la ville détruite

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la ville detruite

le phare transperce la nuit. M. roule avec prudence. De peur qu’un homme surgisse du néant sur la route. Il a cette crainte depuis l’accident. Il garde en tête l’image du guidon tordu comme un bras disloqué. Sur le bitume la moitié de la tête gisait dans le sang. L’autre moitié avait disparu, pulvérisée par l’impact. De son visage restait une joue, un oeil, le front. Le reste était un trou. Le corps encore à cheval sur la selle, plus un membre ne bougeait. M. était conscient. Il regardait impuissant le corps de l’autre, sous le regard procédurier des étoiles. Quelques mètres à moto ont suffit pour reconnaître la ruelle, l’odeur de poisse si singulière, l’odeur tiède des ordures et de la mousson. Il reconnaît aussi l’aboiement d’un vieux chien mort au loin. Un passé semble précéder M. Il rentre dans la ville comme dans un livre ouvert au hasard. Et la venelle inconnue il y a encore quelques mots ouvre un chemin menant déjà quelque part…

entre deux murs, deux remparts de maisons collées entre elles, chacune aussi étroite que haute. Portes et fenêtres restent closes. La lumière est étrange, blanche et embuée, lumière trouble du rêve. Derrière les fils électriques emmêlés comme des phrases, on distingue à peine le ciel. On se sent ici plus éloigné des astres qu’ailleurs. Le fleuve est derrière. On ne voit plus l’eau, on la devine à l’odeur, à la lumière éclatante qu’on aperçoit, tout au bout du tunnel…

ma main dans la nuit. Elle tient un rétroviseur. Dedans la ville dont on ignore encore l’étendue en soi. La lumière du jour jaillit dans la chambre noire, comme si soudain, une brèche s’ouvrait sur  un autre monde, un autre espace, une autre loi. Pas le temps de lire les tags, d’identifier distinctement la couleur des murs, les visages croisés. Les mots courent après l’oubli des choses qui s’éloignent. Reste l’image inversée d’un travelling qui s’enfonce dans la venelle. Autour tout est noir. Ce que le miroir reflète est invisible. Le rétroviseur est l’unique porte d’entrée. Il faut sauter en marche, se laisser aspirer avec les éléments…

des ouvriers mangent en cercle autour du réchaud. Il reste un bout de ciel dans les flaques. En face le bruit du quán nhậu: les bols et les cuillères. Entre 54-x7 0867 et 52-T8 7522 (deux plaques d’immatriculation) trois personnes assises autour d’une table en plastique bleue. Elles mâchent, regardent à peine autour d’elles. Chacune dans son silence pense au rêve fait la nuit dernière. Seul l’enfant semble mieux réveillé. Il refuse de manger, de s’asseoir. Il préfère jouer avec les coqs en cage sur le trottoir. L’enfant crie et mime avec les bras deux ailes qui se déploient avant d’attaquer. Son plumage flamboyant bondit en arrière, il atterrit sur la route, la posture fière. Les deux autres silhouettes se lèvent subitement. Crissement de pneus. Hurlement. Silence. La rue est désormais vide. Plus que des absents autour de la table, assis sur leurs tabourets, et le coq dans sa cage, qui fixe la route, à l’endroit même où le petit corps gisait…

