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Un bon conteur me tient toujours en haleine.

Mes plus beaux souvenirs de ce point de vue ont pour origine mes errances dans les jungles près de l’équateur. La Colombie, le Nigéria, Sarawak sur la grande île de Bornéo. Les gens dans les cabanes et les petites maisons en bois sur pilotis sont des sages, des rêveurs, des penseurs. Ils honorent les traditions et les contes transmis de génération en génération. Ce sont plus que des contes, ce sont des vérités.

Les Melanau de Sarawak, dont j’ai parlé déjà,  sont des connaisseurs des plus anciennes céramiques chinoises. Ils dédaignent la période Ming. C’est trop récent. Mais ils savent tout des époques Han à T’ang à Sung et spécialement Yuan. Sans connaître un seul de ces noms ou dates, ils ont l’oeil parfait pour établir l’ancienneté relative, la qualité de la porcelaine ou  faïence et — pour distinguer la contrefaçon de l’authentique.

Les céramiques chinoises ont été exportées vers le nord-ouest de Bornéo depuis presque vingt siècles en troc contre les produits de la jungle, comme le camphre et d’autres résines et les bois aromatiques. Ces ‘pots’, pour eux, sont magiques. Pendant des siècles, ils ont enterré leurs ancêtres avec. Ils les ont gardés dans leurs maisons comme des héritages précieux. Ce sont presque toujours les femmes qui en sont les propriétaires.

Lamentablement, depuis quelques cinquante ans, 0n en a parfois désenterrées et vendues à des antiquaires chinois. Mais dans les familles, on peut encore trouver des merveilles. J’en ai vu beaucoup. On m’en a donné une, une fois, en échange d’une machine à coudre. Surtout, on m’a raconté les histoires de leurs précieuses possessions. De manière profonde, sérieuse. Je les ai tout crues et je les crois encore.

J’ai, chez moi, une jarre dont j’avais jeté l’eau avant de l’enlever de la maison de l’ancien propriétaire. Stupide. Car il m’avait dit que le niveau de l’eau dedans montait et baissait avec la position de la lune. Ça ne marche pas avec l’eau d’ici..

La plus belle histoire est celle de la Gousi Babui. La jarre cochonne. En 1978,  je l’avais lue, dans un ancien Journal de 1965 du musée de Sarawak à Kuching. Je me demandais si les enfants du vieux Keloupou, le propriétaire, seraient encore dans le kampong de Medong, loin dans la jungle, le long la rivière Oya. Je contactais un missionnaire hollandais qui connaissait le kampong, mais ignorait l’histoire. Il voulait bien m’aider (les missionnaires hollandais sont très friands de cigares et de genièvre hollandais).

J’allais dans un petit avion vers Sibu, une ville chinoise où on ne parle que le Hokkien. La ville est située au confluent des rivières Rejang et Igan. Le Hokkien est très différent des autres langues chinoises (je connais un couple chinois de Sibu dont l’homme est hokkien et la femme cantonnaise. Ils parlent l’anglais entre eux).

Le missionnaire m’attendait et alluma son premier cigare. Il me montra la ville. On mangea, le soir, à une table au milieu d’une petite rue ancienne. “Sizzling steak” (steak grésillant) sur un plat de fonte presque rouge chaud.

“La viande?”, je demandais. “Du cerf de jungle”, dit le propriétaire à sandales flip-flop, short  et T-shirt.

C’était absolument délicieux. En partant, le propriétaire a chuchoté quelque chose à l’oreille du prêtre. Une confession, quoi. Nous avions mangé du chien.

Le matin suivant on partait par bateau. Par la rivière Igan, puis par la Sungai Kout, un très ancien canal creusé, de quelque mètres de largeur, sous les feuilles des arbres, qui relie l’Igan avec la rivière Oya. Puis: kampong Medong. En débarquant, j’avais sur mon épaule un très grand carton avec une ancienne jarre de Birma que j’avais trouvée dans une pharmacie chinoise à Sibu et que la propriétaire avait emballé aimablement pour moi.

La population entière du village avait attendu l’arrivée du petit bateau de ligne sur un ancien débarcadère en bois. En me voyant avec le grand carton ficellé, on s’est fort étonné, surtout les filles. “Ils n’ont jamais vu un coolie blond”, pensais-je. En déposant le carton au sol je me rendis compte finalement qu’aux quatre côtés du carton était imprimé en grandes lettres : “SERVIETTES HYGIÉNIQUES KOTEX, 500 pc”. Détail hors propos, pourtant inoubliable.

Personne n’avait entendu parler du Gousi Babui. Donc, le matin suivant,  j’allai à sa recherche, avec un lent hors-bord, accompagné d’un interprète Melanau de l’Oya. On s’arrêta ici et là et nous avons trouvé finalement quelqu’un qui avait connu feu Keloupou et savait où vivait sa fille, maintenant une dame charmante d’un certain âge. Siti, était son nom.

La famille nous accueillit chaleureusement, mais nia toute connaissance du Gousi Babui. Après quelques boissons gazeuses et une discussion très amicale, Siti se leva silencieusement et disparut derrière une cloison. Elle rentra avec un objet enveloppé dans un tissu jaune, la couleur royale. Le Gousi Babui. On l’avait convaincu doucement en sa langue que je n’étais pas là pour l’acheter, mais pour le regarder.

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Et elle raconta l’histoire.  Même si je la savais par le Journal, elle était maintenant  toute nouvelle pour moi. Je buvais les mots de l’adorable Siti. L’ambiance était magique. Sa voix sérieuse. Une vraie conteuse. La voix de l’interprète. Les réactions ravies des enfants.

Un jour, il y a des générations, un de ses ancêtres fit la chasse dans la jungle. “Là, de l’autre côté de la Sungai (rivière)”, dit-elle en pointant la main vers l’extérieur pour souligner la véracité de ses mots, ce jeune homme tua à la lance un beau cochon de jungle et le laissa avant de poursuivre sa chasse. Quand il rentra pour l’apporter chez lui, le cochon s’était converti en jarre. Il le transporta chez lui et le mit dans un coin de la chambre avant de se coucher.

Le lendemain, la jarre était disparue. Il avait ses soupçons. Il retourna au lieu, loin dans la jungle, sous un grand arbre, où il avait caché le cochon le jour précédant et vit : la jarre dormant…

Cette expérience s’était répétée plusieurs fois pendant les semaines suivantes, on décida donc de percer un trou dans le fond et le fixer au sol avec un boulon de fer. Heureusement, après quelques ans, la jarre cochonne s’était habituée à son nouvel environnement et ne fuyait plus.

Siti se tut.

Puis, le moment de suspense suprême. Elle déshabilla la Gousi Babui, lentement, comme si elle aidait une stripteaseuse.

Quelle belle jarre,  époque Yuan … possiblement pas chinoise mais vietnamienne … je reconnaissais le style. Elle tourna le pot à l’envers. Le trou était là.

Ceci est une vraie histoire. Je n’ai aucune raison de douter les mots de Siti. Regardez son visage :

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Texte et images : Jan Doets