Blast 3

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En découvrant ce fragment, son écriture mauvaise presque maladive, j’ai trouvé une consolation. Quelque chose nous rappelant l’œuvre accomplie, l’œuvre à venir, au milieu des outrages. Je l’envoie vers vous, qu’il console vos cœurs également.

Ramasser en une seule entité l’ensemble du corps social c’est prendre le risque que la superstructure politique ainsi créée ne devienne un monstre incontrôlable ou, bien au contraire, trop contrôlé. Céline, dont les phrases finirent par fusionner corps et biens avec la langue du mal absolu, ne souhaitait au départ que projeter dans la littérature cette langue populaire qu’il entendait autour de lui. Lorsque cette dernière devint le fleuve charriant la destruction des juifs, il était trop tard. L’écrivain génial était enfermé dans sa prison textuelle, refusant de reconnaître que le temps se perd, et refusant la connaissance exacte délivrée par un témoignage, toujours le même, d’entre les morts. Un témoignage qui ne dit rien, et qui dit tout.

Je crois que ce témoignage est connecté avec nos motifs impurs, avec ce vif désir d’effacer les mots thessaloniciens. Il informe de ce qui se passe, de toute éternité. Il informe du vide infernal, sidéral, dans lequel la vérité tombe invariablement. Mais dans cette fatalité il y a notre force. Quelques mots griffonnés, quelques phrases arrachées à la destruction, seront toujours plus puissants que leur violence.

Texte et photo : Yan Kouton

Portraits de famille 5 : Zéphir

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Pour moi, il était l’homme aux grandes oreilles… Un homme du passé qui avait aimé sa femme – sans démonstration, certes – mais avec laquelle il avait conçu dix enfants ! Car avant de mourir, installé dans son lit, c’est à elle qu’il adressait ses dernières pensées, se félicitant d’avoir terminé de semer, repiquer, planter ; heureux de lui laisser des légumes pour la soupe de l’hiver à venir. Oui, un drôle de bonhomme aux yeux bleus, très clairs. Mon arrière-grand-père, jamais connu, mort en avril 1944.

J’adorais son prénom ! Zéphir. Un nom de vent doux et léger, que j’associais naturellement à sa condition de cocher, le métier qu’il exerça durant plusieurs années. Zéphir, pour moi, chevauchait Pégase ! L’histoire ne dit pas qui de sa mère, Philomène, ou de son père, Honoré, choisit ce prénom. Toujours est-il que Philomène ne reconnut pas ce fils naturel, contrairement à son père qui l’éleva.

Né en 1873, à Bousies, dans le Nord, j’imagine que le petit Zéphir se construisit sur cette absence, se demandant peut-être la raison du départ précipité de la première femme de sa vie. Il en garda une distance vis-à-vis des autres, une difficulté à sourire. C’était un taiseux, un grand pudique, qui se dévoilait peu. Pourtant il inspirait confiance : selon le témoignage de sa petite-fille Josiane, au moment de l’exode durant la Seconde Guerre mondiale, l’un de ses employeurs lui ayant confié des « valeurs », Zéphir s’employa à les mettre en sécurité pour les lui remettre à la fin de la guerre.

A 20 ans, avant le conseil de révision, il tire le numéro 150 dans le canton de Reims où il vit alors avec son père. Il a tiré un « mauvais numéro » et servira trois ans dans l’armée… Jeune soldat, il est incorporé le 15 septembre 1894 au 25e régiment d’artillerie de Châlons-sur-Marne. Son livret militaire précise qu’il sait lire et écrire mais ne sait pas nager ! Sa taille : 1 m 70 ; la couleur de ses cheveux et de ses sourcils : blonds ; ses yeux : bleus ; son front : ordinaire ainsi que son nez ; sa bouche : petite ; son menton : rond ; son visage : ovale. Durant son séjour dans l’armée, il apprendra à tirer au revolver, à 15 m et à 30 m, où il terminera deuxième au classement.

