SAM_0963

(Une Heure Sur Terre)

Lina connaissait très bien ma névrose qu’aucune médication n’avait atténuée. Je portais en moi « la mélancolie occidentale » et je tenais à la garder. « A la cultiver » me corrigeait-elle. Comme pour mieux souligner ma complaisance.

Je ne m’en sortais pas si mal. Si l’on considère que je pouvais encore fonctionner à peu près normalement. Je présentais, comme tout le monde, une dangereuse addiction aux réalités virtuelles. Mon corps m’était devenu un peu étranger. Mais rien de comparable aux maladies mentales dramatiques dont on entendait parler. Les Hôpitaux Psychiatriques avaient pourtant disparu depuis des décennies. Ils étaient devenus totalement inutiles. On pouvait corriger la plupart des désordres psychiques à distance. Un simple implant biologique, bien positionné dans le cerveau, suffisait. Toutes les informations utiles aux médecins-programmateurs étaient ainsi traitées dans des centres médicaux qui ressemblaient davantage à des Datacenters. Les neurotransmetteurs médicaments étaient directement programmés dans les cerveaux malades.

Le problème c’était que les tarés, bien au courant de ces techniques de pointe, se cachaient. Ils quittaient les centres urbains avant d’être diagnostiqués. Et se regroupaient, parait-il, dans des communautés de dingues. Là, ils pouvaient à loisir se livrer à leur folie. Le second problème résidait dans la difficulté que l’on avait à tracer la frontière entre normalité et dinguerie. Aujourd’hui il suffisait de mettre en doute la science. Ou de sombrer corps et biens dans les mondes parallèles. Les anciennes maladies, ces trucs de l’ancien temps, n’avaient plus de raison d’être. Savoir reconnaître le monde sensible, et savoir sortir du monde virtuel ; être encore capable de faire la différence et de passer de l’un à l’autre sans trop d’encombre, voilà à quoi se résumait désormais la normalité.

On savait que la technologie rendait malade depuis longtemps. Les risques pourtant ne valaient rien par rapport aux miracles que l’on avait vécus et que l’on vivrait encore. Comme cet élargissement presque sans fin de la connaissance, ces images et vidéos que l’on recevait maintenant quotidiennement d’autres mondes.

On se baladait sur Titan, comme on sortait à Paris. De nouveaux noms, de nouveaux lieux s’immisçaient dans nos esprits. Ces paysages extra-terrestres que des robots spatiaux partageaient avec nous avaient peu à peu modifié en profondeur notre conscience collective. Mais nécessairement ce qui devait arriver arriva. Plus notre perception avait grandi, plus notre équilibre s’était fragilisé.

Officiellement la folie était de l’histoire ancienne. Officieusement, elle faisait des ravages. Intimes et collectifs. Le tabou de notre temps. Parce qu’elle renvoyait à la condition humaine initiale. Celle d’avant l’hybridation. A la sauvagerie donc. A cet humain hiératique, peu fiable, aux capacités limitées.

Lina serait professeur dans une école privée, et même un peu plus que cela. Dans une école premium. Une école dans laquelle le QI moyen culminerait autour de 150. Alors que le QI moyen s’était effondré par ailleurs.

L’intelligence s’était semble-t-il volatilisée dans les tuyaux numériques. Elle devait bien être quelque part. En exil sûrement. Mais, en effet, ses manifestations quotidiennes étaient de plus en plus rares. Les terriens avaient longtemps cru que leur planète était menacée, et même qu’elle finirait par se détruire selon les plus anciennes et ridicules peurs millénaristes. Ce n’est pas de la Terre dont on parlait alors. Mais bien de nous.

Lina était passée maître dans l’imitation de débile. Elle donnait régulièrement, rien que pour moi, une séance de théâtre, dans laquelle elle passait en revue les phénomènes les plus étranges qui peuplaient sa classe. Avec forces mimiques et intonations criantes de vérité, elle faisait apparaître devant moi tout un monde d’abrutis, pauvres victimes décérébrées par le divertissement numérique. Le repas se colorait alors d’apparitions quasi psychiatriques. D’ailleurs, sa blague favorite était de dire qu’elle ne se rendait pas à l’école, mais dans un hôpital de jour… « Bonjour ».

Son talent masquait sans doute un réel désespoir. Il est vrai que son métier avait passablement souffert avant de retrouver un semblant de prestige. Sous l’effet d’un « revival » comme l’on disait autrefois. Ce mot avait fini par devenir un mouvement véritable. Il fallait bien que cela arrive. Tout ce qui avait été balayé par les GAFAs, ces dinosaures qui avaient disparu, après avoir été auto-digérés par leurs investissements délirants dans l’intelligence artificielle. Ils étaient tous partis, comme des alchimistes, à la recherche de la pierre philosophale capable de transformer n’importe quelle pensée en monnaie sonnante et trébuchante. Comme toujours les militaires avaient fini par mettre tout le monde d’accord. Les GAFAs étaient inconscients, totalement cyniques dans leurs objectifs, mais leur vision était dramatiquement utopique. Une Terre, un peuple, un cerveau – de préférence artificielle. C’était n’importe quoi. La guerre c’est un kif de toute éternité, la division et le conflit.

Le réseau mondial avait commencé par se diviser, lentement mais sûrement. Chaque puissance avait fini par gérer son propre internet, et tout ce qui va avec. Fatalement, ces technologies concurrentes étaient rentrées en conflit. D’abord à pas feutrés. Puis frontalement. Puis ultra-violemment. Pour enfin emporter l’humanité avec elle.

Nous vivions dans les cendres de ce conflit. Nous vivions également dans les « bénéfices » technologiques de ce conflit. Tout s’était paradoxalement accéléré.

Et nous voilà sur la Lune. Si près, si loin désormais de ces temps destructeurs.

Lina pourrait bientôt enseigner à des surdoués. Je perdrais, moi, le bénéfice de ses caricatures hilarantes. Elle gagnerait en estime d’elle-même et en sérénité.

Le monde semblait lui aussi redécouvrir avec la Compagnie le sentiment d’une étrange concorde. Une épiphanie en quelque sorte. La Compagnie orchestrait ce nouveau spectacle avec le talent d’un orfèvre. Des siècles d’errance technologique prenaient fin. Tout avait finalement un sens. Peut-être nous dirigions-nous vers un nouvel âge d’or. Celui de la maturité numérique. De grandes découvertes allaient de nouveau, à n’en pas douter, alimenter l’imaginaire humain.

La fiction d’un éblouissant vol spatial continu.

Je me posais quand même la question de savoir pourquoi diable fallait-il coloniser physiquement la Lune ? Alors que des robots pouvaient très bien faire le job tout seul. C’était quoi le délire ? Christophe Colomb était bien obligé d’armer et de naviguer pour de bon. Mais nous ? Nous pouvions très bien confier le travail à des machines. J’imaginais que cela avait avoir avec ce besoin d’extravaguer le corps. La rupture du songe sédentaire probablement.

Là, on touchait au vrai mystère de la condition humaine.

 
Texte/Illustration : Yan Kouton