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« Bonsoir, je suis Jeanne Ruisterfield, vous êtes Pierre ?

« Oui, entrez, je suis désolé mais j’ai dû vider votre sac pour faire sécher ce qui s’y trouvait, il était trempé.

« – Je vous remercie encore, mais avez-vous trouvé une clef USB, j’y tiens beaucoup, elle contient toutes les photos de ma fille.

« – C’est celle-ci je suppose, dit Pierre en tendant Daisy à la femme.

« – Oui. Bien. Ecoutez, je n’ai pas beaucoup de temps, je ne vais pas abuser du votre, encore merci, je vous laisse. »

La femme prend ses affaires et s’en va, un peu précipitamment, pense Pierre, mais elle oublie un foulard qui séchait dans la salle de bain.

Le lendemain, Pierre en s’en apercevant décide de le lui ramener à l’adresse qu’il a notée.

La porte de la maison s’ouvre sur un homme trapu, les traits affaissés, il a un regard clair, transparent, pense Pierre.

« Bonjour, excusez-moi de vous déranger, c’est moi qui ai trouvé le sac de Mme Ruisterfield, elle a oublié ce foulard hier soir lorsqu’elle est venue le chercher. »

Pierre tend le tissu, l’homme le regarde, interloqué.

« Qui est-ce ? » dit une jolie blonde qui s’appuie sur l’épaule de l’homme.

« Ce monsieur dit être l’homme qui a trouvé ton sac, que tu serais allé le chercher hier soir et que tu aurais oublié ce foulard ! »

« Première nouvelle ! dit la femme. Je n’ai pas pu venir hier soir, comme je n’avais pas votre téléphone, je n’ai pas pu vous prévenir, ça m’a étonnée que vous ne rappeliez pas, j’ai pensé que vous aviez dû sortir sans m’attendre. Je peux vous assurer que je n’ai pas bougé d’ici… !

Quelque part, Mer des Cortez.

Le marsouin tournait, au début lentement, autour du bateau maintenant à l’arrêt. A aucun moment il ne modifiait sa ronde. Sur le bateau, un homme, grand, hâlé, aux cheveux argent était immobile. Assis devant lui, ou à genoux, je ne voyais pas très bien, mes jumelles, pas assez puissantes, me laissaient interpréter la scène. Une jeune enfant, une fille, me semblait-il, l’enfant avait des cheveux noirs, aucun souffle d’air ne les faisait bouger. Elle ne regardait pas le marsouin qui continuait son manège. Pierre comprit plus tard qu’elle était aveugle, elle tenait sa tête légèrement penchée en arrière. L’homme, son père, lui posait une main calleuse sur l’épaule. A un moment, dans un silence éblouissant, incompréhensible, le corps allongé et brillant du marsouin jaillit de l’eau et sans plus de bruit disparu à nouveau. Ensuite il commença à émettre des sons aigus et mélodieux, par saccades régulières, en insistant en fin de cri sur les graves, comme s’il se répondait. Alors seulement l’enfant se leva, elle commença à tourner sur elle-même en silence puis, sur l’étendue huileuse de l’eau, portée par la seule force de sa voix un chant infini de joie et de tristesse mêlées s’éleva du chalutier, l’espace se rempli d’une sonorité infiniment puissante, l’enfant et le marsouin commencèrent un dialogue d’harmonies chaotique et merveilleux. Cela dura quelques minutes puis après un saut magistral l’eau se referma sur la lumière couchante de la nostalgie et le silence redevint le maître absolu des eaux profondes du golfe.

La rupture.

