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(Une Heure Sur Terre)

 

Que restait-il d’humain dans ce dessein ? L’espace était incroyablement hostile. Le parcourir nécessitait des progrès technologiques inouïs. A commencer par la modification en profondeur de ce que nous étions. Des modifications de toute nature qu’il aurait été impossible d’imaginer sous l’ère de la 5G. Personne n’aurait pu concevoir ce que la technologie serait capable de faire. Et de nous faire faire.

En vue d’entretenir le souvenir des origines, des communautés s’étaient formées un peu partout, tout autour de la planète. Elles appartenaient pour la plupart à cette sorte d’Eglise, « le Reflet du Saint Eclat ». Elle prônait le rejet de la grande hybridation. Ses membres souhaitaient rester le plus organique possible. Elle avait, au fil du temps, fini par agglomérer la plupart des croyants. Leur gourou parcourait le monde pour inciter les gens à refuser l’implantation d’éléments électroniques, les organes imprimés, le sang artificiel, les exosquelettes…Enfin toutes ces choses qui nous avait méchamment hybridés. L’espérance de vie atteignait en moyenne une durée prodigieuse. C’était une moyenne théorique bien sûr.

Même connectés, bardés de technologies et largement pimpés par de chouettes matériaux rares, les hommes ne pouvaient s’empêcher de se droguer. Sans compter que tous ses ajouts provoquaient de jolies maladies inconnues. Les ordinateurs quantiques trouvaient le plus souvent un traitement adéquat. Mais, chose curieuse, plus la connaissance quantique avançait plus la biologie semblait elle-même se complexifiait.
Nous avions toujours été avec Lina plutôt raisonnables sur la robotique. Nous tenions à garder un contrôle minimum de notre environnement. Lina disait toujours : «Mais comment ferons-nous le jour où tout cela tombera en panne ? Nous ne savons même plus écrire à la main ni conduire ! »

Donc, à la maison, les robots se tenaient à carreaux et la jouaient modeste. De toute façon, j’étais moi-même une sorte de truc reconstruit. Une hanche et plusieurs vertèbres étaient imprimées et implantées depuis longtemps dans mon corps. Des nanoparticules médicaments se baladaient de leur côté un peu partout dans mon organisme. Et mon cœur était régulièrement régénéré à coup d’injections de cellules souches. Lina n’avait pas de chance. Son robot domestique était vraiment merdique.

Le fait est que nous n’étions, de toute façon, plus totalement humains. Nous nous étions consciencieusement modifiés au fil des décennies. Sans vraiment que l’on réalise ce qui se passait. Ni où cela nous menait. Maintenant nous savions.

Dans l’univers, ce truc probablement rond, et pas si infini que cela.

Je regardais Lina. Je me souvenais de cette théorie très ancienne selon laquelle le big bang avait été une sorte d’orgasme. L’idée m’avait toujours profondément troublé. Même si la reproduction n’était pas, dieu merci, le but exclusif des rapports sexuels, il arrivait que ces derniers parviennent à générer une nouvelle existence. Une nouvelle conscience de toute cette merde qui nous entourait. Alors que des ingénieurs s’étaient évertués à trouver des solutions inouïes pour faire décoller un nouveau monde, j’avais soudain envie d’explorer Lina. Elle n’aurait pas été d’accord, et je comprenais son aversion pour ce désir-là, quasi animal.

Après tout, nous étions des êtres technologiques. Il fallait se résonner. Ou plutôt se programmer. D’ailleurs une alerte d’information multisensorielle me détournait de mes pulsions sauvages.

Même si j’avais évidemment l’habitude, la sensation d’être envahi, le corps et l’esprit, par une vague agressive et étrange me troublait toujours. J’étais happé. Quoi que je fasse, à moins de me déconnecter, cette injonction informationnelle m’arrachait littéralement à ce que j’étais en train de faire.

La Compagnie venait de mettre fin à sa campagne. Les inscriptions étaient closes. Il n’était plus nécessaire de postuler. L’intelligence artificielle suprême venait de donner son verdict. Elle disposait d’assez d’informations pour décider qui serait propulsé dans cette nouvelle vie spatiale. Il lui avait fallu à peine quelques heures pour ratisser ce que la Terre comptait de supérieurement intelligent et en bonne santé. Pour ensuite faire son choix parmi ce panel terrien d’élite absolue.

Lina se demandait si sa candidature annexe serait retenue. Je lui répondais que cela me paraissait évident.

« Tu as bien passé quelque part un jour un test d’intelligence, et tes rapports d’inspection ont déjà été scannés par le robot de Moon Express. Et c’est presque certain que ton dossier médical, judiciaire et psychologique a été piraté. Comme en plus tu es belle… »
J’attendais sa réponse avec délectation. C’était toujours la même dès que je la « chosifiais »
« Je ne suis pas un objet tout de même ! »

Pour eux si. A ce stade de sélection, bien sûr que si. Ils ne peuvent pas se tromper. C’est impossible. Les risques sont trop importants. L’être humain avait beau être devenu quelque chose d’indéfinissable, de plus en plus proche de la machine, il demeurait encore suffisamment incontrôlable pour ne rien laisser au hasard.

Et la Compagnie c’était la fin du hasard. L’espace ne le permettait pas.

Les grands soubresauts politiques qui avaient émaillé les derniers siècles passés, ces peuples perdant régulièrement la tête et confiant leur avenir aux pires populistes avaient probablement servi de leçon aux théoriciens de la Conquête. Plus question de perdre du temps, ce temps précieux que les calculateurs quantiques avait réduit à rien. Que valait la pensée non-scientifique face à la perfection de raisonnements logiques ? L’espace c’était ça. Un pur modèle mathématique. Rien d’autre.

L’enjeu était trop important.

Le langage et ses dérives étaient évacués. L’un des penseurs dont les mots avaient provoqué l’une des déflagrations les plus terribles de l’histoire, Renaud Camus, avait servi d’anti-modèle aux concepteurs de ce projet. Le constat était limpide et tellement juste que la poésie n’avait pas survécu. Ce type incroyablement cultivé avait transformé la pensée en arme de guerre contre la démocratie. Un moment, autour des années 2000, l’ère de la 4G, la parole s’est enflammée. L’esprit des miliciens s’était emparé de la langue. Puis de la rue. Ce que l’on appelait les extrêmes « de gauche et de droite » étaient parvenus à détourner, puis à tuer le bien commun. L’universalisme et l’intérêt général. L’Islam radical jetait des barils d’essence sur ce terrain mondial en perdition. Or, rien ni personne n’avait pu stopper la catastrophe. Aucun texte, aucun contre-penseur n’avait pu arrêter la folie en marche.

La conclusion de ce désastre historique était simple pour les mathématiciens. Les hommes de lettres sont des fous. Les mots appartiennent au passé. Ils seront la préhistoire de la Conquête spatiale. Place à la froideur, à la détermination et à la stabilité des chiffres.

Les chiffres, à mon avis, se dédouanaient un peu vite de ce naufrage collectif. Ces putains d’algorithmes avaient quand même transformé la pensée en simple colère-réflexe et en haine pure. Les sinistres réseaux sociaux primitifs avaient d’une certaine manière dressé les plus fragiles à ne plus partager sur leur « page » que des informations absurdes ou délibérément négatives. Les ingénieurs de la Compagnie qui déroulaient depuis ce matin la nature de leur « projet strictement chiffré et planifié » omettaient soigneusement d’éclairer cette réalité.

Moi, j’avais choisi depuis longtemps l’écriture comme un abri contre la trop lucide hantise de cet espace menaçant d’absolu.

Texte/Photo
: Yan Kouton