138/38, quận Bình Thạnh, au bout d’un hẻm de la rue Bạch Dạng, près du Chợ Bà Chiệu. Chez Kiệt, un ancien militaire. Il s’est battu aux côtés d’Anh Khoà, un voisin informaticien qui vit aujourd’hui à Kiên Giang, et Nho, mort au combat. Bố passe sa vie sur sa chaise, sous le calendrier Vinamilk, au pas de la porte d’entrée. Pour lui les jours n’ont ni début ni fin. Sa vie n’est plus qu’une succession de secondes interrompue par des siestes. Bố est sans horaire. Il s’endort et se réveille n’importe quand, avale un cơm tấm sườn bì chả, au quán nhậu de Khánh, elle vend aussi des cigarettes. Quand elle est fermée Bố se contente des restes froids encore sur la table. Il a l’habitude de lire tout bas la parole de Bouddha pour digérer. Une fois terminé, Il regarde à la télé the Undertaker entrer sur le ring de la World Wrestling Entertainment. Derrière la vitre, on peut voir ses yeux briller. On dirait un enfant. Bố pouffe de rire, seul dans le salon, en pleine nuit. La tristesse que dégage son visage épuisé semble infinie. Qu’a-t-il vu, qu’a-t-il fait ou subi durant la bataille de Buôn Ma Thuột pour être ainsi aujourd’hui ? Marié à Cô Ngộc à qui il ne parle plus, institutrice élégante, tous les jours en aó dài, dont l’intégralité de la garde robe vient de chez Hạnh la couturière. Elle sourit constamment, on dit d’elle qu’elle rayonne comme le soleil, soleil secrètement endetté auprès d’Anh Thắng, un mafieux du quartier. Elle a laissé en gage le titre de propriété…

la maison d’hôtes devait être à deux pas d’ici. M. pressentait qu’elle serait probablement fermée après tant d’années. Mais il pensait au moins pouvoir reconnaître les alentours. Il est à présent bien incapable de dire si la maison était à gauche ou à droite. M. regarde en vain sa boussole aussi perdue que lui. L’absence de l’hôtel troue sa mémoire. M. a l’air d’un type qui vient d’apprendre le décès d’un être cher. Les rues désorientent le souvenir qu’il en avait. Toutes les attentes de M. sont aussitôt déçues, démasquées. M. commence à douter de l’histoire d’où il vient…

chambre 407, seule, Em Tú écoute l’orage gronder. Le vent donne la parole aux feuillages, les scooters accélèrent dans l’espoir d’arriver avant la pluie. En bas, sous la devanture d’une maisonnette, M. attend l’orage comme un ami qui tarde à arriver. Puis il frappe, sans pitié. Sa force intimide. Il passe à tabac le goudron, les pavés, les toits. La venelle devient canal. Des corps courent après leur mobylette emportée par le courant, tous cherchent un abri, un hall d’entrée, une terrasse, un toit en tôle ou en toile. La pluie couvre le bruit des hommes, des machines, elle inonde les rues de silence. À la fenêtre de l’hôtel qui n’est plus, Em Tú fixe la pluie. On ne saurait dire si elle l’ennuie ou la fascine. Le vent souffle les gouttes horizontalement. Sous la devanture, M. se demande un instant si elle tombe vraiment du ciel. On ne voit pas plus à un mètre. Puis la venelle réapparaît. Minute après minute, on distingue à nouveau le quán nhậu, l’absence de la maison. M. tend la main. Il ne pleut déjà plus…

au loin la plainte aboyée d’un chien au loin, puis d’autres, plus proches, probablement de taille plus petite, eux aboient avec une voix de chat qui miaule. Mais ce concert canin est couvert par autre chose. M. n’a jamais su d’où ça venait : est-ce le bois des barques qui grincent aussi fort ? Est-ce un musicien pêcheur qui de sa barque souffle dans un didgeridoo ? Ou bien le cri d’une bête inconnue ? Et puis ça cesse. Reste le choc d’un camion container qui cogne sur la route mal fichue. Des bribes de bruits des chantiers qui ne dorment jamais vraiment. Quoi encore ? De rares coups de Klaxons. Des grillons qui scintillent, des bouts de voix ci et là, et la nuit des rues, vertigineuse. Au loin les bateaux meuglent comme des vaches battues. Ça vient des berges derrière. Dans la rue le chant des coqs ressemblent à s’y méprendre au hurlement du loup. Ils se répondent d’une maison à l’autre. On dirait qu’ils conversent. Que peuvent-ils se dire ? Hurlent-ils des menaces de mort ? Cherchent-ils à s’intimider avant le prochain combat ? Ici le silence se fait extrêmement rare. Toujours la grue qui tourne en fond, l’impatience qui klaxonne, le moteur qui rugit, l’impact d’un accident mortel, la berceuse qui circule comme un courant d’air, le bruit de perceuse qui perd la tête et fait des trous dans la mémoire, bribes d’histoire, messes basses, brouhahas d’hommes venu du fond de M. qui ferme les yeux dans la venelle…

