Là où la vie patiente 13 : le père

Étiquettes

 

anna

Être père est peut-être bien la seule affaire dans laquelle je ne me suis pas senti particulièrement compétent, moi non plus. Je connais la théorie, mais en fait je suis d’une génération qui ne vit pas la paternité comme un sacerdoce. J’ai été élevé dans l’idée d’une vie dure, dans l’idée d’une vie d’efforts. Le plaisir d’être ensemble, en famille, je le ressens profondément, mais entre le cœur qui bat et la tête qui pense, les chemins sont en friche. Je les vois se faire, j’en devine les lignes. Je vois que ça serpente et même, gentiment parfois, ça m’atteint. J’y pense.

J’apprécie d’avoir des enfants, j’apprécie qu’ils soient beaux et intelligents. J’apprécie qu’ils m’apportent le réconfort de n’être plus vraiment de ma propre famille, mais d’en avoir créé une, nouvelle, différente. J’ai planté mes souches ailleurs et ces mômes, ce sont les racines de l’arbre neuf que je me fais. Je suis remonté loin dans le temps pour savoir d’où je venais. C’est un long travail que de rechercher ses ancêtres, et c’est une chose essentielle que de le faire quand on sait qu’on va drageonner ailleurs, dans une autre terre, extirper sa lignée du vieil arbre qui meurt et refaire son verger.

Mes enfants, c’est une essence arrachée à la morbidité. Chacun, autant qu’il peut, est ma raison de planter, de semer et travailler ma propre terre. Je rends autour le sol meuble, adéquat. Je laboure et herse, j’engraisse le terrain, comme le paysan que je reste. Et là, dans cette tourbe riche du passé, de mes connaissances, de tout ce que j’ai arraché à l’ignorance, j’espère qu’ils vont grandir et croitre. C’est un travail énorme, qui me prend tout mon temps, ma concentration. Je regarde de loin mes rejetons prendre force et se développer et je poursuis. Je ne veux pas que cela rate ou s’étiole. Ce serait une trop lourde perte. Il faut qu’ils soient parfaits. Je veux dire simplement qu’ils soient meilleurs, plus vigoureux que leurs ancêtres. Je ne me préoccupe pas d’amour. Leur mère le fait. Elle me détaille le soir, les étapes de cette croissance et me dit que chacun d’eux est fort et beau. Et moi, le père je crois être heureux. Je compte sur mes fils pour le nom qu’ils portent et sur mes filles pour la douceur qui manque vraiment. Ce n’est bien sûr pas aussi simple. Pas aussi sinistrement organisé et agencé dans mon crâne. Ce n’est que la trame inconsciente qui me fait agir. Je sais que mes enfants sont fiers de moi, fiers de mon ouvrage de géant. Ce que je fais les étonne et ils m’admirent, aussi parce que partout je suis un homme apprécié. Je sais qu’ils me redoutent aussi pour ça, pour mon obstination intraitable, tous un peu. Elle, un peu moins que les autres.

Elle ne dit pas grand-chose en fait. Elle vit dans un monde inabordable. Elle me rappelle d’où je viens. En la voyant, je songe à ma mère, cette femme petite et têtue qui tenait son monde à bout de bras. Peut-être que dans cet amour filial qu’elle cultive pour moi, j’essaie de retrouver d’où je viens. Je retourne vers mon frère et mes sœurs, qui me blessent et me repoussent, effroyablement jaloux que je sois un homme qui a osé se faire. Ma fille me raconte une autre vie. Quand elle écrit, elle vient vers moi avec ses mots. Je veux bien. Je pense souvent qu’elle me comprendra, à l’avenir. Elle écoute. Je devrais lui dire qu’elle est belle. Je ne sais pas lui parler. C’est bien comme ça, je pense. Elle peut-être pas.

