Automobile

Sois nous docile automobile,
Ne reste pas là, immobile
À prétexter le coup de l’huile ;
Fais nous un vroum, chauffe, imbécile !

Passe donc en pleins phares,
Au lieu de patiner,
Ou en antibrouillards,
Sans nous ratatiner ;

Et c’est parti dans la bruine,
Buvons l’obstacle après la vigne,
Cabriolons dans la ravine…
Mais freine un pneu, carriole indigne !

Mets les feux de détresse,
S.O.S., feu aux fesses,
Le levier de vitesses,
Horreur, il est H.S. !

La caisse dévala
La vallée encaissée
Puis la casse avala
La vieille auto cassée.

Texte : Eric Tessier

Digressions

Ce midi-là
le poisson
s’en alla faire grève
Restait sur la table
l’inquiétude
enfant malade
de sanglots
Le soir
il déposa
ses arêtes
sur la petite chaise à fond de cuir

Texte issu de cut-up réalisé à partir de quelques pages d’un roman de Maxence Van Der MeerschQuand les sirènes se taisent

Texte : Marlen Sauvage

Illustration : Stéphanie Heendrickxen

Pseudonyme 2

Au jeu du miroir, mettre la tête à prix. Une tête maquillée, enrichie de couleurs, celle qui fera le parfait avatar… Faut essayer. Dernière chance de tenir tête au manque d’amour, de tenir tête à cette seconde, présente de plus en plus et qui porte un autre prénom. Tenir tête en montrant un visage parfois, histoire de mettre une apparence alors qu’elle n’est que transparence. S’exhiber comme un masque, être dans un masque de phrases. Ainsi l’autre, l’invisible bavarde qui s’agite sur les réseaux sociaux, prend forme. Elle ne prend pas corps mais une sorte de vie, lisible, aussi présente que si vivante. Lentement, ce prénom inventé s’emplit de sable et sort de la transparence. Les mots emplissent le moule imaginaire de qui c’est, aux yeux de ceux qui les lisent. Devenir ce prénom, qui n’est plus innocent et creux. Il est empli de ce qui est écrit. Ce n’est pas par hasard qu’on lui ajoute un nom, un nom plein de vie et de désir, un nom qui dit tout ce qui manque, qui dit tout de sa propre raison d’être. Jouir en termes, puisqu’en chair il ne peut en être question.


Un pistil de flammes, cire de tête, bougie consumant son parfum. Tout se mélange, octroie des mondes difficiles et des urgences, oratoire d’étincelles. Il y a des jours où la figure est une flétrissure, habitée d’une fatigue sans collagène. Le regard semble s’affaisser lui aussi, de la peau des yeux vers la peau du cou. Plus tard, on ne sait comment ni par quelle aventure de la pensée, tout se retendra- un peu – pendant quelques jours. Un angelot esthéticien sera passé remettre tout de mèche et debout… En attendant, on scrute son propre écroulement. C’est un jour assez médiocre qui penche du côté sordide de l’existence. Le corps ne veut pas entrer en matière. Il bidouille entre respirer et lever le pied. L’estomac grenaille le temps comme gésier d’hiver. Ça grince, ça frotte en soi-même. Et ce désaccord qui dure, qui s’allonge en soi, sur soi, qui noue sans cadeau… Etrange état entre deux, ni totalement soi ni autre et qui se manifeste pareil dans ces indécisions de la peau, un jour avec, un autre sans… Se nourrir de ces fluxions de bobine. Compagnie relâchée. Miroir, miroir, où est-on passée… Ça laisse son petit mot sur la table. « Ne m’attends pas, je reviens tard ».

Texte/Illustration : Anna Jouy

La Forêt

La forêt
ils n’en rêvent pas
c’est pour les vieux
ceux qui marchent lentement
Les bras joints derrière le dos
La digestion dominicale du trop mangé
le footing le vélo
la forêt décoiffe les filles
ennuie les garçons
y’a rien à voir
y’a rien à faire
à part le risque de se perdre
et avoir mal aux jambes
les arbres sont tous pareils
les chemins interminables
découragent les jeunes
ils n’aiment pas voir l’horizon trop loin
rien à atteindre
rien à gagner
la forêt c’est plat
les chasses aux trésors
pour les scouts ou les bourges
même pas idée d’oxygène
la forêt c’est pire que la Covid
quand on veut rester dans sa chambre
à quatorze ans

Texte : Aline Recoura