Au soldat on remet les effets suivants, et la liste m’emmène dans un temps définitivement révolu : pantalon de cheval, veste de drap, tunique, képi, paire de bottines, ceinturon, courroie de ceinture de revolver, étui de revolver, revolver et sabre, petit bidon de 1 litre, besace, boîte à graisse à deux compartiments, bobine en bois renfermant six aiguilles et une alène emmanchée, bourgeron de toile, bretelles de pantalon, brosse à boutons, brosse à cheval, brosse à habits, brosse à reluire, brosse double à chaussures, brosse pour armes, cache-éperon, caleçon, ceinture de flanelle, chéchia, chemise, ciseaux de pansage, ciseaux de petite monture, corde à fourrage, courroie de capote, couvre-nuque, cravate, dragonne de sabre, paire d’épaulettes, éponge, époussette, étrille, étui-musette, fiole à tripoli – (cet objet-là me laisse rêveuse !) –, fouet, gamelle individuelle, paire de gants, martinet, mouchoir de poche, musette de pansage, pantalon de toile, patience (pour le nettoyage des boutons), peigne à décrasser, chaussons, sabots-galoches, sac à avoine, sac à distribution, serviette, sous-pieds, tasse, trousse, brosse en chiendent.

Ses chevaux ont pour nom Fuseau, Forgeron, Saine, Fandango, Agrippine et Safran. Tous portent des numéros matricules. Tous ont donné lieu à l’enregistrement de leurs effets de harnachement confiés au jeune soldat.

Quand Zéphir se marie en 1899, son métier de cocher lui rapporte environ 5,75 F par jour, pour des journées de seize heures ! A cette époque, le pain coûte de 34 à 38 centimes le kg ; le litre de vin comme le cornet de frites 10 centimes et la côtelette de porc 25 centimes ; le journal quotidien, 5 centimes… Le jeune homme travaille ensuite dans les Pompes funèbres, où… il conduit des voitures à cheval. Puis il est ouvrier-fondeur dans une usine locale, confronté à la poussière, à l’insalubrité, dans un univers de luttes sociales. Il décide un jour de monter une petite crèmerie ambulante. Mais devant la misère de ses clients, il donne ici et là fromage et beurre. A la maison, il parle patois, comme sa femme. Quand il rentre un soir une fois de plus sans recettes, il répond à celle qui s’inquiète de la façon dont elle nourrira ses enfants, (je ne parle pas patois !) « Nos enfants ne manquent de rien. » Et c’était vrai ! Pas de superflu, mais pas de misère non plus. Dans les années 1920, les garçons adolescents faisaient du sport à la maison, Zéphir ayant installé un cheval d’arçon dans l’écurie ; les filles allaient au théâtre avec leur mère… L’homme n’était pas un saint toutefois : exigeant et colérique, il avait parfois des gestes d’humeur ! Un soir, en rentrant de son travail, mécontent de constater que la cafetière était vide (il l’appelait Marianne) il l’avait balancée par la fenêtre !

Son dernier métier aura sans doute été celui de représentant-livreur pour une quincaillerie locale où sa probité, son honnêteté seront vantés des années plus tard à sa petite-fille lorsqu’elle aussi y travaillera. Son plus grand chagrin avait été de ne pas revoir « ses prisonniers », comme il disait, en parlant de ses deux fils. Le plus âgé, Léonard, était mort en captivité (dans la Prusse orientale de l’époque) ; le plus jeune, Georges (la star familiale !), grand sportif, champion de France de boxe dans la catégorie poids lourds, avait été fait prisonnier en Allemagne.

Depuis mon enfance, je me le représente ainsi, portraituré par ma tante Jo : en pantalons de velours, en sabots, avec des guêtres en cuir, une chemise et un gilet. Mais j’ai découvert il y a peu d’où je tiens mes yeux bleus !

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Texte et photo : Marlen Sauvage

Des pas

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pour les cosaques des pas

Il y eut des pas marchant sur les dalles, qui ont laissé une empreinte mouillée effacée par les heures.

Il y eu des pas sur la route, dansant dans la chaleur du goudron, et ce ne fut qu’une course rapide.

Il y eut des pas s’enfonçant dans le sable, pour que le regard s’éblouisse des petites lumières qui couraient sur les vagues sages, ils ont creusé dans cette poussière dorée une empreinte dont des dizaines d’années de vent et de langues d’eau ont fait disparaître le souvenir.

Il y eut des pas courant dans l’herbe humide des petits matins qui ont disparu plus vite encore que le pré.

Il y eut des pas en siècles coulant sur des sols dont ne restent comme trace que l’amenuisement presque imperceptible et le poli des pierres.

Il y eut des pas chéris dans notre mémoire, dont souhaitons que l’existence ne s’efface qu’avec nous.

