Dieu carnivore (2)

 

Jérôme avait rencontré Louis lors d’un séminaire universitaire sur la mort et les figures de l’espérance. C’est à peu près à ce moment que Louis avait perdu la sienne. Après avoir lu Mathieu Ricard, Louis prit conscience du peu d’affinités du discours de l’Église avec ceux du développement personnel en vogue depuis les années quatre-vingt. Il n’y avait pas de résonance entre le catholicisme et un Plaidoyer pour le bonheur. Ce qu’on souhaitait se situait au-delà de la mort et on passait son temps à renier ou à dénigrer le royaume de la chair. Il y avait des jours clairs, mais la plupart du temps le vivant semblait obstruer la vue du ciel. On déplumait les oiseaux de la pensée et l’homme contemporain recherchait désormais son salut à travers la matière terrestre dont il avait renié l’importance au cours de la révolution industrielle. Les catastrophes écologiques succédaient au Christ en Croix. L’homo sapiens carbure au tragique, la vie est indécrottable et c’est comme ça.

L’avenir s’édifie sur un champ de ruines qu’à sa manière Louis avait entrepris de retaper. Jérôme avait passé les cinq dernières années à lui dire de laisser les modèles de voitures à essence mourir de vieillesse pour se consacrer à la réparation des modèles à hydrogène ou électrique. Mais Louis était dépendant du marché et le marché était un éternel retardataire. C’est l’emploi ou l’environnement, la poule ou l’œuf. Il a été établi par l’école de Chicago que marché n’est pas régi par l’idéologie, mais par la loi de l’offre et la demande. Foutaises. Il y a trois ans, Louis en a eu assez. Il cessa de réparer ce qu’on devrait laisser tomber pour construire une voiture contextuellement révolutionnaire. Les deux amis s’étaient remis de leur dépression en travaillant sur La Présidente, une voiture gris vintage aux rondeurs des années cinquante, prête aux concours et aux voies rapides. Premier modèle unique en son genre, indépendant et pratiquement sûr de ne pas servir hors de deux cents kilomètres de son point d’origine, faute de bornes électriques.

Jérôme et Louis avaient par la suite occupé leur temps à écrire au maire de Val-Alain afin de s’enquérir de l’allocation des subventions fédérale du fond vert, mais n’avaient obtenu pour seule réponse : « Vous pourrez prendre connaissance du budget alloué pour les infrastructures lors de l’exercice comptable du prochain trimestre. » L’avenir était trimestriel, mais le schéma d’une bonne santé financière ne reflétait pas encore tout à fait celle des saisons. Une fois sur deux, on investissait dans la réfection des conduits d’aqueduc, mais nulle part il n’était mentionné qu’une partie du budget devait servir à faire entrer les transports dans le paradigme du vingt-et-unième siècle : vert pour la Terre. Désormais tout était vert. On s’entendait sur la forme, mais on se chicanait sur le fond. Les changements climatiques s’annonçaient différemment selon la section du globe dans laquelle vous vous trouviez. On se contentait d’espérer un avenir sous la barre des 1,5 degré de hausse en laissant flotter partout le spectre des bonnes intentions sans juger du résultat. On était indulgent envers ceux qui paieraient maintenant (roulez-nous, sauvez-vous), mais la crainte pour les générations futures était une émotion tributaire d’un fond de romantisme crasse héritée d’un Contrat social que tout un chacun était libre de résilier lorsqu’il verrait ses intérêts menacés. La liberté était le paradigme sur lequel s’était édifiée la République. Qu’en était-il d’une République libre et verte au vingt-et-unième siècle ? Était-ce même concevable ?

Après un an de pause, le cerveau de Jérôme s’était mis à émettre quelques objections. Cette année de dépression avait été salvatrice. Il s’était employé à tenir les comptes du garage et à compter des histoires. La crise environnementale de Louis avait nourri la vision artistique de Jérôme, qui laissait entrevoir un ciel dégénéré où les mouches auraient succédé aux oiseaux. Plutôt que de figurer l’évolution, les modèles biologiques représentaient un retour en arrière. Dans un esprit comparatiste, on pourrait inférer que Jérôme faisait signe vers une vision artificielle du passé influencée par des valeurs historiques. La face de Dieu était sensible aux passions des croyants.

