Parmi les arbres


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être
avec les arbres

parmi leur altitude
leur haute profondeur

lentement s’élever
s’effondrer à l’instant

toutes choses simples
hors d’atteinte

se souvenir du gel
de la torpeur des terres

buvant le jour
à la bouche délivrée des averses

en une nuit
s’appliquer à rejoindre

ce qui s’écrit
hors comme en nous

de plus calme
de plus sauvage

une halte
sans cause apparente

aussi bien que le voyage
sans claire destination

lire
Asie imaginaire

ivre
revenir à nos rives voisines

en être là
des remous
un à un achevés

écarter
ce qui n’est pas
chemin

délaisser
ce qui n’est que route

rejoindre
ce qui se déploie

sans assèchement
sans possible retour

marcher

face aux feuilles
hautes ou basses

porter

la blessure ancienne
combes et crêts de l’écorce

nos pas
accompagnent
les lents sons hypnotiques

les battements envolés
qui mènent à la sève

les vieux noms
retirés des lieux
nous reviennent
par les failles du sol

là-bas
subsistent des marges
inoccupées

où vivre
dans l’écueil du silence

parmi les arbres
être

Texte/Illustration : Arnaud Bourven

Les défis d’un rêve


Bruno Parmentier - Oeuvre de Gavin Turk (Fountain) -

il nous propulse en bleu
il nous réveille en nage

ou dans les plumes
ou dans le plomb

Le rêve ourdit la suite du réel. Il digère un passé et mange le présent pour un choix d’avenir.

Dans mon rêve, un bataillon d’hommes, une foule compacte me pousse dans un désert sans comprendre mes cris.
Dans mon rêve, tous les amis sont là en riant, je ne peux les atteindre.
Dans mon rêve, mes enfants sont petits et mes parents vivants.
Dans mon rêve, on me vole mes biens et j’énumère mes pertes.
Dans mon rêve, la ville en folle architecture mais je sais le chemin.
Dans mon rêve, je chante une chanson que je ne connais pas.
Dans mon rêve, sur le plateau d’un théâtre à invoquer Beckett ou est-ce Camus, Sartre, Ionesco ou même Sarah Kane.
Dans mon rêve, il y a des fleurs aussi hautes que moi.
Dans mon rêve, un vent souffle et déchire de l’air.
Dans mon rêve, elle est nue quelqu’un d’autre avec elle.
Dans mon rêve, je retourne du sable avec l’espoir de l’eau.
Dans mon rêve, un monde meurt.
Dans mon rêve, les animaux me parlent et ils ont larmes à l’œil.
Dans mon rêve, je bois en arrêtant de boire.
Dans mon rêve, il fait jour même la nuit.
Dans mon rêve, je suis en train d’écrire le rêve que je fais.
Dans mon rêve, mille langues me crient.
Dans mon rêve, la faim est abolie.
Dans mon rêve, tout est blanc.
Dans mon rêve, je parle pour ne rien dire et toute la vie acquiesce.
Dans mon rêve, ma tête est douloureuse mais j’ai le pied léger et je marche perdu dans les étoiles d’une galaxie nouvelle.
Dans mon rêve, dans la multitude humaine et tout d’un coup plus rien.
Dans mon rêve, il fait beau et personne n’est content.
Dans mon rêve, il y a souvent la mer qui lèche la montagne.
Dans mon rêve, je suis l’ami du diable, je suis l’ami de dieu.
Dans mon rêve, mon corps sec sous la pluie.
Dans mon rêve, le chat profère des blasphèmes.
Dans mon rêve, je sais que je rêve.

il farfouille l’esprit
il tripatouille le corps

ou dans des draps
ou sur des épines

Le rêve fait de nous ce que nous sommes en somme. L’addition d’un savoir et d’un inconnu brut.

Texte : Zakane
Illustration : Bruno Parmentier – Oeuvre de Gavin Turk (Fountain)

Abandon


pour les cosaques - abandon

terre poussière sur un feuilleté de sols anciens,
irrégularité sourdant de l’ordre détruit et petits amas grumeleux,
beiges, grèges et gris se mêlant en une nouvelle unité,
un provisoire qui s’éternise
le temps d’oublier ce qui fut
de ne pas désirer ce qui sera
de prendre évidence
espace à l’écart que l’on contourne
espace devant lequel rester un temps bref
volé à la nécessité de l’action
pour y poser l’idée d’une plage sauvage
au bord des dessous d’une ville
là où elle se défait
un peu miséreuse, très inutile et libre
et les grands sacs blancs
qui contiennent les éléments du futur
ou les gravas du passé
deviennent des animaux amphibies
se reposant, épuisés,
qu’il ne faut pas déranger,
les fers, les rubans, sont des amers
dont on a perdu la signification.
Juste repousser les murs qui bornent notre vue
sur un vide qui attend
comme l’immensité d’une mer grise
qui appelle.


