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pour les fils de la staroste-2

C’est encore Borislava qui a repris le conte, ce jour là

«C’était donc Ivan, l’aîné qui arrivait, et il s’est précipité dans la chambre. Ils étaient là tous les deux, les fils, devant le lit de la staroste redressée sur ses oreillers, tendue dans un dernier effort pour les regarder avec joie, leur faire ses adieux, recommander à l’aîné de ne pas quitter son frère.

Mais il a répondu – «non, mère, je vais repartir, je laisse le château et les biens à Pierre, c’est un Woronicz, moi je me nomme Orlenko et suis aux cosaques, aux zaporogues».

Tous se taisaient, attendaient, la zaporogue a enlevé de son doigt sa bague en argent et la donnée à Ivan en s’arrachant ces mots «porte la, tu connaîtra son..» – et sa chute dans la mort a été accompagnée des sanglots des assistants.»

Oksana «et après quatre jours de recueillement ce furent de somptueuses funérailles..»

Borislava «la cour éclairée par des tonneaux de résine, un char, avançant entre deux rangées de porteurs de torche en manteaux noirs, tiré par six chevaux noirs harnachés de noir, et chaque cheval était en outre tenu en bride par un paysan vêtu de noir..»

Oksana «les popes et les bannières des villages, les enfants vêtus de blanc, la foule des voisins, la lumière d’or rouge, … et les deux frères, vêtus de kontusz noirs sur leurs pourpoints blancs, menaient la troupe des vassaux, des amis, des fermiers d’arrêt en arrêt, de discours en discours»

Borislava «on installa le cercueil sur un échafaudage dans le choeur de l’église, sous un drap noir, entre des chandeliers d’argent, et chacun s’en retourna vers sa nuit, le sommeil».

Et Oksana a continué

«mais Ivan, Orlenko, lui ne dormait pas, il arpentait les couloirs, passait devant les chambres, traversait les salles, entre les corps endormis là où ils avaient pu trouver un semblant de confort.. il est sorti, est descendu à grands pas jusqu’au bord de la rivière encaissée, il a suivi un moment dans le noir le cours de l’eau bavarde, et puis il est monté entre les rochers jusqu’à la fente presque invisible qui s’ouvre sur la grotte des cygains, cet endroit redouté de tous –

Vous savez les enfants, seuls les fous veulent rencontrer, consulter les cygains – Et là il y avait un chat noir aux yeux de braise ardente, à côté d’un feu de branchage expirant, des statuettes frustes en bois et ficelles, des poteries cassées, et sous une peau de bête, sur un lit de feuilles, la vieille cygaine endormie. Le chat a miaulé, un coq dans le fond de la caverne a crié et la vieille s’est réveillée en marmonnant un mot impossible à connaître. Elle était hideuse, ridée comme une pomme qui va pourrir, maigre au delà de tout, et rouge de visage, avec des yeux brillants et jaunes comme ceux de son chat.

Ivan a jeté des pièces d’or devant elle, lui a ordonné de dire quel était son passé, de lui révéler quel serait son avenir. Elle a refusé. Il a sorti son sabre. Le chat s’est préparé à bondir sur lui, mais la vieille cygaine l’a calmé et elle a parlé. Elle a dit à Ivan que son sabre attendait une autre proie, qu’elle voyait dans ses yeux le diable qui était en lui, et puis elle lui a dit de s’asseoir sur une peau de chèvre devant le feu qu’elle a réveillé, nourri.

Le chat a tourné autour du foyer et d’Ivan, la vieille a empli une jatte d’eau, a fait fondre de la cire jaune, a tracé des signes sur la terre, remué des tessons, fait toutes les simagrées nécessaires et puis, d’une voix solennelle, elle s’est adressée au jeune homme – elle a dit à Ivan qu’il était né de la rose, de l’amour, mais qu’à partir de cette rose il y avait une trace de sang qui l’a mené au meurtre, elle a dit beaucoup de choses, qu’il était tristesse et amour, qu’il avait été cause d’un crime, qu’il serait criminel, qu’il vengerait un crime, qu’il aurait des honneurs mais ne connaîtrait pas le bonheur (et mes enfants je m’y perds dans ces crimes, l’histoire éclairera peut-être les paroles de la cygaine, bien obscures comme il se doit) et elle a terminé en lui disant «tu es notre frère» mais Orlanko insistait, voulait en savoir plus, alors elle lui a fait boire un philtre.

Il est resté un moment immobile, et puis il est devenu rouge, il a crié si fort et d’une voix si pressée, rauque, que je n’ai pas compris et ne saurais vous dire ce qu’il avait découvert, deviné, le conte nous le dira peut-être.. et il est parti en courant…

et maintenant, les enfants, c’est nous qui partons, il est l’heure de votre déjeuner.»

et les deux vieilles sont sorties bras dessus bras dessous, à longs pas dansés sur un air qu’Oksana fredonnait.

Texte : Brigitte Celerier