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Les Arches est le nom d’un restaurant, un lieu branché situé au début de la Basse-Ville , partie historique de la  ville. La narratrice solitaire se force à y prendre chaque jour son café afin de rester dans le mouvement de la vie. Elle observe les clients qui sont comme elle des habitués, tentant d’imaginer ce qu’ils sont, tout en les réduisant à l’état de personnages. Une manière de collectionner des rencontres qui n’ont jamais lieu.

Les Arches. Petit matin besogneux. Les gens s’affairent naturellement tandis que le jour s’offre un brin de jouissance au soleil. Les tables laissées encore à votre choix. Celles-ci longeant le mur ou celles-là qui emplissent le promontoire de bois qui fait suite au plain-pied du bistrot. Les croissants, les cafés-gaufrettes, les verres d’eau, le serveur paisible du matin. Dans l’angle du trottoir, l’homme à lunettes et tenue sport est arrivé. Il vient lire le quotidien avec une attitude studieuse de retraité et d’intellectuel.

Soigné. C’est le seul mot qui lui convienne. Il a toujours dû se contraindre à prendre seul soin de sa personne et en cela, il a l’avantage de maîtriser ce que d’autres, anciens maris ou compagnons devenus solitaires, semblent incapables de faire. Le retraité dynamique est parfait. Il présente cet aspect net et propre, frais repassé qui le place dans la catégorie sent-bon et savon d’Alep. Et puis, ses mains, délicates et fines, dont les ongles sont faits. Elles parlent de livres, de craie, de crayon ou de clavier d’ordinateur. On croit comprendre que cet homme a un passé de mathématicien, de géographe ou de sociologue à la rigueur. Peut-être d’ailleurs est-il chimiste? Adepte du vélo, honnissant le trafic routier et collectionnant dans son jardin et les boîtes d’aluminium et les déchets à composter. Il a une gueule d’écologiste. Imparable.

Il aime le bleu. Et puis les carreaux ou les rayures quand elles sont fines et quasiment ton sur ton. Et les socquettes claires ne déparant pas ses chaussures cuir et nature. Alors que tant d’autres interpellent les regards de leurs attitudes, de leur comportement, lui est si parfaitement conforme à ce qu’on attend d’un homme bien éduqué que seules ses tenues et son habillement semblent pouvoir le distinguer de la troupe des clients des Arches. Il est une sorte de gravure mondaine, ou une page de Sport et Pêche déchirée et posée ici pour attirer notre regard et nous rendre intéressés à une si belle maîtrise de ce qui s’appelle l’allure.

Je l’ai tout de suite bien aimé ce monsieur. Il a véritablement l’air d’être si convenable que j’éprouve une forme de pitié de lui. Parce que je sais et combien, il faut faire de gestes, entamer de courses, activer de lessives et entreprendre de repassages pour conserver incessamment cette élégance-là. J’imagine, non sans quelque frisson dans le dos, la peine qu’il doit se donner pour avoir cette mise afin de venir lire ici le journal du matin et y boire un café. Archétype du célibataire vieillissant et sans attache, il est cet homme qui se maintient par devers tout dans la distinction de sa solitude, même s’il voit inexorablement s’échapper le temps d’y trouver des avantages. Il peut encore jour après jour venir faire ici un brin d’illusion, donner le change à un isolement absurde et dur, celui du célibataire vieillard.

Je lui donne des prénoms, hésitant dans la gamme des noms germanophones ou anglophones. Il s’appellera Arsène. Parce que, qu’importe la manière de le dire, ce nom peut tout être à la fois.

Arsène est un être qui doit sa spécificité à son adéquation totale à l’image du temps. Tout en lui concorde à le faire de son époque, modèle de tenue et d’apparence qui le rendrait totalement identifiable par les générations futures comme homme du début du XXIème siècle. Et pas par simple conformation à la mode du moment mais par complète intégration de la pensée du moment, et d’une telle façon qu’on peut la reconnaître en lui, humanisée, modélisée. Monsieur Arsène est le gentilhomme de l’époque en quelque sorte.

J’attends. Comme lui, je suis dans une attente indéfinissable et certainement reconnaissable en tant que telle. Le matin est censé amener un lot de propositions avantageusement éclairantes de ce que va être la journée. J’attends, comme Arsène, que quelque chose se décoince dans les rideaux de ce théâtre, que la comédie commence ou que la tragédie évolue vers une fin plus excitante. N’est-ce pas le début de quelque chose que le matin? Mais de plus en plus souvent, c’est une sempiternelle reprise de pièce, comme si personne aux Arches n’avait eu le temps de comprendre et de suivre l’aventure de la vie et qu’une relecture de scène doive être nécessaire. Arsène prend le journal. Ses mains sont blanches, la chemise bleue impeccablement repassée, le journal sur la table, le café à côté. Et moi, je sirote en vitesse un truc qui a peut-être un lointain rapport avec un arabica quelconque mais que je n’apprécie pas vraiment, tant le ridicule de ma situation me saute à l’esprit et me noue l’estomac de bon matin.

J’aurais alors l’envie de m’asseoir à la chaise voisine de cet homme, de débuter avec lui une conversation inutile sur la pluie ou le prix des carottes, de lui demander s’il a bien dormi, si ses rendez-vous sont pris et s’il veut un steak ou du poisson pour le repas de midi. Arsène me répondrait, j’en suis convaincue.

Et de ces simples phrases si ordinaires, si banales, si vides d’intérêt, tuer dans l’œuf la grande vanité de la vie des gens qui croient penser.

Je redescends aux Arches après avoir longtemps évité de le faire. Il y a plusieurs jours que je reste dans l’enfermement et que je boucle les heures comme de petites boîtes creuses et sans air. Ces Tupperware de la vie quotidienne qui maintiendront en moi quelques scories de liberté. Mais déjà ma raison vacille à nouveau, je perds l’équilibre, la solitude se fait si lourde, le temps pesant de me retrouver dans ma propre personne sans possibilité de sortir, alors je repars comme si là-bas, le ciel avait un trou et que l’air pouvait y arriver parfois.

La rue me fait une sensation de surveillante; je me sens sous son regard, observée et je crois entendre les commerçants se dire parmi,  que tiens! La revoilà…que c’eut été trop beau si j’avais tenu une vraie distance entre moi et ces Arches! Ce ne sont que de faux mots, des inventions mais si représentatives de mon débat intérieur. J’aimerais n’avoir pas besoin d’y aller, j’aimerais n’y avoir aucune habitude. N’avoir aucune dépendance… mais ce n’est pas le cas. Et la visite aux Arches est pareille, oui exactement semblable à celle que je fais chez le thérapeute qui me tient hors de l’eau.

Je croise Sacha. Il passe. Sans me voir. Il n’est pas observateur.

Texte : Anna Jouy
Les premiers deux articles de cette série, après Sacha et Gerdt, sont parus en 2014 sur le site voici:
http://lescosaquesdesfrontieres.com/2014/05/21/les-arches/ et http://lescosaquesdesfrontieres.com/2014/05/28/les-arches-2/