M. verse dans la tasse le thé brûlant, les effluves se mêlent à l’odeur fade du trottoir. Avant d’y tremper les lèvres, M. prend la tasse, hume, essaie de deviner au nez ce que le thé deviendra sur le palais. Il sent la liqueur chaude. Première gorgée : thé rôti, fumée, liquoreux mais pas sucré. M. ne peut déceler ce qu’il provoque. Il cherche des connexions avec le passé mais la saveur en bouche ne rejoint aucun bout de sa mémoire. Ce sont là des saveurs jamais rencontrées. Elles ne réveillent rien de mort en lui. Elles vivent pour la première fois leur pouvoir sur ses sens. Ça ne veut pas dire que le thé n’est pas bon, bien au contraire. Vierge de tout repère, résistant à toute métaphore, il reste en bouche un mystère. Il assèche le palais d’un goût de vase tiède. M. a en tête l’image d’une flaque. Le thé s’assombrit sur la langue…

— la poste s’il vous plaît ?
— la poste ? Elle est toujours sur le quai. Mais il n’en reste plus rien.

M. rentre sous le regard inerte du gardien. Sur les murs,  des noms de ville auxquelles il manque des lettres. Sous chaque nom, une horloge arrêtée à l’heure de sa mort. M. s’assoit sur le banc, devant les cabines téléphoniques au combiné arraché. Il se souvient du brouhahas des conversations, concert de voix parlant chacune sa propre langue. Le portrait du Président a perdu ses couleurs, le mur se fissure, le visage balafré s’apprête à s’effondrer. M. imagine les débris de l’idole par terre. Les carreaux rappellent les cases d’un échiquier. Aujourd’hui, M. et le garde sont les seuls pions restant. M. se souvient avoir écrit une lettre à quelqu’un, mais il ne sait plus qui ni à quel sujet. C’était important. M. se souvient du temps passé ici, sur le banc, l’habitude d’y écrire à contre jour, face aux ombres qui circulaient comme des courants d’air. Le gardien bâille, l’air livide sur sa chaise. Il veille armé sur les ruines de la poste désormais déserte…

… au bout du bâtiment, un immense portail ouvert sur le fleuve. L’eau est déserte. Le vent est frais. Des relents d’urine remontent aux narines. Certains marins pissent leur bière dans l’allée derrière. Ça sent aussi l’eau, le bois mouillé, celui des barques amarrées. On leur a peint des yeux sur la coque. Elles regardent M. sortir de la poste. Il tourne à gauche. Reconnaît le chemin menant au petit abri ouvert sur le fleuve. Trois murs et un toit, le tout en tôle. Ici on peut s’asseoir, regarder le temps passer… et trouver ça beau. M. est peut-être revenu pour eux, ces petits lieux minuscules, où l’on mâche des mực khô et bois une bière tiède. Parfois ils sont sur un bout de trottoir, dans le flux des déambulations, sous la devanture d’une boutique, en plein coeur de la ville, ou bien comme ici, sous un bout de tôle rouillée, au bord de l’eau. Refuge traversé par des âmes fugitives, celles des marins absents. Les bateaux ne passent plus ici depuis longtemps. M. se souvient de l’incessant passage des cargos multicolores, du temps où le port était encore vivant. M. reste immobile, la bière déjà diluée dans les glaçons. Deux hommes en débardeur blanc sont assis à la table à côté. L’un d’eux demande à M. s’il habitait le quartier à l’époque. Il s’adresse à lui dans la langue d’ici. M. répond. L’ homme est un peu troublé par l’accent. Il ne peut déceler d’où il vient…

