La relève de la garde

Jan Cosaque

Ce blog, Les Cosaques des frontières – refuge pour les dépaysés, a été  initié il y a presque six ans. Prenant en compte que je ne suis pas francophone mais un hollandais sorti de la boue (expression hollandaise pour indiquer  un simple hollandais : ‘uit de klei getrokken’), le succès du blog est étonnant.

Plus de 1100 articles publiés, 500 abonnés. Pendant les derniers 30 jours :
3000 vues de page dans 900 sessions et plus de 10 pays du monde. Dans la maison d’édition liée, les Éditions QazaQ, 35 livres étaient publiés.

J’en ai été le créateur/katalysateur  et le rédacteur, mais je n’aurais rien pu faire sans la coopération de tant d’écrivains doués  qui sont devenus mes chers ami(e)s.

En septembre prochain, j’aurai 85 ans. Il faut relever la garde maintenant. C’est avec un sentiment de joie et de reconnaissance que je vous annonce que Yan Kouton a accepté de prendre les rênes du site Cosaques en main à partir d’aujourd’hui.

Je remercie vous, vous les lecteurs et vous mes ami(e)s écrivains pour tout ce que vous avez fait pour moi pendant les derniers six ans.

Le général Douglas McArthur a dit :

« Les vieux soldats ne meurent jamais, ils ne font que s’effacer doucement.»

 

Texte : Jan Doets

Perdu

Tags

pour les cosaques - perdu

Il aimait la mer depuis l’enfance, ou avant,

il aimait la mer depuis ce temps où il n’était pas encore

et je l’aimais bien

il était gracieux comme un petit page et sérieux comme un vassal

quand il souriait il devenait lumière, quand il se taisait il était silence bruissant d’idées tues,

et quand il franchissait le portail, quand on le cherchait on le trouvait toujours, ou presque – il avait au grand soulagement de ses parents des amours passagers pour des petites fées-lutins et des admirations pour des grands qui s’arrêtaient au moment de devenir leur homme-lige – on le trouvait donc toujours ou presque au bout de la rue, au ras de la plage, fermement planté devant la mer, les pieds à peine enfoncés dans le sable, les mollets tendus…

Ce jour là, quand nous sommes revenus, adultes et adolescents, d’une petite réception faussement improvisée et très réussie, quand, en riant, nous sommes descendus des voitures sur le sable de l’enclos, les six petits attendaient groupés, graves ou apeurés… quelqu’un a demandé «où est Jules ?» et des cinq voix se chevauchant, pleureuse, criardes ou murmurantes, avons deviné «il a disparu, dis-pa…»

La voix forte du père «qu’est-ce que c’est que cette histoire ?»

et celle de la mère «Marie !»

Elle est arrivée la Marie, a tapoté sur deux ou trois petites têtes, a dit «le goûter vous attend sur la table devant…» et puis, à nous : «il est sorti vers la plage, il aimait trop la mer cet enfant»

et comme la mère s’affolait «le grand Jean y est allé…»

Alors sommes partis en courant, et il était là, Jean, la bouche ouverte, les yeux plissés comme pour chercher à mieux voir, et à côté il y avait Jules, ou du moins ses mollets, dressés bien droit, mais rien, plus rien, au dessus

Jean a dit : «il faut attendre, il s’est perdu à la suite de ses yeux dans la mer, mais il va se fatiguer, il reviendra, il a laissé ses jambes…»

Monique, la mère, a commencé à pleurer. Je me suis assise et je reste là sur le sable en attendant de trouver comment finir cette histoire, et puis finalement ce n’est pas la peine.

 

 

Texte et photo : Brigitte Celerier

Au Moonshiner #2

Tags

,

 

