Lettre d’un soldat & A cet homme…

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Lettre d’un soldat

 

Sur un sol nauséabond

Je t’écris ces quelques mots

Je vais bien, ne t’en fais pas

Il me tarde, le repos.

Le soleil toujours se lève

Mais jamais je ne le vois

Le noir habite mes rêves

Mais je vais bien, ne t’en fais pas …

 

Les étoiles ne brillent plus

Elles ont filé au coin d’une rue,

Le vent qui était mon ami

Aujourd’hui, je le maudis.

 

Mais je vais bien, ne t’en fais pas …

 

Le sang coule sur ma joue

Une larme de nous

Il fait si froid sur ce sol

Je suis seul, je décolle.

 

Mais je vais bien, ne t’en fais pas …

 

Mes paupières se font lourdes

Le marchand de sable va passer

Et mes oreilles sont sourdes

Je tire un trait sur le passé.

 

Mais je vais bien, ne t’en fais pas …

 

Sur un sol nauséabond

J’ai écrit ces quelques mots

Je sais qu’ils te parviendront

Pour t’annoncer mon repos.

 

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A cet homme …

  

Des godasses un peu trop grandes

Un chapeau de paille, troué

Il n’en avait que faire

Sa vie, c’était la terre.

 

Des mains aussi noires qu’un mineur

Mais tant d’amour dans le cœur

Jamais un mot de travers

Il en voulait, à son père.

 

Qui était-il ?

Un Vieux Bonhomme au regard clair

Un homme qui aimait la terre.

Les années ont passé,

Il a succombé.

 

 

Il n’en avait que faire,

Sa vie, c’était la terre.

 

A mon grand-père.

 

Textes : Sandrine Davin

Toiles : Yan Kouton

Je devais m’y attendre – PARTIE #22 et #23

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PARTIE # 22 -fois-

– narration inévitable inevitée invitée encore ¿ –

(

– Reste les nuits le dégoût de la cigarette le goût de la cendre. Tes lèvres à ma bouche ta bouche à mes lèvres. Désirs non-désirs entrelacés.

– Reste que : nous avons essayé cette entité restée en dehors de nous (nous a essayé avec nous) c’était vrai. C’est bien déjà tout de même comme tu disais.

– Ne reste qu’une façon d’en parler, d’en crier de l’écrire (extrêmement positivement ¿) d’un bruit sourd finalement pure perte.

– Reste ce corps-nous irréaliste irréaliste. Qu’en/comment fait-on ¿ Que fait-on de ce qui dans ma chair ne s’est pas incarné ¿ Quand aucune prise comme au vent ¿ Si ce n’est une lente érosion du vide de la perte et du bruit sourd ¿

– Du reste j’étais venue tu sais de mon plein gré je sais.

– Reste-moi encore un peu jusqu’au bout de la nuit tu me feras rêver comme les chansons d’été comme chantait la chanson de Niagara qui me faisait danser PRESQUE toute la journée dans l’attente de tes lèvres de cendre.

Maintenant à partir d’ici l’immensité de possibles maintenant mais cela n’est pas certain. L’éternité fait comme peur.

)

J17, Ko Samui Chawen, 17/02/2020 – de mon téléphone vers Fb 2 jours puis j’effacerai –

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PARTIE # 23 – fois –

– reconnaître que j’y suis arrivée ¿ –

1 M’en aller, ne pas rester, demain matin être partie, poursuivre les initiatives, tout cleaner au préalable, surtout ne pas m’attacher, une sorte de discipline. La rupture dans sa forme avancée. Main dans la main métronome avec l’imagination, le doute – un œil plus ouvert que l’autre plus fermé que l’un fuyant l’autre restant plus en dedans et dyslexie spatiale aidant – et l’intuition d’une suite ; comme ceux qui vont et viennent à peu près à leur gré. Dans la honte PRESQUE de n’avoir que peu saisi, compris du lieu que je vais quitter à jamais d’avoir profité de ses quelques choses, de ces quelques jours. Le gecko devant la porte de mon bungalow. Bientôt moi aussi je chercherai à rentrer.

2 Je m’en suis en allée d’où je me suis plu à aimer marcher la nuit sur les trottoirs abîmés peu de visibilité, surveiller encore mes pieds où ils vont où ils sont, veiller sur les lueurs des véhicules de toutes sortes qui vont plus vite, me suis plié à aimer apprécier à leur juste valeur les dénivelés qui pourraient me faire tomber. A ces moments-là je pensais à ces moments-là et au gecko devant la porte de mon bungalow. Qu’il ne faudrait pas me laisser dépasser par mes textes, c’est une chose dangereuse qui pourrait m’arriver. Donc leur appliquer aussi cette sorte de discipline -d’autant plus ici ailleurs et éternité peut-être arrivant-. La rupture dans sa forme avancée.

