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Nomade

Voyager est un empêchement. Mon corps refuse, atterré. Comme  à ras terre dire. M’en suis plainte à mes gènes, à mon esprit, tenté maintes fois de céder à cette tentation, sans pour l’instant n’avoir jamais eu assez de bagages de courage pour ça.

Ceci étant établi, on comprendra mon complexe affiché et douloureux d’être une nomade installée. Mon arrière grand-mère était des gens du voyage, une apatride ayant erré depuis sa Bohème pour fixer une ancre ici.

Entre l’encre et le voyage de son âme, on saisit tout le drame de mon arbre.

Pourtant mon esprit n’est pas à cours d’histoires. La famille dans laquelle j’ai noué mes lierres parasites est une source d’anecdotes aussi étranges qu’inquiétantes et cumule des émotions et travers humains allant du pire au meilleur avec une déconcertante nature.

Je vois mon oncle, personnage aussi dur que tendre et amical parfois. Il avait ses têtes comme on dit et malheur à qui n’en faisait pas partie, car il ne revenait jamais en arrière de son idée. Son crâne était une voie sans issue. On était tous bien rangés dans ses casiers, partie des cons, partie des bons. La chose la plus évidente de son classement c’est que tout un chacun était en-dessous  de sa personne costaude et puissante.

Il racontait les choses du passé avec des crocs dans la gueule.

J’étais assise sur le banc. Il avait mis devant moi un bol de thé et un biscuit, point trop n’en fallait. Lui s’asseyait toujours à la même place, en bout de table dans cette cuisine de campagne, de célibataire méprisant envers les femmes, ces domestiques à misère.  Là, le jour n’entrait jamais qu’un rare moment et s’enfuyait aussitôt embarrassé par la crasse qu’il révélait.

–       « les P…. étaient de sacrés gaillards. Je me souviens quand j’allais au sel de l’autre côté de la forêt pendant la guerre. On faisait du trafic, de la contrebande.  On n’était pas nets mais c’était le temps pour ça. Eux étaient  pires que nous… il y avait le vieux, on aurait dit un Juif (l’oncle était si ouvertement  raciste  que chacun de ses jugements construisait le mur de la honte) avare et âpre à nous voler nos quelques sous. On y allait la nuit avec le char. On avait traversé la forêt avec la jument. Elle aimait pas la forêt la nuit, cette carne-là. Fallait toujours la pousser et on avait pourtant pas intérêt à se faire remarquer ! on tâchait de la faire avancer avec des carottes.

On arrivait et ils étaient là avec leurs sacs de sel à nous attendre  nous en voulant de les forcer à gagner des sous alors qu’ils devraient dormir…  des peu de tordus ! »

L’oncle s’arrêtait. Il avait toujours cette façon de laisser entendre des choses sans les formuler.  Je voyais dans ses attitudes et son regard qu’il ruminait des souvenirs qu’il  ne dirait jamais. Mais je sentais aussi qu’ils n’auraient pas été beaux à entendre. Il se dressait  en s’appuyant sur ses pognes, comme cassé par les hanches. Il remettait de l’eau à cuire. On ne sait pas pourquoi, fallait toujours de l’eau cuisante. Il fourrait une bûche dans le potager.

..Ben ces P… ils ont mal finis ! Comme que comme ce n’est que justice… le vieux, ben son fils et sa fille lui ont fait sa fête !  Ils en pouvaient plus de traîner ce saligaud avec eux, c’est normal.  Quand il est tombé malade, c’est là qu’ils ont retenu ses leçons, et comment ! Tu veux pas croire mais c’est vrai puisque je te le dis ! Ils ont habillé leur père dans son costume du dimanche et ont déplacé son lit au bout du corridor, dans un coin, où il pourrait pas s’en aller. Coincé entre deux parois, tu vois ça ! L’esprit qu’ils avaient. les deux enfants. La fille et le fils, tous les deux d’accord pour ça…

Le Gustave, il allait aux champs comme si de rien n’était. Il avait pris possession du domaine. Ça y était. Il était enfin le maître chez lui. Le père lui laissait rien faire, jamais cédé un pouce d’autonomie, rien. Gustave il avait déjà quasi 50 ans ! Traité comme un gosse, toute sa vie !

Sa sœur Julie, pareil ! Pas mariée, un vrai laideron qui les servait tous les deux, bien mal en plus, une maunette* jamais peignée, jamais un sourire… Elle passait devant le lit du mourant sans s’en préoccuper. Elle faisait ce qu’elle avait à faire et cet homme, le vieux, c’était déjà plus une chose à faire.

Quand Gustave passait devant la porte, avec son véhicule, il criait à l’entrée :

–  l’a crovô le père ? »

Et elle disait :

– pas encore mais ça ne saurait tarder….va travailli….

Mon oncle à ce moment riait, comme ravi à la fois du cynisme de cette anecdote  et puis inquiet du sort épouvantable que l’on réserve aux gens mauvais. Il me regardait dans les yeux,

-…Quand même tché… C’est pas tant des façons de traiter son vieux… !  L’avait que ce qu’il méritait, c’est entendu mais tu crois que c’était des peu de voyous ces gens-là ! »

Il  se levait à nouveau.

Et puis avec cette âpreté  qui était devenue la sienne, il me toisait et me demandait :

–  Tu viens faire quoi ici ? Tu veux quoi, toi…hein ?

Comme si chacun qui passait chez lui y arrivait avec  un char pour emporter un peu de son butin, un saucisson, des pommes ou de la gnôle, tous avides de le voler de quelque chose.

Je venais y quêter des histoires qu’il ignorait me donner à foison.

Texte : Anna Jouy
*Maunette : en patois romand  une fille sale, les maunets étant les mauvaises herbes du jardin