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A quarante-trois ans, pas un cheveu blanc n’altère sa chevelure châtain qu’elle relève en chignon. Une mèche s’échappe tandis que Claudine fixe de ses yeux noisette le tissu qu’elle coud à la machine, une Singer offerte par son mari il y a quelques années. Le vêtement est destiné à son dernier fils, Marcel, qui vient d’avoir deux ans. La large bande de dentelle au col et sur les manches réclame toute son attention. Claudine a passé ces dernières années à tailler, assembler et coudre pour habiller sa clientèle, mettant en œuvre toutes les ressources de sa créativité. Elle aime la fantaisie et si ses tenues sont sobres, elles en témoignent toujours par une lavallière au corsage, un galon au bas d’une jupe ou une broderie discrète. En cette année 1915, le travail vient à manquer, les femmes ne se préoccupent plus de toilettes, les hommes sont partis à la guerre, les grands enfants aussi tel son fils aîné, Joseph, enrôlé pour ses vingt ans tout dernièrement. Claudine l’a vu partir avec crainte, même si elle n’en a rien manifesté. C’est une femme solide, peu affectueuse, mais bienveillante et aimable.

Le gilet dont elle vérifie maintenant les coutures, Marcel le portera pour la séance de photographie prévue dans quelques jours avec le photographe de la ville voisine. C’est Joseph qui a insisté avant de partir au front pour que ses parents la commandent. Ils la lui enverront afin qu’il garde contre son cœur l’image de sa famille  durant le temps de la guerre. Car la guerre s’éternise, et si en 1914, on pensait qu’elle durerait quelques mois, voilà déjà plus d’un an qu’elle sévit. Ce jour-là, autour de Claudine et Louis, on réunira leurs six autres enfants, trois filles et trois garçons, tous un peu timides, voire revêches. Les deux aînés, Claude-Marie et Claudine, dix-huit et seize ans, travaillent dans des fermes voisines comme domestiques depuis plusieurs années, ils ont le regard franc mais triste ou inquiet. Pierre qui vient d’avoir quatorze ans a embauché tout juste après son certificat d’études. Il précède Jeanne, neuf ans, Antoinette qui vient d’avoir cinq ans, et enfin, le petit Marcel, farouche bonhomme de deux ans. La famille réduite vit à Comblette, dans une ferme héritée des parents de Louis. Comblette… le lieu-dit signifie « culbute, roulade » en patois charolais. Les prés alentours en dévers expliquent cette origine, sans doute. A Pâques, après avoir teinté les œufs durs dans des bains de pelures d’oignon, de betteraves ou de feuilles d’épinard, on les faisait rouler et gagnait celui dont l’œuf arrivait intact au bas de la pente !

En ce moment précis, Claudine pense qu’elle s’abîme les yeux dans la pièce sombre et sort dans la cour pour apprécier le travail qu’elle vient de terminer. Difficile de savoir si elle est satisfaite. Son visage exprime si peu… Peut-être les pattes d’oie au coin des yeux se plissent-elles… Quand elle esquisse un sourire, il relève à peine la commissure des lèvres et souligne ses pommettes hautes. Observant les maisons voisines, elle se prend à rêver de quitter cet endroit pour un logement plus confortable. Plus tard, elle vivra au Rogabodot, près de Paray-le-Monial, une grande ferme entourée de terres sur lesquelles son mari pourra faire pâturer vaches et chèvres. Alors son souhait le plus cher sera réalisé… De ses grandes mains aux poignets forts, elle confectionnera encore les habits de la famille, assistera la vache qui vêle, participera comme ici aux travaux de la ferme au moment des moissons… quand tout le monde y va de sa fourche, gens de la maisonnée et voisins, tous réunis et partageant le repas.

En cette fin d’après-midi, elle regarde avancer Louis vers elle qu’elle domine de sa haute taille. Cet homme de deux ans son aîné, épousé il y a vingt-trois ans aujourd’hui, en 1892, quand elle avait vingt ans. Aînée d’une fratrie de cinq filles, Claudine était orpheline de père alors, un père très âgé, de trente-cinq ans plus vieux que sa mère. Mais sa mère venait de se remarier avec… le père de Louis… Les deux femmes ajoutèrent ainsi un an plus tard le lien de belle-mère/belle-fille à celui de mère et fille… Claudine s’avisa un jour avoir épousé son… demi-frère ! De nature sage, ceci la fit sourire. « Ce qu’il en est des alliances ! », répétait-elle. L’histoire ne dit pas si elle a choisi cet homme qui s’avance vers elle, ni si elle l’a aimé, mais Claudine a construit sa vie sur la famille, la sienne, celle de son mari, elle a élevé ses enfants dans le don d’elle-même, sans sourciller. Elle tient à bout de bras le gilet de Paul dont elle ne montrera rien à Louis tandis que celui-ci s’approche d’elle et lui sourit.

Texte et photo : Marlen Sauvage
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