Tu te souviens comme je m’accrochais à toi au début ? J’étais ton amoureux idiot. Normal que tu te sois vite lassée… Elle m’adresse un sourire réflexe. Je crois deviner dans son œil un agacement. Elle semble plus nerveuse que d’habitude. J’avais toujours peur de pas être à la hauteur, je me sentais un peu… un peu merdique, tu vois. Je croyais que t’allais me sortir de ma médiocrité comme par miracle. Oui, c’est ça, de toi j’attendais un miracleTu m’impressionnais avec tes cinq ans de plus, tes études de lettres, et puis ton sourire ravageur… Faut dire que j’étais facilement impressionnable à l’époque, je débarquais de ma province. Béatrice hausse le sourcil droit, elle passe sa main dans ses cheveux. J’aime sa façon de tenir négligemment sa clope, d’inhaler brièvement la fumée. À Paris j’avais que toi. Avec tes airs de princesse lointaine, tu me rendais vulnérable… même que j’en redemandais ! – C’est juste un genre que je me donnais, tu sais, c’était pareil pour moi, j’étais plutôt naïve comme fille à l’époque. Avec toi, je croyais que ce serait l’amour à jamais… Elle me sourit faiblement. Oh, je te rassure, j’y ai pas cru longtemps, mais les premières semaines, j’étais à fond. Si t’avais su ce que j’étais prête à faire pour toi, ça t’aurait fait flipper… Elle a son petit gloussement caractéristique, puis elle trempe ses lèvres dans son verre. C’est marrant, j’avais un mal fou à vivre par moi-même à l’époque. Je voulais sans cesse être quelqu’un d’autre. Tout ce que j’étais, au fond, je crois que je le méprisais. Je voulais sortir de moi, être à l’opposé de la petite étudiante studieuse… Une originale, une artiste, oui une artiste, ça, ça m’aurait plu. La fumée gitane maintenant nous enveloppe. Béatrice me parle jusqu’à en oublier ses mains ; je les regarde voltiger comme des mouettes affolées. Mais bon, c’est loin tout ça, maintenant je vais mieux, et je t’en veux plus tu sais, c’est juste qu’avec toi, j’espérais quelque chose de différent… Tu te souviens quand on a fêté mes 24 ans ? Le soir, tu m’avais invité au resto, un chouette resto tenu par un Grec, rue de la Montagne Sainte Geneviève, bref… Béatrice marque une pause, elle me dévisage. Tu te souviens des mots que t’as prononcés ce soir-là ? Moi j’ai jamais oublié. – Moi non plus, lui dis-je avec un sourire forcé. – Pourtant ça faisait à peine trois mois qu’on vivait ensemble, pour un jeune amoureux transi, t’as vite pris confiance en toi… Elle baisse un peu la voix : Tu t’es excusé le lendemain mais je savais que c’était foutu. Quand un type commence à te traiter comme une merde, c’est mort pour la suite. Ce soir-là j’ai compris que je ferai jamais ma vie avec toi. Elle reprend une clope. Maintenant c’est bon, j’ai repris ma liberté, tu peux plus me faire de mal, Léo, au moins tu n’as plus ce pouvoir-là. À chaque expiration, elle chasse la fumée de la main. Tente-t-elle par ce geste d’aérer quelque peu ses paroles ? Sacré Léo, toujours à essayer de te rassurer. Tu te demandais ce qui avait tué votre brève histoire ? Eh ben voilà, t’as ta réponse, mon vieux. It’s the same old shit. Comme pour répéter l’échec de ta vie amoureuse, avec elle comme avec les autres t’as tout fait au bout de quelques semaines pour te rendre insupportable. D’un seul coup te reviennent toutes ces phrases que tu lui envoyais comme de méchantes flèches. Quelle est donc cette pourriture à l’intérieur de toi qui insidieusement te pousse à reproduire le modèle archaïque du mâle dominant ? Mais j’ai pas non plus oublié ce que j’ai appris de toi, ajoute-t-elle avec un sourire magnanime, tout ce que tu m’as donné sans le savoir. Ta façon d’être à l’écart, même d’être dans l’écart… Mes amours sont tenaces, tu sais. – Moi non plus j’ai pas oublié, lui dis-je, hésitant, pas oublié tout ce que tu m’as offert. Son souffle me chatouille le visage, un frisson me parcourt le dos. Je crois qu’elle s’en rend compte. Elle sourit brièvement, semble avoir envie d’ajouter quelque chose, puis se ravise. Elle laisse un temps ses mains alertes, ses mains pensantes marauder devant nos visages éclairés par la lumière tremblante d’une bougie, puis l’une d’elles effleure brièvement ma joue. Résister au plaisir de l’embrasser. Elle s’y est toujours connue pour souffler le chaud et le froid. Sûr que votre histoire aurait pu être très belle, Léo, si t’avait été un peu moins con. Et maintenant inutile d’essayer de replâtrer quoi que ce soit, la fragile cathédrale qu’ensemble vous avez essayé de construire n’est plus qu’un champ de ruines. Vous restez tous les deux plongés dans un long silence qui te rappelle le silence d’autrefois, notre silence, comme elle l’appelait. Tu regardes son visage pâle. Elle te paraît plus belle que jamais. Son regard triste comme un dimanche soir te donne une envie terrible de la serrer contre toi. Pour cet être qui, au début de votre relation, t’était si cher et qu’à la fin tu regardais à peine, tu t’étonnes de ressentir à nouveau autant de désir. Dire que tu te vantais auprès des autres de t’être vite lassé de la comédie de l’amour… Il faut dire qu’au fil des semaines passées à ses côtés, trop occupé à jouer le jeune coq, tu ne prenais plus le temps de regarder les détails. Pourtant il t’arrivait de ressentir une vague honte de ne plus l’aimer comme avant. Tu essayais alors de t’émouvoir aux souvenirs premiers, mais rien de suffisamment net ne te venait. Sans doute n’avais-tu pas le courage de t’avouer que c’était surtout par ta faute que les choses s’étaient abîmées. Claquemuré au fond de toi-même, le confort te tenait lieu de bonheur. Dans la tiédeur du studio impeccablement rangé, vous partagiez tout, sauf l’essentiel. Vos rêves de lointain avaient fini doucement par s’épuiser. Mais ce soir, de la retrouver sans le voile de l’habitude a enfin ressuscité l’émotion première. Rien que son regard de sultane, rien que le battement de ses longs cils, rien que la ferveur dans sa voix quand elle parle des voyages au long court qu’elle aurait voulu faire avec toi, rien que l’éblouissement de son sourire, rien que la musique secrète de son rire tremblé qui jaillit systématiquement après qu’elle t’ait fait une blague, rien que le bout de sa langue qui alors pointe entre ses lèvres…

