La Nuit Semblait Venue (14)


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(Une Heure Sur Terre)

Lina reçut un message multi sensoriel. Elle était convoquée physiquement dans un centre de recrutement Moon Express. L’entreprise avait, semble-t-il, installé un bureau éphémère tout près d’Opéra, ce quartier où trônait un étrange bâtiment. Celui-ci avait fait l’objet d’une refondation complète et servait d’accumulateur d’énergie trans-urbaine. La pile était logée dans son plafond, juste au-dessus de la scène. Peu de gens connaissaient l’existence de cette pile surpuissante. Comme peu de personnes connaissaient l’existence d’une « piscine » située au même endroit à l’époque de la 4G.

Ce quartier était peu à peu réinvesti, après des décennies d’abandon. La mégalopole s’était développée presque à l’infini, et avait redessiné totalement l’urbanisme. La centralité était devenue une notion abstraite, multipolaire et mouvante. Mais, face à l’extension inouïe d’une cité dévorante, il était réapparu depuis quelques décennies le désir d’une ville humaine, avec des repères bien identifiés. Cela stabilisait les chocs de perdition. Chocs provoqués lors d’un déraillement de tous les systèmes d’autoguidages. Des centaines de milliers d’individus étaient alors incapables de retrouver leur destination. Il avait fallu créer une unité de secours spéciale, capable de géolocaliser les naufragés urbains puis de les reprogrammer.

Ce phénomène avait donné lieu à la création d’un divertissement, cruel mais hilarant, qui consistait depuis sa position virtuelle à participer aux recherches. On pouvait gagner pas mal de choses. Une légende urbaine prétendait que certaines personnes n’étaient jamais retrouvées et erraient à jamais dans l’immensité mégapolistaine. Cette perdition hypothétique ressemblait à une nouvelle définition de la folie…

Lina me demanda déjà ce qu’elle pourrait bien porter pour son entretien. Le caractère éternel de sa demande me réconforta. Tout lui allait. Je veux dire, tous les styles. Elle serait parfaite de toutes les manières. Je lui dis que la nature novatrice de l’entreprise nécessitait sans doute de ne pas être trop stricte. En même temps – l’expression l’agaçait prodigieusement – la nature du poste ne pouvait supporter une trop grande fantaisie.

J’aimais faire fonctionner les contraires ensemble. L’équilibre pour moi c’était ça. Deux idées opposées que l’on parvenait à lier. L’élégance devait suivre, de mon point de vue, la même règle.

Tout se précipitait et Lina me scruta, de ce regard plein d’inquiétude et de beauté qui me bouleversait.

Je savais qu’elle serait parfaite. Qu’elle serait recrutée. Et qu’elle serait une enseignante d’exception pour des élèves exceptionnels.

Depuis l’aube, le monde avait basculé. Et nous basculions avec.

« La Terre, dans le pacte, a prévu que nulle force fournie, même en acquiescement à un contre-ordre, ne fût vaine »…Le nouvel équilibre que la Compagnie avait mis en place avait tout d’un pouvoir total. Il s’étendait jusqu’à l’intimité. Cette force m’effrayait. Elle renversait presque d’un seul coup tant de choses.

« Néant ou éclat dans le vide », je regardais machinalement par la fenêtre, en direction de la Lune, que l’on pouvait deviner quelque part entre deux nuages.

Elle quittait le strict domaine du rêve pour entrer de plein pied dans le matérialisme le plus violent. Sur les pas de tir, robots minier et engins de travaux publics pilotés depuis la Terre rongeaient leur frein. La Compagnie annonçait qu’elle s’affranchissait des délais et des autorisations étatiques pour faire décoller presque immédiatement des dizaines de fusées monstrueuses.

Les images de ces arrachements terriens envahissaient les écrans et les cerveaux, et se déployaient instantanément dans le monde entier. Comme pour vitrifier les consciences. Ces monstres aux couleurs à la fois sobres et impressionnantes de La Compagnie s’envolaient en laissant derrière eux des fumées dignes d’explosions thermonucléaires. Ce fut une surprise. Une de plus.

