DE CES MOTS QUI SE GARENT


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Qui n’a pas quitté les brumes du sommeil avec quelques regrets (parfois, quand la chaleur du lit est d’une telle présence que le moindre petit souffle d’air frais entre les draps nous conjugue une grimace) ? Il faut mettre debout ce corps avec ses os, la belle affaire, le bel effort. Il faut lever la bête, humaine. Et faire avec. L’habillage réflexe, et se gratter par là. (Non, je ne parlerai pas du passage dans la salle de bains.) Les gestes matinaux, attendre le café, ouvrir au chat (sans couteau) et se gratter encore (un doigt suffit). Tiens, il fait plus froid qu’hier ! Où est donc ma fumée ? Les brindilles, les bûchettes, fines bûches (prévoir l’épaisse pour plus tard), l’allumette … c’est parti.

Ouvrir les volets et se prendre dans la gueule l’instable résolution d’un vaste horizon flou.

………

Il répondra ce qu’il ne faut pas répondre.
Il dira ce qu’il ne faut pas médire. Il sourira ce qu’il ne faut pas sourire. Il entreprendra ce qu’il ne faut pas prendre. Il tablera ce qu’il ne faut pas table. Il avancera ce qu’il ne faut pas reculer. Il aimera ce qu’il ne faut pas amour. Il chantera ce qu’il ne faut pas chansons. Il fleurira ce qu’il ne faut pas fleurs. Il grognera ce qu’il ne faut pas groin. Il hululera ce qu’il ne faut pas lune.
S’épuiser à la laisse du monde. Rogner, toujours rogner jusqu’au lien qui lâche.
Le ciel a des reflets d’argent bleu loin de la monnaie.

Texte/Illustration : Zakane

Le Sens Propre traduit par Peter O’Neill


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Ce recueil précaire
Un signe littéraire
Comme la douleur
Habituelle

La phrase
Et son destin

Ce genre
De sourire
Déteint

De lecture
Laissée
Pour morte
Que l’on transforme
En lettre

Elle endosse bien
Le néant

Ce néant
D’insignes
Aux frontons
De nos vies

Traduction de Peter O’Neill

This precarious collection
A literary sign
Like habitual
Suffering

The phrase
And its destiny

Its genre
Of smiling
Fades

The reader
Being left for dead
Whom we transform
In letters

She endorses well
The nothingness

The nothingness
Of signs
On the pediments
Of our lives

Texte : Yan Kouton – Peter O’Neill
Photo : Carol Delage

Nuits d’enfance 1 – hurler en silence

Les souvenirs qu’on nous fabrique, ceux qu’on tente d’effacer en vain, ceux qui serrent la gorge. Chaque pan de falaise comme pan de mémoire. Les murs écroulés, ceux contre lesquels on se cogne encore. Profondeur des origines : creuser, forer. Rouvrir, panser les plaies du petit garçon. De nouveau cette angoisse qui grandit dès que j’explore les très vieux chemins, quand je vais chercher loin et profond dans la tête, dans les nuits d’enfance. Avec l’écriture tout revient : la vie d’alors, si belle et si dégueulasse. Du côté de la lumière les récits fabuleux de ma grand-mère maternelle qui, les soirs d’automne, savaient lever les ombres, et du côté de la noirceur l’obéissance et l’enfermement dans le petit corps sec. Désespérant comme, depuis le début, j’ai tout fait pour me rendre parfaitement adaptable. Au fond, les jeux sont faits très tôt. À 10 ans déjà, mes instincts étaient domestiqués. Intoxiqué par le devoir, je suis devenu vieux avant même l’entrée dans l’adolescence. Ensuite, la sève est montée lentement, très lentement. Durant la puberté, j’ai dû apprendre à jeûner de la vie, à n’en pas en demander trop. Juste quelques miettes, un peu d’air. Mais à quoi bon se souvenir de tout ça ? C’est des histoires de dans le temps, comme disait ma chère grand-mère, tout ce bazar, vaut mieux l’oublier, mabig (mon p’tit).