Texte/Illustration
: Brigitte Celerier

Celan 2014-2019

Paul Celan est le poète du naufrage de la langue et, dans le même mouvement, de sa puissance absolue sur l’Histoire, et donc de la politique. Une contre-langue comme une contre-attaque définitive et fulgurante. Et c’est un impératif total. La littérature, comme la peinture, la sculpture, se doit d’innover.

La force de la poésie de Celan tient dans cette vision, forgée au cœur de l’enfer.

Son œuvre rappelle inlassablement que pour l’auteur, les mots sont matière. Et que le texte ainsi érigé, à l’instar d’un tableau abstrait, trouve sa signification dans son esthétique, son rapport au temps et à l’espace. Comme la révolte de l’art littéraire sur les errements meurtriers du langage bien trop armé d’un sens destructeur ou trompeur. « L’obscurité est bien un fait linguistique »…

Avec ce poème, écrit en plusieurs étapes, Jean-Claude Bourdet traverse l’œuvre de Celan, et en livre sa vision.

Yan Kouton

Paul Celan, Paul  Antschel de son nom de naissance, Ancel en Roumain. J’ai besoin de passer par la naissance, à Czernowitz, Bucovine, actuellement ville ukrainienne. A l’époque ville de l’empire austro hongrois, ville intellectuelle, à la vie culturelle très riche, lieu de naissance de Aharon Appelfeld l’écrivain israélien et de bien d’autres. J’ai besoin de passer par une naissance heureuse, dans une famille unie germanophone.

La banalité du mal l’efface.

Des traces de bottes cadencées ont fait trembler le sol triste de Czernowitz.

COMPTE LES AMANDES… en 2013…

Comment pouvait-il

Avec quel ventre accroché

Au cœur froid         voyait-il

Quelles odeurs pestilentielles

Peut être Dante                               à l’esprit

Mais comment penser

Comment se représenter ?

Le vide au cœur de l’amande

Le vide n’a pas d’odeur

De chaleur

Inerte.

J’y reviendrai.

La

iI compte

Yeux vides

Corps entassés

Fosse commune.

Il n’en peut plus

Transpire,

Souffle

Dans

Le              glacial de ce printemps de 1944.

Il est habitué mais ce matin il pense à son père / Il n’y pense pas / Il le voit dans chaque amande laiteuse qui s’offre à sa vision.

Il le voit tout petit.                                                                   Un père miniature, ridicule.

Il ferme son organe automatique

Voit enfin

Les yeux morts.

S’en veut.

Sa distraction va encore le rendre furieux     Ancel le Kapo.

Deux jours avant

Le camp se réveille à 4 heures du matin sous les bombes, le feu,

La terre tremble

Pauvre, cabane – courant – d’air, épais.

Un Russe le leur dit en anglais: ils sont libres.

Depuis il compte les amandes/mandorle

J’ai besoin de penser qu’il cherche un proche

Les amandes fixent un lieu inconnu

Tu…ne tends plus…

«…ce fil secret le long duquel

la rosée qui tombait de tes pensées

glissa vers les cruches…»

Le fil est rompu qui bien avant a voulu le suivre

Orphée et bien d’autres

Tu veux réunir les trois leur permettre d’aller dans le soir…

«là seulement tu entras toute dans le nom qui est tien

tu avanças d’un pas assuré vers toi – même

là te heurtèrent les paroles épiées

t’enlaça ce qui était mort

et vous allâtes tous les trois dans le soir»

Le glacé des coeurs froids durs comme la pierre est transpercé par l’amer.

La langue vient soutenir le récit.

L’amer rend audible l’infans tétanisé.

L’amer de l’amande tient en éveil.

Tu veux « être amer et être compté parmi les amandes »

Un lieu, il te faut un lieu.

« En quel lieu ton cri n’ira-t-il pas jeter l’ancre et quelle falaise ta voix bientôt réveillera t-elle les échos» fait dire Sophocle à son héros.

Tu es le passeur d’âme tu les entends errer gémir chercher leur mort pour enfin espérer trouver le « beffroi de silence ».

Un terrain vague

A rebours mots sans gageure unique

Paul crie vomit une bouillie de langue

Je devrais redevenir muet

Avoir devant moi la multiplicité imaginative

De milliers de langages

Un gargouillis d’overdoses gréco-latines

A(lle)mandes ou françaises

Ancel/Celan en 2019, à Bordeaux

Lisant E.H.

