La nuit semblait venue (1)

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(Une Heure sur Terre)

 

Dans ce noir, on est d’abord resté silencieux. Au prix d’efforts difficiles à décrire, on a fini par retrouver la parole. C’est là qu’on a compris. On pouvait la laisser passer, cette nuit. Elle finirait bien par céder. Par se perdre dans l’air d’un matin et de son léger frémissement. On ne souffrait plus d’un vide insurmontable. On souffrait d’autre chose.

On souffrait pour les malheurs à venir. Ces malheurs que l’on pressentait, puis que l’on a vu très clairement. Comme des orages dans l’obscurité. D’abord la nuit. Puis les éclairs terribles. Ils nous cernaient. Ils couvraient l’horizon d’un véritable feu. Certains ont choisi de se terrer pour ne pas être aveuglés. D’autres ont voulu fixer cette lumière fascinante. D’autres encore, ont décidé de vivre avec. Et d’attendre. D’attendre qu’ils s’effacent. Ou bien qu’ils cèdent la place à autre chose. Ce déferlement électrique avait tout modifié.

Ces derniers ont quitté la Terre. Je veux dire qu’ils ont été les premiers à postuler auprès de la Compagnie. « Le retour des pionniers ». C’est comme cela que l’évènement fut présenté dans l’ensemble du média-corpus. On savait tous depuis des années ce qui se préparait. Mais bien sûr quand le jour du basculement arriva ce fut tout de même un énorme choc. Une « déflagration civilisationnelle ». Les premiers véritables emplois disponibles en dehors de la Terre. Rien à voir avec les premiers hommes et femmes dans l’espace. Ceux-là étaient des scientifiques, des gens extraordinaires. Tellement extraordinaires que leur destinée, si elle pouvait fasciner, ne soulevait finalement pas l’imaginaire collectif. Sauf, sans doute, à préparer doucement les esprits.

Et puis, un matin, c’est arrivé. « L’Annonce ». Tout était prêt. Techniquement,  juridiquement. Plus aucun obstacle. Rien. On ne pouvait plus reculer. On venait de vivre quelques décennies incroyablement dangereuses et fascinantes. La technologie avait tout renversé, tout détruit d’une certaine façon. Plus rien ne pouvait tenir debout. Rien ne résistait au rouleau compresseur d’une matrice devenue folle. Une chose pourtant fonctionnait encore au quart de tour. Sans accroc, sans concurrence réelle, sans révolte, sans disfonctionnement majeur. La science. Et particulièrement celle qui visait les planètes. Au sens propre.

Pendant que le monde sombrait en apparence dans le chaos, la Compagnie elle, forgeait peu à peu son avenir. Par extension l’avenir de toute l’humanité. Ce matin-là, la nouvelle tomba instantanément, sur tous les supports informatifs possibles et imaginables, et dans le monde entier. On a coutume de dire sur Terre – puisqu’il faut à présent parler ainsi – qu’il y a des nouvelles, des évènements si importants, que chacun se souvient de ce qu’il faisait à ce moment-là. Moi, je jouais de la guitare, et sur mon avant-bras s’est affichée cette notification. A même la peau, j’ai distinctement vu apparaître une flopée de posts, news, commentaires, partages et tweets. Mon avant-bras scintillait comme jamais. Ça m’a fait mal aux yeux. J’ai pensé déconnecter le faisceau de connexion. Mais ce que je parvins à lire était tellement incroyable que je ne l’ai pas fait. Dans la nuit  – heure locale française – la Compagnie avait publié une annonce. Elle recrutait une première vague d’ouvriers, de techniciens et d’ingénieurs de l’espace, pour des postes à pourvoir sur la Lune.

C’était par ailleurs une annonce tout ce qu’il y a de classique dans sa formulation. Postes à pourvoir, qualités requises, salaires proposés. Evidemment, compte tenu de la localisation des emplois proposés, elle contenait une innovation. Une sorte de stage de préparation, pas si long au final, de quelques mois à peine. Mais aucune mention concernant un danger quelconque, une prise de risque exceptionnelle. Non. Tout semblait d’une normalité confondante. Tout semblait sous contrôle. Ca l’était effectivement.

J’avais en tête l’incroyable complexité des vols spatiaux, les entraînements insensés que devaient subir les spationautes. Toutes ces années avaient servi à valider des procédures, à tester les résistances, à mettre au point des milliers, peut-être des millions, de solutions.