Tout allait beaucoup plus vite qu’annoncé. L’efficacité était maximale. Les vaisseaux spatiaux frôleraient les nuages de Kordylewski, ces autres Lunes de poussière, et se poseraient sur le nouvel Eldorado bien avant la fin de la journée. 400 000 kilomètres, ce n’était plus rien du tout en terme de temps.

Lina voulait un café. Son désir m’était parvenu par cette application mentale que l’on utilisait parfois pour s’en amuser. La plupart du temps, on la déconnectait. Sa puissance télépathique était effrayante, et plus d’une fois elle avait causé de belles engueulades. Apprendre que l’on fait cordialement chier son interlocutrice n’est pas très agréable. Ou encore que ma coupe de cheveux est « vraiment merdique », sans que l’autre n’ait ouvert la bouche, est très déstabilisant.

D’un commun accord, on avait décidé de ne plus s’y connecter. Sauf par jeu. Lina venait de le faire, pour m’obliger à lui préparer son café.

C’était troublant ce désir qui vous effleurait la conscience, comme une irruption. Lina était, le temps de notre connexion, dans mon cerveau et moi dans le sien. Elle était en face de moi et en moi. Je l’entendais distinctement, alors qu’elle était muette, me dire « tu ferais mieux de me préparer un café, au lieu de regarder décoller ces monstres ».

J’obéissais. Et rentrais à mon tour dans ses pensées, en effraction volontaire, pour lui répondre un « à vos ordres mon amour ».

Alors qu’une armée de robots se dirigeaient vers la Lune, comme le préliminaire ultra-technologique de sa conquête, je préparais un antique café dans une cafetière défiant les innovations les plus récentes. Un snobisme sûrement. Quelque chose de rassurant en tout cas. Alors qu’à peu près tout se commandait à distance, et mentalement, il fallait bien que nous gardions cette part ultime d’humanité.

Le bruit étrange de la cafetière envahissait la cuisine. Ce glou-glou totalement incongru nous rappelait quelque chose. Mais quoi ? Sûrement des odeurs et des souvenirs de famille, sur photos numérisées puis téléversées un peu plus tard. Nous avions choisi avec Lina les implants mémoriels extérieurs et provisoires. Il en existait que l’on pouvait connecter directement et définitivement dans le cerveau. Mais des piratages eurent lieu et ces implants furent interdits pendant des décennies. Un nombre incalculable d’implantés furent l’objet de détournements. Ce fut même l’incarnation du crime et du terrorisme durant l’air de la 7G. A présent, les choses étaient totalement rentrées dans l’ordre, mais la peur diffuse ne disparut pas.

Désormais nous savions ce qui se passait dans ces contrées spatiales autrefois totalement inconnues. Nous pouvions voir ces territoires qui n’étaient plus seulement de complexes équations. Et nous étions en passe de pouvoir nous déplacer dans les champs gravitationnels et magnétiques qui représentaient le « centre-ville » de la Voie lactée. La physique extrême qui y régnait était le dernier frein à notre déploiement physique et mental dans l’univers.

Bientôt nous saurions en mesure d’en percevoir la totalité. D’en mesurer l’entière matérialité. Je sentais partout la nervosité d’un basculement imminent. Et je n’étais pas certain que nous allions bien le gérer. Que s’était-il passé quand les terriens avaient pour la première fois pris conscience de l’environnement exact qui était le leur ? Des siècles de guerre avaient suivi. La science avait fourni tant de motifs de conflit aux hommes…

Le café brûlant trônait à côté de Lina, qui s’était replongée dans la documentation de Moon Express. Elle parvenait à se projeter dans ce monde augmenté. Avec une sérénité qui m’étonnait. Je la regardais. Et je me disais qu’après tout, elle s’était peut-être hybridée bien plus profondément que j’en avais l’impression.

Aussitôt me parvint une impulsion mentale de Lina. « Un, tu radotes avec tes histoires de guerre. Deux, si tu crois que je suis devenue un putain de robot, tu brancheras l’appli artificielle la prochaine fois que tu voudras me toucher ».

