15h38

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15h38

tu es un secret gardé par un reflet. Je vois à travers la fumée des viandes qu’on grille ton spectre désirable et sanglant étendu sur mon lit, juste à côté de moi. Ton fantôme surgit dans ma tête, il me regarde d’un œil malin et soudain je le désire, oui, j’avoue, je veux jouir dans la fente de ton fantôme, jouer à te faire grimacer, histoire qu’il sente quelque-chose. Il porte encore ton odeur de marée, ton parfum de fauve. Ta sueur commence dėjà à s’évaporer de ton ventre, du recoin de tes cuisses, l’anus poisseux, humide comme la mousson imprégnant les sous-vêtements, on s’embrasse le front dégoulinant. Nous séchons sexe à l’air conditionné, sous le va et viens du ventilateur, les corps tièdes refroidissent. Nous lézardons sur le drap sale comme une nappe de fin de repas, repu de violence et d’amour. Les sexes s’éteignent. Les orteils durcissent. Main dans la main, Il commence à faire plus froid. Après l’étreinte, soudaine raideur cadavérique. J’ai soif, mais il ne reste plus une goutte de ta langue sur moi. J’ai oublié son goût, son haleine.  Reste encore ta voix, tes voix, parce-que tu en as plusieurs : celle qui me raille gentiment, celle qui m’ordonne de la fermer, celle qui gémit d’une douleur agréable, celle qui parle l’anglais porno, le viet du sud mâché comme un caillou dans la bouche, celle qui conjugue, lit, répète et commence à parler français avec élégance… il y a aussi celle qui commande un verre, toujours amicale et polie…

mais dans un mois, l’entendrai-je toujours ta voix ? Ton fantôme me fera l’amitié de me hanter combien de temps encore ? La prochaine rencontre est si incertaine. L’inconnu de la date donne le vertige. Et si on ne se voyait plus jamais ? Et si on ne se regardait plus comme on se regarde maintenant ? Et si on ne faisait plus l’amour en pensant l’un à l’autre chacun de notre côté ? Et si un jour, on arrivait à regarder un film côte à côte jusqu’à la fin, sans désirer se toucher… depuis la première fois dans le cinéma vide, rien n’a jamais su nous retenir … ici nous n’avons plus de nom, pas de « situation», de statut, d’histoire, juste deux pronoms dans un numéro de chambre changeant. Il et Elle échoués dans une chambre à l’heure devenue la leur au moment même où ils sont entrés. Les amants réguliers s’embrassent, l’élan ne laisse pas le temps de se déshabiller, à peine déculottés, ils ne se regardent plus, ils se goûtent, se reniflent, se fessent… sa main le retient mais sa bouche en redemande… Fuck me jeté dans l’étreinte. Une fois fait ils ne vont pas se doucher, ne se presse pas pour se rhabiller. Plus d’horaire à respecter. — quelle heure est-il dit-elle ? Ma montre est arrêtée sur 15 heures 38 depuis des mois. Elle prend son iPhone pour consulter l’heure véritable : 15 heures 38 aussi…

Texte et photo : Anh Mat

Les voisins 6

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anna

Elle habite le 16. C’est la villa la moins bien entretenue. Il y a des arbres tout autour, alors vous dire le « chenit » que c’est en automne ! Des feuilles, rôties comme du vieux pain, changent de propriétaire au moindre vent et ornent des pelouses glabres de leurs dentelles enquiquineuses. Des bons du trésor dont on se passerait bien, car autant ils miroitent chez elle d’un or magnifique, autant ils se révèlent banqueroute et dévalués, aussitôt le transfert effectué. Tout le quartier en a sa part !

Au printemps, le gazon monte d’une baroque façon. Avec des lèpres de mousses, des rognures de plantes grasses, du pissenlit ordinaire. Les fleurs sont aussi sauvages que mauvaises, des herbes plus simplement, qu’elle cultive comme des ornements. On la voit bichonner trois pâquerettes et tourner de la tondeuse autour d’un bouquet de primevères.

En été, le balcon est garni de vieilles terrines moussues qui laissent passer entre les fers forgés des fleurs aussi décoratives que des pampilles en camelote. Et les marquises rayées d’une autre époque, que la voisine descend au moindre soleil et ne relève qu’à point de nuit, tendent leurs couleurs fanées comme de vieilles voiles de barques abandonnées.