 

Texte : Anna Jouy.
Ce texte est le douzième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : 
L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy

Isola

Étiquettes

seul

Quelque chose de trop. Le matin, quelque chose arrive, une vague boueuse. Les ordures du monde tombent devant ma porte. On dirait que ce n’est rien. Juste le pliage d’un papier léger et bon marché qui chute sur mon paillasson. Et pourtant… Avant, je l’ouvrais avec une certaine curiosité. Je trouvais le monde intriguant, je veux dire que le monde et moi n’avions rien de commun. C’était des nouvelles d’un autre temps, de l’irréel. Lointain. C’était des cartes postales. De l’encre. Rien de sérieux. C’était de l’épouvante qui sortait du roman de l’univers et je n’y croyais pas plus qu’au feuilleton des dernières pages où Rouletabille manigançait. Je vivais une autre vie. La Terre vivait sans moi.

Mais quelque chose arrive maintenant le matin qui fait un mal usant. Ça tombe sous mes yeux comme les gouttes d’eau d’un supplice chinois. Ma tête est toute percée. Et ça entre là-dedans comme du plomb fondu dans la cervelle. Et chaque jour, je me lève inquiète de ce qui va s’engouffrer bientôt et ronger ma pensée. Le monde est devenu si présent! Il hurle, il rogne. Il bouffe l’air. Il semble vrai ! Quand je prends de ses nouvelles, si faussement anodines pliées dans le journal, c’est comme un tas de monstres que d’un geste je vais libérer et qui dorment sous le licou des rubriques, des articles et des images. Sournoisement, ça entre dans ma maison et là, saccage tout et s’emploie à mon effroi et ma folie.

Je jette souvent le journal sans l’ouvrir car le poison de ses pages envahit mes doigts avant même qu’en sortent ces démons.

Quelque chose de trop. Le matin, je tournais le bouton du poste de radio, j’enclenchais la vie. Livraison de musiques, la mélodie. Avant ça m’apaisait. J’écoutais le violon, le piano, les voix qui entraient ici pour les cérémonies de l’aube. Ma chambre s’emplissait comme une église, toute voûtée sous les prières des anges. J’étais pieuse, j’étais surprise du langage doux et fort et tempétueux et lancinant qui m’entrait dans le corps et mes mains ouvertes, je me croyais instrument, je me disais que se jouait la perfection du vivre. Mais lentement, des voix se sont mises à entrecouper le chant du monde. On met maintenant des mots partout et de plus en plus. On raconte des choses, on discute, on bataille, on s’entredéchire dans des débats minables. On dirait que les coqs du matin se battent sans fin. La guerre entre encore, elle m’envahit et sous ma peau, je sens frémir des ondes de colère, des frissons d’horreur, et mon sang devient dur et mon pouls un vrai tambour. Ça frappe ma chair de fouets et de mitrailles. Je me sens hérissée, harnachée chaque matin des armes du combat. Il faut me battre et je vis comme on va à la guerre. Dans l’idée de gagner, de conquérir, d’arracher ma part de richesses, de gagner mon pain quitte à le voler. Je suis mûre comme une grenade. Une menace permanente.

Quelque chose de trop. Hier, les voisins ont fêté. Je ne sais pas ce qui méritait un tel débordement mais ils ont parlé, dansé, crié et que sais-je d’autre encore. On aurait dit qu’ils étaient vivants. Mes voisins sont en général discrets et nettement moins volages que le grillage qui me sépare d’eux. Nous ne nous entendons pas. Ni eux ni moi n’avons le désir de prendre langue, de faire éclats, de médire, de dédire, de maudire. Et c’est bon ce calme, épais cotonneux qui nous maintient chacun dans le pour soi et le silence pour tous. Je ne suis jamais certaine qu’ils existent et j’imagine aisément que pour eux je suis une absence supportable. Une abstraction parfaite. Nous avons ainsi marqué le territoire et ce dernier est un no wordsland immense où nous n’avons à partager que le vent et le mouvement d’encensoir des arbres qui s’épouillent. Or hier, ils s’en sont pris à moi, de becs et d’ongles. Ils ont déchiré l’air de herses et d’étrilles jusqu’à me labourer le velu de l’entente. Ils ont semé la discorde, un truc épineux et chiendent, un objet d’inquiétude, la bisbille. Je n’étais donc plus seule dans mon monde. La terre auparavant glabre et morte venait d’en avaler la frontière. J’ai entendu qu’on riait, qu’on gloussait même parfois. Le son envahisseur migrait vers moi en pleine nuit. Et il y eut un moment pénible entre tous, l’élévation d’un chant triste et prenant comme une vague malheureuse. J’étais pourtant prémunie contre ces choses. Je savais rester de marbre mais ils m’ont eue par surprise.

