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Une petite fille-blog

Couchée ou ailleurs…

L’inimaginable est venu, sans que je puisse lui donner une forme ou un visage. L’inimaginable… qui échappe à mes anticipations, mes projections. Je ne sais pas et ne saurai donc jamais l’inimaginable ?

Est-ce un homme, une femme ? Un ange de passage, un gueux, un poète ou un président en quête de soupe ? Est-il venu à la recherche d’un kilo de sucre, d’une signature, d’un éclaircissement ? Voulait-il me demander quelque chose ou m’en proposer une autre ?

Qu’est-ce que l’inimaginable, quand on dort ou se promène et que la solitude est la présence la plus sensible de l’existence ?

L’inimaginable,  possible que l’on fait  naître d’un coup de crayon, d’un clavier galopant et de l’obsessionnel travail d’excaver puis de remplir les petits vides, les interstices où s’écoule le froid, le bruit ou votre rêve en proie à des fuites…

Inimaginable dresseur de serpents assis en tailleur sur mon paillasson, jouant d’une flûte mystique pour des élévations reptiles.

Inimaginable esquimau pêchant pour moi le phoque et la baleine dans un sourire inuit.

Inimaginable danseuse du ventre portée par des eunuques et taillant gracieusement l’air de ses mains boudineuses.

Tzigane, mormon, témoin de Jéhovah. Architecte, fumiste ou gypsier. Chanteur de rue, moine, mendiant, clown triste. Fermier, oiseau migrateur, cheval de Troyes. Curé, politicien, dresseur de chien. Flibustier du passé ou du futur. Caravanier, percepteur, mannequin.

Tous, qui ont déjà traversé les couloirs de mon inconscient et qui s’y sont  installés. SDF  de l’imaginaire, personnages au lointain dans les décombres de la scène.

Voici une petite fille aux tresses nouées sur la tête suçotant son carambar en me demandant comment je m’appelle…

Voici de vieux enfants oubliés au paradis des cafouillages et des fausses couches.

Un nègre noir, nègre blanc.

Et ce fumeur d’opium et voyageur au long cours…

L’inimaginable dont je rêve est-il capable de se mettre en quatre, en huit, en pied, en buste pour réaliser mon vœu ? Peut-il me surprendre et éclater d’évidence à ma vue ?

Présence irréelle qui a pour nom espérance. Dont je ne sais rien et dont je veux tout. Projection de désirs vaporeux, venus de là où je ressens, sans comprendre et où d’ailleurs je n’ai aucun accès à la capture. Monde sans définition et sans matière. Chose ou être. Solide, liquide ou sublimé. Poussière ou planète. Lumière ou néant.

Derrière la porte, que personne d’autre que moi-même, ne peut ouvrir, derrière l’unique passerelle de mon désir à la réalité, oui, se tient l’inimaginable.

L’interrogation creuse et prospecte la visite, veut dessiner les contours de la quête, ne cesse de repousser encore plus loin l’instant du contact convoité et impossible pourtant. Echafaudant en permanence de nouvelles hypothèses, elle prolonge en longs corridors les limites de l’espérance, la rend infinie,  inatteignable. Toujours plus lointaine, toujours moins palpable, elle a alors vertu d’éternité.

En haut de mon escalier, devant ma porte close, là où je dors peut-être, c’est un nain colossal se gonflant ou se dégonflant d’air; un arpenteur intemporel; un pêcheur à la mouche ; un marin au long cours ; le jardinier de mon corps ; le semeur d’esprit et d’âme ; l’explorateur ou le  conquérant….

Oui bien sûr, jamais je ne toucherai ce que j’espère, l’inimaginable retenant dans son filet toutes les suppositions ou alors les abolissant

Qu’importe, je crée…Ectoplasmique projection en recherche d’humanité. Catapulte de chair et d’esprit censée un jour atteindre un but.

Alors tout se transforme et prend corps dans ce verbe en caravane, en interminable écho.

Il s’incarne dans le mot, la ligne ou le paragraphe. Se déguise de paroles, de discours. S’enroule de comparaisons, d’interrogations et de formes passives…

Il se compose, se travaille, se gomme, se remodèle, se déforme aussi. Court, versifié ; long et romancé ; acide et discursif ; pamphlétaire ou élogieux. Il calligraphie ses apparences, se grave, s’encre et s’imprime.

L’inimaginable de mon esprit se dilue dans mes mains et coule sur la page. Récit et le fil tiré sur lequel j’écris funambulesquement une idée de la vie.

La mienne.

 

Texte: Anna Jouy