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Aller simple

 

La vitre… la paroi de la vitre… entre le paysage extérieur qui s’éloigne à grande vitesse et les passagers assis sur leur siège le nez sur leur portable ou les yeux dans le vague… Les vitres froides… la condensation de l’haleine sur les vitres froides… la main qui essuie la buée, le front qui se penche, les yeux qui tentent de saisir des fragments de paysage… les pylônes strient l’espace ou l’effacent en brouillant la vue avec des effets stroboscopiques… le temps s’immobilise… plus rien n’a d’importance ou si peu… les gestes sont entravés, les activités du quotidien sont suspendues, les perceptions habituelles n’ont plus cours, l’esprit est en vacance… vite, la vie va vite… derrière la vitre, la vie défile… les villes, de l’autre côté de la vitre, défilent… la vie, les vies dans les villes… sensation de vitesse presque imperceptible de ce côté-ci de la vitre, rideau… une main tire un rideau sur le monde extérieur qui disparaît à grande vitesse derrière la paroi de la vitre recouverte du rideau… l’intérieur du wagon s’éclaire… les passagers propulsés vers la prochaine gare s’ébrouent en agitant des pages de journaux ou se réfugient en fermant les yeux dans un cocon de pensées rêveuses… s’imaginer en projectile jeté dans l’espace… trajectoire aléatoire… les lois de la physique ne justifient rien… la nuit derrière la vitre transforme celle-ci en miroir… les trains de la Nuit ont été des mouroirs… les fantômes des trains de nuit frôlent les vivants dans les reflets des vitres, contre le tain de leur paroi bleuie par la nuit… les fantômes des trains de nuit crient en silence leur souffrance… les vivants restent sans voix… voudraient oublier que les trains sur les rails déraillent… que la vie n’est suspendue qu’à un fil… que la raison déraisonne… que le souffle à l’origine de la buée sur la vitre s’essouffle… que la présence est une absence… que la puissance est une faiblesse, que la vitesse est un leurre… les vivants voudraient oublier les cauchemars et choisir leurs rêves… ils se laissent rattraper par les trains du malheur… se réveillent hagards… à la gare… terminus, l’ordre social reprend ses droits… les voyageurs en sursis vont à la consigne… redeviennent des morts-vivants, des automates, des marionnettes… ils ajustent leurs vêtements, reprennent leurs bagages, font un pas, un autre, puis encore un autre… ils avancent de nouveau dans la direction voulue par une Autorité sans visage… se remettent à creuser le sillon de leur obéissance aveugle… comme si de rien n’était… comme si rien ne s’était passé… comme si le voyage n’avait pas eu lieu… comme s’ils étaient dédouanés… comme s’ils n’avaient rien à déclarer… les voyageurs qui arrivent dans les villes les traversent en suivant des multitudes de trajets dont ils ignorent les véritables points de départ et d’arrivée… rejoignent les foules anonymes qui les parcourent en tous sens dans l’inconscience des forces obscures qui les agitent… ajoutent leur vacuité à celle des autres… les signaux envoyés dans la nuit par les villes-lumière aux passagers des trains témoignent de leur présence sans lendemain… dormez, braves gens… ceux qui savent (?) veillent sur vous… contentez-vous de pourvoir à la vie de la fourmilière…

 

Texte : Françoise Gérard