En hiver, rien à dire, sa maison est comme les autres. Du moins tant que neige le veut.

Le décor planté, il faudrait dire quelque chose d’elle. Mais bon personne n’en sait trop rien. Elle vit une vie inconnue, qui la fait sortir de chez elle à l’aurore et n’y revenir que le soir. Le temps de faire son bout de chemin et hop c’est tout ce qu’il y a à voir :  plus de voisine. Pas un seul brin de jasette, pas d’échange de quelques recettes, pas de minuscules ragots qu’elle ramènerait du monde pour nourrir les braves langues de son quartier.

La lumière s’allume souvent la nuit. On l’entend jouer de l’aspirateur, ou alors du piano ou de la radio. C’est comme ça, il se passe des choses chez elle, c’est certain mais on dirait qu’elle n’existe que de nuit, comme si elle avait des choses à cacher. Et pourquoi pas d’ailleurs ?

Etre si peu sociale peut bien camoufler quelque chose, des sales manies, de la combine, des passions luxurieuses, des hobbys de joueuse, des penchants alcooliques. Et comme ça, ça fait son intéressante, ça se tient sur le côté l’air de rien, ça joue la fière quoi.

Les enfants passent parfois par sa pelouse en courant de peur de se faire bouffer. Les plus audacieux profitent de son espace parking pour entamer des parties de hockey ou de tirs au but. Les hommes lèvent le chapeau, les femmes secouent la tête. La voisine est à ménager, on ne sait pas quelle sorcière dort en elle. Elle est irrégulière. On ne peut pas dire qu’elle soit mauvaise ou bonne, intelligente ou sotte. On ne peut pas dire qu’elle vit ou qu’elle soit morte.

On aurait bien voulu savoir mais désormais on la laisse tranquille. Dans le quartier il y a bien plus étrange, bien plus inquiétant. Une autre femme vit au 16, qui ne sort jamais, dont on voit l’ombre ébouriffée la nuit tombante, dont on entend le cri de chouette à la lune qui monte, dont on imagine qu’elle est folle ou malade ou prisonnière qui sait… Son nom est sur la boite aux lettres. Anna Jouy. C’est pas un nom d’ici, non vraiment pas.  Alors celle-là, vous ne me retirerez pas de la tête que c’est vraiment du bizarre haute pointure…

 

Texte et dessin : Anna Jouy
Cette interprétation féroce et grimacière du voisinage n’est que pure fiction littéraire, naturellement

Les voisins 5

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horloge

Mettons-nous d’accord sur le mot « voisin ». Selon mon expérience, le voisin est un être non choisi qui vit une partie de ma vie par un effet d’osmose interterritorial imprescriptible autant qu’intolérable. Le voisin et moi, avons mathématiquement une intersection commune faite de bruits, d’odeurs, de conversations et de panorama grand format sur la vie de l’un et de l’autre. Si le voisin tond son gazon ou fait un barbecue, je participe à cette activité d’une manière ou d’une autre. Sans que ce soit de mon choix ou de mon accord, de mon incitation ou encouragement, le voisin agit et entame bruyamment ma vie de sa scie et me rase les oreilles gratis.

Le voisin n’est pas un ami, bien qu’il puisse l’être aussi comme un ajout et une complexification des ensembles croisés de nos existences. S’il est un ami, ce n’est pas du fait d’être mon voisin, soyons clairs.

Il y a le proche voisin à respecter, à ménager, à fayoter soigneusement afin de préserver son retranchement d’intimité et de confort social. Et puis il y a le voisin du fond quartier. Dont vous ne savez rien si ce n’est qu’il a une passion pour les modèles réduits d’avions à moteur, ou des fillettes nerveuses et conquérantes, ou encore une recherche esthétique exigeant de lui le versement régulier de cailloux blancs ou noirs pour couvrir tout son terrain d’une mosaïque imberbe.

Entre le proche et le lointain, se tient le voisin bricoleur qui boutique olé olé sur de la bagnole mais qui est bronzé espresso et le cheveu blanc en pompon de crème sur le crâne. Lui je l’entends, son accent de la Basilicate, son rire roulant des rrr de moteur Bugatti ou Fiat et sa manière de tutoyer le voisinage avec des flacons de Chianti aux heures de l’apéro. Trop loin pour que je boive un coup, pas assez prêt pour être un ami. Pas de chance !

