Types_de_plumes._-_Larousse_pour_tous,_-1907-1910-

Des jours se suivant, des semaines. Je me sens rompue, une branche cassée dont seules quelques filandres gardent l’apparence intacte. Le temps finit par rendre aussi sa copie et il m’écrit qu’il en a assez de se perdre en moi. Il ne comprend plus mon langage, il cherche sa voie dans la mienne. « Explique-moi ce que tu cherches, explique-moi. Développe ta vision des choses, donne-moi ta définition de ce travail qui encombre mon espace. Dis enfin ce que tu veux écrire. Montre-moi que tout ça n’est pas qu’un simple fleuve de mots dans lequel tu essaies de me noyer. »

Je ne sais pas sont les mots qui traînent sur ma langue. Sur la langue aussi, comme des douaniers arrêteraient le flux de bile de ma prétentieuse contrebande. Je laisse filtrer ces syllabes, espérant d’elles, qu’elles emportent secrètement dans leurs doublures tout ce qu’il faudrait savoir. Puisqu’un jour il y eut un seul mot et qui contenait tous les autres… Comment savoir ?

Je doute. C’est une pensée si forte qu’elle transpire des auras et des tristesses que mon corps retient. Je doute, couleur grise d’insipides moments refusant la migration des lumières. Cette masse qui détruit les édifices péniblement échafaudés, boule de fonte lourde, boulets, canonnade dans mes châteaux de cartes et mes monuments d’allumettes. Ce que j’ai cru solide, ce que j’ai cru moi, pour de vrai, qui n’est que légende et que quelques mots peuvent chavirer et dévaster. Chiquenaudes.

Me demande si… Alors les paroles ne cessent de manager le tournis, l’ivresse, la mouvante association des mots entre eux. Ceux qui affirment, ceux qui nient : la balance joue au pendule, monte et descend, je me demande oui ou non ou oui encore. L’inquiétude du choix, de la décision quand tout et son contraire semblent se justifier. L’anxiété de prendre de faux chemins, de me fourvoyer avec ces suppositions. La question que je me pose n’a jamais de réponse.

Qu’en dites-vous ? Oui vous, qui avez des certitudes, des avis sur tout, que me dites-vous ? Votre parole est une boîte d’outils, de cisailles. Vous taillez franchement, les idées vous obéissent, vous redressez les jardins, redressez les murs d’aplomb. Et même les niveaux et leurs bulles d’air vibrantes sont figés. Vous savez et vous dites. Et si votre choix était le meilleur pour moi aussi ? Si vos idées pouvaient être les miennes, si j’appuyais mon chemin contre votre dos, si je grimpais sur vos épaules, si vous me portiez, vous qui savez dire, quand j’ai tant de questions encore informulées ?

Le poème vient d’un monde sans science. Je ne choisis pas. Je n’ai rien soupesé, je n’ai pas arrêté le jeu du pendule, je n’ai rien affirmé… Rien, ce je ne sais pas, qui me ressemble.

Peut-être simplement l’essence instable d’un temps en images ?

 
Texte : Anna Jouy
Illustration : Plumes. Illustré par Adolphe Millot dans Larousse pour tous [1907-1910]