la poste, c’est le premier bâtiment qu’ils ont détruit… la poste et le port derrière. Quelques heures ont suffi. Ils nous coupaient ainsi du monde et des autres. Nous étions privés de mots et de rencontres. La solitude de la ville était grande, elle d’habitude si vivante, si bavarde, elle se taisait devant le fleuve. L’horizon était devenu une impasse. Plus jamais un bateau ne s’arrêterait ici. L’idée même de cette ville était soudain remise en question. On ne savait plus si d’autres villes connaissaient l’existence de la nôtre. «— Notre nom a-t-il été rayé de la carte ? Appartenons-nous encore à l’Histoire ?» Ces questions nous hantaient. Puis on a oublié. Disparue l’histoire, disparus les ancêtres, la mémoire. Ils ont brûlés les livres, les lettres, ils ont coupé la langue et les lèvres des anciens. Ils ont séparés les parents des nourrissons. Comme tu peux le voir, les gens d’ici sont très jeunes. Ils ne savent pas de qui ni d’où ils viennent. Ils pensent être les premiers hommes. Comprends-tu leur stupeur face à toi ? Ta présence peut tout changer. La ville te prend pour un étranger mais tu la connais mieux que ses propres habitants. Tu portes le passé de la ville, un passé qu’elle ignore. Ta parole porte des morts, des mots, des noms ensevelis sous les ruines d’aujourd’hui…

Texte et photo : Anh Mat

Le boxeur

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L’homme s’est refermé. Pourquoi est-il ici? Il se souvient qu’il est arrivé là, la première fois un peu par hasard. Parfois, on peut marcher comme ça sur d’anciens chemins, comme si, là où on avait été, il y avait quelque chose d’abandonné, une marque, un objet, une clé et qu’en refaisant le parcours, on allait le trouver ce quelque chose et que tout serait plus clair, plus facile. Que le monde serait moins obscur, et qu’on saurait pourquoi… Il s’est arrêté là parce que la rue paraissait une énorme tranchée dans une forêt de bâtisses, une artère dans la jungle des bétons. Et de la suivre des yeux ou de se laisser glisser tout le long de cette échine, il percevait quelque chose d’ininterrompu et de très vieux en même temps. Peut-être plus simplement le vent, un vent régulier et fort arrivant du continent, qui s’engouffrait parfois là et que cela bruissait et chassait et que c’était sur sa table harmonique quelque chose de vibrant d’un plein de nostalgie sans explication aucune. Il venait là, avec souvent l’idée qu’il allait se passer quelque chose, que c’était un rendez-vous. Mais aucun mot n’était jamais venu l’éveiller. Quelqu’un avait dit qu’il avait perdu quelque chose, que son cerveau ne fonctionnait plus tout à fait. Il voulait être là. Il ne demandait rien de plus. La raison lui était égale. Pour un poème ou alors une doléance, un dépôt de plainte à remettre à un guichet de complaisance. Il avait cette sensation de brandir, d’agiter des révoltes illusions : une secousse, un tressautement simulant l’action, un spasme à peine volontaire même, le réflexe du mort qui crache son dentier, sous l’effet d’un petit souffle. Ou alors un grand vide.

Ça résonne aujourd’hui encore mais ce n’est rien. Il trempe la main dans l’ombre. Autant chercher le souffle dans un orage. Il fouille et brasse sa mémoire, c’est une prise sans miracle où ses doigts ne saisissent rien. Trempe la main, le bras, jusqu’à l’âme, draguer le fond de ses vases obscures. Toucher et reprendre le filet de parole qui est tombé un jour comme une goutte blanche dans le thé. L’irréparable liquide. Une mesure immense d’empêchements, d’impossibles devoirs devant laquelle par défi, par orgueil, pour narguer le trou noir jeté sous ses pas, il s’applique sans succès. Ça disparaît aussitôt, du fluide d’eau, de noir et d’air.

Il se lève. Il faut qu’il aille se coucher. Le temps pour lui tourne à l’envers. La nuit a été rude. Maintenant que la lumière est là, il va pouvoir se reposer et s’allonger. Il faut rentrer, boucler sa tâche.

