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« Tu as entendu ce que j’ai entendu ? me demanda Lautreje.

–       Non, tu te trompes, ce ne peut-être…

–       Je veux dire « qui »,  tu l’as entendu comme moi ?

–       Je ne sais de « qui » tu veux parler, lui répondis-je durement. Et la question c’est « quoi » pas « qui », qu’est-ce que tu as entendu exactement ?

–       Qu’est-ce qui te prend de me parler sur ce ton ? C’est lui qui… » répliqua-t-elle avant d’être interrompue par le cri tonitruant de Barbare précédant de peu son entrée dans la pièce.

–       J’ai dormi longtemps ? Que se passe-t-il ici ? Où sommes nous ? Sommes-nous prisonniers ? Pourquoi collez-vous tous vos oreilles contre les murs ? D’habitude c’est l’inverse, ce sont les murs qui nous écoutent ! tonitrua-t-il, apparemment recouvré toutes ses forces il avait.

–       C’est une sorte de mur…du son, expliqua prudemment l’Arpenteur d’étoiles.

Et Liseuse de lui raconter tout ce que chacun d’entre nous avions entendu en écoutant aux murs. Tournetroublées, Lautreje et moi, restions sur notre quant-à-soi. L’irruption de Barbare avait interrompu notre dispute mais pas notre colère l’une envers l’autre. Nous réagissions différemment  à la peur engendrée par la voix du Creuseur de paroles. Il me fallait bien l’avouer : de sa voix, chaude et vivante, tressaillir… l’une et l’autre… ne plus conjuguer verbes, mots à lier folie, à re-susciter rivalité décédée, pensions-nous. Sans voix. Défaillance de la plume. Avant défaillance du corps. Liseuse me rattrapa avant que je ne heurte le sol.

« Oh ! Que se passe-t-il ? Qu’avez-vous toutes les deux à vous éloigner du mur aussi bien que  l’une de l’autre ? Qu’avez-vous entendu qui vous effraie autant ? » Profitant de mon mutisme, Lautreje répondit :

–       C’est le Creuseur de paroles… il est vivant … Nous l’avons entendu toutes les deux…

–       Non, c’est impossible ! Il ne nous aurait jamais abandonnées, Pluie et moi… Je ne sais pas comment ce mur fonctionne mais ce sont des sons factices, des illusions, en aucun cas la réalité…

–       Ça, c’est certain, approuva Joueur, on ne sait pas comment ça marche mais apparemment, nous avons tous entendu ce que nous voulions entendre…

–       À bon entendeur, sourit Barbare, ne serait-ce pas plutôt le mur des lamentations ? avec ces deux-là qui jouent les pleureuses…

Du regard, je ne parvins pas à le faire décéder, mais cherchant Pluie du regard, je m’aperçus soudain qu’elle avait disparu.

–       Pluie, quelqu’un sait où elle est ? Et les jumeaux ? parvins-je à balbutier.

–       Ils ont dû s’éclipser à l’arrivée de Barbare. C’est de leur âge ! Explorer un lieu qui offre de telles surprises est un don du ciel.

–       Du ciel je n’en suis pas certain, répliqua Barbare – entre-temps il avait approché son oreille du mur avant de s’en écarter aussitôt – il faut quand même les retrouver, cet endroit ne me dit rien qui vaille. »

Avant de nous séparer en petits groupes, Lautreje réussit à s’isoler avec moi quelques minutes. « Tu ne peux plus nier l’avertissement de Creuseur !

–       De quel avertissement veux-tu parler ?

–       Dans le mur, je l’ai entendu distinctement me dire de ne pas perdre de vue Pluie à l’arrivée de la barbarie. C’est ce que j’aurais fait si tu ne m’avais pas parlé aussi méchamment.

–       Nous n’avons pas entendu la même chose : Creuseur – oui, tu as raison, c’était lui – m’a dit: « ne perds pas la vie de Pluie, elle est rivée à l’eau de là, Barbare a ri. » Maintenant, hâtons-nous… On verra ça plus tard, ne perdons pas de temps.

Nos appels résonnaient dans cet étrange bâtiment : Pluie ! Ici ! Là ! Répondez ! Où vous cachez-vous ? Allez ça suffit maintenant ! Nous avions de nouveau exploré les deux étages supérieurs, en vain. C’était vers le sous-sol – encore inconnu – que nos pas nous conduisaient, à notre corps défendant semblait-il. On aurait dit les galeries d’une ancienne mine de charbon, ou d’un minerai aussi noir. Plus profondément nous descendions, plus l’angoisse me submergeait. Le sol spongieux devint nappe d’eau. Nous avions de l’eau jusqu’aux chevilles quand les voix d’Ici et Là nous parvinrent, assourdies : On est là ! On est coincés venez nous aider !

(à suivre)

Texte: Christine Zottele