La Nuit Semblait Venue (13)

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(Une Heure Sur Terre)

Lina connaissait très bien ma névrose qu’aucune médication n’avait atténuée. Je portais en moi « la mélancolie occidentale » et je tenais à la garder. « A la cultiver » me corrigeait-elle. Comme pour mieux souligner ma complaisance.

Je ne m’en sortais pas si mal. Si l’on considère que je pouvais encore fonctionner à peu près normalement. Je présentais, comme tout le monde, une dangereuse addiction aux réalités virtuelles. Mon corps m’était devenu un peu étranger. Mais rien de comparable aux maladies mentales dramatiques dont on entendait parler. Les Hôpitaux Psychiatriques avaient pourtant disparu depuis des décennies. Ils étaient devenus totalement inutiles. On pouvait corriger la plupart des désordres psychiques à distance. Un simple implant biologique, bien positionné dans le cerveau, suffisait. Toutes les informations utiles aux médecins-programmateurs étaient ainsi traitées dans des centres médicaux qui ressemblaient davantage à des Datacenters. Les neurotransmetteurs médicaments étaient directement programmés dans les cerveaux malades.

Le problème c’était que les tarés, bien au courant de ces techniques de pointe, se cachaient. Ils quittaient les centres urbains avant d’être diagnostiqués. Et se regroupaient, parait-il, dans des communautés de dingues. Là, ils pouvaient à loisir se livrer à leur folie. Le second problème résidait dans la difficulté que l’on avait à tracer la frontière entre normalité et dinguerie. Aujourd’hui il suffisait de mettre en doute la science. Ou de sombrer corps et biens dans les mondes parallèles. Les anciennes maladies, ces trucs de l’ancien temps, n’avaient plus de raison d’être. Savoir reconnaître le monde sensible, et savoir sortir du monde virtuel ; être encore capable de faire la différence et de passer de l’un à l’autre sans trop d’encombre, voilà à quoi se résumait désormais la normalité.

On savait que la technologie rendait malade depuis longtemps. Les risques pourtant ne valaient rien par rapport aux miracles que l’on avait vécus et que l’on vivrait encore. Comme cet élargissement presque sans fin de la connaissance, ces images et vidéos que l’on recevait maintenant quotidiennement d’autres mondes.

On se baladait sur Titan, comme on sortait à Paris. De nouveaux noms, de nouveaux lieux s’immisçaient dans nos esprits. Ces paysages extra-terrestres que des robots spatiaux partageaient avec nous avaient peu à peu modifié en profondeur notre conscience collective. Mais nécessairement ce qui devait arriver arriva. Plus notre perception avait grandi, plus notre équilibre s’était fragilisé.

Officiellement la folie était de l’histoire ancienne. Officieusement, elle faisait des ravages. Intimes et collectifs. Le tabou de notre temps. Parce qu’elle renvoyait à la condition humaine initiale. Celle d’avant l’hybridation. A la sauvagerie donc. A cet humain hiératique, peu fiable, aux capacités limitées.

Lina serait professeur dans une école privée, et même un peu plus que cela. Dans une école premium. Une école dans laquelle le QI moyen culminerait autour de 150. Alors que le QI moyen s’était effondré par ailleurs.

L’intelligence s’était semble-t-il volatilisée dans les tuyaux numériques. Elle devait bien être quelque part. En exil sûrement. Mais, en effet, ses manifestations quotidiennes étaient de plus en plus rares. Les terriens avaient longtemps cru que leur planète était menacée, et même qu’elle finirait par se détruire selon les plus anciennes et ridicules peurs millénaristes. Ce n’est pas de la Terre dont on parlait alors. Mais bien de nous.

Lina était passée maître dans l’imitation de débile. Elle donnait régulièrement, rien que pour moi, une séance de théâtre, dans laquelle elle passait en revue les phénomènes les plus étranges qui peuplaient sa classe. Avec forces mimiques et intonations criantes de vérité, elle faisait apparaître devant moi tout un monde d’abrutis, pauvres victimes décérébrées par le divertissement numérique. Le repas se colorait alors d’apparitions quasi psychiatriques. D’ailleurs, sa blague favorite était de dire qu’elle ne se rendait pas à l’école, mais dans un hôpital de jour… « Bonjour ».

Son talent masquait sans doute un réel désespoir. Il est vrai que son métier avait passablement souffert avant de retrouver un semblant de prestige. Sous l’effet d’un « revival » comme l’on disait autrefois. Ce mot avait fini par devenir un mouvement véritable. Il fallait bien que cela arrive. Tout ce qui avait été balayé par les GAFAs, ces dinosaures qui avaient disparu, après avoir été auto-digérés par leurs investissements délirants dans l’intelligence artificielle. Ils étaient tous partis, comme des alchimistes, à la recherche de la pierre philosophale capable de transformer n’importe quelle pensée en monnaie sonnante et trébuchante. Comme toujours les militaires avaient fini par mettre tout le monde d’accord. Les GAFAs étaient inconscients, totalement cyniques dans leurs objectifs, mais leur vision était dramatiquement utopique. Une Terre, un peuple, un cerveau – de préférence artificielle. C’était n’importe quoi. La guerre c’est un kif de toute éternité, la division et le conflit.