Louis ne savait pas comment Jérôme arrivait à faire abstraction de la scission manifeste entre sa vision artistique et sa foi. Voilà plus de deux mois qu’il n’était pas parvenu à donner un sermon. Depuis l’affaire Dupuis, les absences de Jérôme commençaient à devenir de plus en plus flagrantes. S’il avait choisi de se taire sur les pratiques du prêtre, c’est surtout qu’il avait eu peur de se trouver impliqué dans l’affaire. Les agissements de la victime pouvaient laisser entendre que c’était lui qui avait initié le contact avec elle. Pierre Dupuis avait été trouvé coupable d’agression sexuelle sur mineure et Jérôme avait refusé d’apporter son témoignage à l’enquête. Il ne cherchait pas la justice, il cherchait à comprendre. Malheureusement, comme pour beaucoup de choses, il manquait de perspicacité. Il ne percevait pas le problème.

Père Dupuis agissait à titre de premier intervenant auprès des réfugiés accueillis au Canada à la suite d’un conflit armé. Il ciblait les besoins des bénéficiaires et les orientait vers une famille d’accueil adaptée à leur situation. Le frère de Pierre servait de travailleur social auprès des nouveaux arrivants. Ils comblaient d’une main les besoins émotionnels des victimes et les exploitaient de l’autre. C’était ainsi que les deux frères avaient réussi à isoler tour à tour trois membres du groupe afin de perpétrer des abus sur lesquels les victimes resteraient silencieuses.

Peu après son emménagement dans sa famille d’accueil, Nawal développa des troubles alimentaires alarmants. Elle entama un jeûne et cessa d’entretenir ses relations sociales, spécialement celles avec les autres réfugiés et les intervenants du programme de parrainage. On en conclut à une difficulté d’adaptation résultant d’un choc post-traumatique subi en Syrie avant d’arriver au Canada. La responsabilité devait être ailleurs, au Canada les droits humains étaient respectés. Les structures d’accueil d’un gouvernement de l’Amérique du Nord ne pouvaient être à blâmer.

Après un déménagement à Terrebonne dans une seconde famille d’accueil, Nawal rencontra Jérôme au centre communautaire et choisit de se confier. Elle avait surtout besoin d’un ami et Jérôme était toujours disponible pour une partie de pêche ou un trekking dans les bois de Val-Alain. Il aurait mieux fait d’écouter la conscience du voisinage. Il connaissait pourtant les rumeurs qui circulaient sur l’orientation sexuelle des prêtres. L’église n’était peut-être qu’un refuge pour les pédophiles et les homosexuels. D’ailleurs, les pédophiles étaient pour la plupart homosexuels. Il suffisait de lire les articles de journaux traitant des cas les plus connus pour en venir à cette conclusion.

Jérôme était bourré de préjugés, mais ne les exploitait pas. Lorsqu’il s’intéressait à un problème précis, il pouvait rester accroché à une idée pendant des années. Cependant, la plupart du temps, rien ne l’interpellait. Il n’avait plus le feu sacré. Peu après avoir été interrogé par les policiers, Jérôme commença à se faire plus timide. Ses sermons n’avaient plus la fougue d’autrefois. Peut-être mettait-il en doute certains des lieux communs de la pensée de l’église ou peut-être était-il seulement fatigué. Lui-même ne savait pas.

Jérôme entreprit de couper un ruban Catch Master en une trentaine de morceaux qu’il collerait l’un à la suite de l’autre sur le dessus de la merde étampée sur son capot.

– Salut Louis ! J’aurais besoin d’attraper plusieurs douzaines de mouches. Des idées ?
– Je suis assez occupé avec le Président, mais quand j’aurai une minute, je pourrais te fabriquer un piège à mouche.
– Tu travailles Le Président maintenant? On rigole plus !
– Notre époque, c’est la conquête du monde, mon vieux ! Il faut fourbir ses armes ou être prêt à descendre aux oubliettes ! Reste a savoir si ça vaut la peine ou pas. La mémoire, c’est comme le chiendent de l’espèce, faut savoir éviter de s’accrocher à n’importe quoi !
– C’est vrai qu’on n’évolue pas toujours vers quelque chose de mieux. Au moins quand les formes deviennent plus complexes, on a l’impression de participer à quelque chose d’intelligent… Quoique je suis assez pessimiste en ce sens-là.
– Pessimiste, toi ?! La complexité elle est pas toujours dans les formes, mais dans l’analyse. Les formules mathématiques les plus célèbres sont simples et élégantes, par contre la compréhension ouvre tout un monde qu’on ne voyait pas avant. On régresse plus quand on refuse de voir que dans la matière en tant que telle. L’évolution, c’est parlant !
– Avec toutes les conneries qu’on entend, on n’est pas sortis de l’auberge…
– Du bois !
– C’est vrai, du bois… Des fois, on dirait que ça me tiraille à des endroits où ça devrait pas… J’essaie de penser à un problème qui me concerne et voilà que je me ramasse à m’occuper de la même maudite affaire que les autres. Soudainement, je vois plus rien. Je suis accaparé par le chiendent de l’espèce…
– Tention, tu vas faire des trous dans mes bas! C’est profond en sacrament, ton affaire !
– Pour en revenir à nos moutons…
– Les mouches ! Un des premiers échelons dans la chaîne alimentaire !
– Je les bouffe pas, je les attrape ! Pour l’instant, j’essaie les rubans Catch Master, mais j’ai peur d’endommager les mouches en les décollant.
– Qu’est-ce que tu dirais d’essayer une cage en plexiglas glass avec un appât au fond ? Tu devras attendre près de la cage pour déclencher le mécanisme de la porte par contre…
– C’est que la sculpture, c’est déjà long… Si tu savais le temps qu’il faut mettre avant de découvrir l’idée qui se cache dans la matière…
– Tu pourrais intégrer l’attente à ta démarche ! «Dans l’attente de Dieu : Un combat avec la matière ou L’artiste au pied du mur » T’en penses quoi ?

