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Haute-de-forme brun

L’autre jour je vis un individu à haut-de-forme brun, tandis qu’il traversait à cheval la place devant moi. Il allait en galop. Pourtant, le chapeau, d’une hauteur d’au moins cinquante centimètres, ne tombait pas de sa tête.

J’aime en particulier les individus excentriques, donc pour moi ce spectacle n’avait rien de remarquable. C’est avec une raison spéciale que je le vous raconte.

Quelques jours plus tard, à Lyon, je l’aperçus à nouveau, avec une femme. Il portait le même chapeau et un manteau trois-quarts à couleur vert olive.

Je le suivis après qu’il ait déposé la femme chez un théâtre. Je l’abordai et il m’invita à sa maison.

Le rez-de-chaussée était bas et sombre, le plafond n’était qu’à quelque trois manipules au-dessus de ma tête. Tous les murs et portes étaient couverts de sculptures sur bois.

Il me présenta aussitôt son personnel de service : trois jolies femmes créoles dont il me montra, l’une après l’autre, les dents blanches, comme l’on regarde dans les bouches des chevaux le jour du marché. Elles étaient très gentilles avec moi et portaient toutes des chaussures à épaisse semelle en feutre, ce qui, selon lui, était vitalement important.

Je m’empresse d’ajouter que l’heure précise était dix heures trente-neuf et que la date, selon le journal sur la table, était le 23 octobre 1832. Il y avait, ce jour, une chaleur record de 23,5 degrés et le temps était très humide.

Dehors (entre-temps c’était déjà onze heures) sonna le grand bourdon d’une grande église, un détail hors de propos, j’avoue.

On monta au premier étage, où il y avait des amis qui fumaient comme des cheminées. Quelques-uns regardaient dehors, sans doute ennuyés. Le monsieur me montra des objets dont il était très fier, exposés dans une vitrine, qui, pensais-je, étaient sans aucun intérêt, mais selon lui très rares et qu’il avait acquis un peu partout à grand effort et pour un coût excessif. J’étais très étonné d’apprendre de lui qu’il avait acquis sa fortune sans aucun effort particulier. “C’est normal”, il me dit.

Quelqu’un lui posa une question sur le dîner.

Il se tourna vers moi et me demanda : “Souple ou court?”

Je ne compris pas cela pendant quelques instants, jusque je me souvins que c’était le début du 19e siècle. Évidemment, il désirait savoir si je porterais une culotte ou un ample pantalon long et confortable. Je m’excusai vaguement, en lui faisant remarquer que ce matin je ne portais pas de bagage.

Ce n’est qu’un exemple arbitraire de mes rencontres nocturnes assez fascinantes.

On dit que les écrivains trouvent l’inspiration dans leurs rêves. Lamentablement, je n’ai jamais des rêves utiles, car je rêve en Anglais. Donc je les invente pour ne pas devoir mentir. Food for thought.

Texte : Jan Doets