol Delage

Effets Stockhausen

Ce n’est pas un brouillard.
C’est un monde sans os, sans structures, sans béquilles
Et tu es dedans aussi mou, défait, liquéfié,
Invertébré humain de chimio.
Il y a des couleurs qui t’enserrent de partout, étouffantes glus qui veulent te pénétrer, te « vivre », s’étirer en toi comme si tu étais devenu une matière extensible intéressante, inconnue, la matière chimio.
Tu étouffes, tu te sens essoré, tordu, compressé
Dans cette substance médicamentueuse, dans laquelle tu résistes, fou de peur.

Et soudain tu sors de cet état.
Tu en sors comme d’une longue apnée. Tu reviens parmi ces choses ordinaires,
Raides, dures, structurées.
—Tu as fait un bad trip.
Les médicaments ont joué pour toi une partition Stockhausen.
Tu as peur parce que c’est un autre monde et que l’autre monde, la mort proche te le promet.
Et que ce ne sont pas les vallées de lumière chantées dans tes églises
Que c’est trop différent, trop irrespirable, barbare
Comment feras-tu pour aimer Stockhausen quand tu seras mort ?

Tu lui as donné des mots, des phrases comme des organes de toi. Il n’y a peut-être rien entendu.
Ce puits dans lequel tu as vécu jeune, cette forme du puits, sa matière terre inhumaine
Et cet œil qu’était le ciel quand tu levais la tête.
Ces mots comme le bad trip
Comme cette chimie qui œuvre sous la peau quand tu dors aujourd’hui.
Ces mots médicaments du temps, de l’esprit, du désir de vivre
D’autrefois
T’ont sauvé
Tu les lui as donnés. Il n’y a rien entendu.
Aime-t-il
Et puis, qui donc est Stockhausen

Texte/Illustrations : Anna Jouy

Minuit au glas béni

Horizons proches,
larmes d’Amérique,
chroniques d’un émoi chronique,
promenades dans les émois,
horizontales sentimentales,
romances de cabines téléphoniques,
cigarettes nocturnes au bout d’une intempérance maquillée d’élégance,
l’amour moderne par Bowie dans le walkman sous les nuits dortoirs,
baisers de l’adolescence au gout de café et de Royale Menthol,
petite fille sauvage d’une nuit d’été avec ses doigts dans mon dos,
Pour le slow,

Voici quelques évocations,
Faites profil bas
et mains sur le corps,
tout le jour durant.

Disjoindre cent peurs de cent reproches.
Manière non pas d’idéal
mais de vœu,
aussi pieux
que le velours de vivre,
in a minor groove.

Texte : Fabien Sanchez