Elle n’avait pas stoppé notre échange télépathique. « Bordel, mais arrête de lire mes pensées ! C’est insupportable à la fin ! »

Sa réponse muette ne tarda pas. « Pas avant que tu m’aies apporté du sucre ».

J’étais perdu dans les vibrations noires d’un astre… Lina me rappelait la fraîcheur d’une scène quotidienne.

La Lune n’avait été officiellement la propriété de personne. Jusqu’à ce matin. La Compagnie venait de mettre un terme à cette situation. Et mettait la main sur le trésor spatial. Je me souvenais vaguement des premières missions d’exploration lunaire qui avaient souffert de l’absence de scientifiques dignes de ce nom. Seul un géologue avait fait le voyage. La plupart des astronautes étaient des pilotes. La connaissance réelle et profonde de l’astre était donc demeurée assez superficielle durant des décennies. Ce qui comptait avant tout, c’était l’exploit. Et mieux encore, la compétition entre puissances plus ou moins ennemies. Cet âge immature s’arrêta quand les dangers pesant sur la Terre devinrent tels qu’il était impossible de poursuivre ce gaspillage invraisemblable de moyens.

Il avait fallu dire adieu à la Terre.

Et basculer dans ce moment où la jeunesse fulgure le destin à venir de l’Homme.

Les forces cosmiques n’en finirent plus d’irradier nos consciences de nouveau-nés.

 
Texte/Illustration : Yan Kouton

La Nuit Semblait Venue (13)

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(Une Heure Sur Terre)

Lina connaissait très bien ma névrose qu’aucune médication n’avait atténuée. Je portais en moi « la mélancolie occidentale » et je tenais à la garder. « A la cultiver » me corrigeait-elle. Comme pour mieux souligner ma complaisance.

Je ne m’en sortais pas si mal. Si l’on considère que je pouvais encore fonctionner à peu près normalement. Je présentais, comme tout le monde, une dangereuse addiction aux réalités virtuelles. Mon corps m’était devenu un peu étranger. Mais rien de comparable aux maladies mentales dramatiques dont on entendait parler. Les Hôpitaux Psychiatriques avaient pourtant disparu depuis des décennies. Ils étaient devenus totalement inutiles. On pouvait corriger la plupart des désordres psychiques à distance. Un simple implant biologique, bien positionné dans le cerveau, suffisait. Toutes les informations utiles aux médecins-programmateurs étaient ainsi traitées dans des centres médicaux qui ressemblaient davantage à des Datacenters. Les neurotransmetteurs médicaments étaient directement programmés dans les cerveaux malades.

Le problème c’était que les tarés, bien au courant de ces techniques de pointe, se cachaient. Ils quittaient les centres urbains avant d’être diagnostiqués. Et se regroupaient, parait-il, dans des communautés de dingues. Là, ils pouvaient à loisir se livrer à leur folie. Le second problème résidait dans la difficulté que l’on avait à tracer la frontière entre normalité et dinguerie. Aujourd’hui il suffisait de mettre en doute la science. Ou de sombrer corps et biens dans les mondes parallèles. Les anciennes maladies, ces trucs de l’ancien temps, n’avaient plus de raison d’être. Savoir reconnaître le monde sensible, et savoir sortir du monde virtuel ; être encore capable de faire la différence et de passer de l’un à l’autre sans trop d’encombre, voilà à quoi se résumait désormais la normalité.

On savait que la technologie rendait malade depuis longtemps. Les risques pourtant ne valaient rien par rapport aux miracles que l’on avait vécus et que l’on vivrait encore. Comme cet élargissement presque sans fin de la connaissance, ces images et vidéos que l’on recevait maintenant quotidiennement d’autres mondes.

On se baladait sur Titan, comme on sortait à Paris. De nouveaux noms, de nouveaux lieux s’immisçaient dans nos esprits. Ces paysages extra-terrestres que des robots spatiaux partageaient avec nous avaient peu à peu modifié en profondeur notre conscience collective. Mais nécessairement ce qui devait arriver arriva. Plus notre perception avait grandi, plus notre équilibre s’était fragilisé.

