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chenille

Personne ne vous le dira. Vous êtes entré par la porte mais c’est par la fenêtre qu’il vous faudra sortir Clic-clac toc, clic-clac toc. Vos guibolles marquent la valse. Le sol résonne de ce bruit de godasses de vieille chenille tirant son collier de ventres, les plis, les replis déplacés, rehaussés, étirés. Étendus. Et puis ce nouvel arc-bouté, quand l’accordéon grassouillet expire quelques pas pour avancer et enfin entrer. Où?

Personne ne vous le dira.

Vous êtes sur le seuil et l’espace devant est un chapeau de prestidigitateur. Vous êtes de l’espèce des multipodes. Des poilus du dos, des venimeux de la toison. Vous êtes du camaïeu de verdures, votre peau de feuilles, de gazon, du fluide ru des algues. Vous êtes du domaine des crucifères, le parasite émeraude d’une hypothétique maternité de choux. Dont vous dévorez les ombres, les gouttes et les feuilles gourmandes.

Vous êtes né ainsi, muni d’escarpins, de semelles et de boitements. Une vie rythmée de la mâchoire et des pieds nickelés, faite de poussées et de retraits. Vous mangiez, vous marchiez à votre belle aise. Mais soudain, crevaison de pneu, une semelle se fend, une autre chaussure baille fort. Vous êtes dans les petites manœuvres, dans les déplacements bancals, ramenant de plus en plus souvent votre chaise sous vos pesants nombrils. Repos dame chenille, repos.

Personne ne vous le dira mais vos pas vous lâchent. Ils séditionnent. Ils se mettent au point de grève. Ils ne veulent plus de l’harmonieux déhanchement de vos bracelets de tripes, ils en ont fini avec ce road movie, façon ceilidh, celtic boots. Les petons reculent, les panards sentent l’étagère.

Et vous êtes ainsi, perdant pied à pied, le combat de la mouvance et de la pitance coordonnées. Vous stagnez.

Personne ne vous le dira. Vous croyez en avoir encore sous le coude mais ce ne sont que des membres fantômes, des illusions de progression, des sensations de patins. Rien. En fait vous êtes lisse désormais. Ventre à terre, ventre poli. Pourtant vous n’êtes pas un rampant. Votre estomac ne sait faire attelage, il n’a pas le muscle gastro-propulseur. Il ne sait que digérer le chou vers lequel on le hisse. Chenille cul de jatte, il ne vous reste plus qu’à vous digérer vous-même.

Emballement de viscères, enfournage d’entrailles. Vous avalez votre propre verdure jusqu’à votre retournement complet. Vous muez d’une veste de terre à une veste de ciel.

-Je suis malade, m’a dit la chenille en souffrant de son ombre. Je sens mon corps me renie, me « renaît » Je reste sage dans ma coque sèche, quelque chose me modifie. J’ai peur.

Non. Personne ne me l’a dit. Je devais en passer par là. Je devais m’affaisser sur moi-même, m’ effondrer en mon cœur. J’avais usé tous mes pas de secours. Il fallait passer à autre chose. Je ne pouvais pas le prévoir, je vais désormais voler. Jaunes et pâles, des ailes poudrées me sont venues par devers ma propre ingurgitation. Je mets au monde un papillon qui n’a jamais été moi et cependant qui est entièrement moi aussi.

Texte : Anna Jouy