20190529_103801

(Une Heure Sur Terre)

Les corps tombent vite en ruine. C’était quand même le problème majeur de notre condition. Que la Terre ait pu subir les assauts d’un changement climatique ne changeait rien à l’affaire. Lina voyageait frénétiquement d’un compte à un autre, d’un réseau à un autre. Je n’existais plus. Mais je ne lui en voulais pas. Elle n’existait plus non plus quand je me plongeais dans les tréfonds des Internets. Elle ne m’écoutait pas ou plus. Je lui disais que cette science-là, celle qui permettrait la Conquête, notre exfiltration prochaine, venait de détruire sa matrice.

Les sciences qui pouvaient réellement trouver des solutions aux déséquilibres planétaires avaient peu à peu décliné au profit d’une science déclaratoire, catastrophique. Une science strictement spectaculaire. Celle-ci était parvenue à capter l’essentiel des fonds disponibles. L’idée que la Terre était fichue avait triomphé. Sans doute pour la quitter avec moins de regrets. Ou dans la panique. Et accepter que la grande mécanique de l’exploitation aveugle de l’homme par l’homme reparte de plus belle.

Le fait était là : Lina constatait la frénésie incroyable qui s’emparait de ses contacts. La plupart était prêt à partir sans attendre. A monter à bord de ces terrifiantes fusées que la Compagnie présentait depuis ce matin.

« Et dans la splendeur triste d’une Lune, se levant blafarde et solennelle, une nuit mélancolique et lourde d’été, pleine de silence et d’obscurité »…L’arbre qui frisonne et l’oiseau qui pleure…La science spectaculaire qui, d’une certaine façon, avait sapé tout espoir de vie sereine sur Terre, avait laminé toute contradiction. Impossible d’échapper à ses mâchoires toutes puissantes. Elle venait de planter ses crocs dans la planète. Les gens étaient mûrs, et depuis longtemps, pour quitter un confort évident et se lancer dans une aventure spatiale qui ressemblait furieusement aux temps, souvent maudits, des pionniers.

Lina n’aimait pas quand je palabrais ainsi. Elle devinait sans doute que je parlais surtout pour moi-même. Sans vraiment me soucier de l’avis de la personne qui m’écoutait. Ça l’énervait et elle manifestait très rapidement sa désapprobation. « Tu te contredis, tu m’énerves. Si tout va bien sur Terre alors pourquoi veulent-ils partir ? Tu disais toi-même tout-à-l’heure que nos sociétés étaient devenues invivables ! »

Non, ce n’est pas ce que j’ai dit.

Très précisément, Lina, j’ai dit que ces groupes économiques avaient créé les conditions d’un tel sentiment. Les gens ont fini par croire à leur malheur. Ils l’ont en quelque sorte devancé. De fait, le chaos s’est installé. Il a prospéré, tout envahi. Ce que l’on n’a pas compris c’est que le désordre numérique lui aussi était calculé. Comme tout le reste. Rien à voir avec un complot de débile mental. Mais une stratégie délibérée, oui. Les services secrets connaissent parfaitement ces méthodes de déstabilisation. Il fallait bien rendre l’enfer spatial séduisant !

Peut-être qu’il le serait. Je n’en savais rien. Je craignais que l’avenir de l’humanité ne tombât entièrement entre les mains de milliardaires dont beaucoup présentaient des signes de dingueries avancés. Je n’osais pas employer l’expression « intérêt général ». J’étais certain qu’elle me condamnerait. Lina était fatiguée. Elle savait que cette nouvelle précipiterait encore un peu plus les élèves dans l’indiscipline. Moi, ma vision était, je le savais, strictement intellectuelle.

Et j’étais traversé par tant d’informations et d’idées que je parvenais plus à m’arrêter de penser.

Je me rappelais que nous avions traversé toute une époque aux relents hallucinatoires. Un dérèglement général. Une époque où la simple vue du soleil en été pouvait être perçue comme les prémices de la catastrophe à venir. L’apocalypse, considéré auparavant comme une idée folle propagée par des malades ou des gourous sectaires et dangereux, avait fini par devenir la norme. Annoncer crânement la fin de l’humanité était devenu un signe de bonne santé mentale. Curieux retournement.