Le réseau mondial avait commencé par se diviser, lentement mais sûrement. Chaque puissance avait fini par gérer son propre internet, et tout ce qui va avec. Fatalement, ces technologies concurrentes étaient rentrées en conflit. D’abord à pas feutrés. Puis frontalement. Puis ultra-violemment. Pour enfin emporter l’humanité avec elle.

Nous vivions dans les cendres de ce conflit. Nous vivions également dans les « bénéfices » technologiques de ce conflit. Tout s’était paradoxalement accéléré.

Et nous voilà sur la Lune. Si près, si loin désormais de ces temps destructeurs.

Lina pourrait bientôt enseigner à des surdoués. Je perdrais, moi, le bénéfice de ses caricatures hilarantes. Elle gagnerait en estime d’elle-même et en sérénité.

Le monde semblait lui aussi redécouvrir avec la Compagnie le sentiment d’une étrange concorde. Une épiphanie en quelque sorte. La Compagnie orchestrait ce nouveau spectacle avec le talent d’un orfèvre. Des siècles d’errance technologique prenaient fin. Tout avait finalement un sens. Peut-être nous dirigions-nous vers un nouvel âge d’or. Celui de la maturité numérique. De grandes découvertes allaient de nouveau, à n’en pas douter, alimenter l’imaginaire humain.

La fiction d’un éblouissant vol spatial continu.

Je me posais quand même la question de savoir pourquoi diable fallait-il coloniser physiquement la Lune ? Alors que des robots pouvaient très bien faire le job tout seul. C’était quoi le délire ? Christophe Colomb était bien obligé d’armer et de naviguer pour de bon. Mais nous ? Nous pouvions très bien confier le travail à des machines. J’imaginais que cela avait avoir avec ce besoin d’extravaguer le corps. La rupture du songe sédentaire probablement.

Là, on touchait au vrai mystère de la condition humaine.

 
Texte/Illustration : Yan Kouton

La Nuit Semblait Venue (12)

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(Une Heure Sur Terre)

 

Que restait-il d’humain dans ce dessein ? L’espace était incroyablement hostile. Le parcourir nécessitait des progrès technologiques inouïs. A commencer par la modification en profondeur de ce que nous étions. Des modifications de toute nature qu’il aurait été impossible d’imaginer sous l’ère de la 5G. Personne n’aurait pu concevoir ce que la technologie serait capable de faire. Et de nous faire faire.

En vue d’entretenir le souvenir des origines, des communautés s’étaient formées un peu partout, tout autour de la planète. Elles appartenaient pour la plupart à cette sorte d’Eglise, « le Reflet du Saint Eclat ». Elle prônait le rejet de la grande hybridation. Ses membres souhaitaient rester le plus organique possible. Elle avait, au fil du temps, fini par agglomérer la plupart des croyants. Leur gourou parcourait le monde pour inciter les gens à refuser l’implantation d’éléments électroniques, les organes imprimés, le sang artificiel, les exosquelettes…Enfin toutes ces choses qui nous avait méchamment hybridés. L’espérance de vie atteignait en moyenne une durée prodigieuse. C’était une moyenne théorique bien sûr.

Même connectés, bardés de technologies et largement pimpés par de chouettes matériaux rares, les hommes ne pouvaient s’empêcher de se droguer. Sans compter que tous ses ajouts provoquaient de jolies maladies inconnues. Les ordinateurs quantiques trouvaient le plus souvent un traitement adéquat. Mais, chose curieuse, plus la connaissance quantique avançait plus la biologie semblait elle-même se complexifiait.
Nous avions toujours été avec Lina plutôt raisonnables sur la robotique. Nous tenions à garder un contrôle minimum de notre environnement. Lina disait toujours : «Mais comment ferons-nous le jour où tout cela tombera en panne ? Nous ne savons même plus écrire à la main ni conduire ! »

Donc, à la maison, les robots se tenaient à carreaux et la jouaient modeste. De toute façon, j’étais moi-même une sorte de truc reconstruit. Une hanche et plusieurs vertèbres étaient imprimées et implantées depuis longtemps dans mon corps. Des nanoparticules médicaments se baladaient de leur côté un peu partout dans mon organisme. Et mon cœur était régulièrement régénéré à coup d’injections de cellules souches. Lina n’avait pas de chance. Son robot domestique était vraiment merdique.

Le fait est que nous n’étions, de toute façon, plus totalement humains. Nous nous étions consciencieusement modifiés au fil des décennies. Sans vraiment que l’on réalise ce qui se passait. Ni où cela nous menait. Maintenant nous savions.

Dans l’univers, ce truc probablement rond, et pas si infini que cela.

