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Certains croient que tout ça a été préparé, lentement couvé dans quelque profondeur, d’autres pensent que tout est déjà là et qu’il faut savoir saisir les signes qui se présentent.

Qui sait vraiment et quelle importance ?

En écoutant Période Bleue de Jane Birkin, convalescent, je mesure la vanité de mes attentes. Je viens de regarder Conte de Noel d’Arnaud Desplechin, j’en parlerai plus tard. La voix fragile et pourtant si ferme de Jane me touche toujours très profondément. Quand j’ai pris la décision de changer ma vie, j’écoutais Arabesque dans la voiture, lorsque le violon venait les larmes montaient, elles brouillaient ma vue sans me bouleverser ; comme des compagnes un peu encombrantes je les laissais tacher le col de ma chemise.

Il n’y a pas d’action, l’immobilité de Bergougnioux, de l’écrivain, vient heurter de plein fouet le mouvement du cinéaste. A-t-il écrit assis, je ne crois pas. Robert Redfort a dû écrire debout Et au milieu coule une rivière. Il ne peut pas en être autrement. Il aurait aimé La ligne de Pierre Bergougnioux : A moins que les rivières sous le soir qui tombe, la terre géante qui s’apprête au repos, l’éternelle matière ne soient elles-mêmes en peine de la capacité qu’on a de se représenter tout ce que l’on n’est point.

Ce matin, trempé-de-sueur-cauchemar, j’essaie de lire Légendes d’automnes de J. Harrisson.

C’est difficile car le visage de Brad Pitt, il incarne Tristan à l’écran, s’impose dès qu’il entre en scène dans la nouvelle. Je suis triste, déçu par l’homme qui se réveille dans la plainte d’une vie tiède qu’il a lui-même contribué à construite.

J’avais rencontré des monstruosités humaines si déconcertantes que je croyais être à l’abri de nouvelles surprises.

Le libraire désabusé qui m’avait initié à la littérature s’était pendu dans sa librairie un matin, c’est sa stagiaire qui l’avait trouvé. Il avait laissé en guise d’adieu une courte lettre typographiée : « A Dieu ne plaise de voler ces livres pendant mon éternel sommeil ! » La pauvre stagiaire était restée deux jours prostrée, depuis elle vendait des boites de conserve pour animaux domestiques dans une grande surface.

Combien d’épaves flamboyantes restent sur des rives ravagées.

Mais les choses simples n’ont pas de fin.

Une philosophie patiente de la vie s’impose naturellement aux acteurs qui investissent un rôle. Chacun a sa manière, son style, sa méthode.

Jean avait la sienne, il appliquait à chaque geste de sa vie d’acteur une règle très simple. Connaitre un domaine limité mais très précis. Il pouvait ainsi jouer le commentateur sportif dans quelques domaines restreints, le rugby, le tennis qu’il pratiquait avec application. Il connaissait, ayant une bonne mémoire, l’histoire sportive de chaque champion, la lecture de l’Équipe, source inépuisable de son savoir, l’occupait des après-midis entiers.

J’ai rêvé : dans une voiture deux femmes, l’une avait les traits d’une amie, l’autre d’une inconnue, elles me parlaient et se parlaient, d’amitié, d’amour. A un moment celle qui était mon amie, que j’avais aimé sans qu’elle ne réponde à cet amour déclaré, disait sa duplicité, sa possibilité d’avoir plusieurs amants, pendant qu’elle parlait je voyais défiler les situations où j’avais essayé de la séduire alors qu’elle se refusait, instantanément je me repliais intérieurement, je m’éloignais, j’étais maintenant dans un lieu secret, je la voyais s’effondrer en larmes, je restais impassible mais le cœur affolé, j’essayais de lire sans y parvenir, c’est la Bible qui finissait par m’arriver dans les mains, je cherchais le chapitre sur l’Apocalypse.

Ce rêve qui me réveille. J’essaie de lire. Je relis dans une anthologie de poésie de langue française que je viens d’acquérir, édité par Seghers, un poème de Jacques Goorma, « A nouveau ».

J’ai mis Jane Birkin, elle atteint une grâce que sa voix effleure dans Enfants d’hiver.

Philippe Djian parle. Il parle, parle encore. Il écrit, il parle. Est-ce un écrivain ? Je l’ai lu il y a longtemps puis je l’ai laissé. Je l’ai écouté, je n’ai pas aimé son ton, son style, pourtant il parlait bien de l’effort qu’écrire était pour lui, mais en parlait-il ? Quel était ce personnage : Philippe Djian qui parlait sur un plateau télé dans une émission littéraire sur la Cinq un dimanche de février 2009 d’un livre que je ne lirais pas ?

Aujourd’hui, samedi je traine dans l’appartement en écoutant Lou Reed, Transformer.

Je vais aller chez Renée tout à l’heure, peut-être Muriel m’y rejoindra. Muriel est une reine perdue dans un grand palais à l’autre bout de la ville. Elle rentre tous les soirs et se couche, seule, dans une petite chambre d’enfant.

J’ai lu quelques poèmes très beaux et très violents de Federico Garcia Lorca, hier soir, extraits de « Poète à New York » dans Poésies III chez Gallimard. Époustouflant cette force et cette liberté dans l’écriture. Ce regard sans complaisance, chirurgical, comme on dit maintenant des frappes aériennes. J’ai entendu cette expression pour la première fois lors de la première guerre d’Irak, faite par le père de Georges Bush en 90. Je regardais, comme tout le monde, les images de Bagdad éclairées par les flammes et les trajectoires luminescentes des roquettes et des obus perforants à l’uranium appauvri utilisés pour la première fois lors de ce conflit.

Les poètes sont en première ligne, Bagdad pleure sa richesse et son rayonnement ; les Twin tours de NY se sont effondrées dans un fracas d’image, de feu, de poussière, de morts déchiquetés ; Lorca où est tu ? Néruda où est tu ? Qui va déchiffrer ce monde chancelant qui bascule dans le vide des cracks financiers.