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le voisin

Que sais-je de mon voisin ? …Mais rien naturellement. Qui peut se vanter, car il s’agirait en fait d’un exploit digne d’admiration, qui peut se vanter donc de connaître son voisin ?

Le mien d’abord n’est pas aussi voisin qu’on pourrait l’entendre: il loge un étage en dessous du mien. Et un étage n’est pas le palier ! Il vit quelque part dans les profondeurs de la maison et ne perçoit donc le monde ni de ma position, ni de ma hauteur. Pour lui, le sol est nettement plus proche et le ciel nettement plus lointain. Ironiquement dit, pensez-vous et pourtant… Il est simplement évident que nous ne recevons ni la même lumière ni les mêmes informations sociales. Je vois en dessus de ma rue. Lui ne perçoit que l’immeuble d’en face.

Ensuite mon voisin entend le bruit, voire le boucan, de son propre voisin situé plus bas encore et qui semble particulièrement sourd puisqu’il met radio ou télévision à fond. Mon voisin vit ou survit, dans une bulle de murs, planchers et plafonds, bulle sonore dont il ne maîtrise nullement les effets larsen et autres joyeusetés.

Mon voisin arrive à n’importe quelle heure, de jour comme de nuit. Il vient et se met brièvement à son piano. Un instrument désaccordé et qu’il maltraite, comme d’autres maltraitent leur belle-mère ou leur caniche, à grands coups de paluche et de violence extramusicale. Il claque la porte de son appartement et puis claque sa colère, son ennui, tout en vrac, sur ce pauvre machin qui en tremble jusque sous mes pieds.

C’est un original probablement, un type de catégorie surchoix, faisant dans l’inapproprié, l’inadéquat. S’escrimer pareillement à jouer d’une manière si fausse et d’une façon si rugueuse tient pour moi de l’exercice de la musique en tant que performance, selon le même procédé qui sied au théâtre contemporain.  C’est tout ce que je peux lui accorder.

Il entre chez lui et je sais le thème de son humeur. Mélancoliques tentatives de blues agencées comme autant de poussives toux de bar. Extases romantiques sur fond de Bob Dylan ou orgasmes suprêmes, des envolées patriotiques avec levées de drapeau et d’hymne national. De temps à autre, pour combler peut-être un déficit de compagnie, affine-t-il encore pour moi le geste en y mettant de la voix. En suisse allemand, la musique prend des formes cubistes ou destructuro-pictogrammiques des plus croustillantes, pour ne pas dire crispantes.

Mon voisin. Je pourrais imaginer qu’il est venu jusqu’à mon étage prendre de l’altitude à cause d’un problème de séminaire non accepté, ou alors d’un trou dans sa salière, éventuellement d’un urgent besoin de crème savon. Ou en cherchant mieux, est-il venu, taraudé par l’exigence d’avoir enfin une réponse à la question existentielle de savoir qui sont ces femmes cinquantenaires, comme maman…

En peu de temps cependant, je me suis formée à sa nature. Je le crois organisé, structuré, agencé en quelque sorte. La simple méthode qu’il applique au débarras de ses détritus me le prouve. Son palier se couvre lentement aux abords de la période des grandes poubelles, de sacs divers, bien ficelés, propres en ordre et alignés comme des scouts en partance pour un camp. Les verres vides sont empilés soigneusement, les papiers arasés sur les côtés, les ficelles nouées d’un identique nœud de pêcheur, le PET écrasé en quinconce. Tout un art de composter la vie du mois rigoureusement.

Non. Je le soupçonne en fait d’être monté pour un autre motif : celui de m’avertir de quelque nuisance future.

L’étudiant par principe étudie. Lapalissade certes. Mais pour parvenir au développement de contacts intellectuels ou charnels fort nécessaires à son curriculum, l’étudiant festoie également. Festoie en termes de souper de compagnie, de tête à tête, ou de beuveries colossales durant lesquelles il est possible qu’il en vienne à perdre la notion élémentaire du voisinage.

Mon voisin aussi rigide puisse-t-il être en apparence se plaît de temps à autre à déplacer la barre des convenances dans des sphères si évasives qu’il faudrait longuement en chercher les limites.

La fête ne commence pas, comme on pourrait s’y attendre, en début de soirée. Elle débute au mieux quand vous songez à mettre un terme à la vôtre. Dès cet instant vous percevez en vous les effets négatifs du vieillissement, celui-là même que vous supportez en temps normal la tête haute.

Parmi ces jeunes lurons, il en est toujours un qui a ce soir-là son anniversaire. Hors de question de passer outre l’émission de quelque couplet sur l’heureux jour dont il s’agit !

Mon voisin lui, a instauré le rite ethno de me faire entendre toutes les versions du dit chant… Probablement veut-il me faire apprécier sa maîtrise des langues étrangères. Chanté de plus dans la cage d’escaliers pour lui donner les effets de reverbe si jolis-jolis, le chant d’anniversaire est un must dont je n’ai pas fini de profiter.

Puis survient en général un silence. La première fois que vous y êtes confronté, vous soupirez d’aise. Vous pensez avoir traversé la crise avec élégance et quelque chose en vous se détend et vous ramollit.

Je l’ai compris après quelques expériences : ce silence correspond à ce que nous appelons communément le repas. Chez moi, l’entier d’une telle soirée se déroulerait autour de la table. Discussions et échanges se font la bouche pleine en quelque sorte. Chez mon voisin, certainement pas. J’imagine ses invités se remplir une assiette et partir se l’engloutir en solo dans un coin de l’appartement.

Rien ne transparaît qui me permette de tirer cette conclusion, mis à part une odeur bien connue de saucisse et de choucroute me signifiant très clairement que l’heure de la bouffe a sonné. Et le silence servi en sus.

Le ventre dodu, il doit leur venir des idées. Une demi- heure plus loin, le démon du jeu les prend. Les portes claquent, les rires fusent, les gloussements, enfin tout, absolument tout, ce qui peut faire du bruit est mis en action. Pour que l’étudiant s’amuse et festoie. Les machines se mettent en marche, le bain coule, les parois tremblent sous les danses. Et comme ils sont nombreux, les fumeurs se donnent rendez-vous sur l’escalier qui mène à mon chez moi pour y cloper en paix Instants qui me permettent d’évaluer sans difficultés la quantité de bronco-insuffisants reçus par mon adorable et néanmoins estudiantin voisin.

Mon voisin est donc venu. Pour me dire gentiment mais fermement qu’il a projeté de recevoir ? Je ne l’ai pas entendu, ne l’ai pas vu, lui et son air de bonté, accomplissant sa démarche de vertueux colocataire de la meilleure façon possible. Moi, absente, il a dû éprouver un besoin primaire de ranger mes godasses sur mon palier, non pas pour me faire connaître son degré de poésie mais son sens du bien fait…

Texte : Anna Jouy