5h45 – dès la sonnerie du réveil, l’angoisse m’envahit la poitrine. Dans le matin sombre, je m’habille assis au bord du lit, lentement enfile deux T-shirts l’un sur l’autre pour tenter de dissimuler mon épouvantable maigreur. Le grand escalier en bois, je le descends sur la pointe des pieds, presque sans un craquement. Je fais également le moins de bruit possible en mangeant mon bol de céréales, très consciencieusement lace d’un double nœud mes chaussures, avant de hisser le lourd cartable sur mes épaules. Mes gestes sont précautionneux. Dans la glace mon regard est craintif comme si toutes les horreurs du monde m’avaient été montrées à la naissance. Presque à chaque minute je vérifie l’heure à mon poignet. Faut pas traîner, Léo, le car scolaire passe à 6h35 précises et l’arrêt est à plus d’un kilomètre. Cette sensation oppressante d’être en retard sur tout me poursuivra longtemps. À la mauvaise saison, je ne vois la maison que de nuit, du dimanche soir au samedi matin. À la grande école privée, je garde en permanence ce sourire poli qui depuis ne m’a pas quitté. C’est mon masque, ma grimace. Je suis ce jeune garçon si docile, si appliqué qui, durant toute sa scolarité, grandira doucement, à l’écart des autres pour qu’ils ne le fassent pas trop souffrir. Bien planqué au fond de moi-même, je passerai toutes ces années à essayer de me faire oublier, rêvant de vivre dans les sous-sols du grand bâtiment scolaire, enfin libre de mes gestes et de mes plaisirs. Jusqu’à aujourd’hui j’ai gardé très vif en moi ce désir d’être invisible aux autres, et aussi le sentiment d’avoir une revanche à prendre sur eux. On feint d’oublier les premières froideurs, mais les failles d’enfance restent toujours là.

Ma différence, je l’ai ressentie très tôt. C’était physique, impossible à ignorer. J’aurais tellement voulu être comme tout le monde mais, au seuil de l’adolescence, la nature en a décidé autrement. Mon squelette prenait son temps. Peut-être sentait-il que la route serait longue. À douze ans, j’en paraissais huit. À dix-huit ans treize à peine. Il m’arrive aujourd’hui de penser que ce pauvre corps me punissait d’avoir trop tôt obéi. Mon retard de croissance m’a retiré du monde pendant dix longues années. Un cerveau d’adulte dans un corps d’enfant, voilà comment j’ai traversé l’adolescence. Mes condisciples ne voulaient voir que le corps d’enfant. Année après année, je devenais monstre à leurs yeux. Dans mon dos, je sentais leur regard moqueur ou méprisant. Avec mon poing, je me construisais un abri contre les insultes et serrais les dents à m’en briser la mâchoire. Je hurlais en silence. La nuit, j’avais des rêves de tueries de masse à l’américaine. Bam ! Bam ! Bastos entre les deux yeux. Un à un, je flinguais avec jubilation mes chers petits camarades du lycée, si beaux, si forts, si sûrs d’eux. J’avais si froid à l’intérieur.

