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Geneviève Dalame aura été la dernière personne que j’ai connue à habiter dans une chambre d’hôtel. Il me semble qu’au cours de ces années 1963, 1964, le vieux monde retenait une dernière fois son souffle avant de s’écrouler, comme toutes ces maisons et tous ces immeubles des faubourgs et de la périphérie que l’on s’apprêtait à détruire.

Patrick Modiano, Souvenirs dormants, Gallimard, 2017, p. 22.

Il faudrait aussi réfléchir à un moment donné et une bonne fois pour toutes à mon malaise vis-à-vis de la nostalgie. Je m’en méfie comme la peste car non seulement elle suscite une tristesse un peu dégoulinante mais elle convoque aussi des clichés ou des formules stéréotypées – ne serait-ce qu’une bonne fois pour toutes. Et puis il y a Modiano. Claude me dit qu’il n’y a jamais de nostalgie chez lui. Ça me frappe, car j’aurai plutôt tendance à croire le contraire mais n’étant pas une grande lectrice de Modiano, je ne dis rien. Et puis il y a cet atelier d’écriture « Chroniques chromatiques » qui continue après la fin de l’atelier. Sur l’écran, s’inscrivent des rencontres associées à une pratique ou habitude ou expression dorénavant obsolète et qui font dire que cette personne aura été la dernière personne que j’ai connue à… ces vignettes mémorielles se teintent parfois d’une couleur, pas forcément sépia ou jaunie par le passage du temps.  Ce serait ça la nostalgie, une image du présent jaunie par le temps ? La nostalgie dans les livres m’ennuie et les disqualifie aussitôt. Dès que nostalgie apparaît, s’y vautrer surgit au galop. Ces mots tout débraillés, une fois lâchés, désamorcent-ils la mièvrerie ? Pourquoi ces italiques comme des gants pour se protéger de quoi ? Alors la nostalgie une bonne fois pour toutes je n’en ai pas fini. Ces vignettes agiront peut-être comme une catharsis de la nostalgie (puisqu’il apparaît que je veuille m’en débarrasser) mais n’en suis pas certaine. Essayons au moins.

1.

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Vers cinq six ans, à l’école élémentaire de Beaumont sur Oise, j’ai rencontré ma maîtresse de Cours Préparatoire. Mme Boudeville aura été la dernière personne que j’ai connue à inscrire en rouge dans la marge de mes cahiers d’écriture « Mal ! » « Sale ! ». Je crois que c’est la dernière année où l’on apprenait à écrire avec un porte-plume et une plume sergent-major trempée dans l’encre de l’encrier du pupitre. Tachant de bien faire mais plutôt tâchant… la bouche ouverte, concentrée sur les pleins et les déliés – le crissement de la plume sur le papier – des jambages de maman, j’appuie bien trop fort sur la plume qui s’écarte sur un gros pâté… la bouche ouverte de la terrible Mme Boudeville consternée devant tant de maladresse. Maman convoquée sur ses jambes, sommée de me faire passer des tests au nouveau centre médico-psychologique. Interrogée sur ces faits, elle me dit que j’invente, que je n’ai passé aucun test psychologique ou d’aptitudes cognitives.

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Image nostalgique par excellence. Parcourant les cahiers Lutèce de l’année 1965-1966, je m’aperçois qu’il manque ceux des premiers mois. Le mardi 22 février, « des billes, trois quilles, une grille, ille », les lettres bavent, l’encre déborde, s’exile des lettres que j’ai tracées. À la dictée – « le gamin impoli sera puni la fille du roi dansera le quadrille sous la charmille les lapins gambadent les quilles tombent » –  trois erreurs mais l’écriture des mots recopiés au crayon à papier est plus nette. Je suis meilleure en calcul : « Vu » a écrit Mme Boudeville. Pour être parfaitement honnête, il y a de moins en moins de « mal » et de plus en plus de « b » ou « tb »  de mars jusqu’à juin 1966. Je sais que si je commence avec les maîtresses/profs je n’en ai pas fini avec la nostalgie. Mais il y en aura d’autres.

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Hier – nostalgie ? – en rentrant du collège, j’ai allumé la radio dans la voiture. Obnubilée par les bulletins à remplir, les poésies engagées des 3e à corriger, tout ce qu’il restait à faire ce weekend avant de ne pouvoir rien faire, bref, je n’écoutais pas vraiment « Poésie et ainsi de suite » que j’aime bien pourtant. Et puis j’ai entendu ce léger accent anglais dans cette voix parlant des nombres comme des couleurs, des textures ou des mouvements. Puis « Pi » de Kate Bush et Manou Farine a dit : « Cela pourrait être vous dont la chanson parle, de cet homme fasciné par le nombre Pi, Daniel Tammet. » Il a répondu que c’était de lui dont parlait cette chanson. Lui qui a récité à Oxford, en 2005,  pendant plus de cinq heures les 22 514 premières décimales de ce poème épique : Pi. Daniel Tammet aura été la dernière personne à voir dans le nombre 89 « un bleu sombre comme un ciel de tempête » d’où tombe la neige. 11 est pour lui d’une grande beauté. 979, « la vue de sa fenêtre ».

« Pi »

Sweet and gentle sensitive man
With an obsessive nature and deep fascination
For numbers
And a complete infatuation with the calculation
Of PI
Oh he love, he love, he love
He does love his numbers
And they run, they run, they run him
In a great big circle
In a circle of infinity
3.1415926535 897932
3846 264 338 3279
Oh he love, he love, he love
He does love his numbers
And they run, they run, they run him
In a great big circle
In a circle of infinity
But he must, he must, he must
Put a number to it
50288419 716939937510
582319749 44 59230781
6406286208 821 4808651 32
Oh he love, he love, he love
He does love his numbers
And they run, they run, they run him
In a great big circle
In a circle of infinity

 

 

Texte et images : Christine Zottele

La chanson : Paroliers : Kate Bush – Paroles de Pi © Sony/ATV Music Publishing LLC