 

Texte et vidéo : Gwen Denieul

La Nuit Semblait Venue (7)

Tags

,

La nuit 7

(Une Heure Sur Terre)

Dans notre cocon reconstitué, nous nous sentions étrangement comme des survivants. Mais à quoi avions-nous survécu au juste ? A l’embrasement technologique ? Cela me paraissait tout de même indécent au regard du nombre de maladies vaincues grâce à la recherche. A la bêtise comme une épidémie hors de contrôle ? Au catastrophisme qui ne cessait de se répandre sans que l’on sache précisément ce qu’il finissait par dire. La fin du monde tournait en boucle sur tous les réseaux depuis si longtemps. Les mêmes réseaux nous présentaient désormais, et pratiquement du jour au lendemain, un nouveau monde à portée de main.

Je repensais aux propos tenus par des chercheurs dans les années 2010. A leur vision proprement apocalyptique, directement connectée aux peurs moyenâgeuses. Et je ne pouvais m’empêcher de m’interroger sur leurs motivations. Qui étaient donc ces hommes qui ne croyaient plus aux potentialités illimitées de leur science ? Ils étaient devenus de simples militants, refusant de penser. Des blocs de peur et de menaces. La Terre n’était pas un sanctuaire. Les hommes de chiffre qui n’avaient pas cédé au discours, l’avaient toujours su. La Terre n’était pas un sanctuaire, et l’on pouvait la quitter. La guerre des sciences avait démarré. Et le langage semblait en être la première victime.

Dans le calme retrouvé de notre appartement, je ne parvenais pas à résoudre cette équation. Cette conquête visait-elle le mal, ou courait-elle vers le bien ? L’énormité de l’évolution dressait clairement l’homme contre son créateur. Quel qu’il fût.

« Tu es cinglé » me dit Lina.

Elle me disait souvent ça. Ma folie lui plaisait. Cependant, elle disait aussi que j’aimais trop mon malheur. Alors que l’injustice la révoltait. Sur ce sujet, j’étais sans doute plus fataliste. Sans doute moins politique. Je ne croyais qu’à l’art. Il était évident que la science avait triomphé. Qu’elle se déchirait et se divisait désormais pour la victoire. Le constat était implacable. Les cadavres de ce combat sans merci jonchaient le sol. La littérature était morte, les sciences sociales étaient mortes. Il ne restait debout que la science. La poésie, que je pratiquais, était en embuscade, recluse, en résistance. En attendant des jours meilleurs.

Le pire c’est que je comprenais très bien cette situation. La science disait et elle faisait. Elle promettait et elle tenait ses promesses.  Elle ne se trompait plus et ne perdait plus de temps. Les facultés des lettres étaient désertées, les écoles d’ingénieurs croulaient sous les demandes. Et pour cause.

Le sort des femmes s’était considérablement amélioré quand, en dépit des pressions religieuses et des violences masculinistes en augmentation, la gestation avait basculé dans l’artificiel. On pouvait (ce n’était pas une obligation) choisir de fabriquer son enfant en dehors du ventre de sa mère. Il suffisait de choisir cette solution avant la conception. Tout était prélevé pour qu’un embryon puisse être conçu. Son développement reposait par la suite, et pour les 9 mois réglementaires, sur une machine. Le père et la mère étaient mis d’emblée sur un strict pied d’égalité. Cette possibilité renversa, pratiquement instantanément, des siècles et des siècles de domination masculine.