Je comprends la notion de voisin d’une expérience bien lointaine. Ma chambre de fillette dans cette HLM, était contigüe à celle d’un vieillard assez terrifiant, je ne saurai dire pourquoi. Il était fermé sec à double tour, la moustache lui faisant un cadenas jaune et gris sur la bouche. Je le vois avec son gilet, ses godasses de marche cloutées de grosses lunes d’acier, maigre tremblant. Un vieux de légende, de conte, un ancien ogre remis des affaires. Il ne saluait personne. On lui devait le respect. Et dire qu’un simple mur de carton-pâte me séparait fragilement de ce tas noueux de poils et de vielles laines ! C’était mon voisin de chambre au fond ! Il devait tout entendre, tout saisir et tout prendre de mes rires de gamine, de mes histoires, de mes bêtises. Et tandis que je voulais me laisser aller à des rêves gentils, de la bleuette d’amour, quelque chose me réveillait sans cesse, me rappelant à la veille et m’empêchant de dormir. C’était l’horloge du vieux qui faisait entendre chaque quart d’heure ses gongs. « Ne t’endors pas petite ou je vais te manger ! Ne dors pas, reste éveillée, sois sur tes gardes ! Si tu fermes les yeux et ne m’écoutes plus, je passerai ce mur et ce sera la fin du temps. »

J’ai appris les heures, et les quarts et les demies. J’ai appris à rester en alerte. La nuit ne commence que quand les voisins ronflent.

 

Texte et dessin : Anna Jouy
Cette interprétation féroce et grimacière du voisinage n’est que pure fiction littéraire, naturellement

Les voisins 4

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curry

Il y a les voisins de devant, ceux de côté et puis il y a les voisins de derrière. Cernée je suis, c’est un fait. Mais par derrière c’est autre chose, c’est comment dire, délicat voire menaçant. Lâche quoi. Mon dos se terminant de manière naturelle, à chaque bruit, je frissonne de toute la jolie haie qui nous sépare.

Mes voisins d’arrière-train sont multiples, expansifs, immodérés. Ils sont innombrables tout simplement. Jamais pu déterminer avec exactitude combien d’âmes abritait cette carrée rose bonbon avec un balcon pastiche péplum et odyssée. Je crois voir passer une grand-mère en sari que revient une jeunette gracieusement emballée elle aussi. Elle entre dans la maison et tiens donc, voici maintenant une matrone violette qui secoue au grand air un panier à salade. Soudain des gamins délicats comme des brindilles de bois brûlé sautent partout sur la mini pelouse. Un homme-chat sorti tout droit d’une mafia asiatique, sombre et impitoyable prend le sens du vent en grognant des moustaches. Une nouvelle femme dodue à souhait sort des victuailles à n’en plus finir. La menace se précise.

Elle met à rissoler des viandes ou des légumes, des épices fortes et parfumées tandis que fumote un rice cooker sur le bord de la terrasse.  Les choses se gâtent : ça sent bon, délicieusement bon, affreusement bon. Un pays de saveurs et de rêves qui emberlificote mes lilas et détourne mes dahlias et pois de senteur, comme de vulgaires mineurs sans la moindre défense. J’ai beau beurrer mon petit œuf au plat, le supplice des odeurs des cuisines voisines est inévitable. Un curry, des gingembres, du safran, des cannelles, du piment, des girofles, le curcuma, le coriandre, du cumin. Un grand bal de senteurs attaque mon cerveau, noie en trombe mes glandes salivaires et inonde comme un gaz moutarde, mon estomac aux abois. Ces gens, ah ! les crapules ! cuisinent dehors, accompagnant toujours ce rite de blablas hauts et forts, une mélodie incantatoire digne d’un opéra, bruyant, joyeux, gueulard. Ils cuisinent sous mon nez, – enfin presque- me mettent hors-jeu dans le top chef du quartier mais mangent tout cela dedans, chez eux, enfermés, invisibles et sans partage !

Alors, comme un nuage exotique, un pet d’azur et d’ailleurs, les odeurs s’éparpillent et s’en vont, me laissant un brin dépitée et morgueuse trancher d’un coup sec le soleil levant de mon œuf au plat.

Un brin d’intégration que diable ! Et alors quoi ? Notre « asile » ne vaudrait donc pas un Biryani ou Kottu Roti ? Je garde bien, moi, une fondue Gerber au congélateur pour le jour où nous négocierons un pow-wow de quartier !

