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Bescherelle

Je m’appelle Mo. Madame Vérin nous a demandé d’écrire les douze verbes français les plus importants de la langue française. Ça fait deux années que je viens ici. Avant : c’était Camille qui nous donnait les cours : maintenant : c’est dommage. Madame Vérin est  gentille mais Camille a de belles jambes.

Cette année, je suis dans le cours perfectionnement. J’ai progressé avec les vocables de la bouche. Mais la main qui écrit a des lacunes. Madame Vérin veut que nous écrivions plus. Nous continuons la conversation seulement après l’écriture. C’est comme ça – ça c’est petit cela. Madame Vérin dit toujours C’est comme ça. Elle siffle un peu les consonnes sifflantes.

J’ai retrouvé Jelina et Ange. Eux aussi ont des mains à lacunes. En tout, nous sommes douze. Je tire la langue. J’écris très vite les quatre premiers : être, avoir, aimer, vivre, mais maintenant je cherche. Je vois les autres ronger leur crayon, ou regarder par la vitre, ou encore Amédée qui baille. Madame Vérin nous a donné dix minutes, pas plus, pourquoi ? C’est comme ça. Sifflement. Elle a ajouté Pour ne pas réfléchir.

C’est dur : j’hésite. Certains me plaisent aux oreilles mais d’autres sont plus utiles. Je tournille les mots dans ma tête et je les essaie sur ma langue. Tourniller existe-t-il ?  Rêvilloter ? L’an passé j’ai appris un verbe qui ne vit plus que dans un poème : déclore. Je le préfère à ouvrir. Comme Ronsard avec sa rime à la rose. Aussi, il  faut faire attention car il y a des pièges ; par exemple, débattre ne signifie pas « ne plus se battre », bien au contraire.

Mais vite, je dois finir ma liste, Madame Vérin a déjà demandé deux fois si nous avions terminé. Après on devra les lire un par un et les conjuguer au présent de l’indicatif. Je marque vite : croire, vouloir, pouvoir, cheminer, tourniller, espérer, non je le raye et je mets à la place faire.

Nous avons lu nos listes. Madame Vérin a souri à tourniller et a dit qu’il n’existe pas. Elle a proposé tournoyer et parlé des chevaliers du moyen âge. Elle a dit qu’Amédée ne s’était pas fatigué : il n’a mis que des verbes du premier groupe. Le français est une langue qui fait des groupes, des sous-groupes, des sous-sous-groupes avec tous les mots. Maintenant : nous faisons le deuxième exercice.

Nous devons écrire un texte avec l’un des verbes de notre choix. Jelina a demandé : Chaque phrase doit avoir le verbe, genre ? (Jelina termine toutes ses phrases par genre, elle croit qu’elle parle mieux français que nous autres) mais Madame Vérin a dit que non, que c’était un point de départ et qu’après on faisait ce qu’on voulait. Je commence par être et avoir parce que c’est les deux premiers que j’ai appris à conjuguer. J’ai remarqué : souvent : pour se définir les Français construisent leurs phrases avec être et avoir. Je suis de même. Je veux être Français et  avoir les papiers.

J’ai un âge : dix-huit ans- et plus de famille depuis que mon pays ne m’aime plus. La guerre m’a tout pris,  Ti’ma, Ti’pa, mes amis. Aussi : un avenir là-bas. Maintenant : c’est ici. J’apprends le français de mon mieux. Madame Vrin dit que être et avoir sont des auxiliaires et servent à conjuguer les temps composés du passé. J’ai cherché auxiliaire  dans le dictionnaire : c’est un secours ou une personne qui aide en apportant son concours ; en grammaire, monsieur Robert dit que ce sont des auxiliaires purs mais il y a aussi : des semi-auxiliaires comme venir, aller, devoir, laisser, faire, laisser .

Moi je suis aussi une sorte de semi-auxiliaire pour l’entreprise de nettoyage qui m’emploie. Je lave des vitres transparentes : ça me laisse de temps de regarder à l’intérieur. Les Français sont très compliqués avec leur passé. Il y en a de plusieurs sortes : passé composé, imparfait, passé simple, passé antérieur… Je n’ai pas encore compris toutes les nuances mais il est bien possible qu’ils aient même un passé honteux, un passé à perpétuité, un passé d’exception. Je connais pour l’instant l’imparfait pour les actions que je faisais répétitivement ou habituellement auparavant.

Madame Vrin passe derrière moi pour regarder ce que j’écris ; elle sourcille quand je succède les adverbes. Elle me gronde gentiment pour ma ponctuation. C’est vrai que j’aime les deux points pour expliquer. Elle me dit de continuer.  Je commence à bloquer avec être et avoir.

Je conjugue à très peu près le passé composé : c’est les actions  accomplies du passé, qui ne reviendront plus. Madame Vrin dit que le passé simple, c’est trop compliqué pour nous pour l’instant mais que c’est un passé que les livres parlent. Moi j’aime lire mais je préfère la musique.  Aimer  est dans mes douze verbes. Mais je finis être et avoir.  J’ai pas encore la main pour parler la langue mais j’ai le cœur de le faire. Écrire est différent de parler parce que ça parle de quelque chose qu’on ne savait pas vouloir dire. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre, dit souvent Madame Vrin. Moi non plus. Pour parler, il me faut penser un peu avant, alors que pour écrire ça pense après.

Je note les expressions et les mots qui nous aiment sur un petit carnet répertoire – j’en ai un certain nombre avec être et avoir. Une des premières que j’ai notées, au début, quand je cherchais les mots, est avoir un mot sur le bout de la langue. Je tirais la langue, la papillonnais,  la désignant de mon index. Mais les gens, ne comprenant pas que je cherchais un vocable, avaient peur de moi. Camille m’a dit que ça faisait obscène et qu’il fallait me débarrasser de cette habitude. C’est à ce moment-là que j’ai commencé le carnet.

Texte: Christine Zottele