J17, Koh Tao Ao Leuk, 17/02/2020 -de mon téléphone vers Fb 2 jours puis j’effacerai-

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Texte/Illustrations : Corinne Le Lepvrier

 

Poèmes Divers

Wilmington, NC – Kelayres, PA

 

Ton père lira tous les psaumes de la terre

Tandis que ta mother se rongera le sang

Avec son habituel « What are you gonna do? »

Priant dans ce Greyhound entre nuit et éclairs

Trafics incertains sur trois voies, chemins de boue

« Pennsylvania’s so far » — compteur bloqué à cent

 

 

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Enfants de l’Apocalypse

 

Enfants de l’Apocalypse

Jouant dans les champs de ruines poétiques

Où rien ne peut plus faire sens

Dans les éclats de conscience

 

Perte du rythme, de la foi aux symboles

De la transcendance, de la Voix lyrique

Retrait du génie humain, et de toi, feu public

Adieu, Poésie

 

Au détriment du visuel suprême

Et des pornographies omniscientes

Règne du narcissisme immanent à tout va

Violences animales dans les stades

Oscillant entre oral et (b)anal

 

Renfermement, cloisonnement, sclérose des lieux scolaires

Reproduction d’ouvrages à but didactique

Et critiques —très peu lus—

En vue de vaines promotions universitaires

Sayonara, Poésie

 

Nullité crasse du style et dictature du concept neuf mal recyclé

Du haïku readymade minable

Faussement harmonieux

Au slam lourdingue, prétentieux et pauvrement rimé

Servi par des idées à l’esprit pâteux

Asservi à des opérations de Partnership

Bye-bye, Poésie

 

Millions d’albums vendus—ô génie de la langue, le français est tendance—

Tandis qu’inévitablement s’accentue la décadence absolue de la forme

Jamais dépassée, à peine compensée

Par la plus envoûtante des proses

Par le plus passionné des baisers au cinéma

 

Impotents les anciens dans les livres jaunis qui

N’ont pas su transmettre

Des siècles refermés

L’art des belles lettres autant que la salutaire rédemption par l’Art

A leurs élèves décervelés par le royaume des icônes vulgaires et du bruit

Aeternum vale, Poésie

 

Parents à la fois complices et offusqués, trop occupés

A produire et s’oublier dans le pré-consommé

Diktat de la machine pour les oreilles, la bouche

Obstruer chaque orifice

Contrôler les évacuations

Compressions des corps malléables

Jusqu’aux inévitables implosions

 

Démembrement des organes et des sens

Dans les espaces mercatiques culturels fléchés en tous points

Et pour les yeux dont les horizons sont masqués

Par les toiles de fond, les trompe-l’œil, les écrans aussi plats que ce monde

Et les matte paintings sur nos plafonds étoilés

Pour ces yeux, il ne leur reste plus qu’à pleurer

De s’être abîmé la vue et de ne pas avoir su voir autrement

Qu’à travers le filtre des interfaces oniriques paramétrées

Jusqu’à ce qu’un soir les refermer

Et pour la première fois au petit matin oser regarder.

 

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VIRUS DU VIDE OCCIDENTAL

 

Fragmentés mon amour

Fragmentés pour toujours

 

Ta voix numérisée en torrents de 0 et de 1

Transperce l’opaque flot vibratoire

Filtré autour du pavillon humain

Que décrypte mon aide-mémoire

 

Tes photos moyenne résolution

Pour que le mystère subsiste au gré des compressions,

Me rappellent que tu n’es pas loin, à pianoter

Dans la chambre d’à côté

 

Entre nous des armées de données

En montée, en descente

Dans cette abyssale journée

Entre détours des routeurs et des âmes absentes

 

Mettre l’alarme ce soir pour sceller l’œil atrophié

Par ces millions de pixels au quotidien sauvegardés

Autour des rêves peut-être de tout réédifier

Dans quelles constellations sont stockées les idées ?

 

Longue conversation au téléphone

Reconnaissance vocale quand tout sonne à point

N’y avait-il personne ?

J’étais aussi bien loin

 

Ai-je le temps de suivre le cours en ligne, ai-je du retard ?

Je m’efforce de tout photocopier, de dissiper mon petit cauchemar :

Manquer la connexion à l’examen final (pas d’accès sans login)

Programmé bien à l’avance dans la froideur des routines

 

Sur des applis qui effacent les menaces

De l’oubli

Symboles de victoire de l’interface

Sur les faces éblouies

 

Pas le temps ni l’envie d’écouter les oiseaux des tropiques

S’éteindre paisiblement

Suite à cette peur virale des piqûres de moustiques

Qui vous tuent jusque dans l’Ontario

Plus le temps de mourir calmement

En écoutant les oiseaux aurait dit mon grand-père, à contrario

 

Fragmentés mon amour

Fragmentés pour toujours

 

Textes/Illustrations : Eric Tessier

 

TEOS & HAIKUS DES JEUDIS (3)

10 RENDEZ VOUS

RENDEZ-VOUS A MINUIT

 

Rendez-vous à minuit

Petite et grande aiguille

Tricoteront ce moment !

