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Cher Lointain,

Je te nomme ainsi. Par chance, l’Est est le plus long chemin vers l’horizon. Ma maison est à vingt mètres du Sud-Ouest, et presque rien du Nord, qui frôle le mur et le toit.  Mais l’Est a compris qu’il avait des choses à mesurer bien plus importantes que des distances. Il a un devoir de matin, un devoir de demain, une tâche de futur et donc de Lointain.

Il y a des choses qui n’ont aucun sens. Je veux dire des choses inexplicables. Pas de mots, pas de phrases qui soient assez justes et clairs pour ce qu’on veut exprimer. Je dis lointain et c’est peut-être oui là-bas, mon impasse ou ma frontière. Mais c’est aussi en moi la nécessité de ce que je ne connais pas. Ignorer me donne une espérance. C’est comme un hameçon jeté dans une réalité qui ne veut pas se livrer, qui ne veut pas se montrer, qui ne possède ni ma langue ni ma présence, une réalité que je ne peux pas nommer autrement que Lointain. Mais en le disant je te fais exister et je me rapproche,

Du rêve, je sais en dénouer l’intrigue. Je sais te dire : j’ai rêvé de toi, de ta grandeur, de la forme de ta silhouette. Je sais dire que tu avais pris pieds sur mon chemin, que j’avançais aussi, que la montagne – qui est au fond un autre lointain- était verte avec des coulées de pierres et de routes, des gravières ensemencées d’épicéas. Nous retournions à notre point de départ et il fallait choisir son parcours.  Je peux dire que je levais la tête, que le pays avait cette lumière verte des prés après la pluie.  Que tout le ciel était bleu, une carte postale…mais je ne peux rien te montrer. Nous ne serons jamais dans la même image. L’envers des jours ne se livrera pas. L’écriture du rêve est interdite. Il est le Lointain et je ne peux rien te décrire. Je ne peux rien t’offrir. Mes mots en sont incapables.

Le peintre lui s’y mettrait et, s’il garde la vision claire de ses nuits, peut-être saura-t-il donner à voir. Je ne l’envie pas. J’aime trop que mes mots restent impuissants, que ma lettre reste elliptique, j’aime trop ne mettre au monde que des emballages, des feuilles pour entourer les secrets et les mystères, qui sont ce que je veux pour toi.

Regarde mon Lointain, mon rêve est encore à inventer. Et c’est ce qui est si beau : l’imaginaire qu’il y a après l’Est, quand je le regarde de ma chambre. Peut-être existes-tu, rien n’est sûr. Si tu réponds, cela ne veut rien dire, ce n’est pas que tu vis, du moins ce n’est pas certain… C’est peut-être une distorsion de vie et de mort ou le retour des comètes après leur tour d’univers. Peut-être es-tu toi aussi juste un papier cadeau ?

Cher Lointain, je suis assise dans mon fauteuil de voyageuse. Je l’ai tourné vers la fenêtre. Direction l’aube. C’est une trouée entre les arbres et le feuillage. Une trouée qui étire mon esprit, l’allonge et le tend vers là-bas où je n’existe pas mais où tu serais près de naître. C’est un beau prénom que Lointain.

Texte/Illustration : Anna Jouy