Ne sachant plus qui il est

Cherchant un mot, des mots

Un immeuble de lettres

Un château en son sein

Le sifflement qui vrille mon esprit

Clouer un oiseau pour sortir, en sortir

Par centaines les gouttes font la course sur la paroi vitrée de la nuit.

Je compte les lettres, les mots exilés, les phrases englouties

Au fond de mes doigts

Dans mes veines, mes nerfs aigus

Je compte

COMPTE/DECOMPTE

Pshittttt

Encore un de perdu

Le grand cimetière des mo (r) ts

Ce dernier fusillé par S

Celui-ci persécuté par T

A quand la révolte des mots oubliés ?

Aucune épitaphe, aucune note

Anonyme est le nom de famille des lettres égarées

Des lettres pas envoyées

Écrites et déchirées

Relues et reluisantes dans la poubelle des mots(r)

« Je suis là, côté gauche dans ton cerveau »

Qui me parle ?

Quelle est cette voix qui se confie à mon oreille ?

Peut-être que je vais cesser de compter.

Il suffit

Sans hâte se lever

La bibliothèque de Trieste

Une bibliothèque après

Poèmes Traduits et présentés par John E. Jackson chez José Corti

            @ La rose de personne

J’ai honte et peur

Je n’ai perdu que des fil(s)

Une ténue têtue toile de tissu rotative

Ils sont là

Emmêlés, emberlificotés, embrouillés

Ludovico Einaudi

Un souffle de notes

Une légère fragrance

                        @La rose de personne

           

            The Dark Bank of Clouds

Une suite de messagers

Fontaine d’images

Un regard après

Colonne athée

Rhubarbe de crédence

A nouveau obscurcis

Contrainte de lumière

Underwood

Léger duvet envol

Ciel

Dieu

Murmure des contes alambiqués

Une histoire pour l’enfant qui ne viendra pas

Amande/Mandorle

Dans l’immobilité héraldique des choses périmées

Certains meubles

Ou bien des

Faïences aux bords ébréchés

Pourtant belles et colorées

De mains fines tournées

Un ciel sans nuage en emblème de rare délicate est-ce

Une rivière ?

Un saule peut – il – être ?

Une route pierreuse

Une falaise

1956觧éçç’è!’!’! »é^!fu       « ûà    $éfc,

,

N

Why ?

Croche, virgule, point à la ligne affolées les crêtes d’une aigrette du Bassin

Je ne suis pas ils vont trop vite

TROP

V i t e

Point

A la ligne.

Une banlieue grise

C’est ainsi que se dessine le regard

L’aube

d’une

pensée

Senecio cineraria

Mille feuilles dominées

Mille fleurs soumises

Torsade de fer

Ébène sacrée

Fichée dans les verticales

Aigues

Enserrent un bijou

Écrin luxuriant

Sous un ciel de plomb.

Pax Romana

Échancrée cachemire

Courbes erotiques.

L’angle est étrange

Oblique et droit mais

Tout en courbe aussi

Impossible…

Il libère une lumière brumeuse

Sur une sorte d’estrade élevée

L’homme semble suspendu

Seule son ombre dessinée

Informe l’horizon

Azur

L’opacité laisse quelques notes tremblantes

Un murmure

Une source enchantée

Nue

Blafarde

Le sexe doré, peint

Pénétré par une salamandre verte et noire.

Puis…

Silence.

Texte : Jean-Claude Bourdet

Le poème disponible en téléchargement ici : celan 2014-2019 3

 

Poèmes

Vision

Il faudrait remonter en courant le cours des siècles
Et se jeter au feu de la Vérité le torse nu.
Ecrire dans le tourbillon du jour, s’encrer à l’intuition.

– L’inspiration est le mouvement
mais n’est pas encore la couleur –

 
Ouverture

Chaque matin les fenêtres s’ouvraient sur le vieux pont.
Chaque soir le sommeil profond faisait des ronds.
La lune s’éloignait en barque et je voyais minuit en rêve.
Le déluge passait, le sureau sifflait.
C’était le jour des rumeurs
la corde du pendu au loin sonnait les noces
des vieux sur un banc croyaient à la rose de septembre
à l’appel du néant sous les plis d’une jupe.
Il y avait là une chevelure longue comme un couloir
des yeux de chat jaune fuyant le désert sous les eaux.
Le brouillard d’une ombre, une toile de fond.
Dans les forêts, on refaisait le voyage en chemise.
Des filles coiffées de vigne bougeaient des lèvres
des reflets d’hésitation en blouse bleue posaient de profil
des doigts humides gerçaient sur une partition oubliée.
La chair devenait naphtaline dans le matin clair
la lune bleue caressait des genoux ivres.
L’instant était venu de dire adieu aux vieilles lueurs.