Voilà. L’ennemi se rapproche. Le monde lointain entre de partout avec son vacarme. La musique déjà cède aux discours enduits de propagande. Le voisin sort sa batterie de campagne. Je suis cernée. Demain je fais mes provisions de guerre et j’érige un mur antidote, antibruits, antimonde. L’ennui, c’est que je m’entendrai peut-être penser. Que ça va résonner, comme une pièce de cent sous dans l’écuelle d’un pauvre, monotone et interminable.

Texte : Anna Jouy
Image : Angel Boligan Corbo ne garde jamais son crayon dans la poche lorsqu’il s’agit de pointer la mauvaise mine d’une société qu’il décrit comme schizophrène prête à tout pour assouvir ses besoins soufflés par ceux qui les créent…  http://www.maxitendance.com/2014/02/caricatures-angel-boligan-corbo-humour-noir-societe.html

Noir strié de lumières bleues

Étiquettes

pour les cosaques - noir strié de lumières bleues

Sommes devant la nuit sur une terre bouleversée, bosselée.

Une terre pauvre où s’accrochent des plantes sauvages et broussailleuses qui ont perdu dans le froid nocturne l’odeur qu’elles exhalent au soleil.

Sommes dans la nuit peuplée de choses indistinctes que devinons hostiles, de petites branches crochues, de pierres indécelables qui sont pièges pour la marche.

Sommes paralysés par le froid glacial et la crainte devant l’inconnu.

Mais quand l’espoir tremblant nous fait lever les yeux, il y a le souvenir bleu, vif, mouvant, de la vie, qui file secouant les fusées sombres, une espérance entêtée qui attend que nous nous lancions à sa suite.

Les ajoncs cachent dans le noir la splendeur jaune qui éclatait au soleil, et leurs épines, avec les buissons et les plages d’un vert tendre de l’herbe jeune, mais un reflet souvenir laisse des traces dans le bleu mouvant que suivons de notre désir.

Et y cédant nous réalisons que c’est illusion née de la nuit où nous plongeons, puisque ce mouvement bleu c’est nous qui le créons en vivant (et ici, en l’occurrence en roulant ou marchant vivement dans un monde aimé).

Texte et photo : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 12 : la mère

Étiquettes

anna

Je suis la mère. Cette fille m’a toujours culpabilisée. Je ne me suis jamais vraiment sentie comprise et je ne l’ai sans doute jamais comprise, elle non plus. Deux mondes. Être sa mère m’a paru au-delà de mes moyens, assez vite. J’ai eu de la peine à accepter l’amour de son père, peine à accepter les affaires du corps. Donc si j’avais pu mettre au monde des enfants comme une Sainte Vierge, franchement ça m’aurait bien été. Tout ça, c’était sale, et même avec ce que j’ai appris petit à petit, tout en moi refuse encore et toujours cette chose obscène qu’est le sexe.

Je n’ai pas nourri mes enfants, aucun. L’idée m’en était insupportable. Non pas que je sois, quelque part que ce soit, une mauvaise mère ou une mère incompétente, mais je fais avec ce qui m’a été laissé, mon propre héritage. Je ne suis jamais arrivée à penser que quelque chose devait être rejeté de mon éducation, qu’il me fallait me guérir des marques que m’ont laissées mes parents. Elle, ma fille, j’ai tout de suite compris que rien ne la ferait plier et qu’elle, elle n’allait pas se laisser embourber, comme moi je me suis laissée sacrifier. C’est dur de voir que quelqu’un va avoir une meilleure vie que soi, que quelqu’un va peut-être avoir le courage qu’on aurait voulu… J’ai compris que ma fille n’allait pas suivre ma voie et que ma voix, elle n’allait pas l’entendre non plus.