Je me souvenais de ces hommes et de ces femmes, parmi les premiers à vivre l’expérience spatiale. Ils étaient tellement exceptionnels, tellement diplômés, tellement hors-normes, que jamais je n’aurais imaginé que des emplois seraient proposés ainsi et aussi rapidement.

Je me souvenais des premiers pas sur la Lune, de la Navette, de la Station Internationale, de la face cachée conquise par la Chine. Autant d’étapes que nous avions vécues, je m’en rendais compte ce matin, avec admiration, mais dans une sorte d’effroi. Comme si cela ne nous concernait pas vraiment.

La vie sur Terre, l’extinction des espèces, les drames écologiques, la démographie devenue incontrôlable, tout cela semblait inéluctable. Insoluble. Nous dérivions tous, d’un bout à l’autre de la planète, versés dans une mélancolie pesante. Les déséquilibres étaient devenus tels que les élites avaient renoncé depuis longtemps au moindre contrôle collectif. Seule résistait la technologie.  Surtout celle qui savait capter l’attention. Elle avait d’abord broyé la concentration individuelle, puis tué les régimes démocratiques, avant de saborder l’éducation. Le divertissement régnait en maître.

On parla même d’effondrement du quotient intellectuel. Des générations d’enfants stupides, violents, incontrôlables déboulèrent dans les écoles. Ma femme, professeure, pouvait en témoigner. Sa profession était devenue l’une des plus difficiles qui soient. Son métier venait tout juste d’être ajouté dans la liste des carrières à risque maximal.

La Compagnie avait pris de court ses concurrents. Elle avait disséminé sur toute la planète des succursales et des laboratoires. Elle y menait ses recherches dans une discrétion quasi militaire. Les commentateurs et les experts soulignaient qu’il était impossible qu’une telle organisation privée ait pu s’organiser ainsi sans le soutien de puissances étatiques. Les ressources terriennes s’étaient brusquement amoindries au cours des dernières années. On commença même à parler de l’arrêt de certaines industries. De la mise en place de restrictions massives. Le chaos final semblait se rapprocher dramatiquement. L’économie mondiale n’avait plus de direction, et des monstres – Apple, Samsung, sociétés pétrolières, automobiles – n’étaient plus que des groupes ingérables secoués par des grèves, des révoltes violentes.

Ce que l’on ne pouvait pas deviner c’est que derrière ce tableau apocalyptique se construisait peu à peu un autre monde. Loin des polémiques, du travail contradictoire des lobbies, des règlementations de plus en plus insensées. La science venait de réussir un coup magistral. Les méta-médias d’abord, saturés par l’information brute, se remplirent très vite d’experts en tout genre. Bien sûr, les premiers incidents éclatèrent.

Je basculais sur mon écran d’ordinateur. Je le dépliais pour profiter pleinement d’un spectacle inouï. On pouvait parler d’hystérie pure. Des économistes mettaient en doute la réalité de cette annonce. Alors même que la Compagnie avait dépêché ses meilleurs spécialistes en communication sur tous les supports. Le doute s’estompa au fur et à mesure des explications et des preuves irréfutables. D’ailleurs les réponses à l’annonce affluaient par millions et du monde entier.

Comment la sélection allait-elle s’opérer ? Tout paraissait prévu. L’intelligence artificielle prenait le relais des recruteurs « humains ». Chaque profil serait analysé à une vitesse stupéfiante. Et bien au-delà des éléments fournis. Les réseaux sociaux avaient permis depuis des années une accumulation fantastique de données sur la quasi-totalité des individus. Compétences, loisirs, études, emplois occupés, caractère, maladies physiques ou psychiques, troubles du comportement, antécédents de toute nature. Tout avait été soigneusement transmis par chacun d’entre nous. Puis collecté peu à peu, archivé par la Compagnie. La légalité de cette action fut évidemment mise en doute. Mais il était bien trop tard pour contester quoi que ce soit.

A cette heure, les robots recruteurs faisaient déjà leur choix en scannant des milliards d’informations.

Un instant, je délaissais mon écran. Je tournais mon regard vers la fenêtre. Sur laquelle venait de se poser une mésange.

L’espace pouvait-il abriter quelque part une chose aussi belle ? Et si jamais nous laissions sur Terre le plus précieux de l’univers ?