Dans sa chambre, il ferme les yeux. Il repasse les phases du soir, comme s’il cherchait à quel moment il aurait voulu tout lâcher et s’écrouler et qu’il n’a pas pu le faire, comme si maintenant il était temps de s’en donner le droit et la raison. Sur le ring, le monde tourne, tourne… Il saute au rythme de ses semelles, les poings bien serrés, les poings qu’il monte devant ses yeux, qu’il projette, qu’il lance comme des boulets rouges dans le ventre, les épaules, dans le corps pantomime de l’adversaire. Il faut se battre et sauter et revenir et tourner et danser, en frappant sur le tambour humain de ses mains très serrées. Ne jamais les ouvrir, ne jamais céder du terrain, ne jamais lâcher cette prise qui est en lui, brûlante.

Il ne sait plus pourquoi. On lui a dit que son cerveau avait valdingué, qu’il avait dansé comme un vaisseau sur la mer. Que la nausée qui l’habite partirait sans doute un jour… Mais quand ?

Il s’en est encore une fois bien sorti mais combien de combats mènera-t-il encore ?

 

Texte et dessin : Anna Jouy 

Le visage

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pour les cosaques - le visage

Clémence a regardé partir la voiture qui emmenait son mari et Perrine la plus jeune de leurs enfants vers le lycée, l’internat, est rentrée, est montée dans la chambre désertée, a fermé un tiroir, redressé un coussin, a tourné un peu, s’est assise devant son métier, a regardé l’ouvrage commencé, soupiré, s’est levée.

Elle a décroché dans l’entrée sa canadienne, enfilé ses bottes, enfoncé ses cheveux dans un bonnet, entortillé une écharpe, est sortie.

L’air lui a semblé plus froid, s’est engouffré en elle jusqu’à la faire haleter, lui mettre larmes aux yeux, elle a enfoncé les mains dans ses poches, relevé son col de fourrure, remonté l’écharpe devant sa bouche, a regardé la lisière du bois, image tremblante dans le blanc glacé.

En avançant, en traçant son chemin dans la blancheur de la neige, a senti un plaisir calme monter en elle, la réchauffer. Le bois s’est refermé sur elle, l’a enveloppé dans sa pénombre sans bruit ni odeur, une neutralité magnifique, avant que peu à peu son ouïe s’affine, qu’elle prenne conscience d’un craquement, d’un léger bruissement de l’air, de la chute d’un petit paquet de neige, blancheur glacée étincelante dans un rayon de lumière filtrée entre les branches.

Elle a rejoint une sente et la suivie… s’effaçait la peine – un peu surjouée pour se teinter d’auto-ironie – de constater que la plus jeune de ses petiotes gagnait un début d’indépendance, s’éloignait, elle a passé l’étape de la vieillesse qui l’effleurait, encore légèrement, juste assez pour réveiller en elle un désir d’insouciance, d’élan, et puis son pas s’est alenti quand elle est arrivée à ce qui en fait rodait sous ce début de détresse, la solitude à deux… Se confronter, sans fin, à l’indifférence, légèrement hostile parfois, qui s’était installée entre elle et lui, Guillaume, adoucie encore de mélancolie, ces derniers jours, par la présence de ces jeunes vies.

L’air se faisait plus doux, presque tendre, entre les arbres, son visage se détendait, son désir de liberté, d’indépendance l’accompagnait. Un rayon de soleil s’est frayé un chemin, est venu poser une tache brillante sur la neige devant elle. Elle s’est arrêtée au centre, un sourire lui est venu au souvenir d’un nom, sourire un peu triste au souvenir d’un renoncement, et puis s’est secouée, elle ne pouvait plus mettre une image sur ce nom, et celui qui le portait avait disparu depuis si longtemps qu’il pouvait être mort ou avoir perdu toute trace de la fantaisie, la calme révolte qu’elle avait aimées…

Elle a repris sa marche, plus lentement, imaginant un départ, une autre vie, finissant par y croire, à préciser ce qui devenait un projet, jusqu’à penser, un peu avant d’arriver au coeur du bois, au bord du petit étang gelé qui était son ami, qu’il ne lui restait plus qu’à en faire choix.