Très rapidement, en fait dès qu’elle a été une femme, ça a commencé à se tendre entre nous. Je pense que je voulais alors qu’elle ressente ce que je ressentais ou qu’elle me comprenne, ou qu’elle soit comme moi. Peut-être voulais-je qu’on soit deux, face à ces hommes? Je n’ai pas réfléchi, je ne me suis pas dit qu’elle pouvait vivre mieux. Non, je n’y ai pas réfléchi. J’ai fait comme j’ai appris, comme j’ai entendu qu’il fallait faire de ma mère et puis des nonnes chez lesquelles j’ai été placée. Là, ils m’ont tous bien marquée, et bien serrée et bien contrainte… Que pouvais-je donner de différent à mon enfant? Que pouvais-je dire d’autre? En fait, je n’avais qu’un seul moyen pour lui laisser une chance: c’était de me taire, de ne rien dire, rester une tombe, muette.

Elle exige de moi quelque chose que je n’ai pas, qui n’est pas dans mes moyens. Je n’ai jamais pu la surprendre à n’être pas droite. Elle a une sorte de liberté ou alors de pureté qui m’est difficile à supporter. Ou faut-il dire plutôt assoiffée de justice? Enfin je n’ai jamais trouvé en elle ce genre de choses qui laisseraient entendre qu’il y a de la duplicité ou un arrière-fond, une arrière-pensée. Moi, je ne suis pas exactement comme elle. Je pense au mal avant toute chose. J’ai été élevée comme ça dans la méfiance du mal, sans arrêt sur mes gardes. Je n’aime pas la chair, j’en ai honte, et je me sens envahie d’idées qui m’apparaissent aussitôt me conduire au péché. Parce que sans doute ma propre mère en a trop souffert. Enceinte sans fin, je la voyais pleine et misérablement tenter de se réapproprier son pauvre corps. Elle, toujours enceinte, et mon père qui nous oblige tous, sa femme aussi, à s’agenouiller et se courber de contrition devant un dieu morbide pour implorer le pardon pour nos pensées impures. Un homme qui n’interroge pas son amour des autres. Il prie, donc il est un homme pieux. Il croit, alors il est un pratiquant. Et moi je suis comme tous les enfants, j’aime aveuglément mes parents. Pourtant je refuse mon corps, parce que cette sorte de souffrance que je perçois entre eux, je ne la veux pas pour moi. J’ai toujours espéré rester dans une zone évanescente où il suffit de prier, de penser simplement à aimer afin que ça demeure propre et net et saint. Alors je ne veux pas me confronter à ma fille, avec son esprit que je ne peux ni modeler ni subordonner. Je reste loin d’elle. Je l’observe, je l’épie. Je suis ses affaires. Je fouille aussi mais je garde le silence, ce silence qui seul peut la laisser libre. N’est-ce pas une preuve d’amour?

Elle a reçu l’autre jour un paquet. De quoi s’agit-il? Un paquet pas bien lourd ou grand. Sur sa figure, une sorte de lueur inadmissible, une joie à laquelle je ne peux prendre part. J’ai trouvé l’objet, une réponse pour quelques poèmes, qui sont ce qu’ils sont. Ça l’encourage et moi ça m’éteint. En même temps, il y a son journal. Elle y dit des choses. J’ai envie de crier, de lui jeter tout ça au visage. D’ailleurs, je le fais, je ne peux pas accepter. Qu’elle ne me montre jamais que ce sera mieux pour elle, qu’elle le garde, qu’elle ne me laisse jamais entendre qu’elle aime, qu’elle est amoureuse ou aimée. Qu’elle me rende mon silence pièce par pièce. C’est le pacte, le prix du pacte entre nous deux.

N’être personne, n’est-ce pas notre rôle? C’est que j’ai appris, c’est cette modestie des femmes: être de l’ombre. Dieu, parait-il, aime les servantes. Et j’ai cette volonté de servir. Lorsque je l’ai vue tenter un autre emploi, je l’ai enviée peut-être et puis je n’ai pu l’admettre. Je ne trouve aucune raison de m’opposer à cette libération, je n’ai aucun argument que celui de ce qui a pesé sur moi toujours et qui a guidé ma propre vie. Je suis comme ces femmes qu’on tient sous le joug et qui deviennent les meilleures gardiennes des volontés masculines, des gardes-chiourme, promptes à exciser leurs filles, à charcuter leurs chairs, à les étouffer sous des voiles. Je garde la tradition et ma fille ne peut vraiment vivre autrement, sans que je ne trahisse, sans que je ne me trahisse.