 

Texte et dessin : Anna Jouy
cette interprétation féroce et grimacière du voisinage n’est que pure fiction littéraire, naturellement.

Les voisins 3

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echos

Dans un angle obtus de ma porte-fenêtre, se tient un hexagone humain  parfaitement  solide, lié d’une même colle, l’esprit du vainqueur et la rigueur morale du devoir citoyen. Ils sont six, tous sortis d’un moule identique, le fils ressemblant au père, les enfants identiques, authentiques jumeaux et spermatozoïdement filiaux, et les deux femmes pures repousses d’une Merkel à poils courts et  d’un Fox terrier  de jardin.

Ce serait beaucoup dire que je les connais. J’ai droit seulement par secousses dans mon audiomètre  à quelques échantillons de leur mode de communication premier et des efforts contraints et liquoreux de la parentèle pour modérer les tempêtes vocales de leurs marmots. Et dire que j’aime les enfants ! Comment peut-on en arriver à ce rictus amusé qui cerne mon sourire quand je vois ces affreux discuter entre eux à hauteur de décibels.

C’est à moi !

Nooon

C’est ta faute !

Vas- y ramasse !

Non mais tu fais exprès–…..

La pièce est si bien orchestrée que jamais elle ne fait faillite. J’assiste au grand spectacle de rue,  Guignol et Gnafron. Oh ! Que je suis mauvaise, mais que ça fait du bien de voir les autres se taper dessus sans qu’on ait besoin d’y mettre du sien. Le castelet s’ouvre à toute heure. Suffit d’être sur son banc et voilà c’est parti. Tout y passe : les rigueurs de la fraternité, les esclandres de terrains de sports, les batailles rangées, les mises à sac, les gémissements des vaincus, les ricanements des vainqueurs. La Vie ! La Vie ! Quoi…

Présentation des personnages.

Lui 1: droit raide, mesuré, musculeux, cheveux courts, sportif. Porte volontiers sa casaque de Police.

Elle 1 : rousse, la guibole blanche, le style so british, lunettes de soleil et chapeau et une forme aérienne de danser des spartiates entre les pâquerettes.

Lui 2 : sept ans, le cheveu parfait, maigrichon, avenir de ténor puissant ou de caporal, ne connait pas le modérato, sportif, agressif, combattif, prometteur.  Adapté quoi.

Lui 3 : sept ans, le cheveu parfait, maigrichon, vox lamentita, commence ses phrases et les finit en hoquets rageurs. Jamais, jamais encore il n’a eu le dessus. Looser définitif. (putain de tarot !)

Lui 4 : grand-père, teigneux, autoritaire, contrôleur, menaçant, proférant, dominant. Le froc un peu bas, la démarche pleine le slip.

Elle 2 : la femme du vieux, bobonne voûtée, muselée.

J’entretiens avec eux un parfait distinguo. Je froufroute de la pédale, je roule au 20km à l’heure, je tonds mon gazon quand ils gueulent, je ne rôtis pas de poisson le dimanche, je cuits mon choux -fleur dans le secret des bouillons de onze heures.

Mais je ne suis jamais sûre qu’ils ne m’en veuillent pas d’être au bout de leur lorgnette, le fameux  silence perturbateur.

Un dimanche neigeux où j’avais sorti ma pelle pour décrotter ma voiture de sa blancheur,  le grand-père est sorti. Il m’a vertement reprise, dites-donc vous et le règlement de quartier ! Pas de pelle à neige sous les fenêtres le dimanche. ! Crévindiou !

J’ai haussé les épaules et j’ai raclé le sol. Ah ! Cet apaisement du goudron qui crie vengeance ! Depuis, entre nous la relation reste glaciale. Mais quel délice !

 

Texte et dessin : Anna Jouy
cette interprétation féroce et grimacière du voisinage n’est que pure fiction littéraire, naturellement

Les voisins 2

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jard

Quart de tour. Me voilà face à la perfection, au méticuleux porté à son extrême, le gazon passé à l’aspirateur, le garage récuré, la boite aux lettres astiquée, façon Mr. Hulot. Madame est invisible, les trois autres quarts de tour. Elle travaille un demi-jour par semaine à aider son prochain dans les méandres des histoires de voisins. Elle appuie de son bon sens le Juge de Paix. Quant à monsieur, c’est lui le sujet, le centre, le tout de mon intérêt.

