Mots-clefs

,

Joseph Roulin:Vincent van GoghS’agirait-il du facteur ?

Quoi de plus anodin et ordinaire que la visite de son facteur ! Probablement la plus réaliste de  mes supputations ! Le facteur. Quoique…

C’est que j’attends, outre des visites naturellement, un paquet.

Le facteur est un homme de biens. Qu’il jette à la volée, qu’il sème en poquet. Personne ne connaît son motif. Il vadrouille d’une rue à une autre, portant à chaque fois le nouveau. Maîtrise d’un temps défilant selon lui, ce grand échéancier sur pied. Il suit un parcours facile à repérer mais ce qu’il fait sur cette piste est hermétique et indéterminable. Il déambule sur une ligne particulière faite de boîtes et de raies blanches, de numéros de rues et de maisons.

Je suis le dernier étage du numéro 5 de mon impasse. Il me sait par cœur sur le papier blanc ou gris de mon courrier. Lui très vite – si vite- a repéré mon existence dans cet endroit que d’aucuns chercheront longuement sans voir aboutir leur quête.

Sans doute dois-je y voir la marque de cette traçabilité informatique et prônée comme le must de l’engagement et de l’efficacité. Sans doute dois-je apprécier  aussi le fait que dans cette cité, j’existe. Même sous la forme la plus rudimentaire qu’est le numéro. Je suis un chiffre gravé sur une plaque de métal. Je suis un élément, un morceau de la ville, une pièce du puzzle qui constitue cette carte postale.

Inévitablement, le manque de moi créerait ici un trou de pâleur. Alors j’existe. Je suis l’habitante de ce trois-pièces convoité dans ce quartier populaire, le numéro 5 de mon impasse !

Le facteur détient mon paquet. Libre à lui de me le livrer. Je ne saurais rien d’un larcin fait à mes dépens, du kidnapping de mon colis si le besoin lui en prenait…

Il viendra me l’apporter parce qu’il n’est ni envieux, ni dans le besoin. Il viendra parce que tel est son bon plaisir, parce que ça se présente à lui comme une évidence : ce paquet m’appartient et me le remettre dans son intégralité et son intégrité est son job. Il est probablement l’unique  intermédiaire entre le monde et moi en lequel je suis contrainte de faire une confiance aveugle.

Qui d’entre nous n’est pas dans cette obligation d’ailleurs ? Une personne transporte une part de votre intimité d’un point à l’autre de la ville ou du monde. Vous avez écrit une lettre d’amour et c’est dans sa main que vous la mettez. Vous avez commandé ce délicat berger en pure porcelaine de bakélite, parfaite faute de goût, qui virera bientôt au rose ou au mauve sous l’effet de l’humidité environnante et c’est entre ses mains que vous l’avez déposé. Vous avez un problème avec le fisc, avec le juge et la police et c’est lui qui se charge de vos mielleux messages. Vous êtes un accroc des cassettes porno et il alimente vos fantasmes… Le facteur est dans votre vie en clandestin,  en « alien », obligatoire passager de votre navigation sidérale.

Et je m’étonne que rien encore n’ait été entrepris dans ce monde de suspicion pour vérifier, pour surveiller cette part d’humanité particulière que forment les facteurs.

Je ne parle pas du postier. Celui-ci est contrôlé en permanence, ne serait-ce que par son collègue. Je ne parle pas non plus du préposé aux cases postales, ni du tenancier du guichet des non livrés, ceux-ci sont des fonctionnaires, vivant dans le biotope du fonctionnaire. Mais le facteur…

Il vole, le facteur, il navigue le facteur, il se baguenaude… Il est envoyé en milieu allogène, sur l’extra-sphère, en sonde libre dans le vaste monde. Il  pilote en solo son module et ce n’est pas sur télécommande que mon facteur pose et repose mon courrier dans ma boîte.

Que ferais-je donc à sa place ? Serais-je, comme autrefois, cette liaison ad pédibus entre les maisons du village? Ferais-je, comme les anciens croquenotesques facteurs, le tri de ce que je remettrais et de ce dont je ferais le résumé à l’analphabète du domaine de Trou les pâquerettes ?

Le métier de préposé m’aurait convenu en d’autres époques. Satisfaisant possiblement mes besoins d’excursionniste et mes penchants pour les découvertes intérieures.

A quel moment ont-ils cessé de retenir dans leur sacoche l’intimité de tout un monde ? A quel moment la discrétion leur a-t-elle été imposée ? Le respect ? Pourquoi et comment en sont-ils venus à ne s’intéresser qu’à cette performance physique que  représente une tournée postale ? Qu’ont-ils échangé pour accepter pareille amputation ? De quoi les gratifie-t-on pour qu’ils se gardent, désormais et sans le moindre effort semble-t-il, de  farfouiller ou de fouiner dans le courrier ?

Il est venu donc. Jusqu’à l’étage. Cela suppose que le colis est important. Que son contenu réclame ma signature. Il a sonné. Je n’ai pas répondu. Ne l’ai pas entendu ou plus certainement etc.

Cependant… Pourquoi cet homme de l’administration aurait-il pris la peine d’arranger mes chaussures de cette façon si intrigante qu’elle justifie des lignes et encore d’autres lignes auprès de mon imagination débordante ?

Mais je n’ai pas d’explication sur le sujet. Je n’en sais rien. Ce n’est pas logique, ce n’est pas de l’ordre commun, ce n’est pas ce qu’on attend du facteur. Lui, il livre les paquets et rien d’autres…

Le facteur est porteur de tant de choses… Il est porteur aussi de rêves secrets. De rêves pointus. De rêves dressés sur talons. Et, lui qui fait de ses jambes son gagne-pain aimerait-il faire de celles des femmes son coupe-faim.

Il se fiche du ciel, des ailes et des nuages. Le tour de son désir est un parquet ciré sur lequel tournent des escarpins.

Pris par ce fantasme -somme toute parfaitement adapté au facteur, à cet incurable marcheur de la semaine et du pourboire -.

Texte: Anna Jouy
Image: Vincent van Gogh