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On accédait à la résidence par un haut portail de fer forgé noir et or ouvrant sur un square (qui lui donnait son nom) planté d’un grand arbre – effeuillé en cet hiver précoce -,  de conifères rachitiques et d’arbustes buissonnants aux feuilles persistantes, vert pâle et crème, rouge et vert foncé. On se trouvait sur un boulevard de la capitale, à la fois populaire et chic, « middle class » selon la formule alors en vogue, où chacun dans le quartier pouvait se féliciter de vivre une vie de village et d’entretenir des relations de bon voisinage y compris avec les commerçants alentour. La façade de la bâtisse de cinq étages, trouée d’une multitude de hautes fenêtres, toutes protégées de balcons en fer noir et éclairées à la tombée du jour, racontait chaque soir l’histoire de ses occupants. Dans l’entrée qui nous intéresse, au n° 6, vivaient huit couples ou familles et une gardienne qui entretenait avec scrupule les parties communes, nettoyant à grande eau parfumée de menthe ou de tea-tree le carrelage des années cinquante, astiquant le miroir et son cadre doré, nourrissant l’unique plante verte, immense, qui trônait à gauche de la porte-fenêtre de son appartement.

Le jour de la troisième visite qui avait précédé l’achat d’un duplex aux grands volumes, aux plafonds moulurés, aux planchers de chêne blond, Clémence  était accompagnée de son fils de quatre ans, Eduard. L’enfant, d’abord impressionné par l’agent immobilier qui avait le verbe haut, se tenait sagement près d’eux, une main dans la main de sa mère. Comprenant que ce serait bientôt leur future maison, il s’enhardit à partir devant les adultes, tournant les poignées de porte, grimpant et descendant l’escalier menant à l’étage. Agacée, Clémence rappela Eduard près  d’elle et le petit garçon baissa le nez tristement vers le sol. Dans l’une des chambres à la cheminée de marbre gris, surmontée d’un magnifique miroir trumeau de deux mètres de hauteur, la chute d’un objet lourd surprit adultes et enfant. Rien ne se trouvant dans la pièce, tous trois restèrent interloqués, mais très vite l’agent immobilier invoqua les locataires du dessus : l’immeuble était ancien et bien que parfaitement insonorisé par ailleurs, il n’en restait pas moins que le conduit de cheminée unique pouvait résonner de chocs à proximité. On n’y pensa plus. Eduard se repéra vite dans les couloirs et cours intérieures menant à l’appartement, et sa mère le laissa finalement se familiariser avec les lieux tandis qu’elle discutait des dernières formalités de l’acquisition. En quittant la résidence, l’enfant sur ses talons, Clémence se félicitait de sa décision, elle en était même plutôt euphorique ; le jour fuyait et les lumières commençaient à illuminer la façade, elle se retourna vers le bâtiment quand elle aperçut la silhouette d’Eduard en grande conversation… avec personne ! Elle l’appela et le gamin courut à toutes jambes vers sa mère, « tu sais j’ai un ami, il s’appelle Riri. » Sa mère éclata de rire lui rappelant de ne pas importuner les gens ni de suivre les inconnus. « Oui mais lui il habite ici et quand moi je serai là on jouera ensemble. » Eduard se tourna alors et d’un geste de sa petite main salua Riri au loin. Clémence écarquilla les yeux, ne vit toujours rien et en conclut que son fils était riche d’un monde intérieur… à préserver.

Après leur installation au début de l’été, Eduard prit l’habitude de jouer dans un jardinet où il retrouvait Riri. Clémence le surveillait depuis la cuisine au rez-de-chaussée, s’inquiétant un peu de cette obsession, et comptant bien sur la prochaine rentrée scolaire pour régler le problème « Riri » avant que le petit Eduard ne fut complètement schizophrène ! Alors qu’elle le cherchait un soir pour le dîner, Clémence crut apercevoir une ombre près de son fils. Mais il s’agissait sans doute d’une plante en pot grimpant au mur de béton qui séparait la cour d’un autre espace de la résidence. Pourtant l’enfant répondait à quelqu’un clairement, et elle crut même l’entendre parler anglais ! Ceci la surprit d’autant plus qu’Eduard refusait de parler la langue de son père, répétant qu’il la détestait, ce qui pour Clémence signifiait toute sa frustration, son dépit, son chagrin d’être séparé de ce papa trop peu connu. Étrangement craintive, ce dont elle se surprit elle-même, Clémence se précipita pour arracher le gamin à cet extérieur devenu sombre et inquiétant.  Eduard, d’abord interloqué d’une telle violence, expliqua avec un grand calme à sa mère que Riri était inoffensif, et Clémence, levant les sourcils, se demanda si elle avait employé ce mot récemment pour que le petit garçon l’utilise aussi pertinemment. Il avait raison, après tout, Riri ne faisait aucun mal à Eduard puisqu’il n’existait pas ! Ce qu’elle confirma en anglais. Comme Eduard restait silencieux, elle insista. « Don’t you  feel like speaking English with me? » Eduard, buté, tapa du pied par terre, refusant et de répondre et d’avancer. Sa mère s’impatienta. Tirant Eduard par la main, elle sentit une force énorme s’interposer entre elle et son fils, qu’elle ne pouvait s’expliquer, mais qui maintenait son enfant dans une sorte de bulle à laquelle elle n’avait pas accès. Elle finit par céder, lâcha la main de son fils, lui demandant gentiment de l’excuser pour sa colère et de rentrer avec elle. Tout son corps tremblait inexplicablement.