Pour l’instant, Jérôme se reposait de lui-même. La mise à jour d’une notion d’attente n’était pas le chemin le plus emprunté dans l’art contemporain, mais l’artiste n’avait rien contre la version stationnaire du parcours du combattant. Pour une des rares fois de sa vie, Jérôme paraissait décidé. Il coincerait les insectes un à un et ruminerait jusqu’à ce qu’il y trouve son compte. Comme de coutume, le ciel prendrait son temps.

L’histoire de Pierre (2)

 


IMG_3275
 

Certains croient que tout ça a été préparé, lentement couvé dans quelque profondeur, d’autres pensent que tout est déjà là et qu’il faut savoir saisir les signes qui se présentent.

Qui sait vraiment et quelle importance ?

En écoutant Période Bleue de Jane Birkin, convalescent, je mesure la vanité de mes attentes. Je viens de regarder Conte de Noel d’Arnaud Desplechin, j’en parlerai plus tard. La voix fragile et pourtant si ferme de Jane me touche toujours très profondément. Quand j’ai pris la décision de changer ma vie, j’écoutais Arabesque dans la voiture, lorsque le violon venait les larmes montaient, elles brouillaient ma vue sans me bouleverser ; comme des compagnes un peu encombrantes je les laissais tacher le col de ma chemise.

Il n’y a pas d’action, l’immobilité de Bergougnioux, de l’écrivain, vient heurter de plein fouet le mouvement du cinéaste. A-t-il écrit assis, je ne crois pas. Robert Redfort a dû écrire debout Et au milieu coule une rivière. Il ne peut pas en être autrement. Il aurait aimé La ligne de Pierre Bergougnioux : A moins que les rivières sous le soir qui tombe, la terre géante qui s’apprête au repos, l’éternelle matière ne soient elles-mêmes en peine de la capacité qu’on a de se représenter tout ce que l’on n’est point.

Ce matin, trempé-de-sueur-cauchemar, j’essaie de lire Légendes d’automnes de J. Harrisson.

C’est difficile car le visage de Brad Pitt, il incarne Tristan à l’écran, s’impose dès qu’il entre en scène dans la nouvelle. Je suis triste, déçu par l’homme qui se réveille dans la plainte d’une vie tiède qu’il a lui-même contribué à construite.

J’avais rencontré des monstruosités humaines si déconcertantes que je croyais être à l’abri de nouvelles surprises.

Le libraire désabusé qui m’avait initié à la littérature s’était pendu dans sa librairie un matin, c’est sa stagiaire qui l’avait trouvé. Il avait laissé en guise d’adieu une courte lettre typographiée : « A Dieu ne plaise de voler ces livres pendant mon éternel sommeil ! » La pauvre stagiaire était restée deux jours prostrée, depuis elle vendait des boites de conserve pour animaux domestiques dans une grande surface.

Combien d’épaves flamboyantes restent sur des rives ravagées.

Mais les choses simples n’ont pas de fin.

Une philosophie patiente de la vie s’impose naturellement aux acteurs qui investissent un rôle. Chacun a sa manière, son style, sa méthode.

Jean avait la sienne, il appliquait à chaque geste de sa vie d’acteur une règle très simple. Connaitre un domaine limité mais très précis. Il pouvait ainsi jouer le commentateur sportif dans quelques domaines restreints, le rugby, le tennis qu’il pratiquait avec application. Il connaissait, ayant une bonne mémoire, l’histoire sportive de chaque champion, la lecture de l’Équipe, source inépuisable de son savoir, l’occupait des après-midis entiers.