Debout à la lisière, regardant la surface de glace sur laquelle les branches posaient des taches mouvantes, elle a pensé à lui, son mari, s’est exaltée, juste en un éclair, en s’imaginant libre, en a eu honte immédiatement. Elle restait là, songeuse, regardant la glace, les ombres, et lentement, comme si elle émergeait peu à peu du fond de l’étang, l’image de Guillaume est montée à sa rencontre, s’est immobilisée sous une fine couche de glace, l’a regardée.. et lui est venue l’idée de sa propre solitude. Une ombre, branche ou nuage, a fait trembler la bouche sous la glace, lui a donné un sourire tordu et elle a senti que comme toujours elle y répondait.

Elle a secoué la tête, l’image s’est effacée. Elle a cassé un rameau, s’en est revenue en le faisait danser lentement devant elle, disant adieu à ses rêves, pensant avec une grimace, sans vouloir si arrêter, que le souci de ne pas priver ses filles de leur foyer n’avait été sans doute qu’un prétexte…

Texte et photo : Brigitte Celerier

 

 

Samuel #3 – ses zones de silence

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Depuis le temps que je le connais, Samuel reste pour moi un sphinx, une énigme. Peut-être parce qu’il est avant tout un être de fuite. Sans cesse il s’esquive. Keep your distance : cette expression le résume à merveille. Je préfère rester discret, me répond-il, un sourire énigmatique aux lèvres, quand je lui pose une question qu’il juge indiscrète. Et il y en a un paquet qu’il juge indiscrètes. Son jardin est un vaste secret. Par exemple, on ne sait toujours pas où il habite. On ne le voit que chez l’un ou chez l’autre, pour prendre l’apéro ou pour dîner, puis on sort tous ensemble dans les bars de Belleville et de Ménilmontant. Il n’a jamais invité chez lui quelqu’un de la bande. On sait juste qu’il vit seul a priori quelque part à l’Est de Paris, du côté des Lilas, de Montreuil ou de Bagnolet. Peut-être dort-il à l’hôtel. On ne sait pas. Je déménage souvent. J’ai toujours été un nomade, m’a-t-il dit un jour que je cherchais à en savoir un peu plus sur sa vie. Son culte du secret est devenu un sujet de plaisanterie entre nous, ce qui le laisse impassible quand on l’évoque en sa présence. J’aime qu’il préserve ainsi ses zones de silence et je ne suis pas le seul à envier son exil intérieur. Samuel exerce sur notre petite bande une séduction sans égal, et l’ascendant qu’il a sur nous semble le laisser indifférent. Je crois qu’il fait partie de ces êtres d’exception entourés d’amis écriveurs qui sont là pour les raconter. Un jour que je lui parlais de son art si subtil de garder les distances, il m’a répondu : C’est sans doute parce que je m’invente sans cesse une autre vie. Difficile de connaître le degré de sincérité d’une telle réponse dans sa bouche. Poussant l’art de l’esquive à la perfection, il a toujours cette allure de celui qui s’en va. Un soir d’hiver, très tard, que j’attendais avec lui à une borne de taxi du côté des Batignolles, il s’est arrangé pour refermer hâtivement la portière du taxi dans lequel il venait de s’engouffrer, de sorte que je ne puisse pas entendre l’adresse qu’il indiquait au chauffeur. Je me souviens d’ailleurs ne même pas avoir aperçu la tête du conducteur dans le noir et d’avoir alors eu l’étrange impression que le taxi n’était conduit par personne. Notre ami fait route en solitaire. Quand il n’est pas en soirée habituellement entouré de faux rebelles et de révolutionnaires de salon que, par esprit d’ironie, il s’amuse à déstabiliser, il semble intouchable. Dès qu’il n’est plus en représentation comme il dit, il s’enferme dans un monde que nul ne semble pouvoir pénétrer. Quand j’ai le grand privilège de me retrouver seul avec lui dans l’appartement, de partager ne serait-ce qu’une heure son intimité, il me fait pénétrer insensiblement dans une atmosphère de Rivage des Syrtes où le familier devient stupéfiant :

