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d'atarmand

J’étais passée par surprise, ce n’était pas mon jour, mon usage. Nous avions en effet nos rites, ce qui est utile parce qu’en me contraignant à venir le voir à certains moments précis, ça m’autorise à mes égoïsmes par ailleurs. Sans ces habitudes, viendrais-je si régulièrement le trouver ? Non, et je serais sans cesse happée par la culpabilité de ne pas le faire.

J’arrive, le garage est ouvert, la porte du bas aussi. Visiblement, il doit être là. Mais non, personne, la maison vide, les appels sans réponse. Dans les pièces du bas, je vois des sacs en papier emplis de livres, comme si on allait entreprendre un déménagement. J’attends et bientôt le voici. Devant mon regard interrogatif, il me dit qu’il fait des transports. Il jette en vrac les livres de sa bibliothèque. Il les empile dans des sacs et puis s’en va vers la déchetterie bazarder ses lectures. Il ne me regarde pas. Ce geste symbolique et hargneux, c’est «après moi le vide, le désastre».

Je vois qu’il a déjà bien travaillé, que le trou dans les étagères est bien visible. Lisible, aurais-je envie de dire. Je lis dans ce trou mieux que dans tous les livres. Cette envie coléreuse d’effacer les traces de la vie avant que la vie ne l’efface, lui. Il vient d’apprendre qu’il est malade, que lui aussi il va devoir payer son quota au mal. Ce ne sera pas de vieillesse, mais de douleur donc qu’il lui faudra quitter le monde. L’homme à la santé de roc, fauché par des cellules indomptées, quelle ironie ! Sa bibliothèque, ce sont des murs entiers d’ouvrages, de livres d’histoire, de livres de théoriciens du savoir, et quelques romans par-ci par-là. Ce sont eux qu’il liquide en premier. Les vieux Poche de sa jeunesse, les auteurs de son temps, oubliés maintenant, mais mes petits maîtres. Il a pris les sacs d’histoires et s’en est allé les déverser dans les bennes à papier. Je lui sens cette colère, ce dépit, cette envie d’envoyer tout péter à la gueule de tous et de personne. Comme on voit dans les films, ces gens furieux et révoltés qui démontent leur maison, fracassent le mobilier. Détruire quelque chose avant que quelque chose ne les détruise.

« Pourquoi ? J’aime ces choses que tu as choisies… » Je ne trouve rien d’autre à dire. Il s’arrête, ses gestes suspendus dans le vide. Mes mots semblent le réveiller. Il en devient muet, presque honteux. Et dans ce regard hébété, je comprends à quel point, dans cette affaire qui s’annonce, c’est sa solitude quotidienne, celle de sa pensée et du sentiment, c’est le trou, le vide – tout pareil à celui de la bibliothèque- qui va tout diriger et prendre en mains. Ce n’est pas le lien, mais l’absence de partage qui va donner le ton. Ce n’est pas l’acceptation, mais l’obligation de se plier.

Il pose ses sacs. Il reste parmi eux quelques instants, humain emprunté dans le débit de livres. Qu’était-il en train de faire au juste ? A-t-il l’air de se demander. J’en sors un du tas. Je lui lis quelques lignes. Le hasard fait un miracle. « Elle n’aurait certainement pas deviné qu’elle était à ses yeux, celle qu’il avait laissée échapper ; certes, elle… » C’était du Kundera- Que les vieux morts cèdent la place-… Je lui cache le titre, je me tais pour maintenir entre nous le juste niveau de délicatesse. Il s’empare du livre, le jette dans le tas. « Fais-moi un café. » Tout ce que cette fortune de lecture sous-entend et met à jour, que je comprends instantanément et qui lui échappe, tout disparaît aussitôt. Je reprends le rôle dévolu.

Le père est l’homme qui sait. Pour de nombreuses raisons. Il a lu, expérimenté, pratiqué. Je m’imagine un arbre, l’arbre de la connaissance, et je suis dessous. Un savoir vertical qui coule de lui vers moi. Il connaît tant de choses. J’en connais d’autres, mais cela a-t-il de l’importance ? Je suis vieille, presque du moins. J’ai moi aussi agi parfois, lu parfois, compris parfois. Pourtant, dans chacune de nos discussions, il s’agit encore et toujours de rester sa progéniture, de rester l’apprentie ou l’élève. Je suis l’enfant de son expérience. Peut-être n’a-t-il jamais su comment se comporter avec des gosses autrement qu’au travers de son métier ? Que c’est le seul chemin qu’il ait su prendre, celui du professeur, du maître ? Et peut-on éprouver pour un enseigneur autre chose que crainte et admiration ? La peur de la mauvaise note m’a entravée et maintenant encore, elle est toujours là, plus puissante que jamais. Je n’ai jamais eu autant besoin d’être la bonne élève.

Texte et dessin : Anna Jouy