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pour les cosaques - perdu

Il aimait la mer depuis l’enfance, ou avant,

il aimait la mer depuis ce temps où il n’était pas encore

et je l’aimais bien

il était gracieux comme un petit page et sérieux comme un vassal

quand il souriait il devenait lumière, quand il se taisait il était silence bruissant d’idées tues,

et quand il franchissait le portail, quand on le cherchait on le trouvait toujours, ou presque – il avait au grand soulagement de ses parents des amours passagers pour des petites fées-lutins et des admirations pour des grands qui s’arrêtaient au moment de devenir leur homme-lige – on le trouvait donc toujours ou presque au bout de la rue, au ras de la plage, fermement planté devant la mer, les pieds à peine enfoncés dans le sable, les mollets tendus…

Ce jour là, quand nous sommes revenus, adultes et adolescents, d’une petite réception faussement improvisée et très réussie, quand, en riant, nous sommes descendus des voitures sur le sable de l’enclos, les six petits attendaient groupés, graves ou apeurés… quelqu’un a demandé «où est Jules ?» et des cinq voix se chevauchant, pleureuse, criardes ou murmurantes, avons deviné «il a disparu, dis-pa…»

La voix forte du père «qu’est-ce que c’est que cette histoire ?»

et celle de la mère «Marie !»

Elle est arrivée la Marie, a tapoté sur deux ou trois petites têtes, a dit «le goûter vous attend sur la table devant…» et puis, à nous : «il est sorti vers la plage, il aimait trop la mer cet enfant»

et comme la mère s’affolait «le grand Jean y est allé…»

Alors sommes partis en courant, et il était là, Jean, la bouche ouverte, les yeux plissés comme pour chercher à mieux voir, et à côté il y avait Jules, ou du moins ses mollets, dressés bien droit, mais rien, plus rien, au dessus

Jean a dit : «il faut attendre, il s’est perdu à la suite de ses yeux dans la mer, mais il va se fatiguer, il reviendra, il a laissé ses jambes…»

Monique, la mère, a commencé à pleurer. Je me suis assise et je reste là sur le sable en attendant de trouver comment finir cette histoire, et puis finalement ce n’est pas la peine.

 

 

Texte et photo : Brigitte Celerier