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19 12 3 guimbarde pour cosaques

Ce soir là, quand Oksana pénétra dans la salle, le maître derrière son petit tsymbaly soutenu de quelques notes par Borislava sur une drymba (comme elle se désolait poliment d’être incapable de jouer de quelque instrument que ce soit, il lui avait dit qu’en répétant bien tous les deux, elle pourrait en jouer un peu, en contrepoint, d’une drymba ; elle avait écarquillé les yeux, dit «de quoi ?» et comme il ouvrait un tiroir pour lui montrer l’instrument «ah une guimbarde» et elle avait souri, toute joyeuse au souvenir d’un jeune camarade et du soleil qui s’endormait il y avait si longtemps dans les prés des vieilles montagnes émoussées du massif central, chez elle, et depuis elle s’était acharnée jusqu’à exaspérer tout le monde), le maître et Borislava ont accompagné, solennisé cette entrée par une lente marche s’emballant peu à peu, et après la cassure brusque qui a suivi le prestissimo déchaîné du tsymbaly, Orlanko a commencé

«À Bender le jour du mariage était arrivé, qui a commencé par un grand banquet auquel assistaient le khan, son grand vizir, douze pachas, et, en foule, des mirzas et des beys, et puis, bien sûr, l’attaman turquisé et ses invités, une vingtaine de chefs zaporogues qui lui étaient fidèles. Les cymbales et les tambours turcs alternaient avec les théorbes et luths des cosaques, les mélopées sentimentales des jeunes filles musulmanes avec les chansons lestes des guerriers zaporogues.

Sur les tables, sur les nappes d’une finesse irréelle brodées de fils d’or et d’argent, se pressaient des plats aussi exquis pour l’oeil que pour les lèvres, et dans de grands verres gravés d’entrelacs coulait – ô musulmans Amurat a dit que le vin, avec modération, était un don de la nature auquel vous pouvez goûter – l’or des bouteilles. La joie s’affichait sur toutes les faces, et les jeunes s’y donnaient de tout coeur.

Il n’y avait que cette fine silhouette, parée comme une chasse des chrétiens, qui se tenait réservée, comme dans un désir d’effacement, voile baissé pour cacher l’expression de ses beaux yeux, ses yeux que les jeunes filles chantaient… comme il convient à une future épousée, un peu davantage pourtant, mais dans la liesse personne ne s’en souciait.

Et Orlik qui boit, mange, triomphe, dresse son buste comme une statue en gloire, promène un regard fier sur l’assistance et possessif sur sa fiancée, ne doute pas que son impatience est partagée. Il lui parle, de sa bouche se déverse sur elle le flot des compliments, des comparaisons consacrées par les poètes et les chansons, elle baisse un peu plus la tête, sa main joue dans son assiette, elle ne répond pas.. et il s’assombrit, sa main va chercher la lettre dans sa poche, joue avec elle, la peur lui vient, la crainte de ce qui est écrit là, mais il ne peut se résoudre à l’ouvrir.

La nuit descend, on sert des sorbets, on boit du café en regardant la danse des jeunes esclaves, et Fatmé arrive, s’approche du khan, annonce que la chambre nuptiale est prête…»

La voix d’Oksana s’est fait douce, presque un murmure, pourtant elle porte jusqu’au dernier des enfants –

«Alors le khan fait un signe, Zulma se lève, sort avec Fatmé, qui, la porte franchie, soulève le voile, embrasse la jeune fille, écrase une larme qui veut poindre, la gronde avec un sourire triste. Alors le khan et l’attaman se regardent, se saluent, et Orlik commence à se lever…»

Borislava est venue se placer devant son amie et c’est sa voix qui continue, une voix forte et pressée.

«Mais, juste à ce moment, entre un eunuque qui annonce que la jeunesse cosaque est là, accourue pour féliciter son attaman et lui faire un cadeau. On entend un tumulte, les portes sont ouvertes en grand, les guerriers entrent à grands pas fiers, et Orlanko est à leur tête.

Mais ce qu’il advint, mais la suite et peut-être la fin de l’histoire, ce sera pour la prochaine fois…»

Texte : Brigitte Celerier
Image: une guimbarde