J’ai rêvé : dans une voiture deux femmes, l’une avait les traits d’une amie, l’autre d’une inconnue, elles me parlaient et se parlaient, d’amitié, d’amour. A un moment celle qui était mon amie, que j’avais aimé sans qu’elle ne réponde à cet amour déclaré, disait sa duplicité, sa possibilité d’avoir plusieurs amants, pendant qu’elle parlait je voyais défiler les situations où j’avais essayé de la séduire alors qu’elle se refusait, instantanément je me repliais intérieurement, je m’éloignais, j’étais maintenant dans un lieu secret, je la voyais s’effondrer en larmes, je restais impassible mais le cœur affolé, j’essayais de lire sans y parvenir, c’est la Bible qui finissait par m’arriver dans les mains, je cherchais le chapitre sur l’Apocalypse.

Ce rêve qui me réveille. J’essaie de lire. Je relis dans une anthologie de poésie de langue française que je viens d’acquérir, édité par Seghers, un poème de Jacques Goorma, « A nouveau ».

J’ai mis Jane Birkin, elle atteint une grâce que sa voix effleure dans Enfants d’hiver.

Philippe Djian parle. Il parle, parle encore. Il écrit, il parle. Est-ce un écrivain ? Je l’ai lu il y a longtemps puis je l’ai laissé. Je l’ai écouté, je n’ai pas aimé son ton, son style, pourtant il parlait bien de l’effort qu’écrire était pour lui, mais en parlait-il ? Quel était ce personnage : Philippe Djian qui parlait sur un plateau télé dans une émission littéraire sur la Cinq un dimanche de février 2009 d’un livre que je ne lirais pas ?

Aujourd’hui, samedi je traine dans l’appartement en écoutant Lou Reed, Transformer.

Je vais aller chez Renée tout à l’heure, peut-être Muriel m’y rejoindra. Muriel est une reine perdue dans un grand palais à l’autre bout de la ville. Elle rentre tous les soirs et se couche, seule, dans une petite chambre d’enfant.

J’ai lu quelques poèmes très beaux et très violents de Federico Garcia Lorca, hier soir, extraits de « Poète à New York » dans Poésies III chez Gallimard. Époustouflant cette force et cette liberté dans l’écriture. Ce regard sans complaisance, chirurgical, comme on dit maintenant des frappes aériennes. J’ai entendu cette expression pour la première fois lors de la première guerre d’Irak, faite par le père de Georges Bush en 90. Je regardais, comme tout le monde, les images de Bagdad éclairées par les flammes et les trajectoires luminescentes des roquettes et des obus perforants à l’uranium appauvri utilisés pour la première fois lors de ce conflit.

Les poètes sont en première ligne, Bagdad pleure sa richesse et son rayonnement ; les Twin tours de NY se sont effondrées dans un fracas d’image, de feu, de poussière, de morts déchiquetés ; Lorca où est tu ? Néruda où est tu ? Qui va déchiffrer ce monde chancelant qui bascule dans le vide des cracks financiers.

Cher Lointain


l.

Cher Lointain,

Je te nomme ainsi. Par chance, l’Est est le plus long chemin vers l’horizon. Ma maison est à vingt mètres du Sud-Ouest, et presque rien du Nord, qui frôle le mur et le toit.  Mais l’Est a compris qu’il avait des choses à mesurer bien plus importantes que des distances. Il a un devoir de matin, un devoir de demain, une tâche de futur et donc de Lointain.

Il y a des choses qui n’ont aucun sens. Je veux dire des choses inexplicables. Pas de mots, pas de phrases qui soient assez justes et clairs pour ce qu’on veut exprimer. Je dis lointain et c’est peut-être oui là-bas, mon impasse ou ma frontière. Mais c’est aussi en moi la nécessité de ce que je ne connais pas. Ignorer me donne une espérance. C’est comme un hameçon jeté dans une réalité qui ne veut pas se livrer, qui ne veut pas se montrer, qui ne possède ni ma langue ni ma présence, une réalité que je ne peux pas nommer autrement que Lointain. Mais en le disant je te fais exister et je me rapproche,

Du rêve, je sais en dénouer l’intrigue. Je sais te dire : j’ai rêvé de toi, de ta grandeur, de la forme de ta silhouette. Je sais dire que tu avais pris pieds sur mon chemin, que j’avançais aussi, que la montagne – qui est au fond un autre lointain- était verte avec des coulées de pierres et de routes, des gravières ensemencées d’épicéas. Nous retournions à notre point de départ et il fallait choisir son parcours.  Je peux dire que je levais la tête, que le pays avait cette lumière verte des prés après la pluie.  Que tout le ciel était bleu, une carte postale…mais je ne peux rien te montrer. Nous ne serons jamais dans la même image. L’envers des jours ne se livrera pas. L’écriture du rêve est interdite. Il est le Lointain et je ne peux rien te décrire. Je ne peux rien t’offrir. Mes mots en sont incapables.