Je regardais Lina. Je me souvenais de cette théorie très ancienne selon laquelle le big bang avait été une sorte d’orgasme. L’idée m’avait toujours profondément troublé. Même si la reproduction n’était pas, dieu merci, le but exclusif des rapports sexuels, il arrivait que ces derniers parviennent à générer une nouvelle existence. Une nouvelle conscience de toute cette merde qui nous entourait. Alors que des ingénieurs s’étaient évertués à trouver des solutions inouïes pour faire décoller un nouveau monde, j’avais soudain envie d’explorer Lina. Elle n’aurait pas été d’accord, et je comprenais son aversion pour ce désir-là, quasi animal.

Après tout, nous étions des êtres technologiques. Il fallait se résonner. Ou plutôt se programmer. D’ailleurs une alerte d’information multisensorielle me détournait de mes pulsions sauvages.

Même si j’avais évidemment l’habitude, la sensation d’être envahi, le corps et l’esprit, par une vague agressive et étrange me troublait toujours. J’étais happé. Quoi que je fasse, à moins de me déconnecter, cette injonction informationnelle m’arrachait littéralement à ce que j’étais en train de faire.

La Compagnie venait de mettre fin à sa campagne. Les inscriptions étaient closes. Il n’était plus nécessaire de postuler. L’intelligence artificielle suprême venait de donner son verdict. Elle disposait d’assez d’informations pour décider qui serait propulsé dans cette nouvelle vie spatiale. Il lui avait fallu à peine quelques heures pour ratisser ce que la Terre comptait de supérieurement intelligent et en bonne santé. Pour ensuite faire son choix parmi ce panel terrien d’élite absolue.

Lina se demandait si sa candidature annexe serait retenue. Je lui répondais que cela me paraissait évident.

« Tu as bien passé quelque part un jour un test d’intelligence, et tes rapports d’inspection ont déjà été scannés par le robot de Moon Express. Et c’est presque certain que ton dossier médical, judiciaire et psychologique a été piraté. Comme en plus tu es belle… »
J’attendais sa réponse avec délectation. C’était toujours la même dès que je la « chosifiais »
« Je ne suis pas un objet tout de même ! »

Pour eux si. A ce stade de sélection, bien sûr que si. Ils ne peuvent pas se tromper. C’est impossible. Les risques sont trop importants. L’être humain avait beau être devenu quelque chose d’indéfinissable, de plus en plus proche de la machine, il demeurait encore suffisamment incontrôlable pour ne rien laisser au hasard.

Et la Compagnie c’était la fin du hasard. L’espace ne le permettait pas.

Les grands soubresauts politiques qui avaient émaillé les derniers siècles passés, ces peuples perdant régulièrement la tête et confiant leur avenir aux pires populistes avaient probablement servi de leçon aux théoriciens de la Conquête. Plus question de perdre du temps, ce temps précieux que les calculateurs quantiques avait réduit à rien. Que valait la pensée non-scientifique face à la perfection de raisonnements logiques ? L’espace c’était ça. Un pur modèle mathématique. Rien d’autre.

L’enjeu était trop important.

Le langage et ses dérives étaient évacués. L’un des penseurs dont les mots avaient provoqué l’une des déflagrations les plus terribles de l’histoire, Renaud Camus, avait servi d’anti-modèle aux concepteurs de ce projet. Le constat était limpide et tellement juste que la poésie n’avait pas survécu. Ce type incroyablement cultivé avait transformé la pensée en arme de guerre contre la démocratie. Un moment, autour des années 2000, l’ère de la 4G, la parole s’est enflammée. L’esprit des miliciens s’était emparé de la langue. Puis de la rue. Ce que l’on appelait les extrêmes « de gauche et de droite » étaient parvenus à détourner, puis à tuer le bien commun. L’universalisme et l’intérêt général. L’Islam radical jetait des barils d’essence sur ce terrain mondial en perdition. Or, rien ni personne n’avait pu stopper la catastrophe. Aucun texte, aucun contre-penseur n’avait pu arrêter la folie en marche.

La conclusion de ce désastre historique était simple pour les mathématiciens. Les hommes de lettres sont des fous. Les mots appartiennent au passé. Ils seront la préhistoire de la Conquête spatiale. Place à la froideur, à la détermination et à la stabilité des chiffres.

Les chiffres, à mon avis, se dédouanaient un peu vite de ce naufrage collectif. Ces putains d’algorithmes avaient quand même transformé la pensée en simple colère-réflexe et en haine pure. Les sinistres réseaux sociaux primitifs avaient d’une certaine manière dressé les plus fragiles à ne plus partager sur leur « page » que des informations absurdes ou délibérément négatives. Les ingénieurs de la Compagnie qui déroulaient depuis ce matin la nature de leur « projet strictement chiffré et planifié » omettaient soigneusement d’éclairer cette réalité.

Moi, j’avais choisi depuis longtemps l’écriture comme un abri contre la trop lucide hantise de cet espace menaçant d’absolu.

Texte/Photo
: Yan Kouton

 

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