« Je t’ai entendu parler anglais, Eduard », affirma-t-elle quand l’enfant fut de retour dans la cuisine, avec ce qu’il fallait de complicité pour le faire sourire, enfin, l’espérait-elle. Une casserole tomba du crochet où elle pendait et avant que Clémence ait pu la raccrocher, la série dégringola dans un bruit indescriptible sur le plan de travail. Eduard éclata de rire tandis que Clémence avait reculé, épouvantée. Elle vérifia les attaches et en conclut qu’elle avait heurté les casseroles en tentant de remettre la première. Mais sa raison commençait à être ébranlée. Eduard, lui, prenait un air mystérieux en fixant les ustensiles, ce qui agaça tellement Clémence qu’elle le gronda. Au même moment, un bruit sourd se fit entendre dans la pièce où Clémence  avait installé son bureau, celle à la cheminée de marbre gris. Elle s’y précipita et ne vit rien par terre, tout était en place. Elle sortit en vitesse, intimant à Eduard de rester sur sa chaise, monta à l’étage, frappant violemment à la porte de ses voisins auxquels elle demanda d’un ton exaspéré s’ils venaient de faire tomber quelque chose de lourd dans la pièce située au-dessus de chez elle. « Calmez-vous, Clémence, que vous arrive-t-il ? » Clémence expliqua les casseroles, le bruit répété dans la cheminée, bredouillant quelque peu, s’excusant de cette irruption dans leur  soirée, n’osant parler de ce qu’elle soupçonnait : « quelqu’un » intervenait contre elle des qu’elle grondait son petit garçon !

Redescendue chez elle, elle trouva Eduard sagement installé à table, sa frimousse adorable tournée vers elle qui, au bord des larmes, tentait de se ressaisir. Plus rien de notable ne se passa ce soir-là. Ni les jours suivants. Tout au moins Clémence cessa-t-elle de s’inquiéter pour ne pas céder à la panique. Elle emmena Eduard chez ses grands-parents la dernière quinzaine d’août  et en profita pour oublier ces désagréments.

A l’école Eduard se fit vite de petits amis qui furent ses invités aussi souvent que l’autorisait l’agenda de Clémence. La petite bande était connue des résidents de l’entrée n°6 qu’ils saluaient toujours poliment, leur proposant de partager leurs jeux, et chez qui au moment d’Halloween, ils allaient réclamer des bonbons le plus sérieusement du monde, Eduard y allant d’un « trick or treat » de plus en plus assuré  au fur et à mesure de leurs visites. Chacun félicitait Clémence pour la bonne éducation de son enfant et pour sa gentillesse.

Les années passèrent ; Eduard devint un collégien studieux, puis un lycéen engagé dans la vie de son lycée ; il maniait l’humour et la critique avec à propos et intelligence. Clémence en fit toutefois les frais au moment de sa « crise d’adolescence » ce qui leur valut de grandes discussions ponctuées d’éclats de voix invariablement suivis de chocs sourds dans la cheminée. Eduard gardait un air mutin qui agaçait prodigieusement Clémence, mais le jour où, exaspéré lui-même par la discussion, Eduard s’en prit à Riri, Clémence décida dans l’instant de l’emmener consulter un psychiatre et quelques mois plus tard, le jeune homme fut déclaré  « psychotique à tendance schizophrène », bien qu’aucun symptôme autre que les hallucinations auditives ne vienne alourdir le diagnostic.

Intelligent et travailleur, Eduard poursuivit d’ailleurs sans problème son cursus étudiant, se passionna pour l’informatique, le jazz, la randonnée et le saxophone jusqu’à ce qu’il quitte définitivement l’appartement de sa mère. Avec son départ cessèrent les chutes d’objets lourds dans la cheminée de marbre gris. Un an plus tard, à l’enterrement de la gardienne, Clémence découvrit que celle-ci avait une belle-famille anglaise, que son mari s’était appelé Henry, qu’avant le décès de ce dernier, tous deux avaient vécu dans « son » duplex durant des années et que Henry avait été  un passionné de bowling.

Au téléphone, elle raconta la cérémonie à Eduard, aujourd’hui installé en Angleterre. Elle le devina très ému, un grand blanc suivit l’annonce de sa découverte du passé de Madeleine Blanc, veuve  Green… Il s’excusa pour son trouble et rappela à sa mère ses moments de complicité avec celui qu’il appelait Riri, ses interventions quand elle le grondait et combien il s’était senti  désespérément seul de ne pouvoir confier ce secret à  quiconque, pas même à elle, enfermée dans son approche cartésienne de la vie, et hostile à tout ce qui pouvait sembler surnaturel, quand  tout cela lui paraissait faire partie de sa vie, de la vraie vie, souligna-t-il. Clémence raccrocha. Elle éprouvait le sentiment d’être  passée à côté de quelque chose d’essentiel, en tout cas à côté de son fils dans ses plus jeunes années. Se pouvait-il que l’on converse avec les morts, qu’il existe un univers parallèle accessible à certains et qu’Eduard ait été l’un d’eux ? Jamais elle n’avait prêté la moindre croyance à de telles thèses et l’émotion de son fils la bouleversait.

Elle ruminait tout ceci quand, mue par une pulsion qui la surprit elle-même, dans une urgence inexpliquée, Clémence, munie d’un marteau et d’un burin, se mit à  détruire la paroi de briques qui protégeait l’âtre de la cheminée de marbre gris. C’est presque sans surprise qu’elle découvrit alors un jeu de quilles et une énorme boule de bowling.

 

Texte et photo : Marlen Sauvage