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Vous êtes debout, en marge de cette nuit encore. Patience. L’aube va vous écrire.

Quelque chose va se fendre bientôt devant vous. Se fendre ou se déchirer. Cette cicatrice du temps fini qui se rompt chaque matin et qui saigne un peu parfois. Vous regardez debout. Vous voulez surprendre cet instant. Mais jamais aussi attentif que vous croyez être, jamais, vous n’avez pu une fois déclarer, maintenant! Vous détournez un instant les yeux, c’en est fait, un mot est venu, la bouche lointaine s’est ouverte. Le premier oracle du jour, là-bas, au loin de la chambre. Vous soupirez, le soleil s’est levé encore. Votre corps s’étire, vous, vos membres rosés, vous tout entier, agitez l’air de nouveaux mots de joie. Taichi taichi! Vous sabrez, vous caressez, vous écrivez.Vous posez rapide, lent, heureux, triste, leste, fatigué le premier mot de votre lumière. Votre cahier de ciel chaque matin se remplit. Calligraphie spontanée, illisible et pourtant définitive. Chapitre suivant…

L’aube écrit. Parfois, il s’agit d’encres fortes, la fenêtre est noire longtemps. Il pleut à l’horizontale. Vous voyez lentement des traces grises, lavures. Vous êtes devant, c’est un matin sans prophéties. Ce sont des jours qu’il faut construire à l’aveugle avec son peu de boue, son peu de flotte. Mortier personnel, coudes et guiboles. Vous brassez, vous touillez la nuit qui s’accroche. Le corps est un terrien, pesant bitume ou jardin frais, au ras de sa planète. Rampant enraciné. Le noir des aurores se creuse à la pioche. Le minerai dessous, des agates profondes.

L’aube écrit. Sur des feuilles de papier aquarelle, le grain poreux et bossué à peine. Devant soi, une pâleur efface tout d’un revers de manche. Plus d’horizon, de pré allongé, d’arbre même. Vos voisins n’ont jamais fait prospérer leur casba sous vos fenêtres. Vous êtes à l’île parfaite, unique, survivant. Étonné de la mer, de l’étendue étouffante des brumes, seul, prêt à réinventer le monde. Vous sentez en vous croître une sensation de pouvoir. Vous seriez Dieu que cela ne vous étonnerait guère. Lentement, pourtant le brouillard monte encore. Il frappe mou à votre vitre. Il écrase la maison dans son vaste cendrier. Vous êtes maintenant sous la ligne de flottaison, une terre noyée. Un sous-marin, une éponge. Le corps c’est 99% d’eau qui marche.

L’aube écrit. En couleurs. Des jaunes surtout, avec des ombres portantes, légères et douces. Même le nuage alors vous importe. Vous devinez des bandes de mer, des lacs mirages. Vous voyez tout au travers du bleu de certains yeux. Le jour qui vient vous tire vers le côté allègre des choses. Vous sentez votre être, cet alourdi de fers, aspiré. Vous gonflez de bonheur en avalant la fenêtre, matin lavé, japonaise peinture. Vous passeriez le reste de votre vie couché sur ce papier, personnage à peine esquissé, entouré d’immuable beauté. Le corps est alors un oiseau, à la portance éternelle. Il ouvre ses ailes. Les arbres le ramassent et l’élèvent. Et très haut sur l’écritoire, on peut suivre son poème.

Patience, les aubes noires, tenez bien le ciel, portez haut la voûte ronde de nos prières
Patience, racines mouvantes, diffusez vos essences dans la respiration moite des nuages
Diffuser à petits soufflets les murmures humains
— mais savez-vous encore qui nous sommes?
Patience, communauté des silences et des brames
Patience
Nous allons vers des métamorphoses de lièges et d’écorces, dermes rugueux sur des sèves mielleuses. Demain la vie nouvelle.

 

Texte et image : Anna Jouy