Le peintre lui s’y mettrait et, s’il garde la vision claire de ses nuits, peut-être saura-t-il donner à voir. Je ne l’envie pas. J’aime trop que mes mots restent impuissants, que ma lettre reste elliptique, j’aime trop ne mettre au monde que des emballages, des feuilles pour entourer les secrets et les mystères, qui sont ce que je veux pour toi.

Regarde mon Lointain, mon rêve est encore à inventer. Et c’est ce qui est si beau : l’imaginaire qu’il y a après l’Est, quand je le regarde de ma chambre. Peut-être existes-tu, rien n’est sûr. Si tu réponds, cela ne veut rien dire, ce n’est pas que tu vis, du moins ce n’est pas certain… C’est peut-être une distorsion de vie et de mort ou le retour des comètes après leur tour d’univers. Peut-être es-tu toi aussi juste un papier cadeau ?

Cher Lointain, je suis assise dans mon fauteuil de voyageuse. Je l’ai tourné vers la fenêtre. Direction l’aube. C’est une trouée entre les arbres et le feuillage. Une trouée qui étire mon esprit, l’allonge et le tend vers là-bas où je n’existe pas mais où tu serais près de naître. C’est un beau prénom que Lointain.

Texte/Illustration : Anna Jouy

Dieu carnivore (1)

Le bric-à-brac du foutoir baignait dans la lumière des écrans qui ornaient la table viking de Simon Fletcher. Comme toutes les semaines, la descente de Maureen était arrachée au désordre que son esprit avait transposé de ses hauteurs à chaque recoin de la cave familiale. Simon était littéralement encerclé de l’univers chaotique de sa mère. Des porcelaines aux licornes peluches, baskets, t-shirt et miroirs, entre de vieux classeurs qui contournaient quelques statues africaines pleine grandeur ainsi qu’une table de ping-pong sur laquelle trônait un téléviseur, une lampe à l’huile et une pluie de circulaires qui, ensemble, pourraient former l’almanach du consommateur de Terrebonne 2015.

– Tu sais quel jour c’est ?
– La Sainte-Paix
– Si tu ne viens pas à l’église, rends- toi utile et débarrasse la cave de la nourriture qui traîne. Ça sent la mort.
– Tu vois pas que je travaille ?
– Tu peux encercler la Terre de zéro-un, elle va rester ronde quand même.
Va jouer dehors au lieu de pourrir ta vie avec des choses qui n’existent pas.

Ainsi se jouaient les dimanches sur l’échiquier Nouvel Age-Satano-Gothique de Maureen et Simon. Son sermon donné, Maureen tenta une digne remontée en filant entre un vieux grille-pain et une collection de nains de jardin. À 17 ans, Simon ne demandait qu’à se défaire de l’emprise de sa mère. Il entendait poursuivre le rêve fou de son père, programmeur, qui comptait sur l’illusion pour intervenir sur la réalité. Ses amis n’étaient pas en reste. Une mode, disait sa mère. Il s’agissait d’apprendre à voir en noir, prendre le mythe judéo-chrétien à l’envers et exalter la grandeur de l’homme. Faire cul sec et y trouver son compte.

L’église était pleine à craquer. Quoi de mieux pour fuir l’enfer et sa canicule que les hauts plafonds de l’art chrétien. La peinture éloigne l’esprit de ses visions terrestres. La clé de dieu est de savoir s’accaparer l’espoir, s’éloigner de la peur de la mort, des plafonds plats et des planchers désaxés. Pour la communauté de Terrebonne, les affaires humaines penchaient résolument du mauvais côté. Le vice avait dorénavant un visage. La chaleur de l’enfer se lisait sur les fronts et les épaules, et le verdict qui brillait dans les prunelles se voulait accablant.

Des copies photo du pédophile avaient été collées à des coins bien en vue de l’avenue principale et une atmosphère de soupçon pesait dorénavant sur toute la ville. Lorsque Père Jérôme avait trouvé une photographie du criminel sur la porte, il savait que l’église n’y échapperait pas. On retournerait la braise de bien mauvais souvenirs. L’affaire des frères Dupuis n’était toujours pas oubliée. Personne ne connaissait l’étendue des crimes que Léo Théberge avait pu commettre ni par quel tribunal il avait été condamné, l’essentiel était que l’association entre le mot et le visage soit faite aux yeux de tous. Ces crimes étaient contrenature. Au final, l’homme n’était peut-être qu’un produit fini au passé parasité par la qualité de la copie.