Officiellement la folie était de l’histoire ancienne. Officieusement, elle faisait des ravages. Intimes et collectifs. Le tabou de notre temps. Parce qu’elle renvoyait à la condition humaine initiale. Celle d’avant l’hybridation. A la sauvagerie donc. A cet humain hiératique, peu fiable, aux capacités limitées.

Lina serait professeur dans une école privée, et même un peu plus que cela. Dans une école premium. Une école dans laquelle le QI moyen culminerait autour de 150. Alors que le QI moyen s’était effondré par ailleurs.

L’intelligence s’était semble-t-il volatilisée dans les tuyaux numériques. Elle devait bien être quelque part. En exil sûrement. Mais, en effet, ses manifestations quotidiennes étaient de plus en plus rares. Les terriens avaient longtemps cru que leur planète était menacée, et même qu’elle finirait par se détruire selon les plus anciennes et ridicules peurs millénaristes. Ce n’est pas de la Terre dont on parlait alors. Mais bien de nous.

Lina était passée maître dans l’imitation de débile. Elle donnait régulièrement, rien que pour moi, une séance de théâtre, dans laquelle elle passait en revue les phénomènes les plus étranges qui peuplaient sa classe. Avec forces mimiques et intonations criantes de vérité, elle faisait apparaître devant moi tout un monde d’abrutis, pauvres victimes décérébrées par le divertissement numérique. Le repas se colorait alors d’apparitions quasi psychiatriques. D’ailleurs, sa blague favorite était de dire qu’elle ne se rendait pas à l’école, mais dans un hôpital de jour… « Bonjour ».

Son talent masquait sans doute un réel désespoir. Il est vrai que son métier avait passablement souffert avant de retrouver un semblant de prestige. Sous l’effet d’un « revival » comme l’on disait autrefois. Ce mot avait fini par devenir un mouvement véritable. Il fallait bien que cela arrive. Tout ce qui avait été balayé par les GAFAs, ces dinosaures qui avaient disparu, après avoir été auto-digérés par leurs investissements délirants dans l’intelligence artificielle. Ils étaient tous partis, comme des alchimistes, à la recherche de la pierre philosophale capable de transformer n’importe quelle pensée en monnaie sonnante et trébuchante. Comme toujours les militaires avaient fini par mettre tout le monde d’accord. Les GAFAs étaient inconscients, totalement cyniques dans leurs objectifs, mais leur vision était dramatiquement utopique. Une Terre, un peuple, un cerveau – de préférence artificielle. C’était n’importe quoi. La guerre c’est un kif de toute éternité, la division et le conflit.

Le réseau mondial avait commencé par se diviser, lentement mais sûrement. Chaque puissance avait fini par gérer son propre internet, et tout ce qui va avec. Fatalement, ces technologies concurrentes étaient rentrées en conflit. D’abord à pas feutrés. Puis frontalement. Puis ultra-violemment. Pour enfin emporter l’humanité avec elle.

Nous vivions dans les cendres de ce conflit. Nous vivions également dans les « bénéfices » technologiques de ce conflit. Tout s’était paradoxalement accéléré.

Et nous voilà sur la Lune. Si près, si loin désormais de ces temps destructeurs.

Lina pourrait bientôt enseigner à des surdoués. Je perdrais, moi, le bénéfice de ses caricatures hilarantes. Elle gagnerait en estime d’elle-même et en sérénité.

Le monde semblait lui aussi redécouvrir avec la Compagnie le sentiment d’une étrange concorde. Une épiphanie en quelque sorte. La Compagnie orchestrait ce nouveau spectacle avec le talent d’un orfèvre. Des siècles d’errance technologique prenaient fin. Tout avait finalement un sens. Peut-être nous dirigions-nous vers un nouvel âge d’or. Celui de la maturité numérique. De grandes découvertes allaient de nouveau, à n’en pas douter, alimenter l’imaginaire humain.

La fiction d’un éblouissant vol spatial continu.