Il n’était question pour la Lune que de mines, d’Hélium 3 et d’autres gisements encore. A coup sûr ils sauveraient notre environnement terrestre, c’était l’argument de la Compagnie. Ils nous projetteraient dans un développement sans limite, enfin délivré des crises. Les dangers, s’ils existaient, n’étaient rien au regard de l’effondrement à venir. Il fallait se faire à cette idée. Même si les dernières découvertes concernant l’univers indiquaient qu’il n’était probablement qu’un infini gisement de matières premières et énergétiques.

Bientôt, nous connaîtrons les premières naissances extra-terrestres. Elles seront le fait de l’espèce humaine. Bientôt notre Terre sera transformée en jardin de l’univers. Le seul et l’unique. D’où l’importance absolue de ne plus l’exploiter. C’était l’argument ultime de la Compagnie pour éteindre les critiques.

Les Livres dans leur naïveté dangereuse n’avaient peut-être eu que cette intuition. Sublime et terrible.

Approche

Approchant de toi

comme d’une

planète ambiguë

sans m’effondrer

dans le rouge

minéral d’une terre

poussiéreuse

nos corps retrouvés

fragile pensée

qui soulève le

temps les journées

 

 

Texte et photo : Yan Kouton

Un prétendant

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Ce serait un royaume que l’on ne devinerait pas, un royaume marin bordé par ce qu’on nomme la côte d’azur, un petit royaume sous-marin sur lequel régnerait un très sage et très vieux mérou, si sage, si vieux surtout, revenu de toutes illusions, en deuil de ses fils préférés tués dans leurs repaires par des êtres cruels venus de terre avec leurs fausses nageoires aux pieds et leurs harpons au déclenchement imprévisible, si navré que sa lippe se serait accentuée, serait descendue, tordue, jusqu’à se transformer en un cercle semblant siffler le désastre que subissait son monde.

Serait venu de mers lointaines et inconnues un poisson de race indéterminable, un frère poisson étrange, aussi gros, long et gras qu’un mérou mais vif comme une sardine, ondulant prestement, nageant rapidement d’un rocher à l’autre, scintillant avec la rapidité de la lumière au dessus des prairies d’algues, traversant vivement le royaume d’une de ses limites à l’autre, dont le roi aurait fait son messager, puis, peu à peu, son second, quelque chose comme un premier ministre si cela était possible dans un régime de royauté absolue, un poisson étranger qui, fort de l’autorité ainsi déférée, aurait outrepassé ses missions, gardé pour lui des informations dans le but, au début, de ménager le vieillard, et qui, insensiblement, aurait pris sur lui de corriger – ou plutôt de modifier – les décisions de son maître, persuadé, ou décidant de l’être, de la sénélité grandissante de ce dernier, de son incapacité à concervoir les changements nécessaires, et, bon gré, mal gré, les barons, les chefs de familles, depuis les loups, les congres, les rascasses, jusqu’aux gobies crapotant dans la vase, auraient admis son rôle de favori, de futur héritier, de seigneur.

Le vieux mérou s’en allant vers sa fin, si immobile que les molusques, le prenant pour une roche, tenteraient de s’y fixer, de l’encrouter, le rigidifiant encore jusqu’à en faire une statue, mi-poisson, mi-Nérée, son second, pour asseoir sa suprématie, se donner mine de chef, se serait, usant de toutes les sécrétions, les teintures que pouvaient lui fournir coquillages, seiches ou herbes, maquillé, dessinant d’étranges formes sur ses écailles peintes de rouge, de vert, de jaune, traversées d’épais traits noirs, en une parure aussi riche que celle, dans les anciens royaumes terriens, d’un empereur bysantin, comparaison que, bien entendu, ceux dont il voudrait faire ses sujets auraient été bien incapables de faire mais qui, inconsciemment, provoquerait en eux, habitués à la bonhommie de leur roi légitime comme de ses prédécesseurs, une révolte, un désir de liberté, une fierté qui, la mort du mérou ayant été dûment constatée, lorsque l’étranger s’avancerait pour être consacré comme son successeur, déclencheraient une révolution, une succession de combats violents entre ses affidés et les républicains en devenir jusqu’à ce qu’il de trouve expulsé du royaume marin, projeté sur les galets d’une plage, haletant, expirant, pendant que les sucs, encres, matières dont il s’était enduit, se solidifieraient, le maintenant en son entier, transformé en un symbole d’outrecuidant mauvais goût.

