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Donata Wenders

Ils étaient à regarder les étoiles, tous deux allongés dans la neige. Ils parlaient dans la buée engendrée par leurs mots, leurs bouches sensibles et les sons de leurs corps. Sans se soucier du froid. Une nuit d’hiver avant l’hiver. Il avait beaucoup neigé. Un épais coussin, confortable. En mars, quelle surprise. L’invitée inattendue d’un presque printemps. Un courant d’air frais et laiteux venu du nord. Ils étaient là, à parler en souriant, sérieusement. C’était un flot continu de verbes, de questions et de réponses. Ils riaient fort parfois. Le scintillement de leurs rires s’alourdissait au contact de l’espace autour d’eux. Le faible pouvoir de leurs voix dans l’épaisseur de la couverture neigeuse.

C’était une toute petite clairière dans un bosquet de bouleaux. Une chambre naturelle, blanche et bleue. La lune comme la lumière d’un chevet. Il avaient bu avec des amis une bonne partie de la nuit. Quand tous, réduits par le sommeil, furent couchés, ils n’avaient pas senti de fatigue en eux. Ils avaient quitté la chaleur douillette de la maison pour apprécier la lumière givrée du dehors. Là, encore, ils buvaient, se partageaient une bouteille . L’alcool était content d’être avec eux dans la neige. La vodka s’amusait avec leurs lèvres, leurs bouches, leurs gorges puis aidait leurs mots à se former dans une belle confusion. Ils parlaient d’écriture. Il écrivait, beaucoup. Elle écrivait, peu. Il se demandait s’il devait poursuivre. Elle se demandait s’il fallait persévérer. Ils se demandaient leurs propres raisons de vivre avec les démons de leurs mots.

Leurs soleils noirs, leurs soleils choisis aussi. La peine et la lumière. Le cercle ouvert de leurs paroles se perdait dans la nuit mais, avant que leurs mélodies ne s’amenuisent pour disparaître à jamais, ils en recueillaient chaque intonation, chaque souffle, chaque  funambule exercice. Ainsi, ils parlaient de leurs inconstances. Elle, de ne pas être suffisamment libre pour écrire comme elle le souhaitait. Lui, d’être à la fois acharné et dégoûté devant tant de pages blanches. Elle disait : – « Il y a autant de vocabulaires que d’hommes sur terre ». Il répondait : – « Tu n’as pas froid » ? Elle n’avait pas froid. Il ajoutait : – « J’ai perdu beaucoup de verbes ». Elle pensait « tu les retrouveras » mais ne disait rien. Il y eut le silence. La bouteille finie. Le rougeoiement de deux cigarettes. La neige se remit à danser. Les flocons serrés. Leurs vêtements rapidement d’une blancheur douce recouverts. L’alcool en réserve dans leurs corps s’épuisa. Ils se levèrent et s’ébrouèrent.

 

Texte  : Zakane
Photo : Donata Wenders