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Un peuple de géants. Nul ne sait ce qui se passe vraiment là quand la nuit est arrivée, personne n’y va. On a beau lui raconter que ce ne sont que des renards ou des hiboux qui errent dans les bois, que les biches sortent dans les clairières ou aux abords du village pour brouter tranquillement sous la lune, on a beau le lui dire, elle n’y croit pas. La forêt ne dit pas tout et surtout pas aux grandes personnes qui ne rêvent jamais éveillées. C’est un domaine qu’on ne visite que le jour, mais qui vit la nuit, le territoire des monstres, des trolls et des fées, le vrai pays de l’histoire. Cependant le jour, la forêt ouvre ses portes, laisse quelques humains rares entrer chez elle et la parcourir. Il faut bien faire bonne figure, puisqu’elle est là, qu’elle occupe la terre, qu’elle est debout, gardienne du vent et de l’ombre. C’est profond, c’est silencieux, enfin, d’un autre silence que celui des maisons et des chambres. Un silence qui se fait à mesure qu’on avance, qui éclot sous le pied, comme si le bruit, le mouvement, la vie se cachait sans cesse derrière les fûts. Chaque pas allume les lumières et le bruit se retire aussitôt. On peut crier dans la forêt, très vite elle absorbe et mange les noms, les attire vers les têtes des arbres là-haut où tout est inatteignable et inaudible. Là-haut, où elle le voit bien, les arbres se balancent et causent une langue imperceptible, tout en la regardant passer, elle et son père qui marchent tous les deux sur ses tapis de velours.

Elle a des ordres précis. Il faut suivre mais pas suivre derrière, suivre «de côté», et puis ouvrir ses yeux, balayer le sol comme le font les aveugles avec leur canne. Il faut débusquer, c’est pour ça qu’elle est là. Le père est friand de champignons. Il les connait bien. Pas tous, mais beaucoup et c’est le moment pour lui d’aimer la forêt, de l’aimer en gourmand qui veut régaler la famille. Il avance vite, elle court presque. Mais elle veut bien lui trouver des pépites, elle veut bien le pousser à s’exclamer de plaisir quand soudain, elle peut l’appeler parce que là sous ses pieds, il y a des chanterelles et qu’elles sont brunes et légères ou dodues et jaunes ou bleues parfois se tenant par la main comme des sorcières. Elle rit, le père rit, et le bonheur monte au ciel d’une même poussée de soupirs satisfaits. Ce sont des heures merveilleuses, des heures où le soleil joue au flipper au travers des branches, où les odeurs sont faites de l’amère senteur des ronces et des lierres et des sucrins des mûres. L’heure où on comprend que la nuit nait là entre les taillis et des sapins serrés et qu’elle en sort comme un parfum quand elle en a assez des pilleurs de trésors et des maraudeurs de bolets. Alors d’une main noire irrésistible elle pousse les intrus dehors, les invite à s’en aller pour clore son jardin et vivre sa vraie vie.

Et puis ils arrivent à la lisière, c’est là que les branches sont basses, que les bosquets sont trop petits pour qu’on les pénètre, une zone comme une barrière épaisse et feutrée, comme si le bois s’entassait là dans un gros bourrelet de végétaux et d’épines.

– Nous sommes à l’orée, dit le père

L’orée, l’orée. Quel merveilleux nom, comme il sonne, comme il est intrigant. Un endroit en or, un moment en or, une langue de terre qui suinte l’or. Et c’est toujours ainsi, quand le soleil rend les armes face à la forêt qui pond des pièces lumineuses au pied des foyards et l’intense nuit qui gagne.

 

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le quatrième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance. Le livre peut être téléchargé  ici .

Photo : propriété d’Anna Jouy