Les traits de Léo étaient grossiers, peut-être était-ce là un des indicateurs de la qualité de l’imprimante. L’encre et le passé paraissent indélébiles et cet homme aux yeux rapprochés était résolument criminel. « Léo Théberge, pédophile », le titre démesuré était lisible de loin. En se rapprochant, on voyait Léo porter un sac de sport devant l’école primaire. Il devait s’être arrêté devant le feu rouge qui menait à la buanderie, lieu d’où il pourrait tranquillement mater les êtres innocents qui sortaient des portes, vers quatre heures, lorsque l’un des enfants du photographe se retrouverait sans doute noyé dans la marée humaine dont on espérait un jour le voir se démarquer.

« Attention à vos enfants. »
L’avertissement était lancé. Les préoccupations des aînés de Terrebonne pour la jeunesse s’exprimaient dans ce cri du cœur. C’est dans l’objectif de préserver la pureté que les fidèles s’étaient réunis, plus nombreux qu’à l’habitude. Dieu s’exprimait à travers le Père Jérôme, sa voix paverait celle de la droiture. Dans l’église, personne n’osait regarder son prochain en bas des épaules. Le pervers qui oserait serait instantanément frappé d’excommunication. On comptait sur Jérôme pour ranger son avis du côté des indignés qui percevaient dans les traits de leur prochain la justification d’actes criminels. Une telle avait les oreilles décollées, une vraie folle qui écoutait aux portes et singeait une démarche innocente. On aurait tôt fait de savoir ce qui se cachait là-dessous. Elle devait un jour avoir volé, c’est sûr. Il n’y a que les fous pour prétendre oublier leurs péchés.

La sueur ruisselait sur les joues de Père Jérôme. À trente-cinq ans, il les avait tendres. La barbe aurait inspiré l’espoir d’un ciel orageux, affichant son combat pour la justice d’un monde qu’on savait abandonné au jugement du siècle prochain, muri pétri d’inégalités, sujet aux dérèglements climatiques et à une verticalité défaillante qui refusait d’endosser la culpabilité de ses dirigeants face à un horizon crevé. Les joues imberbes du Père Jérôme surchauffaient sous l’apparente richesse des plafonds, bien à l’abri du sourire cristallin d’un ciel à l’ironie endimanchée. Le présent devrait bientôt rentrer ses robes de jeune fille. L’heure du sermon arrivait. Il faudrait refaire les planchers de l’avenir débarrassés du poids du vice.

Vide, l’église devient une œuvre d’art, la charpente de l’idée de Dieu confronté au silence.
Jérôme écarta les bras à la hauteur des épaules, prêt à sommer son Père de noircir le ciel pour un combat à la hauteur du crime. La pression était si forte qu’il pensa plagier le dernier discours du pape. Pourtant, il ne trouvait pas la force d’endosser la parole de l’Église vis-à-vis de la pédophilie. La honte lui liait la langue. Encore une fois, il resterait muet. Il n’avait pas osé parler de ces soupçons envers Pierre Dupuis lorsque l’occasion s’était présentée, non parce qu’il souhaitait protéger les coupables, mais parce qu’il avait fui. Il avait préféré laisser la police faire son travail et partir en campagne près de Val-Alain. La communauté y avait une retraite privée.

« Sales pédophiles ! » Un homme venait peut-être de sauver la mise. Jérôme n’aurait pas à parler. Bientôt le malaise chasserait le plus volontaire des croyants, la sécurité n’aurait même pas à intervenir. Jérôme se retourna et fit signe aux servants de messe de ranger l’autel.
– « Mais il faut faire quelque chose. »

Jérôme laissa retomber ses bras. Il n’irait pas plus loin.
Maureen devança ses voisins et s’élança vers la sortie. Chaque dimanche, le parvis de l’église servait de support à son entreprise commerciale. Elle profitait du rythme de croisière des gens du troisième âge pour se mettre en action entre les escaliers et le stationnement, ce qui lui laissait suffisamment de temps pour énumérer les ingrédients d’une de ses tourtes au bœuf végane. À chaque semaine sa saveur unique, le bœuf n’était pas simple à réussir. Qu’importe, il fallait créer pour savoir imiter. Depuis trois ans, Maureen tentait tant bien que mal de refourguer une de ses recettes pour la publication annuelle du cercle des fermières, mais chaque recette transcrite dans le compendium familial était systématiquement refusée. La viande était payante pour chaque maillon du drame et la famille construit ses traditions sur des valeurs sûres, Dieu était résolument carnivore. Malgré ses maigres résultats, Maureen refusait de troquer le parvis pour la devanture d’un commerce. Elle tenait à vendre du péché.

