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Au Moyen Âge et avant, les régions derrière les dunes le long de la mer du Nord, des Pays-Bas et Flandre jusqu’au nord de la France étaient couvertes par des grands marécages. Les gens qui vivaient sur les dunes traversaient les marécages par canoë, pour la pêche et la chasse aux oiseaux. Ils y rencontraient souvent des esprits aquatiques, des fantômes brumeux frôlant les eaux, qu’ils appelaient femmes blanches, les dames blanches.

Esprits aquatiques. Ils règnent dans le monde entier. Les dragons chinois et japonais sont des esprits de l’eau. Pendant deux séjours au nord-ouest de Bornéo pour une période totale de onze ans, je rencontrais les Melanau et étudiais leur culture. Ils croient en l’existence de tels esprits, quelle que soit leur religion.

Les Melanau de Sarawak s’appellent a-likao, le peuple de la rivière, un tout petit peuple habitant les bords des fleuves Oya et Mukah qui aboutissent dans la mer de Chine du Sud. Ils ont leur propre langue et système sociaux, un système originaire des castes hindoues bien que maintenant il n’y ait plus de trace de l’hindouisme. Leurs traditions diffèrent de celles des Ibans ou Dayaks, habitant le long des autres rivières. Il y a plus de six cents ans, partout en Asie du Sud, il y avait des petites colonies d’échange commercial aux bouches des rivières, des comptoirs fondés par les états hindouisés de Majapahit sur Java et Champa au Vietnam. Les Indiens étaient suivis par les Portugais, les Portugais par les Hollandais.

Le nom Melanau figure déjà sur un très beau portulan (91 x 74 cms) du cartographe Cornelis Doedtsz d’Édam (= barrage de l’eau, É = eau, dam = barrage, Édam se trouvait à l’embouchure d’un grand marécage, drainé plus tard) , un portulan  qu’il copia d’un original Portugais si précisément, qu’il inclut même le blason du roi de Portugal (voir l’image ci-dessous). Cette carte est pour moi tout un esprit aquatique, je rêve que Cornelis était au moins un cousin sinon le frère de mon ancêtre contemporain Pouwel (Paul ) Doedtz, le capitaine des hautes mers qui vivait dans le village à côté. C’est une carte très aqueuse … La légende au coin supérieur gauche a une touche française : Chez moi, Cornelis Doedts, demeurant à Édam dans la maison “Aux quatre fils Aymon ”, anno 1598 le 18 février stilo novo. 

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Sur cette carte, on peut voir toute l’Asie du sud de l’Australie vers le Japon, avec les côtes de tous les pays où passaient les Portugais pendant quelque cent ans: Sumatra, Java, Bornéo du Nord-ouest, Vietnam (Annam), Chine, Japon. La côte est de Bornéo est représentée par une ligne droite, les Portugais n’y passaient pas.

Ce grand portulan fit naufrage sur l’île japonaise de Kyushu en 1600 avec le bateau hollandais “De Liefde” (L’Amour) et fut confisquée par le shogun. La carte a été déclarée un ‘Trésor national’ japonais donc elle ne peut pas quitter le pays et est conservée au Musée National  à Tokyo. J’ai une grande diapositive en couleurs de cette carte, grâce à l’intervention aimable d’un ami japonais. Sur mon impression à dimension vraie on peut lire clairement les noms des petits villages-comptoirs le long des côtes, dont Melanau.

Les Melanaus pratiquent encore des anciens rites animistes . On pense que les maladies sont des mauvais esprits aqueux. Pour guérir un patient, le shaman, appelé doukoun ou bayoh, commence à la diagnoser avec l’aide d’un sculpteur d’images, le toudok beloum qui porte en tête les images de toutes les maladies, inclus celles de l’âme. Une telle image s’appelle beloum, pluriel beloumbeloum. L’artiste sculpte l’image en bois doux, comme celui des racines des arbres de la mangrove. Un beloum a une beauté inquiétante.

L’esprit aquatique qui trouble l’âme (bedouah) du patient est invité à sortir et à s’installer dans l’image de bois. On discute avec le beloum, on crache sur l’image avec un mélange de sireh, jus de noix de bétel et de pinang. On baigne le beloum de temps en temps et lave le patient avec cette eau.

Le pire danger est considéré passé après trois jours. Le beloum est placé dans un beau petit bateau en bois sculpté et mis dans la rivière, qui l’emporte vers la mer infinie, d’où l’esprit était venu originellement.

La photo montre ma petite collection de beloumbeloum, sculptés par le maître sculpteur Tausap de Mukah. Il en sculpta quelques-uns devant mes yeux, avec des couteaux de poche ordinaires, finement aiguisés. Il écrivit la date sur le dessous, avec un stylo-bille.

Ses beloumbeloum me veillent et gardent, jour et nuit.

carte C. Doets

Texte et images : Jan Doets
(les images peuvent être agrandies par cliquer dessus)