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L’espace était vaste, quelques morceaux de nuit persistaient – la couleur, ses séductions et ses petites chansonnettes avaient déserté. Rien ne semblait vivant à première vue, mais il sut que ça bougeait. Battements du silence. Rumeurs, quelques portes s’ouvraient. Il décida de rentrer dans l’hiver…

Cela ce sont les mots qu’il devait employer plus tard pour commenter son dessin, l’expliquer, et pour qu’on ne l’interroge pas sans cesse, c’est ce qu’il inscrivit dans un phylactère baroque au bas de ce minuscule feuillet, avec le souci de parer le réel par la grâce de la phrase… mais il n’en dit pas davantage, parce qu’il n’avait pas la place, parce que le reste, le petit reste lui appartenait, l’horreur dont il se souvenait, l’horreur plus forte encore dont il n’avait été que témoin par ricochet, l’indicible qui d’ailleurs s’étalait maintenant, par bribes glacées et belles dans les journaux de ce monde où il revenait.

En fait, il avançait dans la paix de son quartier, un peu comateux, nauséeux, sonné par la détente, par le relâchement qui l’avait saisi dans l’avion qui le ramenait de Beyrouth, après les nuits d’insomnie et la tension impuissante, et il projetait sur les petits immeubles blancs de sa tranquille banlieue, endormie dans le vide du milieu de la matinée, une vague évocation de poussière ocre et blanche, de ruines, de rues tout aussi désertes que celles où il avançait, mais désertées par la crainte, le souffle retenu, il y installait des morceaux de noir comme les accalmies dans les nuits d’alors, tout ce qu’il avait connu ou qui avait été sa préoccupation constante, un peu de Homs telle qu’il l’avait vécue et photographiée en 2012, un peu de ses séjours suivants dans la région, un peu d’Alep en 2015, un peu de ce qu’il avait vu dans les villages voisins lorsqu’il s’en était échappé, un peu de ce qu’il avait vu, reçu d’amis, et les très belles photos et vidéos, esthétiques témoignages de ce qui était affreux, d’Ameer Alhabi (presque anciennes déjà https://making-of.afp.com/jour-denfer-alep et , d’Hannah Karim, celles de Karam al Masri http://tempsreel.nouvelobs.com/galeries-photos/photo/20160502.OBS9636/photos-l-enfer-sur-terre-est-a-alep-pilonnee-par-les-bombes.html reçues par Rana Moussaoui qui les lui avaient montrées à Beyrouth, avant le cataclysme des derniers jours, Beyrouth où il s’attardait, cherchant le moyen de retourner en Syrie, hésitant…

Et toute cette paix ennuyeuse qui entourait ses derniers pas vers son appartement, était contaminée, pleine encore des sanglots, des cris, du sang, des yeux vides et implorant sans espoir, de la détresse de la guerre qui s’accrochait à lui, avant qu’après un sas de sourires, amitiés, tendresses, il reprenne pied dans les petites luttes politiques de son pays.

Texte : Brigitte Celerier
Image : Émail sur métal – oeuvre de Copo – 26770 Rousset-les-vignes
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