 

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Un jour, une rencontre

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Une ancienne cave voûtée dans un petit restaurant de M. Les tables s’éparpillent de part et d’autre le long des murs, laissant l’allée centrale libre à la circulation. L’ambiance est jaune et me rappelle Van Gogh, ce jaune du café d’Arles ; et elle est violette comme les touches de peinture sur l’église d’Auvers-sur-Oise. Les serviettes de table en papier jettent leurs carrés colorés dans la tonalité jaune de la longue salle. Je m’installe à droite en descendant les marches, juste là, près d’une niche dans le mur, éclairée par une lampe au halo diffus, et vous vous installez peu après moi, à gauche en descendant les marches, près d’une niche similaire, éclairée tout pareil.

Un regard, un sourire. Vous êtes jeune, la trentaine, grand, mince, le cheveu en bataille, la chemise bleu profond, et vous jetez négligemment votre veste noire sur le dos de la chaise avant de vous asseoir.

A votre deuxième sourire, je vous adresse la parole. Etait-ce vous qui veniez de tenir ouverte pour moi la boîte à lettres de la Poste, dix minutes auparavant ? Non. Je vous ai confondu avec un autre jeune homme à la même dégaine. Vous souriez encore. Vous me demandez tout à trac si je suis « dans le droit ». J’éclate de rire et, inquiète tout à coup, vous interroge : est-ce que je ressemble à quelqu’un qui ferait du droit ? J’attends votre réponse. Vous ne pouvez avancer un non franc et massif, ce serait en quelque sorte renier votre intuition ; à moins que vous n’ayez posé cette question que pour entrer en relation avec moi ; ou à moins que vous soyez obnubilé par une situation qui ne serait réglée que par « le droit ».

Vous hésitez puis me lâchez le morceau. C’est que vous avez un problème avec votre comptable, vous voulez déposer le bilan de votre petite entreprise et une histoire de factures sans justificatif vous empêche de régler cela rapidement. Comme nous devisons par dessus l’espace laissé libre de l’allée centrale, vite envahi par les clients à cette heure de la journée, je vous propose de vous rejoindre à votre table pour poursuivre notre conversation. Je reprends mon manteau, mes lunettes, En lisant, en écrivant, de Julien Gracq, que je dépose dans la niche près de la chemise bleue, en carton celle-ci – tiens elle est assortie à votre tenue – qui contient les papiers du litige et sur lequel je peux lire le nom de votre entreprise “Pasta Nuova”. Vous avez été militaire, engagé pour deux fois cinq ans, mais vous avez quitté l’armée avant la fin de votre deuxième engagement. L’armée comme solution à une scolarité houleuse d’où vous êtes sorti sans diplôme. Vous vous êtes battu dans une de ces guerres où la France envoya ses meilleures troupes, ses meilleurs hommes. Vous avez vu l’horreur, l’absurdité, et vous n’avez rien supporté de plus une fois que vos yeux avaient été ouverts et votre sensibilité écorchée. Vous avez laissé tous les autres dans cette merde, la leur, puisqu’ils l’avaient choisie et qu’ils étaient incapables de se rebeller, de se poser les bonnes questions, de repérer les manipulations, les biais dans les discours.

Vous êtes parti et vous avez ouvert un commerce de pâtes. Des pâtes fraîches. Aux œufs ?

Ah ! non. Juste avant, vous avez réfléchi, ressassé : que faire de sa vie loin de cette deuxième famille qu’était l’armée pour vous. Car vous ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain. Le bébé, c’était la camaraderie à la virilité fissurée aussitôt qu’un moment de répit s’offrait après les embuscades, les tirs, les fumées, les blessés et les morts, en face les maisons brûlées, les pleurs des enfants, les gens en haillons, le sable et la poussière des maisons écroulées, le sang, la chair en morceaux, les cailloux en feu. Vous avez abandonné ce bébé tout de même. Et vous avez jeté l’eau, définitivement. Croyez-vous.

Vous ne me dites rien de vos cauchemars. Pourtant ils ont éclairé vos yeux noirs d’éclats de bombes sur le métal des casques. J’ai vu la guerre dans vos yeux. Et j’ai serré mes mains l’une dans l’autre à l’abri de la nappe jaune. Vous avez réfléchi pendant un an, dites-vous finalement, réfugié chez Papa et Maman, ces parents dont vous êtes le fils unique et que vous adorez d’un amour massif.

Et vous avez finalement opté pour les pâtes. Aux œufs.

