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homme aux loups

Dans la première décennie du premier siècle du deuxième millénaire, Charles aura été la dernière personne que j’ai connue à dire encore « Fichtre ! » ou « Mazette » ou « Bigre ! » sans susciter la moquerie. Je l’ai côtoyé une année au collège des Garrigues, à Rognes où j’effectuais un remplacement tandis qu’il enseignait encore pour quelques mois avant son départ à la retraite. Dans tout récit, il y a un homme aux loups. Le voici, c’est Charles dont j’ai oublié le nom de famille. Il en élevait deux chez lui, plus ou moins clandestinement. Il m’avait montré des photos. Ce n’était pas sa seule originalité puisqu’il fumait la pipe – dehors, à l’extérieur de la salle des profs, dans la pinède, la dernière année où ça a été toléré – l’année suivante les fumeurs ont été priés d’assouvir leur vice hors de l’enceinte du collège, à l’arrêt de bus (des élèves). Charles portait parfois un pantalon de cuir noir et des gilets sans manches d’un autre âge, mélange de rocker et de dandy sauvage. Professeur de lettres, sévère et rigoureux, il enseignait encore à l’ancienne – j’ai récupéré une partie de ses cours qu’il avait laissé à disposition de qui voulait, notamment sa séquence sur Cyrano de Bergerac dans laquelle il consacrait deux ou trois séances à la préciosité et à la « Carte du tendre » et il impressionnait nombre de ses élèves. Il avait hâte de prendre sa retraite. L’année suivante, j’ai fait un autre remplacement dans ce collège. Charles venait de mourir, quelques mois à peine après son départ.

Je ne suis plus du tout certaine qu’il ait dit « Fichtre ! » ou « Mazette » mais une part de fiction n’est pas interdite dans ces pastilles que je sache. Et puis entre « Fichtre ! » et « du coup », sans parler du « Graal » pour la plus insignifiante des trouvailles, franchement…

Pour revenir à l’homme aux loups, ce qui me préoccupe, c’est que personne ne se rappelle qu’il a eu des loups. Or, je le certifie formellement, l’homme aux loups a existé. J’ai vu les photos de ses loups. Regrettant de ne l’avoir pas mieux connu, j’ai enquêté auprès de mes anciennes collègues pour rafraîchir ma mémoire mais aucune d’entre elles ne se rappelle son nom de famille. L’une se souvient de sa voiture décapotable et du canif dans la poche supérieure de sa chemise – Ah, bon ? Tu es sûre ?, l’autre de ses Santiags. Une autre encore s’est souvenue de son nom de famille, Turfait. Un ancien élève qui l’a eu brièvement avant que je ne le remplace – sur ce point il doit faire erreur – m’a dit qu’il ne se rappelait que les souvenirs de voyage de Charles au Kenya, dont il leur parlait en cours. Grâce au nom de famille, en cherchant ses traces sur Internet, j’ai retrouvé des extraits d’un mémoire de maîtrise de lettres modernes sur le western.

Un autre Charles dont le nom m’échappe aura été le dernier homme à appeler mon fils « tonton Léo ». Charles avait alors la cinquantaine et un nez rouge tandis que Léo, du haut de ses deux ans avec une centaine de mots à son vocabulaire, commençait à faire des poèmes de deux mots. La crèche parentale où il allait avait eu la belle idée de demander à Charles d’initier les deux ans à l’art du clown. Charles leur demandait de se mettre de dos pour revêtir le nez – jamais devant le public. Léo avait un beau clown, de l’avis même de Charles. Charles avait une autre particularité : il vivait avec sa famille dans une grotte, au Foussa à Rognes. On peut donc dire qu’il était clown troglodyte. Sa maison prolongeait la grotte salon, toujours fraîche même en été. Je ne l’ai visitée qu’une seule fois.

Je ne sais plus exactement pourquoi nos liens se sont distendus jusqu’à disparaître. Pourtant j’ai participé à son atelier théâtre adultes quelques années et je l’ai même assisté lors d’un stage dans le Nord. L’une des dernières fois où je l’ai vu, il a blessé mon amour-propre ; je l’avais invité au spectacle de danse de fin d’année de mes élèves « La vie rêvée des anges » et j’ai eu le tort de lui demander si le spectacle lui avait plu… Sa réponse avait à voir avec le vent… Il avait raison. Mais sur le coup, j’ai été vexée.

À ma connaissance, les deux Charles, bien que très proches géographiquement et à peu près du même âge, ne se connaissaient pas. J’espère que le dernier est encore vivant. Je crois bien que j’en ai fini avec les Charles sinon avec la nostalgie. Avec l’évocation de la petite enfance de mon fils, j’ai transgressé mes propres consignes, n’écrire que les faits, ne pas me laisser aller à l’émotion… Mais c’est inévitable. J’ai retrouvé le nom de famille de Charles : Mony et sur le net des images de graffiti de sa grotte sur le site des « Amis du Patrimoine de Rognes » c’est tout.

Texte : Christine Zottele