Et pensons pouvoir recréer en nous leur mouvement, la démarche vive, ou claudiquante, l’énergie, la dérive rêveuse, comme nous gardons dans nos émotions la façon dont les sentiments affleuraient dans les yeux, comme luttons pour entendre le timbre des voix mais retrouvons, comme des petits délices familiers, des tournures de phrase…

Mais avons perdu définitivement la forme des pieds qui parcouraient ces vies enfuies, et si le souvenir de leur forme se réveille dans des photos ou des films, le volume, la matérialité de la chair, des os même, se sont dissous et n’en reste en nous que la tentative, le désir de les retrouver.

Texte et photo : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 14 : Jeanne

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anna

Je suis une femme de la campagne, de la terre presque, même si je n’ai été que l’épouse d’un instituteur. Mais je crois qu’elle pense que moi, sa grand-mère, je suis une île. Je la connais bien, bien mieux qu’elle ne l’imagine bien sûr. C’est que moi je ne lui dois rien et elle ne me doit rien non plus. Alors entre nous, c’est léger comme cette brume qu’il y a sur les grands flots. Dans ma solitude de vieille femme, j’aime des choses très simples. Le soleil du matin, le soleil du soir. Mon fauteuil et la vie très reposante de maintenant. Après l’effroyable travail que fut ma vie, cette sorte d’éternelles vacances qu’est la vieillesse est un cadeau dont je remercie le ciel du mieux que je peux. Elle vient me voir, souvent. C’est la seule de mes petits-enfants qui fait ça régulièrement, enfin de cette façon je veux dire, qui me surprend à chaque fois. Je sens bien que quelque chose cloche, mais je ne suis pas une psychologue, c’est juste mon amour pour elle qui fait mal parfois, une brûlure, une sensation de douleur. Elle vient, m’embrasse, nous buvons un thé.

Je lui raconte des bribes de ma vie et je sais qu’elle entend tout ce que je ne dis pas. C’est appréciable quelqu’un qui peut vous entendre, sous les mots. Il y a tant de choses que je voudrais bien dire mais cela ne se fait pas. On doit laisser derrière soi une trace nette et pas ce flou que ça fait si on essaye de se raconter. Je tiens à ce qu’on se souvienne que je fus une belle personne. Alors je raconte des anecdotes, là au moins je ne risque rien, pas grand-chose… Les anecdotes, c’est comme faire des dessins sur le sable de la plage, l’eau vient tout effacer. Et je suis une île. Je lui raconte comme je tente d’échapper à la voracité sexuelle de son grand-père, je ris sous cape. Ça au moins je peux le dire, parce que je sais que c’est amusant. Ce que mon jeu cache, c’est à elle de le découvrir. Je parle de mes enfants, de ceux qui sont morts aussi. Qui se soucie de ces vies portées sans besoin, sans désir et qu’il faut ensuite rendre à la terre avec douleur et résignation? Qui se soucie aussi de savoir combien j’en ai perdu bien avant encore, ces fausses-couches qui me faisaient hurler de bonheur parce qu’elles me sauvaient, quelque temps et me laissaient un avenir moins lourd?

Je ne sais pas pourquoi elle est si tristement elle. Pourquoi avec sa jeunesse et sa beauté singulière, elle couve comme ça des projets de mort et de disparition? Je ne sais pas, mais je tente de lui faire voir comme il y a beaucoup de vies dans une seule vie, comme il n’y a rien d’impossible, même quand on ne l’imagine pas et que le rêve semble s’énuquer contre des murs. Tiens par exemple, cette fois où je m’achète un pantalon, je suis une vieille femme qui s’habille comme un homme, même sa propre mère ne l’ose pas. Et puis mon voyage vers mes fils, là-bas, très loin, toute seule. Je n’ai peur de rien alors pourquoi est-elle si angoissée de vivre? C’est ce que je lui dis. Elle rit, c’est vrai que tout ça, c’est comique. Et quand c’est mon heure, je la vois qui entre dans ma chambre. Je la cherche des yeux. Mes filles pensent que je ne la vois pas. Mais oui, c’est elle, je lui souris. C’est comme ça qu’on va se dire adieu, c’est une bonne façon entre nous deux. Pourquoi parler puisqu’elle lit sous les mots et que ce que je devrais dire ne semble pas vouloir venir. Je soupire, elle sait tout ça. Elle se tient là, parmi mes filles qui ont fait de moi leur statue, leur modèle de droiture. Je voudrais bien les secouer ces dames, leur faire prendre conscience de la vie qu’elles se refusent de vivre vraiment. Je demande où est l’homme? Elles me disent que leur père est mort depuis longtemps. Je me marre, je chasse leur père comme une mouche et je demande: l’autre homme, le vrai, où est-il? Je sais bien qu’en glissant ses mots, je laisse le trouble dans la chambre. Ma petite sourit. Les grandes quant à elles croient que je n’entends rien. L’une annonce péremptoire que mon mari aimait «la chose» et qu’il était bon vivant, prenant le parti du j’en foutre des mâles. L’autre s’offusque, ce ne pouvait être si normal, je suis une femme si dévote et pure, je délire donc… Ça me va de laisser ces deux à leurs certitudes.