Fenêtre ouverte sur l’interzone qui borde le périphérique. Clarté diffuse dans l’appartement éclairé par les trois couronnes de projecteurs au-dessus de l’échangeur de Bagnolet. Les lumières de la circulation dansent sur les murs du séjour et au plafond. Nos corps assis côte à côte comme deux sentinelles silencieuses. Le vin léger dans nos verres éclaire encore un peu plus la nuit. Depuis cette tour de nulle part, nous guettons les signes qui parfois se répondent dans la pénombre. C’est une attente dense, une attente sans désœuvrement. Pourquoi partir ? me demandes-tu soudain, être en partance suffit sans doute. Toi si plein de solitude me fait découvrir l’art de la conversation. Une conversation lente, intérieure, baignée d’accords mineurs, entrecoupée de silences et qui mine de rien fait grandir l’intelligence. Attentif à chaque mot que tu prononces, tu construis tes phrases à voix basse, comme si tu les écrivais. Lorsqu’il est très tard et que tu as un peu bu, il t’arrive aussi de dire des choses étranges. Semblant alors absent à toi-même, tu parles par saccades. Les bouts de phrases qui, au bout de l’épuisement, sortent de ta bouche ont un rythme heurté, ce qui donne à peu près ça : Tous nos morts tombent | en morceaux on essaie de pas mourir | c’est tout on se tient | bien droit on sait | si on trébuche on s’affale | direct dans la poussière après | impossible de se relever chaque jour | on essaie des vies d’échapper | à l’ordinaire on prend les cachets pour | pas s’écrouler mais constamment | on meurt faut faire avec | l’humide faire avec la boue et retrouver | un peu la rage les fêlures celles | qui aident au rêve. Tu marques une pause. J’entends ta respiration précipitée. Puis tu reprends d’une voix très douce, presqu’en chuchotant : Comment localiser la blessure | initiale la petite déchirure qui ouvre à | ce qui brûle ce qui résiste ce qui | persiste en nous ?  Je ne réponds rien. J’ai appris à garder le silence. Avec toi, les échanges les plus remarquables se font souvent en silence. Durant ces intervalles féconds, à la fois intenses et étrangement longs, j’ai l’impression de rêver en ta compagnie, c’est-à-dire de partager avec toi le même rêve. On est alors tous les deux seul ensemble.

Depuis quelque temps, Samuel tient un discours que je ne lui connaissais pas, un discours convenu qui a tendance à m’agacer. Lui qui remettait en cause le système jusqu’à la rage, lui si proche d’une vision de gauche du monde adopte désormais, sur certains points précis, un point de vue proche du libéralisme économique, notamment lorsqu’il parle du « mal français », concept cher à la droite depuis plus de quarante ans. Comme beaucoup, il estime que les Français ne s’aiment pas assez, que le reste du monde les fait constamment flipper. La pensée dominante semble lui avoir grignoté une partie du cerveau. Un sentiment de honte perdure dans ce pays depuis la défaite de 40, m’explique-t-il encore une fois. C’est insidieux, ça se passe de façon souterraine. Regarde : à la radio, à la télévision, dans les journaux, ça discutaille à l’infini. Beaucoup de Français veulent que plus rien ne bouge. Y a plus grand-monde prêt à se battre pour une liberté plus grande. Ils sont si déprimés qu’un bonheur simple, un bonheur sans arrière-pensée, ne semble plus possible pour eux… Alors faudrait qu’on ait le courage de fuir ce pays devenu si mesquin et si étriqué. Ça serait notre petit héroïsme à nous, de s’extraire de toute cette terre grasse et lourde qui nous colle aux basques depuis si longtemps. L’empêchement qu’on ressent en étant ici, c’est ça qui devrait nous donner la rage de nous barrer au plus vite pour explorer d’autres horizons. Des Français repliés sur eux-mêmes, réfractaires au changement… Quand je lui fais remarquer la proximité de certains de ses propos avec ceux des libéraux, il finit par me dire, légèrement hésitant mais gardant son sourire moqueur : Va savoir… peut-être qu’avec le temps je suis devenu plus accommodant avec les idées d’en face… Après un silence, il ajoute : désormais j’essaie aussi d’échapper à tout dogmatisme. Je fuis les dévots de tous bords… C’est vrai aussi que, quand on n’a plus le dedans en fusion, on a tendance à vivre davantage dans la nuance… Sans doute pour ça que je barbote maintenant comme je peux entre deux pôles. La voie est étroite car la connerie est grande des deux côtés ! Comme d’habitude, Samuel aime conclure par une pirouette. Il a gardé son esprit sarcastique qui, chez certains, passe pour de l’arrogance. Mais je pense qu’au fond il n’a pas tant changé que ça, mon ami, c’est juste qu’avec le temps on perd quelques plumes, la rage initiale disparaît, et l’on passe tout doucement de la nostalgie à la mélancolie.