 

Texte et photo : Marlen Sauvage

Personnages

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Personnages

Chaque matin, en rupture de nuit, je crois redresser l’aube. Parce qu’entre chacun de mes jours, j’ai le sentiment de revenir vivre. De commencer à chaque fois le monde. Pas de sensation de continuité, je ne poursuis rien. Je disparais dans le sommeil et soudain, ici, à la lumière naissante, je débute une vie, une vie de 18 heures, une vie sans passé mais pas sans histoire.

C’est le soir que tout prend cette forme, c’est le soir que me rappelant du matin, de l’aurore, je constate à quel point c’est loin, c’est ailleurs, c’est autre chose. Je ne connais plus la femme du début du jour. Je vais ainsi dans ce présent noir de la soirée. Avec des pensées vagabondes, des projets nomades. Je me dirige vers le sas de transformation. Celui des déportations, le pays des résidus de tous les jours oubliés. Perdus. Je pars vers ce lieu, ces terrains vagues, ces villes identiques, ces repères venus d’autres anciens rêves. Je vais dormir, remettre le tableau noir au propre. Un coup d’éponge. Demain je serai neuve, je renaitrai demain.

Au réveil, je n’aurai pas l’idée d’un domaine, d’une saison, d’une année. J’arriverai avec ma chair presque pareille mais l’âme différente. Je serai le monstre, l’épouvantail. Je serai l’ouvrière, la vendeuse du supermarché, je serai peut-être l’homme qui a écrit une phrase sublime qui ouvre mon cœur à l’aube. Je ne sais jamais qui je serai et parfois, le matin je m’aime et parfois je me hais. Parfois, je suis la sainte et d’autres la pute, la catin, la précieuse.

Alors vêtue de mon personnage, je passerai mes heures, envoutée et comédienne, prisonnière des émotions de l’aube.

Avez-vous appris qui vous êtes, vous ? Avez-vous une idée de vous-mêmes ? Vous sentez-vous, corps et âme ? Habitez-vous votre être, habitez-vous votre existence ?

J’essaie chaque jour la forme neuve. Mon corps, quand il passe devant les miroirs, me semble un étranger, un étranger insistant, mystérieux et impénétrable. Je pense que cette chair se promène et croise souvent les mêmes visages. Je me dis qu’eux seuls savent qui je suis et me reconnaissent.

Etes-vous comme moi ? Vous sentez-vous dépossédée de vous-mêmes, sans ancre ? Revenant chaque matin dans l’instable de votre personnage ? Etes-vous, vous aussi, à écrire chaque jour pour remplir le moule vide de votre silhouette et êtes-vous à espérer que tous ces mots, vous feront une présence ? Et non ces costumes de pantins essayés et puis abandonnés, chaque jour fini.

 

 

Texte et dessin : Anna Jouy

Simon seul #1

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Temps vide. Langueur extrême. Oppressante sensation d’inexistence. Derrière mon visage, il n’y a rien.