Ma petite fille pense simplement que j’ai peut-être bien été aimée, malgré tout. C’est bien ce que je veux lui dire.

Texte : Anna Jouy.
Ce texte est le treizième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : 
L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy

Dimanche

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ange

Le matin, nous attendons une musique. On ne sait pas ce qui viendra. Des cloches ou des moteurs. On regarde le ciel pop- corn. On ne sait pas ou alors on aimerait ne pas savoir. On est à la gare. C’est parfois une seule arme blanche qui change la couleur de l’aurore. Je vois un cumulo-boeingus.

Je marche en cercle comme une bielle humaine. Peut-être suis-je à la manivelle du décor? Maintenant le ciel bleuit- la lèvre aussi.

On voit que ça se bat, que c’est une violence de coton, forces noires. On imagine un pays de cobalt mais c’est la terre qui monte aux cieux.

Au bout de l’œil, il y a les arbres de la forêt. Sans doute je vois une cime qui est sous tes yeux. Laquelle? Heureusement je l’ignore, comme je ne connais pas la configuration de tes nuages.

Maintenant la lueur derrière dilue les batailles, aquarelle sans nerf. Tentative de lissage du pot au noir. Elle dégouline un peu, les gens disent qu’il pleut. Je n’en sais rien mais de voir ces coulures, je pense à ce rimmel d’après la nuit.

Dimanche le jour, c’est la grisaille en pole position. Le soleil recule dans les tranchées de l’ailleurs. Je pédale régulière dans la plaine de la chambre. Ma voix lève la tête: un accroc, une plaie bleutée qui se recoud vite fait, efficace, dernière poche de noblesse dans l’espace.

Une sueur de poussières talquée dessus.

Je guéris de l’invisible autre part

 

Texte et dessin : Anna Jouy
le dessin peut être agrandi par cliquer

Ce mur sans fin

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pour les cosaques - ce mur sans fin

Je n’ai pas mis les bonnes chaussures ce matin, cette phrase rythme et entraîne mes pas.

Je n’ai pas… vraiment pas, et le savais pourtant…
Je – n’ai – pas – mis – c’est presque vrai – et ça ne l’est pas, les autres refusaient mes pieds, n’avais pas le choix.
Les – bonnes – chaussures – Quelles seraient-elles ? Pas des trucs pointus et fins, douloureux et agressifs, pas des sabots en caoutchouc, trop prétentieux.

Je n’ai… et surtout pas des escarpins, mes pieds trop carrés – les bonnes… et mes chevilles trop faibles.
Ce – matin – je – n’ai pas – clap, ouille, clap, clap, encore et encore – mis – les bonnes : elles seraient du vert doux d’un repli de rivière, souples comme de l’argile fine ; elles mettraient entre ce macadam dur et triste et mes pieds un nuage léger ; et mes pieds s’y caleraient, penchés pour se cambrer et tendre le mollet…
Mis les bonnes chaussures – ce – matin… et ce nuage m’emporterait très vite le long de ce bête mur sans fin, et puis il freinerait un peu devant une vieille maison décrépite, ses volets bleus délavés, la vigne vierge croulant jusque sur des pavés et un chien au regard mouillé.
Je n’ai – clap, et la plante de mes pieds crie…
Pas mis – clap, clap, le dur contact remonte le long de mes jambes – les bonnes chaussures – mais le sol s’est adouci, et la maison est là, gentiment humaine.
Encore quelque pas pour la longer, une flûte qui chante clair derrière une fenêtre, et cette porte où je sonne. Elle s’ouvre sur un sourire qui m’illumine, moi, et la rue, et les maisons derrière moi. Et tout est gai, et mes chaussures n’existent plus.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Là où la vie patiente 13 : le père

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anna

Être père est peut-être bien la seule affaire dans laquelle je ne me suis pas senti particulièrement compétent, moi non plus. Je connais la théorie, mais en fait je suis d’une génération qui ne vit pas la paternité comme un sacerdoce. J’ai été élevé dans l’idée d’une vie dure, dans l’idée d’une vie d’efforts. Le plaisir d’être ensemble, en famille, je le ressens profondément, mais entre le cœur qui bat et la tête qui pense, les chemins sont en friche. Je les vois se faire, j’en devine les lignes. Je vois que ça serpente et même, gentiment parfois, ça m’atteint. J’y pense.

