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Les arches -2

Les Arches. Le café est en général tranquille, spacieux. Et puis soudain vers midi, il est petit et débordant. On y parle le « Schweitzerdütch… » mais aussi le franglais et puis le français des cours de justice, celui des galeries d’art … Ça se mélange, ça s’embredouille, se merli-merlotficote toutes mailles dehors. Le client se la joue prolo avec du Lacoste et du Armani Kleinistisé. Etre popu dans des fringues à trois cents balles : un art, l’image sociale d’une fausse résistance au capital… Le bruit que ça fait n’est rien à côté de celui de la circulation. Mais les gens aiment être dans le trafic. Ils aiment se tenir tous au même endroit, vivre le même événement serrés et embrochés d’identiques barres à mine. Ils aiment grignoter, leur Auge dans celle de l’autre. Aiment manger le même truc sur le pouce, boire le même jus d’une même traite. Et s’en aller en chœur roter leur bière sur une musique de fanfare.

Il y a pourtant, les ormes. Les ormes ancêtres, leurs feuillages paisibles, aimables.

Elle arrive, précise, méthodique, une véritable horloge suisse et sort son carnet.

Venue par la rue. Encombrée de pensées et elle de chalands. Venue d’un pas pressé. Le regard bien rivé au sol. La peur de rencontrer un visage connu et de ne savoir que dire.

Mon monde va toujours vers la descente. Je descends vers les Arches. Le reste, le retour n’existe pas. Il n’est lui qu’une formalité, ne demandant de ma part aucun effort et aucune initiative. Le café bu, le verre de vin blanc avalé ou le journal parcouru… le trajet en sens inverse s’impose comme un rappel de chaîne. Mais l’aller, l’aller vers est une toute autre histoire. Quand il faut prendre cette décision qui est d’ordre vital, de la respiration, de la prise de contact avec sa propre peau, son pas, son souffle…je frise l’exploit.

Venue donc par la rue, celle qui plonge entre une rangée de commerces au garde à vous. Subjectivement vertigineuse et simulant pour moi la coulée en piscine. Plus j’avance, et plus je suis en situation d’hypoventilation. Mais bizarrement et par un de ces instincts destructeurs qui me caractérisent, j’y vais quand même. Tiens, Sacha monte. Le regard perdu à l’intérieur du double cahier qu’il tient à la main. Je vois que son autre main est agitée. Le pouce presse et caresse le bout des doigts sans discontinuer.

J’arrive à ma terrasse.

Celui-là a le corps grand peut-être mais pas les jambes. Coiffé ondulé et la masse tirée vers l’arrière. Avec de fines rouflaquettes. Il a le genre beau gosse. Quelque chose de l’impeccable mélange de virilité, de finesse ou d’élégance. Je le croise parfois, sorte d’image de mode, de reproduction sortie d’un film…Il a la beauté conventionnelle, prototypée. Je regarde – par intermittence, de peur de me faire voir à mon tour-, le contour parfait de sa bouche, le tour plein de son visage, me demandant à qui il me fait penser et que je crois connaître. Il a toujours un livre ou un carnet de notes en mains, semble réfléchir, semble penser et certainement le fait-il d’ailleurs. Je le trouve beau, sans intérêt mais beau. Je fouille en moi les raisons de ma mise à l’écart. Je sais que c’est parce qu’il doit être le reflet de son excellence intérieure. L’homme dont les défauts manquent à l’appel et qui a, dans sa perfection, le pouvoir de vous rendre imparfait, terriblement imparfait et perpétuellement en session de rattrapage.

Il ne porte pas de nom, je lui en prête un. Gerdt

Gerdt doit pratiquer un métier à fric. Aisé, luxueusement vêtu, élégant dans ses choix et ses tenues. Beige, noir. Noir, beige etc. Tout ce qu’il faut pour se maintenir en éternelle représentation sans avoir besoin d’y songer.

Je reste subjuguée, sous l’effet de ce que l’on n’a jamais le temps d’observer et qui reste en point d’interrogation irrésolu dans le cerveau. …Il y a un mystère ici que je cherche à saisir, à décortiquer, à assimiler et qui ne se laisse pas approcher faute de temps et à cause de cette impudeur qu’il y aurait à étudier plus à fond le cas de Gerdt. Je compte sur la récurrence de nos rencontres pour m’en dévoiler plus. Mais, d’une fois à l’autre, ce qui m’a semblé s’éclaircir s’est invariablement mué en brouillard vague et tout est à recommencer.

Sur le carnet Gerdt : 10 – (j’ajoute plus un demi point de mystère) sur 20

Texte : Anna Jouy