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Les mots traduits ne recouvraient pas les intonations gutturales de la langue qui témoignait sans passion.

Seule, une tristesse perceptible, conférait au propos une sincérité narrative.

Il avait suffi de poser là, à côté d’un micro, un œil bienveillant, une oreille visuelle si j’ose ce néologisme.

Le point précis de sa douleur ne cessait de fuir. Voici quelques jours qu’il essayait de la localiser, son corps meurtri était douloureux mais le centre lui échappait. Lorsqu’il laissait aller ses pensées, les images se confondaient, la couleur vive presque crue de la lumière, effaçait le contour des objets, des gens. Il n’y avait aucun sens à proprement parler à cette recherche qu’il n’arrivait pas à confier aux hommes de l’art. Il imaginait sans problème composer le numéro du centre antidouleurs ou de quelque psychiatre qui, il en était certain, identifierait une pathologie, un syndrome, une causalité, qui proposerait un traitement, une prise en charge. Non, les cris stridents, restaient silencieux dans sa tête, envahissaient sans se réfléchir, les murs nus d’une pièce lancée à une vitesse vertigineuse dans l’espace infini de son être solitaire. Les paroles de Gabriel Mwéné Okoundji, ses « Dialogues d’Ampili et Pampou» circulaient librement dans les « Stèles du point du jour ».

Non, même cette fuite au matin des pleurs sur le chemin d’une vie qui traçait sa route sinueuse vers l’horizon banalement fini de la mort ne pouvait apaiser l’exigence impérieuse qui étreignait cette suspension du temps, l’étirait comme on tend un élastique, la présence de la douleur envahissait son esprit.

Les anciens cliniciens avaient une déclinaison assez précise de la douleur, un terme paradoxal retenait son attention : « exquise » comme si le carrefour du mal croisait la fulgurance du plaisir. Rien d’exquis dans sa recherche.

Il était tendu comme l’arc à l’instant où la main va décocher la flèche mortelle.

Il lui fallait dix minutes pour aller au centre de la station par la piste cyclable de la forêt. Ce matin d’Avril, les genets en fleurs éclataient dans une exubérance sexuelle obscène.

Il marchait tous les matins, une heure ou deux, comme le lui avait prescrit le neurologue longiligne qui avait diagnostiqué un léger accident vasculaire cérébral.

Il avait fait le vide autour de lui.

Le souvenir obsédant du livre de Paul Auster, « Construction du vide », le hantait depuis quelques jours. Il se souvenait, dans sa marche, du passage dans lequel le narrateur arrive dans la maison de son père qui vient de mourir. Deuxième mort pour cet homme qui s’était retiré dans sa folie depuis de nombreuses années. Des pièces vides de l’immense demeure, surgissaient les souvenirs, les sons, les images, peuplant le silence d’un brouhaha enivrant. Là, absorbé dans ses pensées, il ne vit pas l’objet alangui au beau milieu du sentier de ciment. C’est en butant sur quelque chose de mou, manquant de perdre l’équilibre, échappant un juron, qu’il pencha la tête et vit un sac informe de cuir jaune. Stoppé dans son élan, il allait à marche forcée, il se rattrapa au tronc d’un pin noirci par l’humidité. Le contact, froid, visqueux, lui fit penser au bar qu’il avait pêché, la veille.

Pierre, c’est mon prénom, j’ai quarante-cinq ans, trois enfants, j’écris des pièces de théâtre, je joue parfois un rôle. Je vis dans une ville de province, près de l’océan atlantique.

Je suis brun châtain, je mesure environ un mètre quatre-vingts, je pèse 85 kg. J’ai essayé le golf, j’aimais bien la précision du geste, le mouvement rythmé du swing, la marche rapide sur le parcours, boisé et vallonné, comme disait le dépliant publicitaire. Mais je n’avais jamais pu m’intégrer dans ces groupes de retraités obsédés par leur score. Je cours un peu, enfin, je courais, avant mon AVC. Depuis, je marche, tous les jours. J’aime les quais de Bordeaux, les parcs, les rues pavées, j’aime aussi aller sur le bassin ou à Carcans dans mon chalet, au milieu des pins.

Le sac était là, sans marque de nonchalance, alangui, avait-il pensé. Informe, trempé par une nuit sans lune, occupé à éponger les trombes d’eau qui l’avait transpercé. D’un jaune vif, vulgaire, il semblait, par quelque mimétisme naturel avoir pris la couleur criarde des arbustes verts.

Une femme l’avait perdu. D’une bicyclette affolée par l’averse il avait dû tomber. Comment ne s’en était-elle pas aperçue ?

Il était lourd, rempli d’eau, mais pas seulement. Il était saturé, de livres, de papiers, d’un portefeuille noir, d’un porte-monnaie rouge. Des stylos voisinaient avec une trousse à maquillage. D’un bref coup d’œil il avait vu tout cela. Il n’avait pas encore décidé ce qu’il allait faire. Pour tout dire, il était contrarié. Stoppé dans son rituel vital, il ne savait que faire, le laisser en plan à un sort qui ne l’intéressait pas vraiment, l’emporter dans sa marche, comme un poids mort.

La piste cyclable se déroulait, ruban de ciment anthracite, parsemée d’aiguilles de pins. Elle lui tendait ses lèvres noires de femme insatisfaite, tant de pas à effectuer, tant de foulées en attente sous le manteau clairsemé des voutes scintillantes à la lumière du matin. Et là il était à l’arrêt tel un setter au pied d’un faisan, d’une poule oui ! Le grondement de l’océan le surpris, il n’y avait pas pris garde jusqu’à cet instant, le vent d’ouest lui apportait le fracas des vagues sur le sable blanc de la plage qu’il ne pouvait qu’imaginer.

Imaginer ; l’objet abandonné, en souffrance, l’y invita un peu comme Mona Hatoum le revendique, lui il allait en rêver l’essence.

Texte/Illustration : Jean-Claude Bourdet