Bien sûr il m’était impossible de me débarrasser de ma virginité, et aussi de cet air d’innocence triste qui me collait à la tronche. Pour éviter de me faire remarquer, je portais les vêtements les plus neutres qui soient. Aux yeux des filles, je n’existais simplement pas. J’étais anormal, puisqu’en dehors de la norme. Il suffit d’un rien pour être exclu du troupeau. Dès que la moindre chose cloche chez vous, les autres s’en donnent à cœur joie. Dans les infinis couloirs de l’école, du collège, du lycée, je rasais les murs, incapable d’affronter le moindre regard. Sous le préau et dans la cour, je m’excuserais presque d’exister. Leurs plaisanteries graveleuses, leurs insinuations répétées et leurs sarcasmes me désarmaient. J’étais un garçon nerveux et sans doute trop sensible. Proie facile pour tous les harceleurs, j’ai vite dû m’endurcir. J’ai appris comment se faire oublier dans un coin de la classe, comment discrètement se déshabiller et se rhabiller dans les vestiaires, comment rendre son corps compact face aux railleries, comment congeler ses émotions en toutes circonstances. Dur au dehors, froid au dedans. Tiens bon. Ne baisse pas les yeux et ne crains personne. Jamais. Lorsque tu sens la peur monter, crie ton angoisse à l’océan. Même s’ils t’obligent à t’isoler, même si tu ne parles plus à personne, ne laisse pas la haine ou le ressentiment te détruire. Tu verras alors que l’adversité affermit le caractère. Dans tes prochaines mues, il ne faudra perdre de vue ni qui tu es, ni d’où tu viens. Ces longues années de solitude m’auront au moins permis d’échapper à la normalisation programmée. Je n’ai pas suivi l’évolution habituelle de l’enfance libre à l’adolescence grégaire. Le rejet a forgé ma singularité. Me reste de cette époque une farouche défiance contre tout instinct de troupeau. Maintenant encore, j’abhorres fratries, groupes, partis et même communautés. Je n’ai de considération que pour les liens de personne à personne.

Heureusement qu’il y a la grève en bas de chez mes parents où je peux trouver refuge quand je veux. Premier paysage, paysage inouï où tout commence et recommence sans cesse. Mon humeur se renforce à la marée montante. Un souffle nouveau augmente ma poitrine. Il se glisse dans tous mes muscles tandis que le corps des autres restent branché aux écrans qui laissent sans mémoire. J’ai la volonté tenace de ne jamais me laisser noyer dans le goût commun. Je suis un enfant craintif mais plein d’orgueil. J’aime fureter le long de la falaise de granit rose qui, selon l’heure du jour passe du gris à l’ocre. Je prends à pleine main les blocs bruts, m’attarde dans les fissures, les interstices. C’est ici que les habitants des pierres cachent leurs trésors, me dit la voix fantôme dans ma tête. Je ferme les yeux pour mieux sentir la fraîcheur humide et la rugosité de la roche. Ce fond de baie désolé est mon coin de monde ; je sais comment y faire mon trou pour disparaître du réel en un claquement de doigts. Mon corps frêle se faufile dans une anfractuosité étroite et profonde connue de moi seul. Je délasse mes chaussures, enfonce mes pieds nus dans le sable mêlé de vase. Et voilà, je suis revenu dans l’utérus de petite maman, à l’abri de tous. Mon pouls se ralentit. Je n’ai plus peur et plus du tout froid à l’intérieur. L’air, l’eau, la pierre, le sable… j’ai la tentation de disparaître pour toujours dans ce pli de falaise. Recroquevillé sur moi-même, la cavité rocheuse me féconde de seconde en seconde. À la clarté d’une lampe électrique, je poursuis ma vie dans la lecture de bandes dessinées et de romans d’aventure : Le Lotus Bleu, Les Sept Boules de cristal, L’Appel de la forêt, Croc-Blanc, Vingt mille lieues sous les mers, L’Île mystérieuse, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym… Niché dans la roche, avec le bruit de la marée au loin, je relis les mêmes livres inlassablement. Ils apaisent pour une heure ou deux mon angoisse de vivre et, dans le même temps, me construisent une forteresse imprenable.

Texte et Vidéo : Gwen Denieul

 

L’Histoire de Pierre (10)

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J’entame alors un dialogue intérieur très intense, un désir réprimé de lui écrire, de lui dire l’importance que ses textes, poétiques, théoriques, ce que je découvre de sa vie, prennent alors pour moi. J’imagine lui parler de ces sentiments de solitude et de souffrance, restés si longtemps sans mots, muets, seulement éprouvés, de lui dire combien je m’identifie à son écriture poétique et à ce qu’il en dit, en particulier dans Clarté sans repos et dans Description du mensonge, bien que la première rencontre avec lui, dans la librairie Olympique à Bordeaux se soit faite avec Passion du regard.