Oui, je suis le silence, je le garde. Je ne veux pas ajouter au pesant de ma vie, cette lourdeur de lutter contre elle. Je ne veux ni lui expliquer ni la contraindre. Me taire c’est ma manière à moi de couper court. Je m’enferme dans mon silence, qu’elle y prenne ce qu’elle peut ou veut. Je prierai que son chemin soit droit et je réclamerai dans le secret de ma pensée qu’un jour elle puisse comprendre que ma faute n’est pas une faute, que ma loyauté face à ma propre vie, face à mes propres parents ne peut souffrir aucune autre manière d’être. Je suis moi aussi une femme juste.

Ainsi quand je la vois se battre contre ce qui l’oppresse, quand je la vois souffrir du mépris qu’il y a pour les femmes, je me tais. Sinon ne devrais-je pas alors me battre aussi pour moi-même, ne devrais-je pas aussi me révolter, sortir de mes gonds? Et je ne peux être rien d’autre que cet effacement constant, que l’ombre qui lave, nettoie et range les affaires des autres. Elle ne fera pas ça, ou alors le fera. Mais je lui laisse le choix. Je fais partie du silence. C’est notre point commun, notre ligne de touche. Elle doit se taire et moi avec. Nous sommes de ce même territoire, une zone dépouillée de nous-mêmes, nous sommes de ces êtres éternellement voués à ne jamais entrer vraiment dans leur propre vie, comme l’ont été les esclaves autrefois, comme le sont tant de femmes encore. Nous partageons ça ma fille et moi, la bouche close sous le poids de leurs attentes, sous les demandes, sous le labeur qu’on est censé accomplir. On est de cet endroit qui ne pense pas, qui n’a rien de profond. Qui est le linceul agité de nos âmes. Bien sûr qu’ils nous disent toujours que c’est faux, que nous sommes importantes, que notre avis compte, mais s’il compte ils nous l’arrachent pour le mettre à leur nom. Ils se l’approprient pour le faire leur et alors nous retournons dans cette ombre qui la nôtre. Nous sommes cette grisaille naturelle qui rampe à leur pied. Ils ont de nous l’idée qu’on leur appartient, que l’amour que l’on ressent n’existe qu’assorti de gestes, de courbettes, de servitudes. Je suis du même silence qu’elle. Je le sais, je connais sa souffrance, même si je me refuse de lui donner un nom. J’aimerais tant qu’elle s’éloigne de moi et devienne. Qu’elle s’arrache à tout ça… Mais ce serait la perdre sans doute ou me perdre pareillement. Je suis dans le piège, dans ces pièges mortels où seule l’immobilité permet de rester en vie. De rester ensemble.

 

Texte : Anna Jouy.
Ce texte est le onzième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : 
L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy

Portraits de famille 4 : Antoine

Étiquettes

marlen-sauvage-ble-N&B

Il deviendra laboureur comme son père et comme son grand-père avant lui. Rien pourtant n’était gagné en cette année 1706 qui voit naître Antoine, dans cette région picarde où la dysenterie, ici comme ailleurs, fait des ravages. La vie l’épargnera ainsi que sa mère, Anne, toujours inquiète mais soulagée de tenir dans ses bras quelques semaines après sa naissance, cet enfant mâle qu’elle a déjà fait baptiser. Un garçon qui lui vient cinq ans après son aîné, Jean, le seul parmi sa progéniture à avoir survécu aux coups du sort. Epargné, Antoine le sera aussi en 1709, au moment des grandes gelées qui tuent les semences dans les sillons, engendrent la famine et de nombreux décès. Ce sera un petit gars solide, comme son grand frère. Au cours de la décennie de 1710, la population rurale qui habite les campagnes en très grande majorité (85 %) recommence à baisser. Le pays pourtant de 18 à 19 millions d’âmes se remet tout juste de l’hémorragie occasionnée par la guerre de Trente Ans et de la famine de 1693-1694 due aux étés et aux automnes pluvieux et froids.