J’apprécie d’avoir des enfants, j’apprécie qu’ils soient beaux et intelligents. J’apprécie qu’ils m’apportent le réconfort de n’être plus vraiment de ma propre famille, mais d’en avoir créé une, nouvelle, différente. J’ai planté mes souches ailleurs et ces mômes, ce sont les racines de l’arbre neuf que je me fais. Je suis remonté loin dans le temps pour savoir d’où je venais. C’est un long travail que de rechercher ses ancêtres, et c’est une chose essentielle que de le faire quand on sait qu’on va drageonner ailleurs, dans une autre terre, extirper sa lignée du vieil arbre qui meurt et refaire son verger.

Mes enfants, c’est une essence arrachée à la morbidité. Chacun, autant qu’il peut, est ma raison de planter, de semer et travailler ma propre terre. Je rends autour le sol meuble, adéquat. Je laboure et herse, j’engraisse le terrain, comme le paysan que je reste. Et là, dans cette tourbe riche du passé, de mes connaissances, de tout ce que j’ai arraché à l’ignorance, j’espère qu’ils vont grandir et croitre. C’est un travail énorme, qui me prend tout mon temps, ma concentration. Je regarde de loin mes rejetons prendre force et se développer et je poursuis. Je ne veux pas que cela rate ou s’étiole. Ce serait une trop lourde perte. Il faut qu’ils soient parfaits. Je veux dire simplement qu’ils soient meilleurs, plus vigoureux que leurs ancêtres. Je ne me préoccupe pas d’amour. Leur mère le fait. Elle me détaille le soir, les étapes de cette croissance et me dit que chacun d’eux est fort et beau. Et moi, le père je crois être heureux. Je compte sur mes fils pour le nom qu’ils portent et sur mes filles pour la douceur qui manque vraiment. Ce n’est bien sûr pas aussi simple. Pas aussi sinistrement organisé et agencé dans mon crâne. Ce n’est que la trame inconsciente qui me fait agir. Je sais que mes enfants sont fiers de moi, fiers de mon ouvrage de géant. Ce que je fais les étonne et ils m’admirent, aussi parce que partout je suis un homme apprécié. Je sais qu’ils me redoutent aussi pour ça, pour mon obstination intraitable, tous un peu. Elle, un peu moins que les autres.

Elle ne dit pas grand-chose en fait. Elle vit dans un monde inabordable. Elle me rappelle d’où je viens. En la voyant, je songe à ma mère, cette femme petite et têtue qui tenait son monde à bout de bras. Peut-être que dans cet amour filial qu’elle cultive pour moi, j’essaie de retrouver d’où je viens. Je retourne vers mon frère et mes sœurs, qui me blessent et me repoussent, effroyablement jaloux que je sois un homme qui a osé se faire. Ma fille me raconte une autre vie. Quand elle écrit, elle vient vers moi avec ses mots. Je veux bien. Je pense souvent qu’elle me comprendra, à l’avenir. Elle écoute. Je devrais lui dire qu’elle est belle. Je ne sais pas lui parler. C’est bien comme ça, je pense. Elle peut-être pas.

 

Texte : Anna Jouy.
Ce texte est le douzième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : 
L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy

Isola

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seul

Quelque chose de trop. Le matin, quelque chose arrive, une vague boueuse. Les ordures du monde tombent devant ma porte. On dirait que ce n’est rien. Juste le pliage d’un papier léger et bon marché qui chute sur mon paillasson. Et pourtant… Avant, je l’ouvrais avec une certaine curiosité. Je trouvais le monde intriguant, je veux dire que le monde et moi n’avions rien de commun. C’était des nouvelles d’un autre temps, de l’irréel. Lointain. C’était des cartes postales. De l’encre. Rien de sérieux. C’était de l’épouvante qui sortait du roman de l’univers et je n’y croyais pas plus qu’au feuilleton des dernières pages où Rouletabille manigançait. Je vivais une autre vie. La Terre vivait sans moi.

Mais quelque chose arrive maintenant le matin qui fait un mal usant. Ça tombe sous mes yeux comme les gouttes d’eau d’un supplice chinois. Ma tête est toute percée. Et ça entre là-dedans comme du plomb fondu dans la cervelle. Et chaque jour, je me lève inquiète de ce qui va s’engouffrer bientôt et ronger ma pensée. Le monde est devenu si présent! Il hurle, il rogne. Il bouffe l’air. Il semble vrai ! Quand je prends de ses nouvelles, si faussement anodines pliées dans le journal, c’est comme un tas de monstres que d’un geste je vais libérer et qui dorment sous le licou des rubriques, des articles et des images. Sournoisement, ça entre dans ma maison et là, saccage tout et s’emploie à mon effroi et ma folie.

Je jette souvent le journal sans l’ouvrir car le poison de ses pages envahit mes doigts avant même qu’en sortent ces démons.

Quelque chose de trop. Le matin, je tournais le bouton du poste de radio, j’enclenchais la vie. Livraison de musiques, la mélodie. Avant ça m’apaisait. J’écoutais le violon, le piano, les voix qui entraient ici pour les cérémonies de l’aube. Ma chambre s’emplissait comme une église, toute voûtée sous les prières des anges. J’étais pieuse, j’étais surprise du langage doux et fort et tempétueux et lancinant qui m’entrait dans le corps et mes mains ouvertes, je me croyais instrument, je me disais que se jouait la perfection du vivre. Mais lentement, des voix se sont mises à entrecouper le chant du monde. On met maintenant des mots partout et de plus en plus. On raconte des choses, on discute, on bataille, on s’entredéchire dans des débats minables. On dirait que les coqs du matin se battent sans fin. La guerre entre encore, elle m’envahit et sous ma peau, je sens frémir des ondes de colère, des frissons d’horreur, et mon sang devient dur et mon pouls un vrai tambour. Ça frappe ma chair de fouets et de mitrailles. Je me sens hérissée, harnachée chaque matin des armes du combat. Il faut me battre et je vis comme on va à la guerre. Dans l’idée de gagner, de conquérir, d’arracher ma part de richesses, de gagner mon pain quitte à le voler. Je suis mûre comme une grenade. Une menace permanente.

Quelque chose de trop. Hier, les voisins ont fêté. Je ne sais pas ce qui méritait un tel débordement mais ils ont parlé, dansé, crié et que sais-je d’autre encore. On aurait dit qu’ils étaient vivants. Mes voisins sont en général discrets et nettement moins volages que le grillage qui me sépare d’eux. Nous ne nous entendons pas. Ni eux ni moi n’avons le désir de prendre langue, de faire éclats, de médire, de dédire, de maudire. Et c’est bon ce calme, épais cotonneux qui nous maintient chacun dans le pour soi et le silence pour tous. Je ne suis jamais certaine qu’ils existent et j’imagine aisément que pour eux je suis une absence supportable. Une abstraction parfaite. Nous avons ainsi marqué le territoire et ce dernier est un no wordsland immense où nous n’avons à partager que le vent et le mouvement d’encensoir des arbres qui s’épouillent. Or hier, ils s’en sont pris à moi, de becs et d’ongles. Ils ont déchiré l’air de herses et d’étrilles jusqu’à me labourer le velu de l’entente. Ils ont semé la discorde, un truc épineux et chiendent, un objet d’inquiétude, la bisbille. Je n’étais donc plus seule dans mon monde. La terre auparavant glabre et morte venait d’en avaler la frontière. J’ai entendu qu’on riait, qu’on gloussait même parfois. Le son envahisseur migrait vers moi en pleine nuit. Et il y eut un moment pénible entre tous, l’élévation d’un chant triste et prenant comme une vague malheureuse. J’étais pourtant prémunie contre ces choses. Je savais rester de marbre mais ils m’ont eue par surprise.

Voilà. L’ennemi se rapproche. Le monde lointain entre de partout avec son vacarme. La musique déjà cède aux discours enduits de propagande. Le voisin sort sa batterie de campagne. Je suis cernée. Demain je fais mes provisions de guerre et j’érige un mur antidote, antibruits, antimonde. L’ennui, c’est que je m’entendrai peut-être penser. Que ça va résonner, comme une pièce de cent sous dans l’écuelle d’un pauvre, monotone et interminable.

Texte : Anna Jouy
Image : Angel Boligan Corbo ne garde jamais son crayon dans la poche lorsqu’il s’agit de pointer la mauvaise mine d’une société qu’il décrit comme schizophrène prête à tout pour assouvir ses besoins soufflés par ceux qui les créent…  http://www.maxitendance.com/2014/02/caricatures-angel-boligan-corbo-humour-noir-societe.html