 

11 BIG APPLE

BIG APPLE

 

A m’imaginer dans New York,

Si cela ne marche pas, ce n’est pas très grave.

 

Je fais toujours ça

Retirer les pépins.

 

12 YUN YAN-QIAO LAMENTATIONS

YUN YAN-QIAO LAMENTATIONS

 

Femme un peu indienne

Fumant des Yun Yan

Mais, peut-être je confonds avec des souvenirs de films…

 

Textes/Illustrations : Cyril Pansal

Fête-Dieu

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La veille, nous avions essayé nos jupons de mousse épaisse qui tenaient nos robes comme des cloches de coton autour de nos maigres guibolles. On avait tenté aussi de se mettre à genoux pour voir comment ces coupelles blanches allaient se transformer en socle, et comment nos petits bustes plats et nos têtes inclinées feraient de nous le lendemain, jour de Fête-Dieu, de séraphiques statues. Comment nos mains jointes allaient simuler des angelots en prière au pied d’un autel. Devant le miroir de la coiffeuse, on ne voyait rien, juste nos têtes ordinaires mais on voulait saisir à toute force et avec inquiétude quels anges nous allions être, lesquels allaient s’incarner pour quelques heures en nos corps tremblants de stupeur.

Ce fut ensuite ces robes blanches et courtes qu’on nous avait prêtées, celles qui passaient chaque année d’une fillette à une autre, si elles avaient été sages, sorties plus exactement tout droit de la piété de leurs mères, méritantes femmes, chrétiennes accomplies que le curé gardait sous la main comme les matonnes de la foi. La nôtre avait su se plier au devoir d’obéissance. Le curé l’avait gratifiée alors de son choix : ses deux petites seraient les anges de la prochaine Fête-Dieu. Et tout commençait pour nous par cet essayage de jupon en mousse de nylon et de robe divine, première étape vers la sainteté chérubine. Essayage encore de ces paires d’ailes fragiles agrafées dans notre dos. Il fallait aussi enrubanner nos cheveux courts, mal coupés, d’un serre-tête improvisé en tissu blanc. Comme des auréoles qui auraient emprisonné et rendu vertueux nos crânes inélégants de noiraudes, les anges étant bouclés et blonds.

Puis vint la leçon, appropriation du rôle. Qui sont les anges, sont-ils obéissants, à qui obéissent-ils et que se passe-t-il s’ils n’en font qu’à leur tête, ou faillissent à leur devoir… ? Dieu n’était pas tendre avec eux. Et bien entendu, Il ne le serrait pas plus avec nous. Il nous emporterait aussitôt, nous enlèverait à nos parents, à la Terre. La mort par absorption céleste ! C’est ce qui se passerait si nous osions ouvrir les yeux lorsque la procession arriverait à notre hauteur, que la foule s’y arrêterait, que le prêtre y marmonnerait son latin de mystère et que les grenouilles aigres du chœur paroissial y glapiraient leurs réponses.

L’autel se trouvait au bord de la route principale. Le dernier avant le retour dans l’église. Il avait été construit comme une petite chapelle sur les côtés d’une cathédrale. Garnie de velours rouge et de dentelles blanches. Peut-être y avait-il une statue, ou un tableau religieux trônant sur la table sainte, des fleurs dans des vases, et des arbrisseaux de hêtre ou de saule en guise de porche et de colonnades ? Le sol était tapissé de pétales de fleurs que les gosses avaient cueillis les jours précédents, jetés par terre comme des mosaïques parfumées en l’honneur du Seigneur.

Deux coussins, et nous, petites affolées, agenouillées sur ces poufs sacrés, les mains jointes tendues, les yeux clos, immobiles depuis une heure, serrant nos paupières pour ne pas regarder le spectacle, certaines, l’une comme l’autre, qu’on allait disparaître aussitôt, aspirées vers l’éternelle colère du Dieu qu’on fêtait. Angelots appliqués, fillettes angoissées, et ce peuple d’inhumains qui nous regardait tandis que nous contemplions le fond blanc de nos paupières.

Je me souviens pourtant que tentée par une méchante pulsion de mécréante ou d’incrédule, j’avais cillé une fraction de seconde pour entrevoir le bas du pantalon du prêtre sous l’aube brodée et que cette vision, qui m’était apparue alors comme une incroyable supercherie- il était déguisé ! – me fit largement oublier que j’étais restée sur terre malgré mes yeux à peine ouverts. J’ai pensé qu’entre un curé travesti et la mauvaise composition d’un ange, Dieu avait été très surpris et était par chance resté stupéfait.


Texte
: Anna Jouy
Illustration : Anna Jouy