La Conquête serait d’ailleurs le premier fait historique totalement égalitaire de ce point de vue. Les femmes y participeraient selon les mêmes modalités et dans les mêmes proportions que les hommes. Mercury Voskhod avait lourdement insisté sur ce point. De façon générale, l’installation de la Compagnie sur la Lune serait un modèle industriel absolu. L’ère du divertissement était bel et bien révolue. Tout serait contrôlé, surveillé en permanence. Au nom de la sécurité des milliers de travailleurs lunaires et d’un avenir que l’on ne pouvait plus négliger à ce point. C’était le prix à payer pour l’inconscience passée et la survie de la planète.

L’appétit des mortels avait précipité la planète au bord du précipice. Nous n’aurions pas, grâce à la Compagnie, à souffrir la plus dure des guerres, mais il fallait perdre notre innocence collective. Le déni avait trop longtemps duré. Puis les réactions irrationnelles et violentes avaient explosé, menaçant les fondements des sociétés organisées.

La phase ultime de la reprise en main venait de démarrer. Pour avoir ignoré qu’un repentir rachète, tant au dernier instant que lorsqu’on est loin, les pauvres terriens redécouvraient, effarés et fascinés, la saveur de l’ordre imposé et de l’austérité consentie.  Elle avait le goût d’une surpuissante entreprise. Cela nous pendait au nez, et l’on aurait dû se méfier des discours affreusement culpabilisateurs qui inondaient les réseaux. Ils ne faisaient que devancer cet appel.

Lina reprenait des forces. Et des couleurs.  Comme des milliards d’êtres humains à cette heure, ils nous étaient impossible de parler d’autre chose.

« Combien d’enfants de ma classe ou de mon école finiront dans l’espace ? » … Les meilleurs ont toute leur chance de pouvoir vivre loin d’ici. « Loin d’ici » me reprit-elle… « Tu réalises ce que l’on dit ? »… Loin d’ici ce n’était pas sur un autre continent, ou dans une autre ville…Loin d’ici ça voulait dire loin de la Terre.

« Pour eux, pour les enfants, ça va très vite devenir une véritable raison de vivre ».

Une raison de vivre, ou « la seule possibilité de continuer à vivre ? » me dit Lina. Ils ont tout oublié. « Je t’assure, insista-t-elle, plus véhémente encore, ils ne savent plus rien. Et ne veulent plus rien savoir ».

« Cela deviendra leur quotidien… Le savoir dont on parle restera peut-être sur la Terre tu sais…Je veux dire qu’il n’est sans doute pas destiné à voyager dans l’espace. Quelle utilité a-t-il pour faire décoller des fusées ? Et exploiter des mines ? »

Je ne croyais pas un mot de ce que je venais de lui répondre. Je savais que l’espace ne serait qu’une vaste relecture de ce qui s’était passé au cours des siècles. Tout ce que l’on avait vécu, subi puis acquis. A ce stade, la conquête spatiale promise, on allait la vivre. Tout semblerait fantastique. Et tout le serait en effet. Tellement que les travailleurs propulsés en oublieraient les droits terriens. Il fallait faire table rase. Laver les cerveaux, les mémoires, les consciences. Les préparer à l’impensable.

Et tout de suite après cet accueil, avant le premier pas qui doit les séparer, chaque troupeau s’écrit aussi fort qu’il le peut

« Donc la Terre ne sera plus qu’un musée et un zoo »…

Qui veillera dans un jour éternel, oui, c’est probable. Pour que la pénitence égale nos erreurs. C’est notre fin mon amour qui est désormais écrite au concours des étoiles.

Je gardais mes belles phrases pour moi. Et je dis seulement que pour l’instant, il était bien trop tôt pour savoir ce que la Terre deviendrait quand elle ne serait plus que notre origine.

Jeff Bezos avait fait de la conquête spatiale la condition de la survie de l’espèce humaine. Je me souvenais parfaitement de cette époque, que l’on appelait maintenant « Le Basculement ». Il était alors question de poser les jalons de l’industrialisation des voyages spatiaux. De mettre en place, pour les générations futures, les infrastructures nécessaires à l’envolée. « Graditim Ferociter »…Pas à pas, férocement, comme l’indiquait le slogan de son entreprise, les choses s’étaient mises en place.

Lina me dit soudainement : « Et si la Terre était le seul endroit de l’univers abritant tant de beauté et d’animaux incroyables ? »…C’était toute la QUESTION. Et toute notre responsabilité. En moi, je me récitais ce passage de la Divine Comédie…Le frein de l’art me dit que je dois m’arrêter

« Je me posais la même question tout à l’heure. Ils ne parlent que de matières premières. Je suis persuadé que l’univers n’est qu’hostilité ».

