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Aedificavit 11

Certains sont revenus ; c’est du moins ce qu’il apparaît à la lueur de sa partition. Ce qu’à force d’impatience, il assurait. Il n’avait pas lu que la phrase descendait peu à peu, il voyait de brusques sursauts, des effrois, des efforts, des graves, sons si lourds qu’ils ne parvenaient pas à la surface, descente inharmonique et désarticulée. Il s’amorce un semblant de montée. Il s’affirme jusqu’à ce retour brusque, à la surface calme et claire, rigoureusement calme et claire. Personne n’avait vu l’inharmonique sous les reflets calmes et clairs, rigoureusement calmes. Nous touchons à l’extrême atrocité. C’est du moins ce qui écrit et ce qui s’assure, mais l’impatience peut-être est abusive. Qui nous dira si la pierre est bien sous nos pas, si au plus bas, il n’est pas quelque gouffre silencieux d’où les cris ne reviennent pas, si la descente n’est pas seulement esquissée ? Il se pourrait que nous attendent la noyade et le souvenir.

Personne ne peut le dire car “au fond et précisément pour l’essentiel nous sommes indiciblement seuls”.

Les mots en appellent d’autres pour que l’essentiel ne s’échappe. C’est peut-être pour cela seulement que nous continuons. Il y eut des croyances de calme. Le noyé se noyant croit qu’il rêve. Mollement épuisé, il ne se débat plus. C’est alors qu’avec la plus incisive acuité, il envisage, exécuté lentement par ses désespoirs latents, les mots en appellent d’autres, et le regard se meurt bien au-delà. Il y eut parfois des croyances de calme. Il était donc absent lorsque la foule passait. Englouti. Là où le réel s’accomplissait et s’achevait.

Les échos qui lui répondaient étaient pure invention. C’est pourquoi, dans cette longue exécution, il s’asseyait à l’écart et ne regardant plus, il envisageait, il dévisageait les possibles. Les visions parfois échappent, il est vrai. Et survient alors la presque conscience de l’engloutissement. Pour le portail fermé semblait-il retenir avec peine tout un délire violent de crimes et de figures blâfardes, ensanglantées ? Parfois ses yeux s’attachaient et ne parvenaient plus à se refermer, à ce visage déformé et à la main qui s’avançait, se tendant vers lui, qui ne savait pas, ne pouvait pas reculer. Alors survenait la presque conscience de s’engloutir lorsque les visages mêmes s’engloutissaient.

Mais cette main, morte et funéraire, rongée, cadavérique, ne l’atteignait pas. Elle se tendait, certes, mais elle ne m’atteignait pas. Il y avait d’autres mains, celles d’Hamlet, longues et fines, qui se disloquaient et se lamentaient sur son indifférence.

“Une fille bien jolie
qu’il aimait à la folie”.

Ses mains s’écorchaient, sa voix se brisait, sur une chanson triste, trop triste pour lui, et il semblait possible de revenir peut-être un jour, jadis, autrefois. Demain. Qui sait ?

En des instants d’étrange accalmie, se peut-il que les flots aient rejeté encore palpitants. Des tortures étrangement se taisent.  Ou bien il n’y faut voir qu’une vision fugitive. Les flots entr’ouverts nous reprendront sans retour. Vision fugitive de la surface. Qui sait ? Et de ces instants, nous ne pouvons dire, s’ils sont une marche infinie dans un dédale de sensations. Il faudrait s’engager. Suivre ces pas. Reconnaître une conjonction idéale, non pas d’astres mis de bruits, de sonorités, de mouvements, il faudrait rappeler à soi toutes les heures passées à attendre impatiemment. Quand bien même nous le voudrions, le souvenir est infidèle, métamorphose lente, vainement mensongère, car ne voici pas que des jours atroces se mêlent à nous, et à nos songes, et que nos songes s’en nourrissent … tout cela nous échappe … voilà encore un mensonge savant pour éviter de dévoiler l’étrange accalmie de ces instants, mais ces instants s’évanouissent.

Je n’ai pas suivi cette voie et ces instants s’évanouissent. Ici, je n’ai rien à ajouter. 

 

Texte et image : Isabelle Pariente-Butterlin