Père Jérôme se retira dans la sacristie. Le peu qu’il avait dit l’avait considérablement épuisé. Ses vêtements du week-end l’attendaient proprement pliés sur une des tables qui avaient servi à la vente de garage annuelle de la paroisse Saint-Louis-de-France pour les démunis. Il rejoint sa voiture accoutré d’un T-shirt des Doors, des bermudas kaki, des bottes noires en caoutchouc et un chapeau de matelot. Mais la tension présente dans l’église avait été transférée au capot de sa Tercel grise, qu’il trouva peinturlurée d’une couche de merde d’un demi-pouce. Jérôme paraissait aussi surpris qu’un paresseux devant sa prétendante. Sa posture courbée d’adolescent menaçait de le voir contrarier sa foi en le clouant au sol, mais Jérôme tint bon et s’échoua sur le siège du conducteur comme un béluga sur une plage. Le contraste de la peinture et de la matière n’était pas trop frappant, le soleil se chargerait de la fixer sur place.

Baby, baby don’t let me go. Jérôme roulait à tombeau ouvert en suivant le Canadian National. Il était entièrement concentré sur un récapitulatif de son premier cours de pêche à la mouche : fabriquer soi-même un appât. Il n’avait suivi qu’un cours. Après avoir raté sa première mouche, il décida de la suspendre au plafond en utilisant un fil de fer rouillé de clôture à vache. Son goût pour la sculpture était venu rapidement. En quelques heures, il avait fabriqué une collection de mouches qu’il avait reliées ensemble par des carrés de fil de fer. Jérôme explorait inconsciemment le motif de la forclusion et de l’enfermement. Il alternait entre barbelés et clôture à vache puisqu’il tenait à fabriquer une série de mobiles qu’il voulait plus apaisants. Après avoir travaillé la clôture pour former l’ossature du mobile, il l’entourait de couches généreuses de cellophane pour faire parler la structure. Il appréciait particulièrement les reflets du soleil que la pellicule renvoyait contre le plafond. Les mouches paraissaient se mouvoir dans un espace de science-fiction où des oiseaux kafkaïens auraient subi une métamorphose dans un monde noyé sous un continent de plastique. Jérôme faisait sans doute écho à un regroupement d’artistes en perdition qui produisaient des œuvres post-apocalyptiques à partir d’animaux mutants dans l’espoir qu’un peuple de lecteurs refaçonne son mode de vie pour assurer un avenir viable sur Terre aux prochaines générations.

Après s’être livré à une période de création artistique effervescente, Jérôme prit conscience de l’indifférence du public pour le microcosme. L’insecte régnait sur les voies du ciel, mais ne convainquait pas ici-bas. Les 36 mois qu’il avait mis à creuser le sujet l’avaient laissé amer et affaibli. Il ne travaillait plus que des toiles de fer qui prenait l’allure enchevêtrée des entrailles d’un globe terrestre dont les secrets n’étaient plus décelables par l’œil humain. L’étude du contemporain était vouée à produire des analyses à courte vue qui n’interpelaient que quelques excités prêts à périr en marge de l’Histoire. Ce n’est qu’après une retraite préventive de deux ans où il servit d’intendant dans un garage de campagne que Jérôme retrouva goût à la vie. La mécanique lui inspira une approche ciblée sur la fonctionnalité. Il réserva donc une part de sa production de mobiles aux initiés et reconvertit l’autre en lampe de chevet rustique. L’impuissance de Jérôme cédait progressivement le pas à l’espoir et l’artiste témoignait de ce passage à la lumière.

C’est après plus de trois heures d’exposition au soleil que Jérôme eu l’idée qui transformerait bientôt sa carrière. Depuis son plus jeune âge, la pêche avait contribué à sculpter la pensée de Jérôme Forget et la merde étampée sur le capot de sa Tercel avait attiré plus de deux douzaines de mouches à feu. Cette fois encore, l’attente ne le décevait pas. Il révolutionnerait l’art de Calder en délaissant l’artifice pour travailler à partir de la matière organique. Il devait à tout prix trouver un moyen de se procurer une bonne centaine de mouches à feu. L’insecte ne se laisserait pas capturer facilement. Il fila à la quincaillerie Francoeur pour se procurer une trentaine de rubans Catch Master avant de se rendre au garage trouver Louis Francoeur, cousin aîné de Steeve le quincailler. Dans les petits villages, les grands bâtisseurs étaient tissés serré.