Des millions d’êtres humains finiront par vivre là-haut, à brève échéance. Je sais que cela ressemble aux premiers temps de la Révolution Industrielle, quand tout semblait incroyable.

A nouveau, comme une voix intérieure, la Divine me traversait…

Ensuite je revins de cette onde sacrée, régénéré, pareil à la plante nouvelle, qu’un feuillage nouveau vient de renouveler, pur enfin, et tout prêt à monter aux étoiles.

On va monter aux étoiles Lina…Et emporter avec nous ce paradis terrestre.

Texte : Yan Kouton

Un lopin d’éternité

Tags

Lopin-1

 

Il y a un petit coin de terre sur la surface du globe, sur la planète entière, une nappe d’herbes et de buissons juste assez grande pour un pique-nique, un terrain de mille mètres carrés à peine, qui m’appartient. Et c’est une chose étrange, presque intimidante de savoir que j’ai la responsabilité de ce mouchoir de poche. Cet endroit m’a été confié. C’est à moi de le préserver, de le veiller de le soigner. C’est à moi de le nourrir, de l’abreuver. Je suis l’humain de ce jardin.

Quand je l’ai reçu, je n’étais pas impressionnée. La pelouse autour de la maison, ben c’était un décor qui allait demander du travail sans doute mais que je trouvais sans grand intérêt. Mon père avait réussi l’exploit de planter sur ce maigre espace deux fruitiers, un pin parasol, un mélèze, deux bouleaux et un merisier. À cela il avait encore cru bon d’ajouter des troènes en veux-tu en voilà et une haie de vernes et de noisetiers. La maison là-dedans avait tout d’une cabane de jardin. Ajoutez-y encore un potager et vous comprendrez ce qui pouvait rester pour l’éventuel pique-nique.

Non, quand je l’ai reçu, je ne voyais que sa maison qui allait désormais être la mienne et dont il fallait faire quelque chose. Les chambres, les fenêtres, l’intérieur, il y avait tant à rénover. Ce faisant, je le retrouvais à chaque détour de restauration, me posant les questions de la loyauté envers lui, alors que j’essayais de prendre ma place dans le bâtit de sa vie. J’ai vécu les premières années de cet héritage lourdement. J’avais le sentiment d’avoir endossé la vie de mon père, -nous nous ressemblons d’ailleurs beaucoup – ce qui n’arrangeait rien.  J’étais révoltée de ce décès, révoltée aussi d’être la chargée de mémoire, telle que je me ressentais sans que je puisse dire que c’était ce qu’il avait voulu.

L’extérieur vint à moi plus gentiment. J’avais le sentiment que ce n’était pas utile ou pressant. Que la terre n’allait rien m’apporter. Que mis à part le travail qu’elle me demandait, elle n’était qu’un emballage cadeau autour d’un immeuble chargé lui de sentiments et de souvenirs.

Et puis je suis sortie. Le jardin encombré se mit à me parler d’un père bien différent. Je vis qu’il avait gardé l’idée de la ferme de son enfance, entourée d’arbres utiles, d’arbres généreux, Je vis son esprit d’indépendance dans cette haie entièrement faite de boutures piquées dans les forêts environnantes. Je vis son goût de l’extraordinaire dans cette envie d’essences plus étonnantes qui n’auraient jamais dû grandir ici. Et je compris aussi son besoin de rattacher son être à la terre en cultivant son potager. Mon père, cet intellectuel, voulait que sa vie rejoigne le sol et s’enracine.

Je suis sortie et ce coin de terre, ce bout de planète mis désormais sous ma protection a ouvert pour moi le cœur paysan de mon père et donc le mien.

J’ai voulu fuir un temps cette injonction à la vie mais ce fut vraiment en vain. Petit à petit en cultivant le sol comme je me souvenais l’avoir vu faire, en entretenant la pelouse, en élaguant les arbres et la haie, l’emprise de la mort de mon père s’est transformée en bonheur de vivre, avec l’espérance éternelle des saisons.

Désormais, je cherche en grattant le sol, en semant mes fleurs, en taillant les bosquets à embellir ma propre vie. Je comprends que ce qu’il m’a remis est bien plus qu’une petite place pour pique-niquer mais vraiment une part de la Planète Bleue, un cœur battant. Je m’en occupe comme si c’était un coin d’éternité.

 

Lopin-2

 

Texte et photos : Anna Jouy