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Virginia Woolf

Nous n’irons pas plus loin, le chemin tombe à pic dans l’eau, un baiser raide et pointu. Mouillé. La surface des pas demanderait maintenant d’être Dieu et nous croulons sous la chair et notre sac de terre.

Nous avons marché, marqué notre pas, nos pieds cloutés, les chevilles tenues serrées dans des bandelettes, un effort du tibia, rotules, hanches, ventre madone ! Songé souvent avoir progressé, avoir tracé. Nous l’avons fait, en tournant dans nos chambres, dans nos couloirs. Dans nos rêves. Tournant, excavant. Chemin creux évidé à la savate, élagué, parcours de combat et d’obstination. Nous avons sillonné à la gouge le temps, le fil de conduite, la voie que nous devions prendre et faire.

Nous le regardons, maintenant, notre chemin, ce noyé de graviers, une rivière sèche qui se métamorphose en humeurs, un peu de pus, s’enfonçant au cœur de diamant de cette eau.

Nous nous arrêtons, l’instant stupéfait, rupture des éléments de la route, rompus par on ne sait quel couteau, suspendus dans l’hémorragie de la course, vidés d’un trait comme une bombe d’éclaboussures. Le chemin chute sous la masse mouvante, suicide d’un voyage qui n’aboutit qu’à l’orée d’un rond dans l’eau.

Nous n’irons pas plus loin, que ce paysage, que la douane transparente, celle qu’il ne faut pas franchir sous peine de tourbillons et de connaitre la manière dont le lit des ruisseaux contemple le ciel, un secret que l’on ne peut savoir qu’en pactisant avec les écailles, les truites aux arcs bleus

Pas plus loin. Non. Au détour de la course, dans l’élan, dans la succession normale de nos foulées, alors que nous trouvions que le voyage valait l’effort, que nos volontés de géographe dessinaient des cartes montueuses à souhait, quand nous avions ce sentiment d’être plus rapides que nos ombres, que nous les distancions, tout à coup : la route ravie, effacée. Nous bouclons l’exercice avec ce zéro au compteur.

Alors ne reste plus qu’à accepter ce fait accompli. S’asseoir d’abord et regarder dans l’œil du lac par le judas d’une lune régulière si quelque chose rebondit dans le fond, si la vase ricoche sur le ciel, si le chemin suit encore quelqu’un ou si c’est de n’avoir plus aucun passeur que se meurt la route.

Regarder, voir que les galets continuent le langage qui nous manque, que les écueils rédigent le journal des heures, que ne cesse que l’air alors que l’eau commence pour tout ce qui court. La sente ne change pas, elle poursuit son empreinte. La suivre s’impose.

En l’écrivant, enfiler le tablier de pierres, continuer, désobéir aux lois de la bonne marche. Ne laisser à l’esprit aucune chance de stopper là le cheminement, être entêtée et aller au pas du miroir. Changer ses bronches pour des branchies, changer l’encre en eau et affréter désormais quelques algues pour ses bulles et son champagne.

Descendre vers les sources profondes, le chemin y plonge. Poursuivre là-dessous dans les soupentes du fleuve la superbe d’écrire.

 

Texte : Anna Jouy