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La quitance

  • Ce billet à ordre, va nous mettre à découvert !

  • Je sais, mais … le moyen de faire autrement ? L’important est de gagner un peu de temps. Il faudra bien trois jours avant que l’opération soit transmise à notre banque

  • Tu crois vraiment ?

  • Je ne vois pas d’autre solution. Ne t’inquiète pas, d’ici là, nous finirons bien par trouver un moyen de payer cette dette.

Derrière son guichet, protégé de la lumière des autres mais entouré de leurs bruits mêlés, avec toute la lenteur possible – lenteur mesurée pour être à la limite du supportable – il rangeait, après l’avoir échangé contre une quittance dument signée, le billet que son dernier client lui avait rempli pour honorer une créance.

Depuis longtemps il avait appris à éviter le regard de celui qui tentait de manifester sa présence : celui à qui c’était enfin le tour et qui se sentait, à raison, oublié. Ses yeux passaient du billet au tiroir, puis du tampon à l’endroit où il convenait de l’accrocher pour qu’il se repose lui aussi quelques secondes, puis encore, après avoir tourné la tête quelques instants vers les bureaux situés derrière son siège, comme si quelqu’un lui avait adressé une demande ou fait une recommandation, il posait son regard sur ses mains qu’il défatiguait d’un geste précis en en croisant les doigts d’une main sur l’autre, tout en écartant fortement mais sans vigueur excessive, ses bras, les coudes vers l’avant, dans une sorte de contre-prière .

Alors seulement il levait les yeux vers celui ou celle qui attendait son bon vouloir et, semblant le ou la découvrir, lui adressait la parole sur un mode qui, depuis des années n’avait varié ni d’un mot ni d’une intonation.

Ce jour-là, lorsqu’il parvint à la dernière étape de son rituel d’évitement, ses yeux virent un espace inhabituellement vide, devant la personne qui se trouvait face au guichet, et ne semblait pas vouloir prendre son tour.

Il resta un instant sans rien dire, profitant de cette incongruité pour gagner encore quelques secondes de néant.

Avant d’avoir pu poser la question qui s’était formé dans son esprit, une petite voix semblant provenir du sol, lui parvint.

Il fit alors ce qu’il n’avait jamais fait au cours de ces quarante dernières années, Il se leva avant l’heure de la sonnerie et de plus, en direction du public.

Il aperçut alors une gamine, toute petite mais dont le sourire semblait remplir le hall de l’établissement, où tous étaient à présent figés.

– Alors !? … Tamel ! … Tu viens ?!

Aussitôt, la fillette courut joyeusement vers la porte, qu’on lui ouvrit spontanément, suivie, au grand étonnement de tous, par le dernier billet que l’homme du guichet avait soigneusement rangé dans son tiroir, et qui flottait à présent comme porté par un courant d’air.

Un rond parfait sur les lèvres, l’employé fut incapable de faire un geste ou de prononcer la moindre parole, avant que la petite fille ait disparu.

À l’instant où le petit papier allait s’évanouir à son tour, il fit un bond en direction de la porte de communication avec le public, porte qu’il n’avait jamais utilisée, la franchit et se précipita au dehors. Ce fut pour voir la gamine s’éloigner tenant la main d’un enfant un peu plus âgé qu’elle.

Il interpela alors un passant à propos du fameux billet volant. Celui-ci lui répondit qu’à part les deux charmants bambins qui venaient de sortir, il n’avait vu aucun papier.

Audio

Texte et audio : Luc Comeau Montasse