En Picardie où les terres sont réparties entre la collectivité avec un maximum de justice, selon leurs qualités et leurs destinations, Antoine trouvera sa place parmi les paysans dès son adolescence. Dans ces champs ouverts où l’on pratique l’assolement triennal depuis le Moyen Age, il sèmera à l’automne le blé d’hiver, et au printemps l’avoine ou l’orge, voire des fèves, tandis que la troisième sole restera en jachère. Toute sa vie sera rythmée par les labours, les semis, les moissons, le soin aux animaux que l’on mène en pâture dans les communaux, ces espaces non cultivés que ne se disputent pas encore les seigneurs et les paysans. Il sait manier habilement la charrue, creuser des sillons égaux et droits, en proportionnant leur profondeur à la qualité de la terre, sans fatiguer ses bêtes qu’en bon maître, il fait obéir à la voix. Cette vie lui convient, il est courageux, il aime la nature et tirer le meilleur de cette terre fertile quand les éléments ne se déchaînent pas contre l’homme.

Quand à vingt-cinq ans il épouse Nicole, ses deux parents sont déjà morts. Avant de se déclarer, il a attendu d’être sûr d’avoir les moyens de fonder une famille. Car les terres sont soumises à la dîme et aux droits seigneuriaux. Dans le village de Bernot, Antoine possède sa propre chaumière avec le strict nécessaire : un lit en noyer, orné de rideaux en serge rouge, garni d’un matelas, d’un traversin et d’un oreiller de plumes ; un coffre rempli de linge de maison : quatre draps de toile de chanvre, une douzaine et demie de serviettes, autant de mouchoirs à moucher ; de quelques chemises et de deux tabliers de toile de chanvre ; une table de poirier qui se tire par les deux bouts, quatre chaises garnies de paille, douze assiettes, deux saladiers, deux écuelles et une demi-douzaine de fourchettes de fer. Attenant à la maison, le jardin, qu’il cultive avec amour.

Nicole, il l’a choisie après avoir bien pesé ce qu’il attend de cette jeune femme qui est une payse, une bernotoise. De deux ans sa cadette, ils se croisent depuis l’enfance ; il connaît sa droiture et son caractère posé ; sa capacité à tenir une maison ; il a deviné son penchant pour lui et se dit qu’il est temps de la marier. Un été, il l’emmène à travers champs contempler les blés, il compare ses cheveux clairs au soleil du soir ; pour elle il trouve les mots inspirés par la sensibilité de ceux que la nature comble. Nicole, elle, sait depuis longtemps qu’elle épousera Antoine ! Ils se marient le 29 octobre 1731 dans des habits neufs, un pourpoint de drap gris garni de rubans, pour lui, sur des hauts de chausse de même étoffe et un manteau de bouracan, fait de laine très serrée, un chapeau gris et des souliers. Nicole, quant à elle, porte une brassière de drap blanc, une jupe couleur de rose sèche, une coiffe assortie, un manteau de bouracan dans les mêmes tons, et ses sabots claquent sur la terre battue.

Quand elle meurt en 1737, en mettant au monde un quatrième enfant qui ne lui survivra pas, Antoine se retrouve seul avec François, 5 ans ; Marie-Louise, 4 ans, et René, 3 ans. Devant cette injustice, il ne parlera plus, se fâchera à la moindre contrariété, deviendra violent, se repliera sur lui-même… Il confie d’abord ses trois enfants à la femme de son frère Jean mais emmène très vite l’aîné avec lui aux champs. Sa seule consolation reste son travail, et à la fin d’une longue journée, la contemplation de la terre retournée, ensemencée, vibrante d’épis jaunes. Dès l’année de la mort de Nicole, une vague d’épidémies s’abat de nouveau sur le pays. Des semailles automnales de 1739 jusqu’aux récoltes de l’été en 1740, les saisons se succèdent, froides et humides, les semences gèlent au creux de la terre ; les récoltes pourrissent. Antoine fait front grâce à la solidarité familiale et paysanne. Et puis la vie l’emporte, il faut une mère à ses enfants, et l’homme n’a que trente et un ans… Six ans plus tard, il épouse Louise, d’un village voisin. Elle a sept ans de moins que lui et lui donnera 5 enfants, 3 garçons et 2 filles. Antoine est désormais le père d’une grande famille, craint et respecté, on le dit sage. Il passe la plupart de son temps dans les champs ; seul l’hiver le garde dans la ferme à réparer les outils et à soigner les bœufs. Jamais il ne se sera vraiment remis du deuil de Nicole. Il gardera en lui un sentiment d’injustice qui lui vaudra encore des accès de violence jusqu’à l’approche de la vieillesse ; une colère enfouie due à un trop grand chagrin. Lui qui savait trouver les mots pour elle se réfugiera dans un mutisme hostile aux autres.

