Tags

beziers1

Innocent III peut être satisfait. Et fier de lui. Il l’a, sa croisade. Faute de roi, il a enfin réussi à rallier suffisamment de barons pour constituer une armée et déferler sur l’Occitanie cathare. Voici comment tout a commencé…

C’est une armée gigantesque qui, au printemps 1209, descend par la vallée du Rhône pour fondre sur les terres occitanes du comte de Toulouse. Les Français (au XIIIe siècle, ce terme désignait les habitants de l’Ile-de-France) se sont rassemblés à Lyon. Selon les estimations des historiens, le nombre de cavaliers, fantassins et ribauds s’élève entre 50 000 et 130 000.

Ils vont marcher en rangs serrés derrière la bannière d’Arnaud-Amaury, envoyé du Pape et tout puissant abbé de Cîteaux, qui a pris la tête de la cohorte bigarrée. Le roi Philippe-Auguste a habilement refusé de s’engager personnellement dans l’aventure. Mais il a autorisé ses vassaux à répondre aux prières du Pontife.

Les plus grands barons du royaume ont pris les armes. Chevauchent, sur les rives du fleuve, en direction de la Provence et du Languedoc : Eudes III duc de Bourgogne, Henry IV de Donzy comte de Nevers, Gaucher de Châtillon comte de Saint-Pol, Pierre de Courtenay comte d’Auxerre, le comte de Bar, le sénéchal d’Anjou.

Toute la fine fleur est là, décidée à en découdre. Les prélats ne sont pas en reste : l’archevêque de Sens, les évêques d’Autun, de Clermont, de Nevers sont du voyage. Suivent archers, arbalétriers, sergents, écuyers. La piétaille fourmille. On n’a pas lésiné sur les moyens. C’est dire si, de son trône pontifical, Innocent III savoure. Il la voulait cette guerre. Il l’a.

Mais quelle est la véritable nature de ce conflit ? Guerre sainte ou guerre de conquête ? Les deux à la fois. Innocent III entend mater l’hérésie cathare et la réduire à néant. Pour parvenir à ses fins, il a promis aux seigneurs la jouissance de tous les territoires conquis. Chacun trouvera son compte dans l’affaire. La messe est dite.

Sentant le vent du boulet menacer gravement son autorité, Raymond VI de Toulouse multiplie les ambassades et les génuflexions. Au printemps 1209 à Valence, face aux envoyés d’Arnaud-Amaury, il cède du terrain en espérant, par cette reculade, éviter de tout perdre ou sauver ce qui peut encore l’être. La date de la pénitence publique du comte de Toulouse est fixée au 18 juin 1209, sur le parvis de l’abbatiale de Saint-Gilles.

Cette cérémonie, au cours de laquelle Raymond VI est flagellé devant son peuple, constitue la pire humiliation jamais subie par un seigneur de haut rang dans toute la chrétienté occidentale au Moyen Age. S’il se délie de son serment, le comte consent à être excommunié (il le sera à trois reprises durant sa vie) et à ce que l’on jette l’interdit sur tous ses domaines. Raymond quitte Saint-Gilles nu, seulement revêtu de la Croix qu’il accepte de prendre, contre les siens, aux côtés des Français venus le dépouiller.

Le 22 juillet, jour de la Sainte Madeleine, la grande armée campe devant Béziers. Elle n’a jusque-là rencontré aucun obstacle sur sa route. Les unes après les autres, les places se sont soumises sans combattre. Le rapport de force est par trop inégal. Personne, en Languedoc, n’avait anticipé l’invasion. Aucune coalition suffisamment puissante ne s’était formée pour faire face à l’ennemi. Béziers est la première ville à organiser vaille que vaille la résistance. Elle conserve encore aujourd’hui l’identité forte des terres martyrisées.