Je me posais quand même la question de savoir pourquoi diable fallait-il coloniser physiquement la Lune ? Alors que des robots pouvaient très bien faire le job tout seul. C’était quoi le délire ? Christophe Colomb était bien obligé d’armer et de naviguer pour de bon. Mais nous ? Nous pouvions très bien confier le travail à des machines. J’imaginais que cela avait avoir avec ce besoin d’extravaguer le corps. La rupture du songe sédentaire probablement.

Là, on touchait au vrai mystère de la condition humaine.

 
Texte/Illustration : Yan Kouton

La Nuit Semblait Venue (12)

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(Une Heure Sur Terre)

 

Que restait-il d’humain dans ce dessein ? L’espace était incroyablement hostile. Le parcourir nécessitait des progrès technologiques inouïs. A commencer par la modification en profondeur de ce que nous étions. Des modifications de toute nature qu’il aurait été impossible d’imaginer sous l’ère de la 5G. Personne n’aurait pu concevoir ce que la technologie serait capable de faire. Et de nous faire faire.

En vue d’entretenir le souvenir des origines, des communautés s’étaient formées un peu partout, tout autour de la planète. Elles appartenaient pour la plupart à cette sorte d’Eglise, « le Reflet du Saint Eclat ». Elle prônait le rejet de la grande hybridation. Ses membres souhaitaient rester le plus organique possible. Elle avait, au fil du temps, fini par agglomérer la plupart des croyants. Leur gourou parcourait le monde pour inciter les gens à refuser l’implantation d’éléments électroniques, les organes imprimés, le sang artificiel, les exosquelettes…Enfin toutes ces choses qui nous avait méchamment hybridés. L’espérance de vie atteignait en moyenne une durée prodigieuse. C’était une moyenne théorique bien sûr.

Même connectés, bardés de technologies et largement pimpés par de chouettes matériaux rares, les hommes ne pouvaient s’empêcher de se droguer. Sans compter que tous ses ajouts provoquaient de jolies maladies inconnues. Les ordinateurs quantiques trouvaient le plus souvent un traitement adéquat. Mais, chose curieuse, plus la connaissance quantique avançait plus la biologie semblait elle-même se complexifiait.
Nous avions toujours été avec Lina plutôt raisonnables sur la robotique. Nous tenions à garder un contrôle minimum de notre environnement. Lina disait toujours : «Mais comment ferons-nous le jour où tout cela tombera en panne ? Nous ne savons même plus écrire à la main ni conduire ! »

Donc, à la maison, les robots se tenaient à carreaux et la jouaient modeste. De toute façon, j’étais moi-même une sorte de truc reconstruit. Une hanche et plusieurs vertèbres étaient imprimées et implantées depuis longtemps dans mon corps. Des nanoparticules médicaments se baladaient de leur côté un peu partout dans mon organisme. Et mon cœur était régulièrement régénéré à coup d’injections de cellules souches. Lina n’avait pas de chance. Son robot domestique était vraiment merdique.

Le fait est que nous n’étions, de toute façon, plus totalement humains. Nous nous étions consciencieusement modifiés au fil des décennies. Sans vraiment que l’on réalise ce qui se passait. Ni où cela nous menait. Maintenant nous savions.

Dans l’univers, ce truc probablement rond, et pas si infini que cela.

Je regardais Lina. Je me souvenais de cette théorie très ancienne selon laquelle le big bang avait été une sorte d’orgasme. L’idée m’avait toujours profondément troublé. Même si la reproduction n’était pas, dieu merci, le but exclusif des rapports sexuels, il arrivait que ces derniers parviennent à générer une nouvelle existence. Une nouvelle conscience de toute cette merde qui nous entourait. Alors que des ingénieurs s’étaient évertués à trouver des solutions inouïes pour faire décoller un nouveau monde, j’avais soudain envie d’explorer Lina. Elle n’aurait pas été d’accord, et je comprenais son aversion pour ce désir-là, quasi animal.

Après tout, nous étions des êtres technologiques. Il fallait se résonner. Ou plutôt se programmer. D’ailleurs une alerte d’information multisensorielle me détournait de mes pulsions sauvages.