Que vous le mettiez de face ou de profil, il tache le même strict espace maigre. Voûté, un peu, ce qui le rend appliqué à souhait, déférent presque. Une sorte de respect humain qui aurait pris ses aises étriquées dans la stature du sieur voisin.

6h05. Le voici qui sort chercher son journal. Un petit « quéquet »  se balançant au-dessus de son crâne nous indique que monsieur lit le journal avant ses ablutions. Il  porte le costume cravate de nuit, rayé large et bleu, toujours parfaitement boutonné, et une élégante paire de Louboutin mi- peluche, mi pompon.

6h45. Le grand store automatique de son garage grince, à peine, les Goodyear crissent. Monsieur s’extirpe de sa cage à moineau avec des précautions d’assureur tous risques et casco complète. Quelques coups de volant, il est sur la chaussée et le garage referme sa gueule en palissandre imprégné pour n’importe quelles température et intempéries.

On ne s’inquiète de rien maintenant. Je peux vaquer tranquille, l’auto du fonctionnaire  ne se pointera qu’à 11h47. Elle manœuvrera délicatement jusqu’à s’enfiler péniblement dans son abri totale sécurité, pour lui laisser  le temps de se jeter sur un superbe repas et d’y revenir ensuite d’un même élan soupçonneux dans la petite demi-heure qui suit.

Au fond une vie de voisin pourrait se résumer à la vitalité de sa porte de garage. La vie est remarquable, chaque jour semblable, une éternité à portée de main , le jour sans cesse recommencé. Hélas non.

Voici le vendredi. Il est 17 h. L’homme maigre se métamorphose en jardinier. Il revêt sa panoplie d’épouvantail. Le chapeau de paille. Les chemises manches trois quart flottant large autour des filets mignons et la paire de bottes vert caoutchouc, tout terrain tout temps, vastes et hautes, de quoi braver un fleuve d’algues repoussantes, de limaces de fin du monde et de truites gazonnières

Détailler son programme me dépasse. Je le vois poussant et charriant un Tondosaurus Rex sur une épaisseur de 5millimètres d’herbes audacieuses. Je vois la pince à épiler les moellons de la cour, la cisaille coupe au bol des rhododendrons borduriers. Il vaque ainsi  à grands pas d’arpenteur, la bosse des mauvaises herbes l’agenouillant pieusement sur sa propriété. L’arrosoir, le tuyau, le sac à feuilles, le sac à graines, le sac à déchets, le sac à merdes de chats.

Il boutique avec une féroce attention, un sens grandiose du bien fait, du parfait. Il a planté le long de la chaussée un petit chalet miniature. Dedans, le miracle suisse attend le vendredi avec une patience de nain de jardin pur helvète, l’heure souveraine d’exploser et de manifester le savoir made in Swiss.

Mon voisin  a un accent. Un accent de chez moi, profond, paysan, terrien. Il dit beaucoup de choses en quelques lieux communs. Il a raison. Il n’en a rien à fiche que je me moque de la grandeur toute française de son carré de terre. Il fait que ce soit beau.

La nuit parfois, la vie le réveille, je veux dire celle qui fait mal. Un homme quelque part s’est pendu, un autre vient d’emboutir un platane. Ce vieux a  fini dans un creux à purin. Le fils du cantonnier s’est tiré une balle avec son arme de militaire. Alors mon voisin se lève. Il sort, le quéquet bien peigné ; il va rendre compte pour la justice des bavures de ce monde. Il est sous préfet.

 

Texte et dessin : Anna Jouy
cette interprétation féroce et grimacière du voisinage n’est que pure fiction littéraire, naturellement
 