 

Texte et vidéo : Gwen Denieul

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Il n’y a pas de ville, pas de canal. Ce qui coule ici, c’est du temps monotype, je veux dire à l’unique figure. Ce masque de bouleau, de gazon rongé de sécheresse, de glycine jaune automnal. J’attends cet incident, ce moment incongru qui voudra bien s’arrêter chez moi et nourrir ma tête. On m’a dit de chercher la paix. Elle est là, consciencieuse et béate, la bouche ouverte, le regard un peu fixe, le corps tranquille sous la couverture. Je respire cette sérénité. Je suis dans la contemplation des heures, une abstraction de gestes, un ramassis d’immobile. Je suis dans le présent.

Pas de ville aux mille visages, aux histoires enchâssées de femmes et d’hommes qui s’aiment, se fuient, se cherchent et se trouvent. Pas de soupiraux dans lesquels disparaissent les mots et circulent les oublis. Pas de chien, de chat maigre, de cacatoès dressés sur des fils électriques. Pas d’immeubles comme des livres avec leurs chapitres, leurs nouvelles brèves ou interminables. Madame X qui monte au troisième, voir Z Les-gros-bras. L’agent de nettoyage qui a trouvé cent balles ce jour en vidant les poubelles. Pas plus que les Durand, courbés sous le poids de la tyrannie de leurs enfants-rois, désespérés de servitude.

La mer est loin, les bateaux aussi grands que Saint Marc à Venise, ne dépassent pas les collines. Même la montagne et ses aventures aiguisées au silex est invisible.

Non. Simplement, la fenêtre a de beaux rideaux, quelques pâtés de mouche, des reliques de pluie et de doigts passagers. Dehors est à l’abri de toutes les aventures, lui aussi.

Écrire, j’y pense souvent comme à un voyage, une randonnée parmi la vie, parmi les vies. Je ferais partie alors des expéditions essentielles. J’écrirais, parce que ce serait ma part d’humanité, ma présence. J’écrirais pour faire l’état des lieux d’une existence, d’une saison, d’une année dans la ville, aux crêtes de l’océan ou au bastingage de l’Himalaya. Le monde serait mon grand dictionnaire, mon lexique et j’userais, je limerais le vocabulaire. Jusqu’au feu.

Ici, on parle de jour blanc comme un brouillard à flanc de neige. Ma main dans l’air ne suit aucune courbe, aucun relief. Et mes yeux se lassent d’enfoncer la pâleur, pour n’y trouver que des nappes du dimanche et des serviettes pliées façon colombes.

Je ferme les yeux. A l’intérieur, c’est noir. Je suis une cave, je suis remplie de mon ombre. Je vois là-dedans, dans mes tuyaux langés de pansements et de coutures, une cité de vieux grigous et d’anges saqués de jute. Je vois des pavés, des rigoles de pluie et de fontaines. Des places énormes écartelées entre des clochers de garde, des mâts dressés et des chapiteaux. Je vois des escaliers, des puits qui se vissent dans les pharynx des maisons, des gradins, des marchés aux cochons et des types ivres de désir et de puanteur. Je ferme les yeux, pour ces nuits ouvertes, ces villes fortifiées, et là, je mendie à grandes mains, une histoire, la suivante, ma vie ancienne pour mon livre futur.

Le présent n’est rien. Il fait de moi un assis. Je ne sais qu’en faire. Par chance, il me reste l’obscur, qui est aussi l’absent. Le rêve qui est l’ailleurs, un voyage où je me rencontre et m’apprends dans chaque personne et chaque image.

 

Texte et dessin : Anna Jouy