Simon est vautré sur le canapé du salon. Il aime trouver refuge dans ce coin d’obscurité de la pièce. Le soleil d’août glisse sur les rideaux tirés. Il fait exagérément lourd. Simon allume une clope, regarde longuement le plafond. À son air pensif, on dirait qu’il attend vaguement que quelque chose lui tombe sur la figure. Il reste plus d’une heure à considérer un vase ébréché, puis une fente du carrelage. Il se fainéantise pour voir à quel point il est mort. Mes bâillements donnent naissance à des bulles d’apesanteur. J’aime ces jours pour rien où le jeu refait surface. Au bout d’un long moment, il réussit à avoir la tête à peu près vide et n’éprouve plus aucune envie de la remplir. Je suis un mollusque. J’ai une tête de mollusque, une voix de mollusque, des pensées de mollusque. Sans doute espère-t-il encore un miracle. Il attend pendant plus d’une heure qu’un sourire traverse la pièce, ce qui mystérieusement n’arrive pas. Ça fait des mois qu’il se sent irréparablement seul. J’ai pas tenu de femme dans mes bras depuis trois ans au moins. C’est pas un drame d’être aimé par personne, mais il est tout de même bon de temps en temps de tenir une femme dans ses bras, se dit-il. Son enfance délaissée lui remonte à la gorge. Il se souvient des heures interminables passées dans la pénombre de sa chambre d’enfant à attendre le retour de sa mère. Les journées étaient ponctuées par le déjeuner, qui correspondait à son levé tardif, et par le dîner très facultatif avec elle. Le soir, quand j’avais la chance de la voir rentrer, on mangeait tous les deux en silence, la télé allumée sur les catastrophes du jour. Le petit enfant est privé de parole. Il sent bien que quelque chose cloche dans sa vie, mais il ne saurait dire quoi exactement. La douleur ne faiblit pas avec l’âge. On n’oublie rien. Comment pourrait-on ? Impossible d’échapper à son enfance. J’aurais aimé un geste amoureux, un seul geste amoureux, un baiser tendre pour ma petite gueule cassée. J’aurais juste aimé qu’on prenne un peu soin de moi, parce que sans amour, on devient gentiment cinglé. Simon sent qu’il est sans doute trop tard, que la faculté d’aimer en lui est en grande partie détruite. Le soleil a disparu derrière les rideaux. La circulation s’est apaisée. Dans la pénombre avancée du salon, il est maintenant allongé sur le canapé fatigué, les mains derrière la tête. A nouveau il regarde le plafond mais ne voit plus que l’obscurité. Mon métabolisme tourne au ralenti. J’écoute mon cœur battre très lentement. Comment j’arrive à trouver autant de paresse à ne rien faire ? D’où provient ce stock de bulles que j’ai en réserve ? À l’heure où tout le monde s’agite, c’est pas donné à tout le monde d’être une limace comme moi. Pour un peu, je me proclamerais aventurier de la paresse ! Simon esquisse un sourire. L’immobilité fait du bien à mon corps, je crois. Le règne végétal a toujours eu ma préférence sur le règne animal.

Tout lui paraissait triste et pénible durant les premiers jours de complète solitude, un monde pétrifié qu’il rêvait de faire voler en éclats. Cette réclusion sera comme un nouveau commencement, s’était-il pourtant dit au début. Il se sentait prêt à prendre le risque du néant. Mais rapidement sont venues les premières interrogations : Comment donner du sens à tout ça ? Comment rendre le présent habitable ? Et l’avenir ? Fuir une fois encore comme un voleur ? Il avait un mal fou à respirer. Quelque chose lui écrasait la poitrine. Il luttait au fil des heures pour ne pas se disperser à l’infini. Dans sa tête il cherchait un lieu sûr, mais un sentiment de culpabilité d’origine lointaine ne le lâchait pas. Durant les premières nuits sans sommeil, il guettait l’apparition d’une faim nouvelle tandis que des pensées déplaisantes assiégeaient en foule son esprit. Le cerveau s’encrasse sans qu’on n’y puisse rien. Le porn a envahi tout l’espace. Il parasite les meilleures intentions. Mon corps en est gavé depuis l’adolescence. Je fais partie de cette nouvelle race de maniaques incapables de refréner leurs pulsions. Êtres humains désœuvrés au plus haut point, prisonniers d’un habitacle qu’on ne contrôle plus : on est inguérissables. Des visions intempestives sortent de ma caboche. Dès que je soulève le drap apparaît le clown fringant d’un dieu débile. Flottent autour de lui des seins frissonnants qui s’esquivent dès qu’il approche sa binette imbécile. Des bouches aussi, des bouches sans visage, des bouches béantes, voraces, inachevées, qu’il n’ose pas embrasser. Il entend leurs rires étouffés. Il n’est pas fou. Il sait comme elles veulent lui faire honte. Le clown se sent alors si pitoyable qu’après s’être battu comme un beau diable, il s’affale exsangue sur le côté. Voilà le genre de visions grotesques qui se fixent dans mon esprit et que rien ne parvient à chasser.

Respire. Un matin, après tout ce noir, il y aura une pluie légère. Tu rassembleras tes dernières forces et tu sortiras dans la rue pour connaître. Tu marcheras, lentement et en cadence pour rassurer ce corps resté immobile pendant des jours. Tes pieds, tu les regarderas se poser simplement sur le trottoir comme les pieds des autres passants. Tu ne seras plus fantôme. Tu n’auras plus peur. Dans le jour levant l’itinéraire s’improvisera. Au détour d’une rue, sur le sol, il y aura écrit : Regarde le ciel. Tu lèveras alors la tête et, entre deux rangées de marronniers, tu verras le ciel se dégager. Des flaques de lumière t’éblouiront ; la ville changera d’odeurs.

Quelque chose existe dans un coin, Simon, il faut lui faire la place.

 

Texte et vidéo : Gwen Denieul