Beaucoup de régimes politiques furent l’exact négatif de ce sentiment général. Un sentiment bien trop répandu pour être totalement honnête. Quelques psychopathes étaient parvenus à s’emparer du pouvoir ici et là. Une sorte d’internationale conservatrice et débile faisant la nique aux progressistes depuis longtemps zombifiés dans leur martyrologie. Ce fut une époque désespérante ayant accouché d’un monde affreusement binaire, largement fantasmé et anxiogène. Un paravent derrière lequel se préparait pourtant la grande mutation.

Dans ce laps de temps, on inventa des choses qui, si elles représentaient souvent des progrès attendus depuis des siècles, n’intéressèrent, sur le moment, pas grand-monde. La raison serpente au cœur sacré des abrutis. Je me disais souvent qu’il en avait fallu du courage pour se consacrer à l’amélioration de ce monde, pour se consacrer à la connaissance profonde de ses mécanismes et de sa réalité complète. En dépit du défaitisme et du millénarisme païen qui s’étaient tant développés.

Pourquoi tout cela me revenait alors que quelques milliers de terriens allaient creuser le sol de la Lune ? Accompagnés par des centaines de robots. C’est que l’homme avait muté. Nous n’étions plus, depuis un certain nombre d’années, vraiment des animaux.

Nous étions devenus autre chose. La machine avait envahi les corps. L’intelligence artificielle gérait des pans entiers de nos activités. Lina le savait très bien, elle qui avait vu débarquer dans sa classe des tableaux connectés, puis des générations d’élèves bardés de capteurs en tout genre. Avant de voir son métier menacer par des programmes éducatifs d’une telle efficacité qu’il avait fallu se battre pour maintenir un individu en chair et en os devant les enfants.

Malgré tout c’était un fait. L’homme avait évolué dans des proportions sidérantes. La technologie nous aidait, nous augmentait, nous sauvait. Elle était devenue également une menace sourde que chacun portait en soi. Les activités humaines devaient presque toujours faire la place à l’artificiel. Cette intelligence artificielle avait eu besoin d’une immense quantité de données. Nous vivions avec la réalité virtuelle, l’impression 3D et d’autres choses encore. Les villes étaient devenues silencieuses depuis la fin des déplacements thermiques. Un drôle de silence, rompu par des bruits étranges, toujours déclenchés par une interaction complexe, qui guidait désormais nos vies. Des sifflements, des sons stridents mais très bas, des sirènes qui souvent étaient complétées par des notifications corporelles.

Le silence était trompeur… Et dans la ville sonore tintait le rire joyeux, cynique ou dangereux d’un monde tout neuf, brillant et toujours instable. Subissant toujours les soubresauts d’un accouchement si douloureux.

Lina s’était rendue sur la plate-forme d’emploi de La Compagnie. Et comme elle s’y attendait, des postes de formateurs étaient proposés. « Je suis apte » me dit-elle. « Enfin j’ai mes chances », rectifia-t-elle aussitôt. Je n’en doutais pas…Mais à quoi pouvait bien ressembler un tel poste à l’heure de la formation digitale et des programmes implantés ?
« A vivre ensemble » précisa-t-elle. Le plus grand danger là-haut sera l’agressivité et les incompatibilités. Tout sera fait pour recruter des profils dociles et ultra-intelligents mais ce sont parfois des qualités antinomiques. Le système indique que l’intelligence artificielle doit être nourrie de l’expérience humaine. Notamment par celle de personnes ayant eu à gérer des groupes. Les professeurs rentrent dans cette catégorie. Voilà pourquoi « Je suis apte ».

Je la voyais, elle, belle « à damner les saints », marcher sur le sol lunaire. Elle parle et ses dents scintillantes ne sont plus tout-à-fait terriennes.

« Cela fait deux fois que tu envisages de partir…Tu es sérieuse ? »