 

Il est possible de voir trouble dans un reflet

Derrière-moi s’éloignent les écorces colorées pour la nouvelle saison par une main en
transhumance amnésique volontaire. Sur mon épaule, un chat à la joue ouverte se cramponne. L’hiver sera rude. Il passera. Nous marchons.
Des cimes plongent en ondées argentées, brillantes comme des lames au soleil de midi.
Mon oeil s’égare en route. Au souvenir de la châtreuse de larmes rencontrée ce matin des cailloux
plein ses poches. Au creux de ses mains, tenaient encore des rêves de Dame.

Et les oiseaux pépient
et les hommes épient
et les questions s’envolent vers des latitudes incertaines à l’orée du « quoi ».

Prince Grenouille convoque de fraîches fleurs
des nonnes copistes et des femmes affables
quand en dedans les caprices nocturnes gèlent à fendre l’âme.

Chaque coquille avance à pas de fourmi sur la page toujours plus noire toujours plus
dense. Inquiétante étrangeté. Entschuldigung. Yes, Sire; No more Sire.
Et je les suis.

 

Banale étrangeté

Des drilles sur une treille
ça se croise par là-bas
Allez voir
Il y a juste une femme à ouvrir.

 

A la belle étoile

Je suis arrivée trop tôt à la belle étoile. Les arbres dormaient encore. Les vieilles maisons sortaient
du froid.
Un accordéoniste expirait sur un bas-côté, j’ai lâché une pièce à ses pieds, son air défunt jouait en
silence une invisible harmonie.
J’avais rencontré aux abords de la ville une chorale d’estropiés, tous riants hurlants prêts à bondir
sur les secrets des grands chemins. On peut les entendre encore galoper sur le plancher de nos
démences.

Il y avait eu des pré verts que j’avais foulé à rebours.
Des corbeaux qui avaient guetté les errants pour les cerner d’un oeil de vitre à en glacer les sangs.
J’avais quitté tous les phares de la ville.
J’avais quitté ce pays où les voitures vont et viennent tenues en laisse
où les chiennes couvent au fond des garages.
Les roues d’aciers passaient et repassaient. Je finissais par me perdre dans mes pensées. Je
n’entendais plus rien à ce qu’on enterrait. Sous un soleil de plomb dans l’aile je me suis tue pour
parler encore. J’allais j’allais vers le village.

Le seul visage découvert
portait des rêves de pierre
gardait ses pensées à double tour
la tête penchée sous une couronne d’épine.

Depuis que je marchais
depuis que j’avais quitté la ville
quand la nuit venait
je savais qu’il ne fallait pas dormir au risque de glisser trop bas ou de céder sa chair aux serres des
corneilles. Seulement tenir à soi ses feuilles blanches entre les arbres. Et dormir en haut, toujours
en haut.
De là, je me tenais aux aguets.
Il fallait voir ça. Cette vue d’ici.
Je pouvais voir tout entier le temps s’effriter sur les pores des rochers, dans le creux des
cascades, sur les regards creusant la vague dans un mur de marbre.

Et plus loin là-bas
c’était peut-être Zangra
ou Quichotte
ou l’indomptable jumeau
ou le dragon impétueux
ou la poussière seulement qui se soulevait.

Sur l’auteur 

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Née l’avant dernier jour de l’année 1977, l’hiver lui sera toujours propice à l’introspection et le printemps aux premiers jets sur papier de ses germinations. L’été, elle récolte les fruits des saisons passées pour organiser dans une écriture qui se refuse au genre des fresques narratives où la poésie s’impose dans le dénuement du langage et du sens caché du monde comme il va.

Enfant elle lit passionnément et s’essaie aux contes tout en tenant un journal. Journal qu’elle tient toujours. Adolescente, une succession de bouleversements fait écho à ses sensibilités déjà anciennes : elle découvre la poésie et les concerts. Jamais sans un livre, un crayon, un carnet et un casque, elle scrute et note tout ce qu’elle voit et entend. Bretonne, elle part aussi au bord de la mer le plus souvent qu’elle le peut, surtout si ces échappées lui permettent de faire l’école buissonnière. Les étés deviennent trop courts pour tout organiser, les automnes passent et les écrits se fourrent au fil des années dans des malles qu’elle trimbale dans les différentes villes où elle s’installe dans sa jeune vie d’adulte. Puis un enfant vient. L’écriture cependant ne cesse de se frayer des brèches dans son quotidien. Entre les cafés et les langes, entre les repas et les nuits blanches.

Elle est l’auteure d’une quinzaine  de nouvelles, une quantité de poèmes, une pièce de théâtre et un roman. Tous restés dans l’ombre ou à peu près.