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27 10 pour les cosaques

Borislava avait toujours été nulle en langues.. elle avait appris, un peu, avant d’arriver au fort Bastiani, en son long chemin de vie qui l’avait amené là, compensant par des mots d’anglais plus ou moins compréhensible – puisque maintenant c’était, au prix de toutes les transformations que les climats, les gosiers se souvenant du langage maternel lui faisaient subir, la nouvelle lingua franca -, par des gestes surtout, et quelques expressions ou grimaces.

Elle progressait lentement, en vivant là, avec les souvenirs des mots recueillis au long de son périple, avec Oksana qui lui enseignait les mots de la vie quotidienne, les mots des sentiments aussi, la façon de penser les phrases… et s’étonnait d’y arriver presque.

Borislava, décidée à se fondre dans la population du fort, dans ceux qui étaient les plus anciens, qui accueillaient, désirait connaître des histoires ou des contes cosaques, la cuisine ne lui suffisait pas, ni les broderies sur lesquelles elle se piquait les doigts, ensanglantant la toile autour de son dessin.

Oksana, elle, voulait que les enfants apprennent un peu du passé de leurs ancêtres, du moins ceux dont les familles n’avaient pas rejoint récemment les cosaques.

Borislava lui demandait si c’était l’histoire ou l’histoire inventée, Oksana souriait maigre et un peu jaune, et puis disait qu’on pouvait faire que les rêves soient nourriture saine.

Elle a fouillé sa mémoire, n’y trouvait que des bribes.

Elles sont allées à la bibliothèque. Il y avait là des romans policiers, des poèmes, des recueils de dessins, et des bandes dessinées, des journaux, des livres abandonnés par des passants, et dans un coin, de vieux volumes qui étaient là depuis toujours disait les plus anciens des occupants du fort, et, parmi eux, un livre en français les Kontes Kosaks de Michel Czaykowski – aujourd’hui Sadyck-Pacha – traduits par W.M….

Borislava a eu un petit cri de plaisir et l’a montré à Oksana en disant : dommage, mais Oksana a ri

– bon, je t’avoue… ma mère parlait le français, elle avait eu une gouvernante suisse, et elle me le parlait, quand elle était tendre ou en colère – oh je ne le manie pas très bien, mais tout de même… je ne voulais pas te le dire parce que tu dois apprendre, et que le vieux cosaque me l’avait demandé, mais j’aimerais essayer de le parler un peu.

– Alors tu peux traduire !

– C’est trop long, et tant pis pour les passages poétiques, les explications longues des sentiments, motivations, détails historiques, nous devrions résumer, récrire, raconter à notre façon, transformer peut-être

– passer du récit à la légende…

– et puis j’en parlerai au frère Slamovir, ça pourrait lui plaire, pour sa classe.

Elles s’y sont attelées, s’enfermant tous les soirs, avec application, désaccords passagers, fous rires.

Texte: Brigitte Celerier