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La tension que c’est d’aimer un père ! De l’aimer et de s’en faire aimer. Cet amour ressemble à ces ponts de bateau. Solides et mouvants sans cesse. Je me tiens dessus, je tangue, je risque de tomber, j’ai le mal de mer. Je glisse, des vagues me cinglent, je suis battue fouettée d’éléments contraires. Je suis sur le ponton. Il est dur et il tient bon. Seule, je perds l’équilibre et vacille, jamais confiante et tranquille. Rien ne coule de source en l’amour du père. Le doute le tue et puis le nourrit,- que ne faut-il faire pour lui, pour lever l’alarme affreuse de ne plus le mériter-; c’est un amour qui demande de la foi. C’est presque un pari, un amour qu’il faut entretenir, jamais acquis en soi.

Je ne sais pas comment un père aime son enfant. Mais je sais comme il est instable d’être l’enfant du père. Il semble toujours que ça va s’écrouler, que ça va s’effondrer d’un rien, que même le vent peut l’effacer, en moi comme en lui. Il est incertain, imprécis, friable. C’est un sentiment qui ne cesse d’être remis en question, un amour qui pose d’entrée de jeu de multiples exigences. L’amour du père, c’est ce qui se noue au travail d’aimer. Tandis que l’amour de la mère est sans paramètres ou alors n’est pas.

Devoirs. Devoir. Ces mots me collent au cerveau, ils me collent aussi à l’âme. Le devoir d’amour, de famille, de filiation, le devoir envers les donneurs de vie. Envers la mère, c’était une évidence, entortillée dans une sorte de détestation, tant je lui en ai voulu parfois de m’avoir portée en elle, moi avec ce cumul grotesque d’imperfections dans un monde dont elle avait étalonné haut l’indice de satisfaction.

Mais le père, le père. Pourquoi y être attachée, pourquoi ? Ne suis-je pas née d’un instant gratuit, probablement même pas d’un vrai besoin d’enfant ? Un instant comme ça. C’est peut-être par défi que je l’aime, parce que son amour est une conquête, une série sans discontinuer de devoirs à accomplir, afin de le faire grandir, cet amour. Une série sans discontinuer de preuves, de raisons à lui fournir. Maintenant encore, et chaque jour qui passe, je vais chez lui chercher mon ticket de rationnement. Peut-être est-ce pour ça que j’y suis attachée ? Parce que c’est impossible à atteindre et que je ne peux pas renoncer.

Je ne doute plus. Je n’en doute plus. C’est le travail à faire. Et entre moi et toutes les formes dont j’use pour me montrer à lui, il y a cette servitude opérante, cette nécessité impérieuse de rendre le devoir d’amour. J’agis, je m’agite, je boutique sans cesse afin de pouvoir rentrer le soir chez moi et me dire que, oui, le père, cet élément aléatoire dans ma conception, cette présence physique dans le monde, dans la multitude du monde, m’a reconnue encore une fois ce jour et que je suis dans le camp des aimés. Des bienvenus. Sans le savoir, il est ce potentat. Cette puissance occulte sur mon existence. Jamais je ne conviens au père comme suffisante. Et si je le suis un jour, le lendemain qui sait… Le plus difficile à admettre c’est que les règles du jeu entre lui et moi ne sont pas de nos volontés. Juste importées sans doute de l’essence malade de l’arbre de famille.

Texte et dessin : Anna Jouy