Né sous le Roi-Soleil, Antoine a vécu sous le règne de Louis XV (1715-1778) le « Bien-Aimé » dont il fut le contemporain. Au cours de sa vie, il découvrira le café et la pomme de terre, se procurera quelques livres, car il sait lire et écrire. Et comme la Picardie est terre de brassage, ouverte à l’innovation, il connaîtra les outils « modernes » qui épargnent un peu l’homme et favorisent de meilleurs rendements… Pour mourir enfin, le 25 février 1765, à 58 ans, dans son village natal de Bernot. Son frère Jean lui survivra douze ans.

Texte et photo : Marlen Sauvage
Bibliographie : Histoire de la France rurale, de 1340 à 1789, sous la direction de G. Duby et A. Wallon, éd. du Seuil.
Sites internet : Persée.fr et wikisource.org

Blast 2

Étiquettes

Blast-2

L’état primitif, c’est-à-dire le moment exact qui précède le basculement, le point de non-retour, on le devine à l’incohérence absolue qui s’empare d’un monde en surchauffe. D’un seul coup les gens refusent de mourir en douceur.

Trop d’erreurs successives et d’aveuglement. Le sens mystérieux de la destruction.

Alors les néons s’éteignent. Au sens propre. Comme un symbole. Une révélation magnétique. La société  finit dévorée  par une foule de passage devenue folle. De passage, parce qu’elle n’existe pas cette foule. Ce peuple n’est qu’une meute inventée de toutes pièces pour les besoins d’une cause dangereuse. Les desseins tragiques d’intoxiqués aux nationalismes. Dostoïevski a pourtant déjà tout écrit sur le sujet. Mais nous sommes toujours les derniers orateurs d’un monde en perdition.

« Glorifier l’individualité de l’artiste » c’est sûrement une autre définition de la démocratie.

 

Texte et photo : Yan Kouton

L’ami d’Issa

Étiquettes

pour les cosaques l'ami d'Issa

Au lycée Paul Eluard, Issa avait des camarades et quelques amis, et puis un inséparable, parce qu’ils venaient tous les deux de la Cité de la Rivière blanche, parce qu’ils étaient non seulement de même âge mais de même taille, parce que depuis leurs petites classes à la communale ils se suivaient, se bagarraient ensemble ou l’un contre l’autre, se consolaient, parce que les parents de Jean – c’était le nom de l’ami – accueillaient Issa à l’heure du goûter lorsque sa mère rentrait trop tard.

Ils étaient aussi grands, aussi longilignes, dégingandés l’un que l’autre, encore un peu encombrés de leurs corps, ils avaient mêmes visages longs, à l’ovale plus adouci pour Issa, et leurs peaux étaient du même brun, profond et chaud, un peu rougi sur les pommettes.

Mais Issa était tout en gestes, exubérants et harmonieux à la fois, un inventeur d’histoires, de mots et de surnoms plus ou moins cruels, dont ils se régalaient, et Jean l’admirait, lui servait de public aussi, le provoquait par son attente, l’assistait le cas échéant, et à deux reprises avait endossé les conséquences désagréables des initiatives de son camarade et maître.

En classe Issa fusait, posait questions, faisait remarques, puis se taisait lorsqu’il sentait que c’était trop et regardait alors les murs, la fenêtre, cherchait idée, et la perdait, comme ne gardait trop souvent qu’une écume de l’objet du cours. Jean, lui, souriait alors, comme on sourit aux frasques d’un gamin, et puis se concentrait, plus ou moins selon les matières, sur le professeur ou son livre. Et bien entendu, quand c’était possible, servait de recours à Issa mis en difficulté.

