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(Une Heure Sur Terre)

Jeff Bezos était mort depuis longtemps. Comme Elon Musk. Un peu avant Richard Branson d’ailleurs. Dieu tient en main la chaîne, et n’est point enchaîné. Tous ces types étaient morts d’épuisement dans leur course folle à la Lune. Aucun d’entre eux ne verrait jamais le résultat de leur obsession maladive. Mais chacun avait contaminé l’humanité. L’un avait même fait de cette planète un vaste hypermarché sillonné 24 sur 24 par des robots-livreurs. Il fallait désormais faire attention à sa tête quand on se déplaçait dans les rues. La chute d’un drone Amazon était devenu la première cause d’accident de la circulation. Plus personne ou presque ne conduisait son propre véhicule. Mais la nature a horreur du vide, la chienne. Il fallait bien qu’elle prélevât son quota de morts et de drames.

Le décès de Jeff Bezos était resté gravé dans toutes les mémoires. C’était même devenu une sorte de mythe. Il fut l’un des premiers à se faire littéralement imprimer un cœur. Puis un deuxième. Et pour finir un troisième. Il ne parvint pas à survivre à cette ultime tentative de défier la mort. Son dernier cœur, imprimé puis implanté, se détériora à une vitesse stupéfiante. Sans que les médecins et chercheurs, que le billionnaire mobilisa pendant des années, ne parviennent à comprendre les causes de cet échec. Il refusait de mourir, parvenu à un stade de contrôle de son existence qui l’empêchait de concevoir sa disparition.

Et je le vis baigné d’un si parfait bonheur, que venaient lui offrir les esprits sacro-saints créés pour survoler de si hautes contrées…Son acharnement à repousser les limites avait fait de lui un personnage forcément et totalement historique. Mais il devait s’en foutre de cet aspect. Lui, il voulait vivre, et surtout, me semble-t-il, assister à ce que l’on vivait ce matin. En être même un acteur central. A la place sûrement de ce Valdimir. Cet homme vivrait probablement au-delà de tout ce que Jeff Bezos avait pu rêver. Le décès du créateur d’Amazon et de Blue Origin avait, à l’époque, fait la une des derniers médias conventionnels pendant des jours. Chacune de ses opérations avait maintenu en haleine l’opinion publique. Chaque étape de l’impression de ses cœurs de rechange fut vécue comme un progrès considérable. Son courage, sa volonté de dessein éternel, rendirent sa noblesse à son empire commercial et numérique. Il ouvrit également le temps de la grande folie. Après lui, ils tombèrent tous.

Elon Musk sombra dans la démence. Les images de sa déchéance circulaient toujours massivement sur les réseaux. Comme l’incarnation d’un temps révolu. Son internement…Ici-haut et sur terre, au monde des mortels…fut un terrible choc. Tesla était devenu un monstre inondant le monde de solutions technologiques incroyables. Ses tuiles solaires équipaient la plupart des toits, ses voitures sublimes roulaient sur toutes les routes de la planète, Hyperloop révolutionna le transport. Mais Elon Musk sembla peu à peu perdre pied face à l’énormité de ce qu’il propulsait. Ou bien avait-il compris que la source vive où jaillit l’espérance finirait par devenir folle. Il commença à boire. Puis à se droguer. Quand ses addictions finirent par mettre en péril Tesla, il fut débarqué. Il erra de pays en pays. On dit même qu’il vécut un temps en véritable SDF. Alors même que ses fusées décollaient régulièrement, préfigurant un avenir que l’on touchait du doigt ce matin. Il participa, comme Jeff Bezos, à l’émergence du grand rêve fonctionnaliste. Il en posa les bases merveilleuses et toxiques. Sa compagnie spatiale Space X fit, en son temps, rêver des générations d’ingénieurs.

Richard Branson mourut lui à bord d’un avion. Sa société spatiale Virgin Galactic, troisième entreprise qui visa l’espace comme marché se spécialisa dans le tourisme. Elle envoya pendant quelques décennies des millions de terriens faire des sauts autour de la planète. Cela ancra durablement l’idée d’un homme hybride, destiné à l’exploration de l’univers. D’abord ce fut un jeu. Ça commence toujours comme ça.