Ce 22 juillet 1209, pour avoir refusé de livrer 222 hérétiques, la population biterroise est exterminée : 20 000 morts, le chiffre est avancé par Arnaud-Amaury lui-même dans une lettre adressée au Pape pour l’informer des événements. Est-il juste ? Exagéré ? Qu’importe le véritable nombre de tués. La cruauté n’a pas de mesure. Ce que l’on doit retenir du sac de Béziers dépasse le comptage froid des cadavres amoncelés.

La réalité est que les Croisés, avec la bénédiction de leur dieu, sont allés bien au-delà de la mission qui leur avait été assignée. Et peu importe que l’on attribue le massacre aux ribauds qui accompagnaient l’armée. Il s’est déroulé devant le ban et l’arrière-ban de la noblesse française qui, si elle n’a pas souillé ses épées du sang des sacrifiés, s’est rendue à tout le moins complice du saccage en ne faisant rien pour l’éviter.

« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » : la phrase terrible, attribuée à l’abbé de Cîteaux Arnaud-Amaury, fait peut-être partie de la légende.  Elle n’est pas citée dans la Chanson de la Croisade. Elle ne traduit pas moins l’intention qui anime la horde sauvage qui se déchaîne dans les rues de Béziers. Si la Croisade avait voulu, d’entrée, frapper un grand coup et marquer les esprits, ainsi que le décident les barons dans la Canso, elle n’aurait pu mieux s’y prendre : la boucherie perpétrée ce 21 juillet tétanise le Languedoc dont toutes les populations sont frappées d’effroi. L’armée française, désormais, fait figure d’épouvantail. Elle installe son règne par la terreur.

Voici comment l’auteur de la Canso (La chanson de la Croisade) rapporte les événements :

beziers2

Comme vendange rouge

Prodigieuse cohue : les ribauds et leur roi
s’élancent. Leurs massues tournoient, déjà sanglantes,
fantassins et valets assaillent les remparts,
escaladent, s’aggrippent, ébrèchent les créneaux.
(…)
Dans l’église fermée, les moines et les prêtres
joignent les mains; Leur voix s’élève sous la voûte.
C’est l’office des morts qu’ils chantent. Le glas sonne.
Le peuple à genoux dit sa dernière prière.
Les ribauds de l’armée se répandent en ville,
fracassent les étals et défoncent les portes,
s’enivrent aux tonneaux, bâfrent, ravagent, tuent,
foulent les massacrés comme vendange rouge
(…)

L’épouvante salubre

Tandis qu’ils cheminaient ensemble vers Béziers,
les barons et les clercs, les princes, les marquis
ont décidé ceci, qu’il faut maintenant dire :
«Tout château résistant, toute ville rétive
seront pris par force et réduite en charniers.
Qu’on n’y laisse vivant pas même un nouveau né.
Ainsi sera semée l’épouvante salubre
et nul n’osera plus braver la croix de Dieu».

Un carnage exemplaire

On fait donc à Béziers un carnage exemplaire :
pas un seul survivant. Qui dit mieux ? Qui dit pire ?
L’église ? Un abattoir. Le sang mouille les fresques.
La croix n’arrête pas les ribauds : prêtres, femmes,
enfants et vieilles gens, tous trucidés, vous dis-je.
Dieu reçoive leur âme en son saint paradis !

«Foutredieu, brûlons tout !»

Aussitôt ces foutus pègreleux entassent des fagots.
Bientôt le feu crépite aux portes, aux fenêtres,
grimpe aux toits, envahit les rues, descend aux caves.
(…)
L’incendie se déploie jusqu’au ciel. Tout s’embrase :
forges, maisons, jardins, cloîtres, demeures nobles.
(…)
La haute cathédrale
que fit Gervais, maître architecte, brûle aussi,
se fend par le milieu, s’effondre, dévorée
de gerbes rugissantes.

Texte : Serge Bonnery; Extraits de La Chanson de la Croisade Albigeoise, adaptation de Henri Gougaud, Le Livre de Poche, collection Lettres Gothiques.
Images : La cathédrale de Béziers (Serge Bonnery)/ Gravure: mettant en scène le sac de Béziers