Il était calme, et un peu éteint dans les groupes, Jean, fort d’une force qu’il fallait mettre en mouvement, et tranquillement, entièrement, dans l’admiration de son ami. Au point de reprendre, sans même sans rendre compte le plus souvent, et parfois comme un hommage, les mots, les tournures de phrase, le dire qui le charmait chez Issa.

Tellement qu’il y avait gagné le surnom de «perroquet», ce qu’il acceptait en riant, ce qui, à la longue, en grandissant, a tout de même éveillé en lui un début d’agacement, en même temps qu’il prenait conscience peu à peu de lui-même, qu’il sentait, sous son admiration pour Issa et la lumière qu’il mettait dans leur vie, poindre dans son amitié un peu de tendre pitié pour sa légèreté.

Alors de ce surnom de perroquet s’est fait un masque, un rempart derrière lequel se cachait pour penser, regarder le monde, attendre longuement de se sentir capable de s’y jeter.

d’après une oeuvre de Thomas Dreyfuss

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 11 : Rituel

Étiquettes

anna

L’histoire, on la lui réclame. Ne pas s’endormir sans qu’elle raconte. Il faut parler le soir, quand vient l’heure de quitter ce monde clair pour cet autre, que personne ne peut apercevoir ou comprendre et où chacun s’en va solitaire et démuni. Il faut qu’elle raconte, qu’elle se raconte. Comme si l’histoire pouvait tresser un pont acceptable entre les fables de la lumière et celles de la nuit. Comme s’il fallait cet entre-deux de mots inventés et murmurés, entre les lucides devoirs du jour et les inquiétantes libertés du rêve, pour qu’on ose s’y abandonner. Dans le lit, ouvrir les yeux de l’intérieur, ceux qui percent le sombre de la chambre et y voir passer des gens, des êtres formidables, magnifiques, des paysages, de la vie qui blesse beaucoup et puis enfin de la vie qui rend heureux. De l’amour toujours… Bien sûr qu’ils sont pour elle, ces hommes, ces preux, ces héros qui surgissent du plafond. Bien sûr qu’ils l’attendent et qu’ils sont secrets et qu’ils ont besoin d’elle, que depuis longtemps ils la cherchent et que rien, ni personne n’ont réussi à les satisfaire, jusqu’à ce moment de l’histoire où elle apparait enfin. Elle, qu’on choisit, qui est mieux qu’un trésor, mieux que la beauté, meilleure puisque ce qu’elle cache est infiniment précieux et important. Et les derniers mots de l’histoire, les garder toujours entre ses dents, ne jamais les dire. Car ce qui doit advenir est inavouable et que s’il lui venait le malheur de le prononcer, il y aurait quelqu’un pour le saccager.

Nourrir ainsi la nuit de fables, de fiancés disparus, de chaumières tristes, d’animaux abandonnés ou malades. Nourrir ainsi la nuit d’attentes qui se lamentent, de l’espérance d’un temps qui passe vite. Détailler l’énigme en épisodes macabres ou pesants. Et puis, soudain déchirer le voile qui grise le pays et les cœurs. Révéler un secret, faire surgir un coup de chance, trancher dans le malheur et faire éclore la joie, le bonheur, le repos enfin. Le même qui a attendu d’être livré dans l’histoire avant qu’elle ne s’endorme et se laisse ravir.

Et les jours reviennent et les nuits. L’univers est fait de devoirs à faire et de contes à inventer sans fin. Elle le sait déjà, la vie est meilleure quand c’est elle qui la dit. Elle le sait déjà, jamais ce ne sera à bonne hauteur du songe. Et plus elle grandit, plus il faut le soir, fendre le noir du plafond pour supporter ce qui déçoit et rend les heures lourdes et ennuyeuses. Jamais donc elle ne saura demeurer dans les mondes autres, toujours il est convenu qu’elle revienne. La tristesse est infiniment croissante; les histoires ne gagnent jamais contre les assauts du vivre ordinaire.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le dixième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy