2042 (ou le Combat Intérieur)

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2042

Il parle d’obligations métaphores. Je n’y comprends rien. Sauf que c’est un produit de sa conception. Une chose de « l’ancien monde ». Des phrases passées par toutes ces filières. Par tous les temps. Et sûrement par toutes les bibliothèques. Il n’en reste rien. Ou si peu. Un art tellement dévalué et désargenté que ça en est comique. Le moindre chroniqueur débile de la TNT ou même d’Internet gagne en une prestation plus que ce que touche un de ces rescapés en un an. Voire en une vie. C’est au-delà du ridicule ou du rire en fait. Ça relève de la psychiatrie. Et lourde qui plus est.

Il plonge son regard dans le mien. Pauvre fou. « A l’aide d’une métaphore, sans abandonner sa charge ». Il insiste. Je crois qu’il s’achemine vers un vaste territoire peuplé de débiles mentaux.

Il me parle d’un « corps entier dans l’enveloppe de toile ». De « hurlements qui sont pénibles à supporter ».

Je pourrais rire à gorge déployée. Mais en fait non. Je pourrais en faire un roman. Ça me stabiliserait. Je pourrais oublier ses remarques. Tous ses mots comme d’amères accusations. Sans autre ambition  que de survivre. Je le vois se débattre, dans ses parois de cristal. Il a la grâce. Mais il ne se laisse plus atteindre. Il n’est même plus haï. Il indiffère. C’est pire.

Regarde me dit-il, « la circulation se ranime ». Je lui réponds que je la  vois aussi. Si cela peut lui faire plaisir. Aucun nuage ne doit venir abîmer son horizon. Et je n’ai pas le courage de lui dire la vérité. Sinon je suis certain qu’il s’enfilerait un flacon rempli de poison. Lui, il parlerait « d’essence de térébenthine.

Que s’est-il passé ? Pour qu’une « pensée rêveuse  dans les tourbières de l’assouplissement » s’évanouisse à ce point ? Et que doit-on en conclure ? Que la technologie nous renvoie à l’âge de pierre ? Je regarde moi par la fenêtre qui donne sur la cour intérieure. Dans mon dos, Il s’émeut maintenant de « l’éloignement des combats maritimes ». Ça, pour s’éloigner, il s’éloigne.  De sa conscience sûrement. Tout-à-fait comme sa raison. Si seulement je connaissais le coupable. Le responsable de son état.

Je le vois comme un contaminé. Un type que la chance a abandonné. Il arpente ses pages écrites encore à la main – le fou – avec la détermination des condamnés. C’est assez aristocratique au fond. Plus de ce monde. Il ne fait que le hanter.

Il répand toujours ses accusations. Je ne sais plus pourquoi je le vois toujours, et autant. Par habitude sans doute. Un truc bien trop ancré. Mais dont j’ai oublié l’objectif. Je le fais c’est tout. Et je l’écoute me dire « tu es délivré de notre persécution ».

Pas vraiment…Mais ce n’est pas très grave.  Il ressemble à une vague promesse. A un vague souvenir. Mais plus à l’être flamboyant et malsain qu’il fut. Ce n’est pas le temps qui a été plus fort que lui. C’est plus compliqué. Il aurait pu se maintenir. Ne pas s’effondrer dans cette tristesse inconsolable. Dans cette chose qui a viré à la folie.

Son nom a même été redoutable. On peut même dire qu’il fut célèbre. Il a tenu le coup longtemps. Résistant aux « chacals nocturnes », pour reprendre son expression, aux ravages, à la tombée de la nuit. Dans ses bons moments, comprendre dans ses moments lucides, il m’avoue qu’il est parti bien « trop loin du rivage pour y revenir. »

Je confirme. En mon for intérieur. Ma visite négative se poursuit. Il perd ses forces à vue d’œil. Trop loin du rivage pour y revenir. C’est exactement ça. On a pourtant tous continué à faire semblant. On savait pertinemment que tout ça devenait peu à peu un « sanctuaire du sommeil »…Voilà que je me mets à faire comme lui. A confondre le texte et la vie. Puis à tous mélanger.  Il a peut-être raison finalement.

 

Texte et photo : Yan Kouton

C’était l’automne

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pour les cosaques

mes yeux prenaient feu
et la vie
et la vie
le sang qui pulsait
aux tempes crispées
la gêne
ma gêne
voulais maîtrise
de ce qui montait
mais la peur
mais la peur
brusquée en effort
la faire éclater
en rire
en rire
ramasser débris
les ranger en soi
endormis
endormis
toucher la feuille
caresser cet or
la cueillir
la cueillir
et puis m’en aller
pour chercher à qui
la donner
la donner
alors sourire
parler, oublier

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

écriture #4 – les visions inouïes

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« Mais quand on a vraiment tiré sur la corde jusqu’à s’en blesser les mains, il y a des moments où, par extrême fatigue, les choses auxquelles on pensait font littéralement irruption. » Nicolas Bouvier, Routes et déroutes

Minuit. Léo entame une nouvelle traversée nocturne. Il aimerait tenir jusqu’à l’aube. Je m’oblige à noircir l’écran pour me sentir exister. J’ai tellement peu de réalité le reste du temps. Je passe d’une identité à l’autre avec une déconcertante facilité. Qu’est-ce qui m’est propre ? Et que sauver du flux interminable d’images et de pensées qui me traverse la nuit ? À peine formulées que déjà la plupart de mes idées s’évaporent. Même celles qui me tiennent le plus à cœur. À l’orée de la grâce, toujours la menace tenace de l’oubli. Léo sent qu’il monte en intensité à mesure que la nuit avance. L’étau se desserre. Ce qu’il recherche avant tout : la tension vers l’ouvert. La faim est revenue. J’ai de nouveau foi en ce tricotage aléatoire. Des choses commencent à se mettre en chemin. La langue asphyxiante du groupe, je m’en détache peu à peu. Il s’agit de sortir du langage de l’époque pour s’en trouver un autre. Chaque nouvelle nuit j’avance un peu plus loin, lentement, à tâtons. C’est un cheminement obscur, humble, obstiné. Le territoire dans lequel j’écrirai, je commence à peine à le deviner. Oui, c’est décidé, je ne lâcherai pas l’affaire. Il n’y a rien vraiment rien qui puisse désormais m’écarter de la voie dans laquelle je me suis engagé. Continuer d’écrire est déjà une victoire. S’arrêter serait mourir à nouveau. Coincé volontaire dans son minuscule terrier, Léo sent que son tir s’améliore. S’enfermer tous les soirs jusqu’au vertige. Percer des trous dans le mur jusqu’à ce que les premières lézardes apparaissent. Puis creuser, creuser toujours les mêmes fissures. Se laisser déborder par les pensées annexes qui se déploient de façon inattendue jusqu’à devenir la texture principale du récit. Souvent Léo s’égare dans ce réseau de tunnels et de tranchées, mais il ne perd pas de vue l’idée fragile de départ. 

Rétine dilatée attirée par le noir. Les vraies voix viennent avec la nuit. C’est lorsque je flingue les lumières que je commence à vivre. Je prête la plus grande attention au moindre bruit, au plus léger craquement dans la pièce, à la moindre vibration dans l’air. Fixant l’obscurité, Léo croit voir une lueur et se met à écrire dans la fièvre. Les phrases se succèdent rapidement sur l’écran. Elles le projettent de l’autre côté de la nuit. Il a le sentiment d’avoir enfin trouvé l’issue. C’est par une toute petite fente qu’il est passé, et il s’y est engouffré la tête la première. Déjà 2h du matin. L’esprit tendu à l’extrême, l’apprenti écrivain oublie la fatigue. Il avance dans une langue qui s’invente sans cesse. Nuit sur l’Europe. Nuit sur l’Afrique. Je n’ai plus peur. Gorgées brûlantes de thé noir pour alimenter le feu. J’écris dans ma poche. J’ai trouvé ma musique. On tourne autour des choses que l’on aime et puis un jour la porte s’ouvre. Ça se passe au présent. Tard dans la nuit. Lorsque les nerfs se relâchent. Des mots amis, des mots si simples que je les avais d’abord négligés m’éclaboussent le cerveau. J’écris à plat ventre. J’écris en apnée. Je reste vissé au tabouret de crainte que la source ne se tarisse. Léo ne se doutait avoir de telles ressources en lui. Il ne se serait jamais cru capable d’une telle fougue. Dans le secret de son bureau, il a maintenant des visions très vives. Il écrit vite, comme s’il parcourait un dictionnaire invisible, une vaste encyclopédie qui lui fait explorer les bords de son crâne. Des phrases qui ont longtemps fermentées dans le chaudron fêlé lui viennent toutes seules. Des phrases brèves pour capter ce quelque chose qui commence. Une flamme tremblante brûle dans ta poitrine. Vis chaque mot que tu écrisÉcris avec ton sang avant que tout ne s’évanouisse. C’est comme s’il avait de l’absinthe dans le sang, Léo. Il veut suivre sa folie toute la nuit, aller jusqu’à l’aube pour frôler les limites. Quand, au petit matin, le moteur cale enfin, il remonte tout en haut du long document pour retrouver les traces du jaillissement initial. Il relit les premiers mots comme s’ils avaient été écrits par quelqu’un d’autre, et ressent à nouveau la libération et la plongée dans le magma qui ont suivi. La flamme, je crois que je l’ai touchée. Il suffisait de tout remettre au présent. De décrire aussi, surtout, ce qui semble annexe, futile, provisoire. Tout mettre au premier plan comme sur les miniatures des Primitifs flamands. Peindre avec minutie chaque détail d’une scène, et particulièrement le plus obscur, le plus humble. Se souvenir que les tout-petits dieux des chamanes se dissimulent sous un caillou, un lichen, une brindille.

Écarter le voile par hasard. Alors se frotter les paupières. Gratter doucement, patiemment à la surface des choses pour en retrouver le silence, l’ombre, la lumière. Garder l’œil dans le viseur jusqu’à ce que le réel s’ébrèche légèrement. La bizarrerie en nous qu’on recherche, la bête qu’on recycle. Et cette étrange brûlure qu’on ressent lorsque, dans la phrase, quelque chose dérange. C’est quand la langue se met enfin à boiter que Léo a la sensation exaltante de s’approcher de la flamme. L’étrange l’ouvre à d’autres dimensions. On devrait toujours écrire dans cet état, se dit-il, lorsque le seuil de fatigue est franchi. Le corps est épuisé mais l’esprit est en feu. Des phrases, imprégnées du bruit de l’époque, continuent de déborder sa pensée. C’est comme si elles en savaient plus que lui, alors il court après, galope comme un fou derrière les visions inouïes, à la fois terrifiantes et belles, qui jaillissent de son crâne. Son travail est de les restituer le plus fidèlement possible. Il ne fait finalement que recopier ce qui existe en lui depuis toujours.

 

Texte et vidéo : Gwen Denieul

Pour une catharsis de la nostalgie | 5 David Bowie

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David Bowie

David Bowie aura été la dernière personne à demander s’il y avait de la vie sur Mars sans susciter un vilain ricanement de ma part. Il aura été bien autre chose mais cet homme qui venait d’ailleurs surgissant sur l’écran de télé du pasteur et chantant  Life on mars ? en 1973 aura déclenché pour la première fois de ma vie un véritable coup de foudre artistique, une émotion sans équivalent et sans influence.

 

Oui, je déroge aux règles édictées par moi-même. Marre du futur antérieur suivi de la dernière personne à, envie de me complaire à la nostalgie des premières fois. Jamais je ne pourrai purger ma passion pour Bowie et sa musique. Quant au futur antérieur, il faudra bien lui consacrer un paragraphe entier non comme tiroir verbal mais comme déclencheur de pastilles kinesthésiques.

 

La pastille se situe à dans une petite ville du Surrey, à Banstead, chez le pasteur, devant la télé, aux côtés de Kathrin, ma correspondante anglaise, pendant « the Top of the Pops » ; je vois et j’entends pour la première fois David Bowie chantant Life on mars ? Sidérée par cette créature bleue, rousse à la voix si étrange, à sa musique quand elle s’échappe dans des harmoniques  jamais entendues jusqu’à lors, je ne peux détacher mes yeux de la créature. J’apprendrai beaucoup plus tard, que la chanson est une réponse à un succès raté, David Bowie ayant abandonné l’adaptation en anglais de Comme d’habitude de Claude François – dont les costumes vieillots provoqueront chez ma correspondante venue à son tour en France un fou-rire mémorable – et qui reprendra une partie des harmonies de la chanson française.

Contrairement aux apparences, David Bowie n’aura jamais eu les yeux vairons mais une mydriase – dilatation permanente de la pupille de l’œil gauche lui conférant cette couleur plus sombre – due à un coup de poing de son ami George Underwood alors qu’ils ne sont encore que des ados.

Contrairement aux apparences et à ses différents avatars, David Bowie n’aura jamais été que lui-même. Il aura maîtrisé son image jusqu’au bout et mis en scène sa mort de son vivant, de son vivant entièrement. Je n’aurai pas beaucoup écouté le dernier album, Black Star, malgré sa beauté  tragique.

Contrairement aux apparences, je ne l’aurai pas idolâtré. Simplement, je l’aurai adoré comme le dieu qu’il était – la différence entre adoration et idolâtrie est ténue mais sensible. J’aurai particulièrement aimé chez lui la période  Ziggy Stardust, pour les chansons celles qui touchent aux étoiles, « Starman » par exemple et ce moment où la voix se casse après « He told me » :

Let the children lose it
Let the children use it
Let all the children boogie.

Je ne l’aurai vu qu’une seule fois sur scène et encore… de très loin à Paris, en juin 1983 à l’hippodrome d’Auteuil… Rendez-vous raté dû à la mauvaise qualité de la sono de l’écran géant envolé avec le vent.

Grâce à deux astronomes belges, Bowie a sa constellation dans l’espace, sept étoiles en forme d’éclair (voir pochette d’Aladdin Sane dans le voisinage de Mars et l’on peut inscrire son morceau préféré sur un site Stardust for Bowie. Il me semble opportun d’arrêter là. L’exercice hagiographique a ses limites.

 
Texte : Christine Zottele

Réchauffement climatique

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Je pose mes mains froides sur le cou. Une chaleur glisse d’un sang à l’autre, comme deux fleuves jetés ensemble sous l’arche des doigts.

Je les pose en mitaines et je pense que je suis frileuse, que le froid me prive de gestes, de tendre la main. Par exemple.

Je cherche sur mon corps ces zones brûlantes, j’espère y entrer comme un animal en tanière. Mes aisselles, le creux des genoux. Mais mes doigts sèment partout ce frisson de malaise des malades.

Existe-t-il un endroit doux et tiède où mon esprit dirait: ici c’est bien?

Le froid me serre contre moi-même, m’essore jusqu’aux os. Je rétrécis, je me range dans la gousse étroite entre le derme de l’air et cette peau tricotée de vents frais, une dune velue, avant même les panoramas de sable et de sels des nudistes des plages.

Le froid existe comme un fantôme qui hante les fenêtres, du feu de la terrasse à la fraîcheur de la cuisine et je tremble aussitôt. Transition transie.

Main froide, nez, pieds, pieds de nez, genoux, bijoux, caillou… le corps entier tranche et tourne comme un vieux macérat. Je me disjoins, je me dé-texturise. Il y a cette masse sentinelle et puis cette aura vitreuse de banquise à la fonte. Je coule de froid, la transpiration des glaciers, une buée gelée qui descend dans le dos, arrondit les épaules et me replie comme un sac, cherchant le contact rassurant d’une étoffe amie.

Je songe à des bras immenses, des bras au kilomètre, qui me ficelleraient, m’embobineraient d’un coton tropical. Un cocon de bras, chauffage compris, une maison coquille, un amour bibendum sans courant d’air.

Je songe à des paravents, des cloisons japonaises, les corsets de l’espace, une ligne Maginot anti-dépressionnaire. Je me colle aux angles des chambres espérant que la horde fricasse les traverse et m’oublie.

Mais je passe au détecteur de chaleur.J’ai le cœur brûlant. Je crée à mon insu l’appel d’air météo. Plus je vous aime, volatile atmosphérique, plus je sens venir en mustangs les épines de gel. Par vagues givrantes, elles se plantent dans ma chair de poulette. Je caille, je claque.

Est-ce un amour frigidaire?

 

Texte et peinture : Anna Jouy