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Jordi avait marché jusqu’à une bergerie délabrée. Il poussa la porte en bois dont les gonds étaient rouillés. On devinait le ciel à travers la toiture. Il se dit qu’il y aurait beaucoup de travail pour remettre cette masure en état. Mais qui s’en souciait maintenant ? Beaucoup de paysans avaient quitté le pays haut, préférant à ses calcaires récalcitrants la plaine plus généreuse où l’eau du fleuve coulait à flots. Ne demeuraient guère ici que quelques hommes égarés et leurs familles, attachés à des lambeaux de terre qui avaient été leur berceau avant de devenir leur tombe.

Ici, pas de place pour les blés généreux, ondulant. Seules la vigne ou l’olivier parvenaient à survivre. Et encore, ne donnaient-ils que peu de fruits. Tout juste de quoi – et encore – nourrir frugalement.

Le paysan dont Jordi aperçut la silhouette était vêtu d’une épaisse chemise noire. Une capuche protégeait sa tête du soleil et du vent. On aurait cru un moine.

– Cela fait bien longtemps que plus personne n’est passé par ici.

Il avait parlé d’une voix détachée, lointaine, comme absente.

– Je vous dérange ? s’inquiéta Jordi.

– Pas le moins du monde. Ce soir, je ne parlerai pas aux oiseaux.

D’oiseaux, Jordi n’avait guère jusque-là remarqué la présence.

– Vous venez de loin ? s’enquit le paysan.

– Du sud, là-bas… répondit Jordi en esquissant un geste vague dans la direction du Canigou.

– Vous connaissez cette montagne ? Vous l’avez franchie ?

– Pas franchie, simplement contournée. On dit qu’il est périlleux de tenter son ascension et qu’il vaut mieux l’éviter.

– On le dit.

– Vous croyez aux malédictions ?

– Ce que j’ai vu…

– Le mal ? tenta Jordi.

Le paysan le fixa. Il ne parut pas étonné. Il demeura prudent.

– Je n’ai pas dit ça.

Le paysan paraissait las. Comme si sa vie était maintenant derrière lui et qu’il n’avait plus rien à en attendre. Qu’à se laisser lentement glisser dans cette terre pauvre, isolée du monde par un éclat de roche brute dressé devant eux comme un mur.

– Vous avez dû rencontrer le malheur pour parler de la sorte, reprit Jordi.

– Du malheur, oui…

Mais l’homme se tut et Jordi ne savait plus comment poursuivre la conversation. Il changea de sujet. Posant ses yeux sur le Canigou dont la silhouette entrait dans la tombée du jour, il questionna le paysan :

– Vous connaissez des légendes ?

– A propos de cette montagne ?

Depuis l’enfance, Jordi aimait les histoires que ses maîtres lui racontaient. Ils lui avaient appris qu’elles étaient chargées de sens.

– On raconte que pendant le déluge, l’arche de Noé a échoué sur ses pentes. Est-ce vrai ? tenta Jordi.

– J’ai entendu cela.

– Et vous le croyez ?

– C’est sans importance, trancha l’homme.

– Moi, j’y crois, reprit Jordi. On dit même qu’au prochain déluge, l’Arche, qui serait enfouie sous les roches, réapparaîtrait à la surface des eaux pour sauver à nouveau le monde.

– C’est une belle histoire… convint le paysan. Mais qu’y aura-t-il encore à sauver, d’ici-là ?

La question troubla Jordi.

Le paysan, pour la première fois, semblait se découvrir. Un climat de confiance était-il en train de s’établir entre eux et l’homme allait-il en dire un peu plus maintenant ?

– Vous vous méfiez de moi… avança Jordi.

– Pas de vous en particulier.

– Je vous comprends.

En réalité, Jordi ne comprenait pas. Il avait bien perçu que l‘homme se montrait à son égard d’une prudence de chat. Qu’avait-il à cacher ? Sûrement quelque chose qui risquait de lui causer du tort s’il était démasqué.

Tous les hommes ont un passé, avait appris Jordi de ses maîtres. Tous portent sur leurs épaules un fardeau invisible et dont ils sont les seuls à connaître le poids. Chacun est dépositaire de son propre secret. La différence entre les hommes n’est pas une question de couleur de peau, de race ou de religion. Ce qui fait la différence, ou pour le dire de manière plus juste, la singularité, c’est le secret que chacun détient au fond de lui.

L’homme s’était maintenant dressé devant Jordi, prêt à lui tourner le dos.

– Vous ne restez pas ?

– Il faut que je m’isole un peu maintenant. Et je vous serais reconnaissant de ne pas me suivre.

– Vous avez ma parole, je vous le jure.

– Ne jurez pas. Je ne demande pas tant.

Il disparut derrière un bosquet de chênes verts. Que devait accomplir de si important, cet homme dont le mystère, aux yeux de Jordi, n’avait cessé de s’épaissir depuis qu’ils avaient échangé leurs premières paroles ?

Il n’en savait rien. Un secret, sûrement.

 

(à suivre)

Texte et image : Serge Bonnery