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pour les cosaques - blottis

Vous ne m’avez pas vue. J’en suis à peu près certaine, parce que, la surprise passée, j’ai eu peur, un peu, et désir, un peu moins, de cette rencontre, et que, donc, je vous ai observé… En fait il faudrait plutôt dire que vous ne m’avez pas reconnue… votre regard est passé une ou deux fois sur moi, absent, même pas furtif, indifférent, j’étais un visage, une silhouette dans la petite foule de ce vernissage où vous ne sembliez connaître qu’un peu plus de têtes, de personnes, que je n’en connaissais.Je me tenais là, un peu dans l’ombre, un peu à l’abri d’un grand vase éclatant de fleurs en pyramide, et j’étais dans un passé si lointain maintenant.J’aurais pu faire les quelques pas qui nous séparaient, contourner le jeune homme bavard, et vous demander

Vous souvenez-vous ?

Le feu n’était plus que braises luisant faiblement, et le froid se tenait tapi contre les murs de pierre, prêt à reconquérir l’espace.

Refluaient en nous l’excitation, ma joie émerveillée, votre attention, restions là en détente lasse, mais lentement, le froid nous resserrait, recroquevillait et les inquiétudes de ces jours revenaient peser sur nos corps.

A croupetons vous avez nourri et ravivé le feu. Je me suis redressée, maladroite, pour sortir, traverser un peu de nuit froide pour rejoindre ma couchette dans la ferme… vous m’avez retenue, et pelotonnés dans un nid fait de ma cape, d’une couverture arrachée à votre lit, sommes restés ainsi, sans un mot, berçant dans notre tiédeur nos tristesses soeurs, laissant le temps s’étirer jusqu’à ce qu’un rayon de soleil filtre par le fenestron, jusqu’à ce que le chien s’étire et aille gratter à la porte de la cabane.

Tant et tant d’années sont passées depuis, sans que nous ayons nouvelles, nos deuils se sont tissés dans nos passés, mais vous revoir, retrouver votre profil, a réveillé le petit souvenir tendre qui colore le souvenir que j’en ai.

Une tentation idiote de savoir s’il en était de même pour vous, que sagement j’ai refoulée.

Texte : Brigitte Celerier
Image : En s’accrochant à une oeuvre de Violaine Kruch