« -Je n’arrive plus à dormir je pense sans cesse à toi, je passe par des phases d’espoir et de désespoir terribles, je t’en veux et en même temps je me dis que c’est inévitable, toute ma sensibilité et mon intelligence se trouvent en conflit permanent avec mon envie et ma colère, c’est un combat épuisant, que tu avais prévu avec toute ton intelligence, tu sais mieux que moi faire avec : ton instinct de vie est bien plus fort que le mien je ne sais si c’est l’essence de la féminité en tout cas je ne sais combien de femmes ont survécu dans l’enfer des guerres, elles savent ce que c’est que la douleur; mais c’est injuste, je suis à la fois convaincu de vouloir et de pouvoir comprendre et attendre mais je suis tout aussi traversé par le désir de tout arrêter. Je ne sais pas comment avancer dans le champ de mine que devient notre relation, j’ai l’impression de dégoupiller une grenade dès que j’essaie de t’appeler, d’ailleurs tu n’es plus joignable directement, tu filtres les appels ? Que tu aies besoin de voir tes enfants ne devrait pas être sur le même plan que notre relation mais en les mettant toujours en priorité et non en égalité c’est ce que tu fais, tu crées ainsi l’insécurité et la jalousie qui en découle, rien ne se construit ainsi.

C’est un mauvais rêve qui va se finir sans gloire pour moi, nous y perdrons tous les deux un peu de grâce et tout ce qui avait été précieux un jour pour nous s’en trouvera détruit. Je souhaite ardemment qu’on trouve une issue, une porte dérobée qui nous ramènerait dans le boudoir de nos amours, une lumière douce qui éclairerait les labyrinthes qui abritent nos peurs. Je souhaite ardemment que ton besoin addictif, comme tu le définis, d’être mère ne signe pas la défaite de tes désirs précieux d’être mon amante et n’enlève rien à la tendresse comme à la passion qui en sont les alliages solides. Je souhaite ardemment trouver le chemin de ton cœur en dessinant des arabesques sur ton ventre et partant de tes doux petits pieds remonter par la vallée de tes longues jambes en m’attardant dans la forêt dense qui protège la porte de tous les plaisirs. Notre langue est exquise la tienne est de feux elle sait seule éveiller en moi les plus folles envies et aussi les détruire lorsqu’elle s’absente. Elle se replie alors dans un lieu si profond de ton âme blessée que même mes cris d’amant éploré ne suffisent plus à la ranimer. Dans ces moments je suis pris d’un froid glacial qui fait raisonner mes os d’une marche lugubre, fait se raidir mon cerveau qui s’emballe et débite des bêtises et des méchancetés alors qu’il voudrait dire des paroles fleuries enveloppées de parfums captivants.

With all my soul,

« -Je n’ai plus d’âme, je n’ai plus qu’un amas confus de colère de désespoir et de peurs. Je ressens pourtant une force étrange, étrange car incongrue, qui n’a pas de place dans cette débâcle d’un amour qui s’en va. Elle l’aime, espère le retrouver, pense et écrit qu’elle voudrait faire l’amour avec lui, le retrouver au petit matin, se glisser dans ses bras et l’aimer. Elle a peur de cet amour qui la rattrape mais elle ne le fuit pas, elle l’espère et le redoute de crainte de retomber dans les filets de son emprise. Je suis sans voix, sans espoir, sans raison, je ne dors plus, je pense sans cesse aux mots qu’elle a écrits pour lui. Je n’aurais jamais dû les lire mais ce fut une pulsion destructrice impitoyable qui m’a fait revivre les pires cauchemars de mon histoire. En écrivant je retrouve un semblant d’identité, je me sens moins pris dans la nasse de la terreur et de la haine mortelle. »

Qu’aurait fait Pierre, l’auteur de pièces à succès ? Ces deux lettres sont arrivées dans sa boite à lettre mardi.

La situation semble désespérée, un peu confuse mais sans espoir de retour. Il imagine aisément les scènes précédentes ou accompagnant ce tableau classique de la rupture. Sa pensée, automatiquement enregistre un dialogue à deux.

Lui- (il répond à un texto) Ok a ce soir au café du théâtre, à 8h30 ?

Elle- (elle découvre sa réponse) Je ne serai pas là ce soir je dîne avec B. pour le travail, il faut qu’on en parle.

Lui- Ok, ne rentre pas trop tard, on part demain matin de bonne heure à Paris, bise.

Elle- (déjà dans l’attente de le voir l’Autre) T’inquiète pas je serai là vers onze heures.

Lui- Bonne soirée et te prends pas la tête vous allez trouver une solution, après tout il faut bien qu’ils soient pris en charge quelque part tous ces malades.

 
Texte/Illustration : Jean-Claude Bourdet