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Tous ces récits de guerres, de persécution et de mort troublaient le sommeil de Jordi qui, après l’entrevue entre Guiraud et son hôte, Guilhabert, avait éprouvé les pires difficultés pour s’endormir.

Douterais-tu de ta foi ? s’interrogeait-il en se tournant et se retournant dans son lit.  Jordi tremblait de tous ses membres à l’idée de voir peu à peu s’éloigner de lui, sans qu’il n’y pût rien opposer, sa croyance en un Dieu unique, répandant autour de lui la lumière de l’amour et de la résurrection. Finalement proche du dieu des cathares, à la différence que celui-là n’était ni représenté, ni représentable et qu’il cohabitait avec un autre dieu, de basse extraction et de vile besogne.

Dès le lever du jour, Jordi fut sur pied. Il quitta la maison, seul, et se rendit sans attendre dans la petite église où ils avaient pénétré la veille. Il avait remarqué, dans une chapelle latérale, une statue de bois polychrome représentant une Vierge à l’enfant. Assise et coiffée d’un touret, sa main droite refermée sur sa tunique qui dessinait un élégant drapé, elle tenait l’enfant, en position assise lui aussi, sur son genou gauche. Son regard, comme absent, se perdait dans un horizon inconnu tandis que celui de l’enfant, plus vif, semblait vouloir pénétrer les secrets les plus intimes des passants.

Il se souvint avoir déjà vu une semblable représentation mais peinte sur un parchemin, dans une douce polychromie. C’était, pensait-il, lors d’une visite qu’il avait effectuée à la cathédrale de Vic, près de chez lui, en Catalogne, où les sculpteurs s’affairaient pour terminer l’ornement de chapelles latérales    encore en chantier.

Le visage de la Vierge affichait une profonde sérénité. Elle paraissait détachée du monde. Ses traits esquissaient un léger sourire que Jordi interprétait comme la promesse du bonheur dans un monde refusé au commun des mortels. Il y avait quelque chose d’extatique dans cette représentation et Jordi reconnut que l’artiste qui avait réalisé cette sculpture n’était pas dénué de talent. Il ignorait le travail du bois, mais il était suffisamment avisé pour en deviner la difficulté.

Rempli d‘admiration pour cette statue, Jordi s’agenouilla et se mit à prier avec ferveur. Il se demanda bientôt qui priait-il en réalité. En guise de réponse, son cœur hésita entre la Vierge en tant que mère de l’enfant Jésus ou l’œuvre d’art qui, sous ses yeux, la représentait dans le temps des vivants. Mais il finit par se convaincre que l’une et l’autre constituaient une seule et même entité. Selon lui, la qualité de l’artiste se mesurait à sa capacité d’effacement devant son sujet. Le sculpteur qui avait conçu cette Vierge à l’Enfant d’une beauté proche de la perfection, avait réussi cette prouesse.

Jordi garderait longtemps, en mémoire, ce  visage de femme qui, dans un même élan esthétique, inspirait l’ascèse, l’harmonie et l’amour.

Texte: Serge Bonnery
Photo : Vierge à l’enfant, peinture sur parchemin, trésor de la cathédrale de Vic en Catalogne (collection Serge Bonnery)