Un foutu jeu qui finit toujours par devenir une putain de contrainte. Les orages de la jeunesse précèdent les jours brillants…Ces capitaines d’industrie étaient la partie immergée de l’Iceberg. Derrière eux, une armée d’entrepreneurs avait fait de la technologie numérique une économie aussi efficace que terrifiante. Un outil d’une prodigieuse perversité, qui détruisait autant qu’elle trouvait des solutions géniales. Il aurait fallu sans doute ralentir, tenter de comprendre ce qui se passait. Mais l’homme n’est pas comme ça. L’inconscience, le déshonneur, la lubricité, la haine, le mépris des hommes sont à prix d’argent… La libéralité multiplie les avantages de la richesse.

Les ingénieurs étaient devenus de nouveaux Dieux, ils n’allaient pas se priver d’user de ce pouvoir infini. La Terre était trop petite pour leurs ambitions et les besoins énergétiques de leurs entreprises.

La Chine n’avait pas tenu la distance de cette course folle. Un moment, je ne me souviens plus exactement quand, elle s’effondra. Sa population était devenue un vaste laboratoire de toutes les expérimentations les plus délirantes. A nouveau la technologie numérique démontra toute sa puissance insensée. En quelques années plus d’un milliard d’êtres humains devint de simples données, de la chair à Data. La première dictature strictement technologique au monde vit ainsi le jour, sous le haut et discret patronage des milliardaires d’internet. Ce qui fonctionnait en Chine dans un cadre politique épouvantable, impossible à maintenir très longtemps, ferait des étincelles dans les démocraties, à l’équilibre de plus en plus instable, certes, mais qui survivaient malgré tout.

En toute franchise, et pour le dire à nouveau, personne ne s’est plaint de la mise en coupe réglée de populations dangereuses, hostiles et violentes. Ces dernières de toute façon s’étaient condamnées elles-mêmes. Les débordements n’avaient pas cessé pour autant. Mais on avait la garantie qu’elles ne parviendraient jamais à renverser un ordre finalement acceptable. La bêtise effroyable n’était contrôlable qu’ainsi. Le deal était machiavélique. Les tycoons du numérique avait abruti des populations entières, ils se proposaient désormais de les surveiller et de les neutraliser. Et d’envoyer dans l’espace « les meilleurs d’entre nous ».

Lina s’était à son tour branchée sur les réseaux. Elle s’était machinalement dirigée vers les comptes sociaux de ses connaissances. La logique du système s’étalait dans toute sa splendeur. Depuis le début, nous savions tous que les réseaux sociaux finiraient par réduire la diversité, la complexité à quelques informations, la plupart du temps fausses ou sans le moindre intérêt. Mais ce matin, le système parvenait à sa plus parfaite expression. Tout convergeait vers un seul et unique point. Un seul et unique sujet de conversation. La Lune. Qui en serait, qui n’en serait pas. Qui était pour. Qui était contre. Lina fut stupéfaite de constater qu’il existait encore des individus qui ne croyaient toujours pas aux premiers pas sur la Lune.

Elle constata aussi que les opinions les plus violentes ou les plus aberrantes étaient effacées beaucoup plus rapidement qu’à l’accoutumée. Avec une efficacité suspecte, alors que pendant des années, les groupes numériques, visant la concentration extrême de l’attention, avaient laissé se propager tant de haines et de mensonges.

On observait ce matin un véritable nettoyage. Je pariais que les dingues qui s’aventuraient, comme autrefois, à troller consciemment ou non, la communication ultra-massive de la Compagnie, étaient déjà sous surveillance renforcée et leurs outils de connexion déjà sous le contrôle des « modérateurs ».

Dans l’art militaire, chaque opération particulière a des parties qui demandent le grand jour, et des parties qui veulent les ténèbres du secret…Les ténèbres ressemblaient probablement à ces data centers qui pullulaient sur la planète. Ils étaient devenus un temps la cible de cyber-terroristes. Il avait fallu s’habituer à des jours ou des semaines « d’alerte numérique ». Des villes, des hôpitaux, des universités ou des entreprises étaient régulièrement la cible d’attaque informatique. Des prises d’otages virtuelles qui avaient fait leurs lots de victimes. Crashs d’avions, hôpitaux privés d’électricité, barrages piratés…La reprise en main avait pris des années. Elle avait nécessité que les mathématiciens prennent le contrôle d’à peu près toutes les structures de la société.

Cette guerre numérique était à l’origine des progrès considérables en matière de sécurité informatique et de codage. Les cyber-anarchistes n’avaient fait qu’accélérer la grande mutation. Les manifestes et les livres étaient désormais remplis de lignes de chiffres et de symboles. Quelque chose comme un pré-langage.

Mais déchus volontairement ! C’était une permission…Pour laisser sur Terre des millénaires de civilisations écrites.

Texte/Photo : Yan Kouton