J’ai envie de lui dire combien je l’ai senti proche d’un livre de Roger Vitrac : Connaissance de la mort.

Ce dimanche matin s’annonçait long et ennuyeux. Les images du film tournoyaient dans la tête de Pierre, celle de l’actrice quand elle regardait son amant. Le regard était d’un sombre orageux qui ne laissait paraître que la passion et l’envie, pas le désir, une envie brutale de dévorer la bouche de l’homme. Une envie directe de l’avaler, de le gober d’un mouvement brusque de la tête. Le bruit ne fut d’abord qu’un grondement pareil à celui d’un hélicoptère, ceux de la protection civile qui passent parfois en direction du CHU. Il n’y prêta pas plus d’attention qu’à la vieille chatte qui venait de s’allonger sur le divan.

Bob Dylan chante, comment s’arrêter à quelques phrases déployées en éventail agité, l’air chaud de l’après-midi laisse les perles de sueur s’énerver sur le front décharné de l’homme, une lutte s’engage, la ride ciselée de l’aplomb du sourcil gauche est bien engageante mais la goutte roule dévorant le toboggan de l’aile du nez et attaque la partie supérieure de la commissure des lèvres.

L’inachevé de l’écriture est désespérant, une lettre oubliée, une photo jaunie, une mèche blonde, objets épars, reliques enfermées dans l’obscurité de son cerveau.

Épuisé, vidé, sans mémoire, plus d’imagination, Pierre est comme le caillou anguleux de ses poèmes. Acéré, à vif, il a nagé trop longtemps à contre-courant, marché dans le sable du Ferret, le vent d’ouest lui gifle le visage, le petit matin l’engloutit dans un cauchemar glacé.

L’écriture de Russell Banks est illisible, penchée à droite elle dessine des collines et des torrents de montagne ce matin. For B. comment parler de l’émotion de cette dédicace, elle se glisse sous les lettres d’imprimerie du titre du livre, elle touche presque la phrase rituelle Roman traduit de l’américain par Pierre Furlan, l’écriture penchée à droite est illisible, une suite de collines tourmentées ou le tracé d’un torrent de montagne.

J’ai vu un film très touchant. La caméra fixe suit les dessins de plans de Gaza, des tentes, on aurait dit des tentes d’indien d’Amérique. Puis, la voix, celle d’une vieille femme, une des premières habitantes du camp. Elle nomme toutes les familles qui s’installent autour de leur campement de fortune. A un moment elle dessine un chemin, d’un trait frêle il coupe en deux le camp qui se couvre de carrés. Ce sont les maisons construites à l’emplacement des tentes. Elles semblent entourées d’une limite, emprisonnées dans une modernité qui se termine par un mur invasif. Une sorte de cancer de la peur qui vient diviser deux peuples, briser une cohésion, fille de l’adversité et de l’exil.

L’écriture était frêle, je le disais du tracé des plans, maladroite. Des hommes et des femmes dessinaient leur village, leur quartier.

La salle, froide, en bord de rail, qui accueillait ces images était silencieuse, captivée par la simplicité et la profondeur de ce qui se montrait.

Des mines de plomb, sur de grandes pages blanches, dessinaient l’espoir et la vitalité d’une lutte intemporelle.

Texte/Illustration : Jean-Claude Bourdet

 

Fantômes


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doutes blancs… fantômes de la chambre… souvenirs d’errances ou de vies fantastiques… le théâtre de mon sommeil absent

la nuit ne s’éteint plus
comme la fusion au cœur du réacteur
la nuit m’étreint blanche
je vois passer le jour d’après
les yeux grands ouverts
je vois l’assassinat du jour d’avant chaque nuit

dans la cendre… un oubli… la peau du temps… une tristesse valeureuse

ceux d'avant

ceux d'après

Texte/Illustrations : Pierre Vandel Joubert

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