Même si j’avais évidemment l’habitude, la sensation d’être envahi, le corps et l’esprit, par une vague agressive et étrange me troublait toujours. J’étais happé. Quoi que je fasse, à moins de me déconnecter, cette injonction informationnelle m’arrachait littéralement à ce que j’étais en train de faire.

La Compagnie venait de mettre fin à sa campagne. Les inscriptions étaient closes. Il n’était plus nécessaire de postuler. L’intelligence artificielle suprême venait de donner son verdict. Elle disposait d’assez d’informations pour décider qui serait propulsé dans cette nouvelle vie spatiale. Il lui avait fallu à peine quelques heures pour ratisser ce que la Terre comptait de supérieurement intelligent et en bonne santé. Pour ensuite faire son choix parmi ce panel terrien d’élite absolue.

Lina se demandait si sa candidature annexe serait retenue. Je lui répondais que cela me paraissait évident.

« Tu as bien passé quelque part un jour un test d’intelligence, et tes rapports d’inspection ont déjà été scannés par le robot de Moon Express. Et c’est presque certain que ton dossier médical, judiciaire et psychologique a été piraté. Comme en plus tu es belle… »
J’attendais sa réponse avec délectation. C’était toujours la même dès que je la « chosifiais »
« Je ne suis pas un objet tout de même ! »

Pour eux si. A ce stade de sélection, bien sûr que si. Ils ne peuvent pas se tromper. C’est impossible. Les risques sont trop importants. L’être humain avait beau être devenu quelque chose d’indéfinissable, de plus en plus proche de la machine, il demeurait encore suffisamment incontrôlable pour ne rien laisser au hasard.

Et la Compagnie c’était la fin du hasard. L’espace ne le permettait pas.

Les grands soubresauts politiques qui avaient émaillé les derniers siècles passés, ces peuples perdant régulièrement la tête et confiant leur avenir aux pires populistes avaient probablement servi de leçon aux théoriciens de la Conquête. Plus question de perdre du temps, ce temps précieux que les calculateurs quantiques avait réduit à rien. Que valait la pensée non-scientifique face à la perfection de raisonnements logiques ? L’espace c’était ça. Un pur modèle mathématique. Rien d’autre.

L’enjeu était trop important.

Le langage et ses dérives étaient évacués. L’un des penseurs dont les mots avaient provoqué l’une des déflagrations les plus terribles de l’histoire, Renaud Camus, avait servi d’anti-modèle aux concepteurs de ce projet. Le constat était limpide et tellement juste que la poésie n’avait pas survécu. Ce type incroyablement cultivé avait transformé la pensée en arme de guerre contre la démocratie. Un moment, autour des années 2000, l’ère de la 4G, la parole s’est enflammée. L’esprit des miliciens s’était emparé de la langue. Puis de la rue. Ce que l’on appelait les extrêmes « de gauche et de droite » étaient parvenus à détourner, puis à tuer le bien commun. L’universalisme et l’intérêt général. L’Islam radical jetait des barils d’essence sur ce terrain mondial en perdition. Or, rien ni personne n’avait pu stopper la catastrophe. Aucun texte, aucun contre-penseur n’avait pu arrêter la folie en marche.

La conclusion de ce désastre historique était simple pour les mathématiciens. Les hommes de lettres sont des fous. Les mots appartiennent au passé. Ils seront la préhistoire de la Conquête spatiale. Place à la froideur, à la détermination et à la stabilité des chiffres.

Les chiffres, à mon avis, se dédouanaient un peu vite de ce naufrage collectif. Ces putains d’algorithmes avaient quand même transformé la pensée en simple colère-réflexe et en haine pure. Les sinistres réseaux sociaux primitifs avaient d’une certaine manière dressé les plus fragiles à ne plus partager sur leur « page » que des informations absurdes ou délibérément négatives. Les ingénieurs de la Compagnie qui déroulaient depuis ce matin la nature de leur « projet strictement chiffré et planifié » omettaient soigneusement d’éclairer cette réalité.

Moi, j’avais choisi depuis longtemps l’écriture comme un abri contre la trop lucide hantise de cet espace menaçant d’absolu.

Texte/Photo
: Yan Kouton

 

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