Les voisins 1

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VOISINE-1

Bien évidemment les voisins ! Comment se fait –il que votre corps unique et absolument parfait touche à cette frange étourdissante, agaçante, voire curieuse de l’humanité toute entière qu’on appelle son voisinage ? Vous êtes une particule élémentaire d’un ensemble humain rond, intense, de 7 milliards d’individus et vous, vous vous frottez à ceux-ci. Vos voisins ! Vous êtes de leur glaire vitale, d’un pareil liquide amniotique, dans la symbiose de tous les échanges. Vous, personne fort intéressante, délicate, nettement au-dessus de l’ordinaire, vous voilà en train de faire papilles contre papilles, main dans la main, microbes communs avec ces Tartempions de commerce, ces mouches de supermarché, ces nains de jardin. Tous autant qu’ils sont, inconnus mais si déchiffrables, innommés mais innommables, moulés d’un identique masque, d’une même manie de bruire le matin, de ronronner du pot d’échappement, de dévorer avec une régularité de métronome le carré d’herbes rases qui enserrent leur bicoque, d’appeler le même gosse en goguette d’un même sifflet criard: A taaaaable ! Ils ont tous faim en même temps ! Et dans notre aire commune, se baladent et s’entrelacent des choucroutes et du riz au curry, des grillades de sardines saucées de ketchup et d’oignons frits.

Je vis dans une sorte de paramécie oblongue constituée d’une dizaine de cellules, disposées en quinconce dans une membrane de thuyas agités comme des cils de starlette au moindre flash de soleil ou de vent. Ma paramécie ne bouge pas. On l’appelle le Grand Clos, autant dire qu’il s’agit d’une infime chose au sein d’un corps céleste infini. Elle est ancrée dans la viande d’un gros bourg mais je ne saurais dire quelle fonction elle peut y tenir si ce n’est à permettre à des voisins cellulaires, des bacilles de transmission, de se régénérer en y dormant au grand dam du nodule graisseux que je suis, arrimée à mes arbres névralgiques.

En tant que chose inutile, particule entassée là par des voiries inconséquentes, je vis un ennui quotidien. On imagine mal l’état de graisse comme un état de grâce  Longtemps, je me tendis de bonne heure, bras effilochés, ventouses ouvertes, ma bouille en boulette, cherchant dans ce fatras d’hyper actifs ma raison d’être. Jusqu’à ce que je compris que j’étais là pour donner du mou, pour arrondir les angles, pour faire guirlande et confettis, une ampoule d’alerte en cas d’incendie. Je fondrais la première et les autres se défendraient.

En attendant, l’ennui est là. Alors j’observe, je suis l’œil de Moscou, le Hubble du minuscule.

A ma droite vit un étrange spécimen. Il s’agit d’un être à mi-chemin. Je ne peux pas dire mieux. Un corps d’abord qui semble souffrir et se mouvoir à petits à-coups de socquettes, péniblement rampant en somme, ou alors glissant, boulotte masse qui avance sur roulements à billes. Voilà pour la masse et puis vous découvrez ensuite son visage. Lisse et frais, orné de lèvres Rose Pilgrim, le cheveu parfaitement coiffé, élégamment jaune. 80 ans, mais c’est comme si elle avait négocié un deal avec la décrépitude. » Tout ce que tu veux mais t’auras pas ma gueule »  La dame sort rarement, ouvre sa boite aux lettres mais le soir quand l’air ne risque plus de lui abîmer la peau, je la vois d’une douceur incomparable, parler à ses fleurs et entretenir une discussion palpitante avec son chat borgne. Sans aucun doute celui-ci la comprend. Et je cherche vainement à traduire. Il y a entre elle et ce matou un secret qui ne saurait être dévoilé. Elle se tourne vers moi. Elle attend. Puis avec un sourire hors d’âge, elle me dit : c’est une brave bête. Le borgne lève alors la queue, dévoilant pour moi ses secrets pleins de jeunesse. Pschitt pschitt ! « Coquin ! Voyons, pas devant les dames ! Elle rit un peu puis s’efface dans la porte de sa maison. Un masque éternel.

 

Texte et dessin : Anna Jouy

cette interprétation féroce et grimacière du voisinage n’est que pure fiction littéraire, naturellement.

le long du sentier

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Le long du sentier

 

le long du sentier suivre des yeux sur la mousse

les traces devant laissées par tes deux sandales

nuages blancs autour de ce lieu paisible

herbes folles partout devant ton portail

pluie fine sur la couleur foncée des pins

au sommet de la montagne la source

fleurs et reflets dans la clarté de l’eau

avec Chang on finit d’oublier les mots

 
Liu Chang ching 劉長卿 (709-786)

Liu Chang ching occupait des fonctions très importantes dans sa Cité. Il s’est toujours amusé des prétentions de vérité de la part des philosophies de l’instant. Son caractère droit franc et direct lui coûta deux exils. Il finit par se retirer pour vivre loin de la promptitude de certains suffisants avec le vrai.

Transcription et photo : l’apatride
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