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Temps usé, espace épuisé. Toutes les histoires qu’on se raconte pour ne pas s’écrouler, la mission qu’on s’invente pour continuer à écrire. Assis sur le canapé, tu écris sur l’iPad dans un demi-sommeil les bouts de trucs qui te viennent. Tu vides une canette de Red Bull pour faire durer cet état de somnambulisme. Aller au bout de la fatigue et attraper les mots qui parfois la nuit résonnent plus fort. Ta tête te brûle. Tes doigts te brûlent. Tu te sens si friable dans ces moments-là. S’entourer de silence. Recréer l’écart nécessaire à l’écriture, l’écart qui, peut-être, me sauvera. Se sentir à contretemps, créer de l’espace et du temps. Éprouver de nouvelles vitesses et de nouvelles lenteurs, de nouveaux désirs et de nouveaux dégoûts, de nouvelles menaces et de nouvelles promesses, de nouvelles impasses et de nouvelles routes. Je me disais : il suffira de fermer les yeux pour que quelque chose apparaisse, il suffira de fermer les yeux pour être ailleurs. J’attends, mais rien n’apparaît. Je rêve de mots en armes, mais le feu ne prend pas. Il y a quelque chose de faux dans tout ce que j’écris. Phrases comme ruines… C’est plus en-dedans qu’il faut voir, ça remonte à plus loin. Sans doute me manque-t-il la dose d’ivresse nécessaire pour oublier angoisses et certitudes. L’alcool pourra peut-être m’aider à aller plus loin, l’alcool pour attraper ce qui sans cesse se dérobe. Tu t’obstinesTu cherches par tous les moyens à retrouver l’intensité laissée en friche. Tu veux écrire quelque chose de vital, le minimum du minimum. Raconter avec les mots les plus simples l’ordinaire : la vie dans la rue, dans le métro, dans les gares, aux terrasses des cafés, dans les bureaux vitrés, dans les chambres louées à la nuit, sur les écrans. Dire aussi la mort tout près, et la joie d’être encore en vie, et l’urgence de vivre. Mais non, tu échoues constamment. Tu échoues par facilité, confort, prudence. Tu n’en as sans doute pas assez bavé pour écrire quelque chose de correct, quelque chose d’âpre et de dur. Comment veux-tu écrire le plus vif quand tu restes à croupir des heures sur le canapé ? Il faudrait que tu trouves le courage de te confronter à l’échec de ta vie, que tu apprécies avec lucidité l’ampleur de la défaite. Mais je suis si sec à l’intérieur, te répètes-tu. Alors laisse tout venir à toi, Léo, écoute les souffles derrière le bruit du temps, laisse remonter les sensations des tout premiers voyages et les mots qui, à l’époque, t’avaient sorti de l’habitude. Ceux de Miller, Bouvier, Calaferte ou Cendrars. Trouve une phrase, même un début de phrase, qui te recommencerait. L’inouï peut surgir de deux mots qu’on met ensemble.

Changement de protocole. De l’encre et du papier pour une fois. Léo veut se créer un espace clos dans lequel il s’enfoncera pour un long travail obstiné, un lieu austère où il essaiera de ne pas tricher. Je ne suis moi que lorsque j’écris, se répète-t-il pour se donner la rage suffisante, le reste du temps, je mens. L’écriture est une stratégie de survie. Elle permet de chuter un peu moins souvent. Il décide de remplacer le fauteuil de bureau par le tabouret de la cuisine, enlève ses chaussures, ferme la porte du minuscule bureau aux murs bleu nuit, baisse le volet roulant. Rien ne doit gâcher les quelques heures de liberté que la société lui accorde chaque semaine. Sans bien savoir pourquoi, il a également suspendu un ange orthodoxe au-dessus de sa table. Il commence par tourner les pages de ses anciens carnets comme on tourne le bouton d’une radio. Ils datent de l’époque où il notait le maximum de choses comme s’il allait perdre la mémoire. C’est le son d’une voix insolite qu’il cherche sur les ondes. Car Léo a l’ambition folle de ne pas écrire du déjà entendu. Écrire ce qui ne s’écrit pas, murmure-t-il, ordonner ses délires, le faire à sa façon, créer ses propres règles. Il esquisse un sourire. Il sent que son corps frêle au milieu du petit bureau uniquement éclairée par la lampe d’architecte a enfin trouvé sa place. Il tend les bras vers le haut, il tend les bras vers l’avant. Il aime sentir cet espace clos et exigu autour de lui. Il reprend son stylo. Le tient par le haut, l’air de ne pas y toucher. Il prend encore les mots avec des pincettes. Quand ça m’échappe, je perçois l’infini des terres à défricher. Une certaine désinvolture est nécessaire. Je dois miser sur la chance, aller d’imprévu en imprévu, de croisements en bifurcations, à tout prix éviter la lourdeur. Ça y est, la main trace les premières lettres sur le papier. Écrire comme on peint, écrire comme on joue. Le dormeur éveillé dépose des sons à tout hasard dans le silence. Il essaie tant bien que mal de mettre des mots à la verticale. Ça fait parfois des phrases, des phrases bancales, mais des phrases tout de même. N’insiste pas. Tes phrases ont tout le temps de mûrir. Il faut savoir s’abstenir quand rien de vraiment consistant ne vient, alors retiens l’écriture jusqu’au manque et change-toi en machine écrivante quand tu n’en pourras plus de ne plus écrire. Pour l’heure, reste dans ces zones flottantes où l’esprit divague. Écrire, c’est creuser des trous dans la brume. Du fond de ton terrier, laisse-toi surprendre par les apparitions. Le réel est ce à quoi on ne s’attend pas. Léo sent que la part enfouie est en train de grandir. Ça demande du temps de réapprendre à parler.

Texte et vidéo : Gwen Denieul