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jument verte

Pour nous adonner à l’observation de la société, nombre d’entre nous, nous installons confortablement à la terrasse d’un café. Sous nos yeux, un défilé impromptu nous montre alors les ultimes nouveautés en matière humaine. Nous levons la tête et voici le dernier cri dans le domaine des hommes d’affaires. Nous regardons à droite et c’est la mère, modèle printemps, puis à gauche et voici le nouveau style de l’amoureuse adolescente. Nous observons, nous sommes ravis. Mais ça défile et le grand travail restera pour nous d’imaginer ce en quoi tout ce monde est particulier, neuf et fait pour une histoire, une nouvelle ou le simple début d’une conversation.

Pour surprendre le gibier romanesque, il faudrait plus de temps, le temps au moins que quelque chose se passe, un geste, un début d’aventure. J’en ai plus vu pour ma part, allongée dans l’inconfort d’un lit, monocle astronomiquement pointé sur la planète d’un autre hospitalisé. Cependant, parfois ma terrasse de malade n’abritant que moi,- et pas de café à partager et pas d’humeurs à inventer-, je me suis retrouvée psycho-observatrice sans sujet, de sortie, blanche dans un jour blanc.

Je me souviens. Je suis dans cet état d’obsolescence. Rien, ni personne à regarder comme un mystère, aucune énigme proposée dans les draps d’en face. Il faut pourtant occuper mon cerveau et je prends le seul livre embarqué avec moi. Marcel Aymé dans la collection La Pléiade. Lui, c’est un maître du genre… Il n’y a pas une phrase, une observation qui sonne faux. Il entre dans la vie des autres comme un passe-muraille et je lis ses découvertes avec amusement et admiration. Je l’aime car c’est le monde de mon père, son pays, ses villages, ses gens et c’est comme si je me rendais dans son enfance.

Je lis La jument verte. Voilà. Mon pavé La Pléiade sur le duvet, je me laisse emporter par cette histoire. Et j’en suis à ce passage à la fois burlesque et tragique, où la femme du héros se fait violer sur le lit conjugal, et le mari caché là-dessous qui entend tout et transpire de lâcheté et de rage, car il y a comme quelque chose de la jouissance qui semble traverser le sommier et emboutir son sentiment d’homme. Ce gros Allemand outrage autant sa virilité que sa femme chose. Passage grivois, ironique, Marcel se délecte des travers des hommes et de leur lâcheté. Lequel de ces trois personnages est-il digne de ce qu’il prétend être? Aucun sans doute mais tous sont si humains.

jument

C’est à ce moment-là qu’entre dans ma chambre, un grand homme. Il est costaud, bedonnant léger. Il s’avance vers moi pour me serrer la main. Son regard survole alors mon bouquin.

Ach, Madame, brafo! C’est rrarre de trrouver de jeunes femmes comme fous, qui lisent le saint oufrage. Braffo, continuez.

Quelques mots plus loin, je suis donc en train de faire la connaissance de l’aumônier suisse allemand de cet hôpital. Il n’est guère là pour écouter mais il visite au pas de gymnastique les malades pour les assurer d’une prière, de l’attention de Dieu. Il me regarde, attendri par cette découverte déconcertante d’une jeune femme qui lit la Bible -selon lui- sur son terrible lit de souffrance (aucune douleur associée à ce souvenir en réalité). Il me quitte, ému, heureux. Sans doute sa journée est-elle sauvée et se sent-il moins seul, dans l’abominable réalité humaine de l’endroit, à croire encore en un miracle?

La jument verte est toujours un de mes romans adorés et Marcel, une idole au pays des scribes et des poètes. Je me souviens si bien du fou rire qui m’avait prise ensuite de ce quiproquo silencieux, le fantôme de l’auteur sans doute sous mon lit, ricanant de plaisir de ce qui venait de se passer.

Le lendemain matin, bien avant les soins et le café au lait, pain rassis et confiture pur sucre, la porte s’ouvrit. Mon grand soldat de Dieu, muet et digne, s’approchait de moi à pas précieux. Il se pencha sur mon lit, imposant, mystérieux. J’étais tétanisée de crainte et de culpabilité. Mais, soutirant de je ne sais quelle manche, un calice version de secours, me souriant étrangement, il dit:
– Le corps du Christ.
J’entrouvris la bouche stupéfaite. Il en profita.
La porte se referma. Entre mes lèvres, fondait déjà comme un Temesta, le céleste médicament. Amen.

 

Texte et dessins : Anna Jouy