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« Je la trouve belle ma vie. » Marinette rit. A soixante-dix-huit ans, la peau claire à peine ridée, les cheveux blancs bleutés aux crans impeccables, elle raconte la méthode Ogino préconisée par une amie qui avait eu… douze enfants ! « Moi, j’en ai eu dix et j’ai fait quatre fausses couches. Si j’avais pu choisir, j’en aurais peut-être pas eu autant, mais c’était comme ça. » Elle hausse les sourcils en même temps que les épaules. « Le médecin de famille me disait que je me trouverais enceinte rien que si mon mari mettait sa culotte au pied de mon lit. » Elle a un bel accent Marinette, celui du Charolais où les « r » roulent sur la langue comme le petit vin du coin. Ses yeux noisette pétillent quand elle égrène ses souvenirs et ils s’embuent de larmes quand le passé pèse définitivement trop lourd. Secret de famille.

Ce qui a marqué la vie de Marinette, c’est son départ de la ferme parentale, en 1941, à vingt ans, enceinte du commis. Henri, dix-neuf ans, un beau garçon brun, orphelin, au visage lumineux. Sur les photos, il ressemble à Gérard Philippe. Il deviendra son mari un an plus tard après la naissance de leur premier enfant, et le papa d’une grande famille : huit filles et deux garçons.

A 20 ans, Marinette n’était pour ainsi dire jamais sortie de la maison. « J’ai compris les choses petit à petit. J’étais ignorante. La vie m’a rendue responsable. » C’est sa mère qui lui a demandé de partir. « Je ne lui en ai même pas voulu. J’ai trouvé que c’était normal parce que j’avais trahi sa confiance. Pour moi, c’était grave. » Elle se retrouve un 14 janvier dans la campagne de Paray-le-Monial, en Saône-et-Loire, avec sa valise et sa bicyclette, offerte pour son certificat d’études. Dans sa valise, quelques effets, à cette époque-là on n’était pas riche et on se contentait de peu. Elle se souvient de son goût pour l’école :« Du jour où j’ai eu cet examen, à 12 ans, je n’y suis plus allée. J’aimais trop aller à l’école. Puis j’étais bonne élève. » Mais son père compte sur elle pour l’aider à la ferme. Alors, toute jeune, elle trime entre les vaches à traire et les cochons à nourrir.

Ce 14 janvier, sur la route du départ, il neige, il fait -22°C. Direction Roanne. La jeune femme se rend chez une tante, veuve, maman de deux filles, chez qui elle a déjà passé des vacances. « L’arrivée a été dramatique, on pleurait toutes les quatre. » « C’est pas embrouillant », leur dit-elle en guise d’introduction. Elle est enceinte, elle doit travailler. Dans Le petit Renaizon hebdo, elle trouve une offre d’emploi : nounou dans une ferme. Marinette gagne 250 francs par mois. Elle couche au grenier. « Il a neigé pendant un mois », se souvient-elle. La première nuit, elle éclate en sanglots. Elle pense à « Mémé », sa petite sœur Aimée d’un an dont elle est un peu la seconde maman.

Le 31 mai, elle accouche d’une petite fille, avec difficulté. Au médecin qui lui demande ce qu’elle a fait pour être musclée comme un homme, elle répond :« J’ai descendu des sacs de 75 kilos, j’ai déchargé des chars de fumier. A la ferme, il y avait 40 bêtes attachées dont je m’occupais. J’avais pas de dimanche. » Elle met deux jours à accoucher, du vendredi au dimanche à minuit. « Bordel, ça s’appelle des accouchements douloureux. »

Henri a quitté la ferme lui aussi. Il vit en zone libre, Marinette ne le revoit pas. Plus tard, elle lui fait savoir par l’intermédiaire d’une tante que s’il veut la marier, c’est maintenant ou jamais. Henri ne se le fait pas dire deux fois. « C’est une belle histoire d’amour », murmure-t-elle en regardant Henri debout dans la cuisine, le mégot aux lèvres. Ils décident de se marier le 21 novembre 1941 et s’installent à Uxeau, chez les patrons d’Henri. « Henri était venu avec un char et un cheval. La tante Tonine a donné une armoire, Marie a donné un lit, et j’ai acheté le reste avec Cladie. Là j’étais heureuse. »

Des souvenirs, Marinette en a plein la mémoire :« Toutes les nuits, je repasse ma vie. » Une vie difficile souvent mais qui n’a pas réussi à l’aigrir. Et qu’elle partage aujourd’hui entre les mots croisés, la télé, les courses en ville au volant de sa 2CV, de plus en plus rarement, c’est vrai, et ses prières à la messe chaque dimanche : « Je suis chrétienne jusqu’à la racine des cheveux ». Une vie entre sa salle à manger accueillante où trônent les photos des petits et arrière-petits-enfants (19 et 2, respectivement), et sa chambre qu’elle voudrait parfois ne plus quitter tant elle souffre de ses « problèmes de hanches ». Sa plus grande fierté, c’est d’avoir incité ses enfants à poursuivre leurs études. Elle, la fille de fermier, la couturière qui n’hésitait pas à faire des ménages à droite et à gauche pour arrondir les fins de mois, la femme d’ouvrier, peut aujourd’hui apprécier pleinement sa récompense : tous ses enfants lui en sont reconnaissants.

Marinette est née le 14 février 1921 à Nochize en Saône-et-Loire. Récemment, une dame lui a dit qu’elle était belle. On ne le lui avait encore jamais dit.

Texte et photo : Marlen Sauvage
Note : Depuis 1999, date où ce portrait a été écrit, Marinette est décédée à l’âge de 93 ans. Ce portrait devait faire partie d’un projet journalistique intitulé « Portraits de femmes » qui n’a jamais vu le jour. Je le reprends avec plaisir dans une forme différente sous l’impulsion de Jan Doets, dans une série où je tenterais de donner vie à des personnes oubliées de ma généalogie, photo à l’appui ou non.