 

L’histoire de Pierre (1)


IMG_2540

Voici une semaine que la pièce était terminée, j’avais travaillé sans relâche pendant trois mois pour l’achever dans les temps, le ciel chargé de nuages gris annonçait l’orage, je l’attendais serein, à l’abri, ce serait un succès, j’en était certain, la lune allait venir, éclairer comme tous les soirs la maison de bois, nous nous installerons sur la terrasse avec Muriel, en silence, elle caressera ma main, nous aimons ces soirées qui s’étirent dans la douceur de l’été, dans la forêt, pas très loin du lac, bientôt il faudrait aller à Paris, le texte partira par internet mais je veux en parler avec B., il va la monter dans le petit théâtre acheté dans le marais, le public a pris l’habitude de venir, on se retrouve entre amis, après la représentation, autour d’un verre de Bordeaux.

Comme prévu le public a été au rendez-vous. L’automne est passé, l’hiver a jeté son long silence ensommeillé sur la ville.

A la période des vœux, j’ai toujours lutté contre les conventions et là je me retrouve séduit par le souvenir des cartes reçues par mes grands-parents. Elles étaient écrites en lignes cursives dans un français impeccable, ils recevaient ainsi des nouvelles de parents éloignés qu’ils ne voyaient que rarement. L’écriture régulière, appliquée légèrement penchée à gauche était très touchante.

La ville est enveloppée d’un lourd manteau d’humidité qui pénètre les vêtements chauds. Elle bruisse et semble tenté tous les soirs de soulever ses habits encombrants pour en dévoiler quelque charme secret. Les rues, malgré le froid, sont toujours animées par une jeunesse joyeuse et insouciante.

Depuis longtemps j’étais partagé entre des sentiments contradictoires.

La relation avec Muriel m’avait laissé dans un désarroi terrible.

Je me souvenais de notre rencontre intimement liée à l’écriture et au divorce. Elle me laissait, depuis notre rupture, une cicatrice que le temps avait apaisée.

J’avais beaucoup écrit à cette période tourmentée, des poèmes, de la prose, des nouvelles qui étaient maintenant en attente. Aucun éditeur sérieux n’en avait voulu. Les compliments étaient pourtant agréables et aimables. Mais les lignes éditoriales ne croisaient pas mon style. Le contenu ne trouvait pas de voie pour s’écouler en dehors de quelques lectures chez des amis ou dans des soirées d’artistes.

Le vif de la rencontre était resté comme l’exploration d’un nouveau continent plein de sensualité et de saveurs sucré-salé. La sensibilité de sa langue était en soi une source de plaisir primitif. Langue dure incisive qui allait droit au cœur, flèche sidérante, impérieuse.

L’union des corps les laissait sans souffle, parfois sans jouissance, la vitalité du désir s’atténuait dans ce maelström de débordements, de mouvements, d’odeurs suaves.

En écrivant, je change souvent de mode de narration, comme pour mettre de la distance entre les différents moi qui me constituent.

Un autre moi s’empare alors du clavier et s’échappe, devient autonome, observateur d’un autre, il se nomme alors Pierre ou Je ? Qui sait de qui il s’agit alors ?

Le narrateur s’adresse au rédacteur qui devient un étranger. Il peut alors lui raconter ce qu’il a vécu il y a déjà quelques années.

« Il parlait parfois de sa frustration, mais par allusion, erreur certainement impardonnable pour la sensibilité exacerbée de la jeune femme. Ce matin, vide, après une nuit de solitude qu’il connaissait bien maintenant, elle lui avait écrit un mail très direct qui parlait d’eux, de lui, d’elle. L’affection des débuts semblait évanouie elle n’utilisait plus les formules habituelles qui jusqu’alors le remplissait de bonheur. Elle se détachait pensait-il, moment plus difficile ou évolution plus profonde, comment être sûr.

Les choses sont souvent très simples, évidentes mêmes. Il suffit de poser le regard sur l’instant où elles peuvent basculer, alors, un léger balancement d’épaule, un sourcil qui se lève, un coin de lèvre qui se plisse et la vie s’évanouit, là, en un instant.

Texte/Photo : Jean-Claude Bourdet

Sur l’auteur

IMG_4309

Jean-Claude Bourdet, né à Safi, colline de potiers, en 1955, est originaire du Lot. Ces terres de merveilles naturelles irriguent sa sensibilité et sa pensée. Il exerce son métier de psychiatre à Bordeaux, ville de fleuve qui le nourrit. Les passions, la souffrance humaine avec qui il est en contact permanent l’ont profondément marqué. L’écriture est constitutive de son être, elle lui tient lieu de refuge, d’exutoire et d’espace d’élaboration. Il explore l’écriture poétique depuis plusieurs années ; la prose, les essais l’accompagnent dans son cheminement personnel et intellectuel. Son regard, sans se détourner du monde qu’il aime parcourir à pied, investit l’intériorité sensible de son être. Infatigable sculpteur de mots, la quête de la tournure de phrase que nous croyions indicible, guide son travail.